‹ Salmis de nouvellesChapitre 3 sur 23 · LES AÏSSAOUA · texte numérisé non relu

LES AÏSSAOUA

tion de l'espace; elles éveillent des nostalgies bizarres, des souvenirs infinis, et racontent des existences antérieures qui vous reviennent confusément : on croirait entendre la chanson de nourrice qui berçait le monde enfant. — Si j'ai compris jamais les effets prodigieux que les historiens rapportent de la musique grecque, dont le secret est perdu pour les civilisations modernes, malgré les efforts de quelques musiciens érudits. c'est en écoutant ces airs arabes dédaignes par messieurs de la fugue et du contre-point, et qui ont valu à rode-symphonie du Désert la plus rapide et la plus enthousiaste vogue musicale de notre temps.

Mais laissons de côté cette dissertation qui nous ferait passer pour un sauvage auprès des amateurs d'ariettes et de cabalettes sur le patron rossinien. et revenons au but de notre récit et de notre voyage, à savoir les Aïssaoua.

Avant de décrire les effroyables cérémonies des Aïssaoua. il serait peut-être bon de dire ce que c'est que les Aïssaoua.

L'Afrique compte, dans sa population musulmane, un assez grand nombre d'ordres, ou plutôt de congrégations. qui rappellent les confréries religieuses de l'Europe. Les affiliés à ces sectes se nomment klwuan. ce qui veut dire frères. On en compte plusieurs en Algérie qui. presque toutes, tirent leur origine du Maroc. Les principales sont les confréries de Sidi-Abd-el-Kader-el-Djelali. de Mouleï- Taïeb, de Sidi-Mhammet-ben-Abd-er-Rhaman, de Sidiloussef-Hansali, de Sidi-flamet-Tsidjani et celle de Sidi- Mhammet-hen-Aïssa. le Fondateur de l'ordre des Aïssaoua.

La légende de cet Àïssa, morl il y a trois cents ;ms à peu près, es1 assez curieuse. C'était un pauvre homme de Meknès, dans le Maroc : ses enfants et sa femme n'avaient pas à manger tous les jours; mais, doué d'une foi à toute épreuve, Aïssa comptait uniquement sur Dieu pour sortir

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de cette misérable situation. Or. un jour qu'il avait prolongé sa prière à la mosquée, et qu'il rentrait tristement au logis, pensant que sa famille affamée allait lui demander une nourriture qu'il ne rapportait pas. il vit une cuisse de mouton en train de cuire au foyer, et tous les apprêtd'un repas succulent. Dans sa confiance sans bornes en Dieu, il ne sYnquit pas d'où venait cette abondance. Le lendemain, il retourna à la mosquée, où il fit une longue station, et pria avec ferveur. En revenant chez lui. il trouva un festin splendide. et la maison pleine de provisions qu'un inconnu avait apportées en son absence; cela se renouvela ainsi tous les jours sans qu'Aïssa témoignât la moindre curiosité de connaître ce pourvoyeur généreux, qui n'était autre qu'un messager céleste. La profusion de viande, de farine et de légumes était telle. qu'Aïssa put nourrir tous les pauvres de la ville!

Une autre fois, sa femme, qu'il avait envoyée puiser de l'eau à la citerne pour faire ses ablutions, retira le seau plein de sultanis d'or, et cela à plusieurs reprises. Tout cet or fut rangé dans une alcôve, voilée d'un rideau blanc, d'où Aïssa le sortait à poignées pour le distribuer, sans compter jamais, aux nécessiteux qui avaient recours à lui.

Ces marques visibles de la protection divine engagèrent Aïssa, malgré son humilité, à fonder un ordre dont les affiliés devaient professer une foi absolue en Dieu, une obéissance passive à leur marabout.

Pour éprouver ses disciples, à l'Aid-el-Kebir (fête du beiram), il acheta cent moutons, et dit à ses cent fidèles qu'il serait heureux de les voir réunis le lendemain cbez lui. Les disciples ne manquèrent pas au rendez-vous, et se placèrent dans la rue, devant la maison du marabout, qui sortit, et vint à eux en leur disant : « Vous êtes tous

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mes enfants, vous m'aimez comme un père, e1 vous êtes résolus à faire en tout ma \ « > 1 < » n t < ; ? »

hi< disciples répondirent unanimement: i Oui! à toutes ces questions.

« Eh bienî ma volonté est de vous égorger tous. À la fête du beiram, on immole <\o> moutons; il me plaît de rous prendre pour victimes. Que celui d'entre vous qui m'aime véritablement, et qui a foi en moi, entre dans la maison pour que je le tue. »

Cette proposition étrange lit hésiter le> disciples, et. franchement, il y avail de quoi. Cependant, l'un d'eux se décida, et dit au marabout : a Prends ma vie, si lu crois que cela soit utile, <>n seulement si cela te fait plaisir ! »

Sidi-Mhammet-ben-Aïssa lit entrer le disciple dévoué dans son logis, et lui donna un de ses cent moutons, en lui recommandant de Pégorgcr de manière à ce que le sang coulât dans la rue.

Pui< il sortit, et renouvela s,-i proposition. Peu rassurés par ce ruisseau rouge, qui semblait annoncer l'immola* lion de la victime, les kbouan hésitèrent et sentirent chanceler leur foi. On, cependant, se détacha île la masse <'t vint au maître, qui !<• lit entrer dans la maison, et agil avec lui comme avec le premier. Malgré les Ilots de sm^ qui coulaient dans la rue, trehte-huil disciples se décidèrent à se soumettre aveuglément a la volonté du marabout. H reçurent chacun un mouton pour récompense, au lieu de la mort qu'ils attendaient.

Le bruit se répandit bientôt par la ville de Meknèsquc Sidi-Mhammet-ben-Aïssa égorgeait ses khouan; l'autorité intervint, l'on enfonça la porte, et Ton trouva les trentehuit frères pleins dévie, a côté de trente-huit moutons tués. — Ce petit nombre île disciples dévoués jusqu'à l'absurde, jusqu'à l'atroce, suflit à l'illuminé pour fonder son

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ordre, qui devint bientôt fort nombreux. Bizarre remarque à faire, Aïssa cbez les musulmans est le nom de Jésus* Aïssaoui au singulier, Aïssaoua au pluriel, veut littéralement dire Jésuite. De plus, le marabout posait comme règle de son ordre, le perinde ac cadaver d'Ignace de Loyola.

Nous ne rapporterons pas ici les miracles de la pluie, de la hache, de la pièce d'argent, de la femme changée en négresse, de la touffe de poils blancs, et vingt autres prodiges accueillis sans critique par la crédulité musulmane, mais nous en raconterons un qui a trait à la scène que nous allons décrire.

Un jour, Sidi-Aïssa. suivi de quelques frères, était allé faire une visite dans un douar assez éloigné. Pendant la route, souffrant de la faim, les disciples demandèrent plusieurs fois de la nourriture au marabout, qui, impatienté, leur répondit : « Eh bien! mangez du poison. »

Les khouan, habitués à prendre les paroles d'Aïssa au pied de la lettre, ramassèrent des scorpions, des crapauds, des serpents, des vipères, et autres bêtes venimeuses, et s'en rassasièrent comme des mets les plus délicats.

Arrivés au douar, ils ne touchèrent point au repas qu'on leur offrit, et ils dirent à Sidi-Aïssa que, d'après son ordre, s1 étant nourris de poison, ils n'avaient plus faim. Pour les récompenser de leur foi, le marabout leur accorda dès lors le privilège d'être à l'abri de tout venin, et ce privilège s'étendit au reste de l'ordre, et s'est perpétué jusqu'à nos jours.

Mouleï-Ismacl, sultan du Maroc, qui n'était pas en bons rapports avec le saint marabout, dont les miracles éclipsaient sa puissance, voulut servir aux disciples d'Aïssa un plat de sa façon, et il fit remplir une énorme jatte de la plus abominable cuisine qu'il put inventer; le chaudron

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des sorcières «le Macbeth ne contenait pas de plus affreux ingrédients. A la vue de ce vénéneux pot-pourri, les kliouan renâclèrent: leur foi n'était pas assez vive pour dompter les soulèvements de leur estomac ; ils allaient se retirer tout confus, et laisser triompher Moulcï-Ismaël. lorsque Lella Khamsia, une ancienne servante de Sidi- Mhammet-ben-Àïssa, vint se planter devant l'exécrable bruuet. et. reprochant aux khouan leur tiédeur, se mit à dévorer les couleuvres, les rats, les araignées, les limaces. '!•■ -i grand cœur, que les Aïssaoua. encouragés, vidèrent le plat en un clin d'œil, à la grande confusion du sultan. Ils ne se portèrent que mieux après ce festin empoisonné.

En mémoire de ce miracle, on voit quelquefois sur les places d'Alger une femme, h'- cheveux épars, faire mine d'avaler des serpents, en réglant ses contorsions sur le rhytbme des larboukas, et les Aïssaoua jouissent dans toui le llagreb delà réputation i\^< psylles d'Egypte. Leur pouvoir ne s'étend pas seulement sur les reptiles, ils connaissent l'art de dompter les ;mimaux féroces, et traînent souvent ;• leur suite des lions apprivoisés.

La cérémonie allait commencer: les groupes se dispersèrent. Ahnied-ben-Kaddour se leva, et passa dans la cour du haouch, espèce de patio espagnol entouré d'arcades; là il me lit asseoira côté de lui, sur un tapis d'honneur, avec M. Bourbaki et mes deux compagnons.

Cette cour, assez vaste, entourée par des bâtiments a i.»it> plats, ft crépis ;'i la chaux, s'éclairait bizarrement par des bougies »'t des lampes placées ;'i terre auprès (tes groupes. Le ciel, d'un indigo sombre, s'étendait au-dessus comme un plafond noir tout dentelé par des files de Bpectrès blanchâtres posées, ainsi que des oiseaux de nuit, sur le rebord du toit. On eût dit un essaim de larves, de lémures, de stryges d'aspioles et de goules attendant la ce-

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lébration de quelque mystère de Thessaiie, ou l'ouverture de la ronde du sabbat. Rien n'était plus effrayant et plus fantastique que ces ombres muettes et pâles suspendues au-dessus de nos tètes dans l'immobilité morte de créatures de l'autre monde, ('/étaient les femmes de la tribu qui s'étaient rangées sur les terrasses pour jouir à leur aise de' l'horrible spectacle qui allait avoir lieu.

LesÀïssaoua s'étaient accroupis, au nombre d'une trentaine environ, autour du mokaddemou officiant, qui commença, d'une voix lente et monotone, à réciter une prière, ipie les khouan accompagnaient de grognementg sourds. De temps à autre, un faible coup de larbouka rb\ t limait cl coupait ce murmure, qui allait s'enflant peu à peu cl se grossissant comme une vagueavec un bruit d'océan ou de tonnerre lointain.

Tout à coup un cri aigu, prolongé, chevroté, un piaulement de chouette ou d'orfraie éblouie, un sanglot d'enfant égorgé, un rire de goule dans un cimetière, partit à travers la nuit comme une fusée stridente. Celte note, d'une tonalité surnaturelle, cette note aigre, frêle et tremblée, fausse comme un soupir d'hyène, méchante comme un ricanement de crocodile, éveilla dans le lointain les jappements enroués des chacals, et me lit froid à la moelle des os. Il me sembla qu'un vol d'afrites ou de djinns passait au-dessus de moi.

Ce miaulement infernal était poussé par les femmes, qui soutiennent ce cri eu frappant leur bouche avec le plat de la main, pour faire vibrer le sou. On ne saurait imaginer rien de pins discordant, de plus affreux, de plus sinistre. Les grincements des roues de chars à bœufs qui, pendant la nuit, dans les montagnes de l'Aragon, font fuir les loups d'épouvante, ne sont, à coté de cela, que de l'harmonie rossinienne.

LKS AISSAOLA. I!»

Cet épouvantable applaudissement parut exciter les Aïssaoua, ils chantèrent d'une voix plus forte et plus accentuée. Les joueurs de tafboukas frappèrent leur peau d'onagre avec une vigueur et une activité toujours croissantes. Les têtes des assistants marquaient la mesure par un petit hochement nerveux, et les femmes scandaient l'interminable litanie desvertus et t\e> miracles de Sidi- Mhammet-ben-Aïssa de glapissements de [dus en plus rap« proches.

La ferveur de la prière augmentait; les Ggures i\<*< khouan commençaient à se décomposer; ils remuaient la tri.- comme des poussahs, .mi la faisaient rouler d'une épaule à l'autre . la mousse leur venait au\ lèvres; leurs \eu\ s'injectaient, leurs prunelles renversées fuyaient sous la paupière, et ne laissaient voir que la cornée : tout en continuant leur balancement d'ours en cage, ils criaient : « Allah! Allah! Allah! • avec une énergie si furibonde. un emportement de dévotion si féroce, d'une voix si sauvagement muque. si e;i\ enieiiseinent profonde, que Ton aurait plutôt dit des rugissements de lions dans un antre affamé, que les articulations de voix humaines. Je ne conçois pas comment leurs poitrines n'étaient pas brisées par ces grommèlements formidables à rendre jaloux les fauves habitants de l'Atlas.

Le rhythme i\^> tambours devenait de plus en plus impérieux : les Aïssaoua s'agitaient avec une frénésie enragée le balancemenl de tète, qui n'avait été d'abord exécuté que par quelques-uns, était maintenant général: seulement, les oscillations prenaient «ne telle violence, que l'occiput allait frapper les épaules, »'t que le Iront battait la poitrine en brèche. Cela bientôt ne suffit plus. Le balancement avait lieu de la ceinture en haut, et le rorps déeri\ait un

demi-cercle effrayant; c'étaient des convulsions, de Pépi-

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lepsie, de la danse Saint-Guy. comme au moyeu oge.

De temps en temps, quelque frère épuisé de fatigue roulait à terre, haletant, rouvert de sueur et d'écume, presque sans connaissance ; mois, poursuivi par le tonnerre implacable des tarboukas. il tressaillait, et se soulevait par secousses galvaniques comme une grenouille morte, au choc de la pile de Vol ta. A cette vue, les spectres enthousiasmés secouaient leurs linceuls sur le bord des terrasses, et faisaient grincer, avec un bruit plus sec et plus rauque, la crécelle de leur voix. On remettait le chaviré sur son séant, et il recommençait de plus belle.

Un Aïssaoui. considérable dans la secte, et qu'on semblait regarder avec une sorte de terreur respectueuse, se tordait dans des crispations de démoniaque: ses narines tremblaient, ses lèvres étaient bleues, les yeux lui sortaient de la tête, les muscles se tendaient sur son cou maigre comme des cordes de violons sur le chevalet ; des trépidations nerveuses agitaient son corps du haut en bas ; ses bras se démenaient comme les- ressorts d'une machine détraquée, avec des mouvements qui ne partaient plus d'un centre commun, et auxquels la volonté n'avait pas part ; on le mettait debout, en le tenant sous les aisselles ; mais il se projetait si violemment en avant et en arrière, comme ces personnages ridicules qui font des saluts grotesques dans les pantomimes, qu'il entraînait avec lui ses deux assesseurs, et retombait bientôt à terre en se tortillant comme un serpent coupé, et en rauquant le nom d'Allah ! avec un râle si guttural et si strident, quoique bas, qu'il dominait les cris des khouan, les piaulements des femmes, et le trépignement des convulsionnaires. — Si jamais le diable est forcé de confesser Dieu, il le fera de cette manière.

Mon œil se troublait, et ma raison s'embarrassait à regarder cette scène vertigineuse. La singulière sympathie

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imitative qui vous fait détendre les mâchoires en face d'un bâillemenl me causait sur mon tapis des soubresauts involontaires, je secouais machinalement la tête, et je me sentais, moi aussi, des envies folles de pousser des hurlements. Un cavalier du maghzen, assis non loin de moi, n'y put résister plus longtemps, et roula sur la poussière avec des rires et des sanglots nerveux, se soulevant au rhythme pressé, saccadé, haletant des tarboukas, ronflant sous une furie de percussion toujours augmentée.

Le désordre était au comble, l'exaltation touchait à son paroxysme. Par la persistance du chant, du tambour et de l'oscillation, les Àïssaoua avaienl atteint le degré d'orgasme Décessaire à la célébration de leurs rites; le délire, la catalepsie, l'extase magnétique, la congestion cérébrale. tous les desordres nerveux traduits en sanglots, en contorsions, en raideurs tétaniques, convulsaient ces membres disloqué- et ces physionomies qui n'avaient plus rien d'humain. La lumière di>> lampes s'entourait d'auréoles sanglantes dans la rousse brume de poussière soulevée par ces forcenés, et ses reflets rougeâtres donnaient un air encore plus fantastique ù cette scène bizarre, dont le souvenir nous est resté comme celui d'un cauchemar.

Tout cela grouillait, fourmillait, trépidait, sautelait, gloussait, hurlait dans un pêle-mêle hideux. Les mouvement- de l'homme avaient lait place à ^\^> allures bestiales. Les têtes retombaient vers le sol comme des mufles d'animaux, et une fauve odeur de ménagerie se dégageait de ces corps en sueur.

Nous frissonnions d'horreur dans notre coin, mais ce que nous venions de voir n'était que le prologue du drame.

Se traînant sur les genoux ou les coudes, ou se soulevante demi, lo Aïssaoua tendaient leurs mains terreuses au mokaddem. tournaient vers lui leurs faces hâves, li-

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vides, plombées, luisantes de sueur, éclairées par des yeux étincelants d'une ardeur fiévreuse, et lui demandant à manger avec des pleurnichements et des càlineries de petits enfants.

« Si vous ,i\ez faim, mangez du poison, » leur répondit le mokaédem, comme le fitSidi41liammet-bcn-Aïssa à ses disciples, qui s'en trouvèrent si bien, d'après la légende dont cette cérémonie est destinée à perpétuer la mémoire.

Ce qui se passa après que le mokaddem eut fait signe d'apporter les nourritures est si étrange, que je supplie mes lecteurs de croire littéralement tout oè que je vais leur dire. Mon récit ne contient aucune exagération; d'abord parce que l'exagération n'est pas possible dans la peinture de ce monstrueux délire, qui laisse bien loin derrière lui les visions de Smarra, et les caprices de Goya, le graveur des épouvantes nocturnes. Des crapauds, des scorpions, des serpents de différentes espèces, furent tirés de petits sacs, et dévorés vivants par les Aïssaoua. avec des marques d'indicible plaisir; ceux-ci lécbaient des pelles ou îles bêches rougies au feu ; ceux-là mâchaient des charbons ardents; d'autres puisaient dans des terrines du couscoussou mélangé de verre pilé et de tessons, ou mordaient des feuilles de cactus dont les épines leur traversaient les joues. J'ai gardé longtemps plusieurs de ces feuilles épaisses et dures comme des semelles de botte qui portaient, découpées à l'emporte-pièce, l'empreinte des dents de ces étranges gastronomes.

Chacun, en dévorant sa dégoûtante pâture, imitait le cri d'un animal, qui, le rugissement du lion, qui, le sifflement de la vipère, qui, le renàclement du chameau, ou poussait des cris inarticulés, spasmes de l'extase, échappements de l'hallucination, appels aux visions inconnues perceptibles pour le croyant seul.

LES A1SSA0UA. -jr,

Les plus fervents se couchaient sur dés lils de braise comme sur des lits de roses : .-t. dans cette position de Guatimozin, leur visage s'illuminait d'une indicible expression de volupté céleste qui rappelait l'expression des martyrs chrétiens dans les tableaux <\e> grands maîtres.

In de ces fanatiques, âgé à peine d'une vingtaine d'années, s'avança jusqu'à l'endroit où nous étions assis, et, de l'air le plus tranquille du monde, tout en dodelinant sa tête alourdie par un hébétement de béatitude, il se posa sous les aisselles quatre mèches soufrées toul en feu et le> promena lentement le long de chacun de ses bras; une forte odeur de chair grillée nous montait aux narines, et lui, souriant avec un sourire d'amoureuse langueur, mariiidtiaii à demi-voix le nom d'Allah !

I n autre, à moitié nu, see, maigre et fauve, se frappait la poitrine d'une façon si rude, qu'à chaque coup il jaillissail un Ilot de sang : près de lui, un de ses compagnons sautait |iirils nus sur des tranchants de yatagans.

Les tarboukas tonnaient sans interruption, les cris des femmes se succédaient d'instants en instants, plus perçants, plus gréjes, plus chevrotes que jamais, dépassant en acti- \ ité la chanterelle i\^> plus aigres \ iolons ; il n'\ avait plus un seul frère debout, tous se roulaienl épileptiquement dans un hideux mélange de débris impurs comme des nn'inls de.serpents qui se tordent sur un fumier. Je laissais flotter mes wn\. fatigués et troublés, sur ce monstrueux ramas de têtes, de torses et de membres désordonnés, fourmillant dans la poussière et la fumée, lorsqu'il se lit à L'une des portes un mouvement <|ui annonçait un nouvel épisode à ce sauvage poème.

Deux arabes entrèrent dan- la COUT, traînant par les cornes un mouton qui résistait beaucoup, <"t arc-i)outail désespéçémenl ses pattes contre terre pour ne pas avancer.

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