LES A1SSA0UA
ces crâne biens, emmanchés de nuques rouges, se plongea nt dans les entrailles pantelantes du mouton, on eût dit de monstrueux oiseaux de proie, moitié hommes, moitié vautours, dépeçant quelque carcasse abandonnée sur une voirie. — Les lambeaux <!<• draperie qui palpitaient sur ce groupe impur simulaient assez bien de vieilles ailes flasques.
A la fin, ivres de ce repas de Lestrigons, fatigués <le> délires de cette nuit orgiaque, lesÀïssoua tombèrent lourdement ça et là, et s'endormirent «l'un sommeil inerte.
La tête me tournait, j';iuii> dos vertiges et des nausées, et <v oe fut pas sans un vif sentiment de plaisir que je me retrouvai sur la route de Blidah, où l'air frais du matin eut bientôt balayé ces terribles usions nocturnes - qui sont pourtant des réalités.
Deaili laugbs.
ByroO
I,. MIHFAT-PHIIli
Ne sais-tu pas que nous avons iou> l.i prétention de souffrir beaucoup plus ipic les autres?
H. de Bai.z m
Dans une arrière-boutique, chez un bonnetier de la rue
Saint-Denis, plusieurs personnes étaient réunies autour ifune table. Quelques morceaux de charbon de terre, entassés derrière une grille, s'éteignaient, épuisés par une soirée déjà assez longue. La flamme était morte, et. sous une cendre blanche, l'incandescence palissait. Il était dix heures à un cartel de fer-blanc peint en vert, avec quelques arabesques jaunes. Des paquets de marchandises étaient dans un coin, et à des patères à boules de cristal étaient
accrochés des vêtements el des chapeaux. Sur des chaises de canne, disposées autour delà table recouverte d'une tuile cirée couleur acajou, quatre personnes étaient assises : M. et madame Cointet, les maîtres de la maison. mademoiselle Armantine, leur lille. et un jeune homme nommé Benoit Geoffrin. On mettait i\*^ adresses sur <\i't lettres pliées et entassées, qu'à leur forme un devinait être des lettres de faire part. Chacun, armé d'une plume de fer, [misait dans une petite bouteille d'encre bleue, In seul personnage ne se livrait pasà ce travail général, el réélit accoudé ;i la cheminée, gênant du mouvement de ses épaules un pot de terre cuite peint en bronze, d'où pendaient quatre ou cinq dahlias efflanqués. Auprès de ces pauvres Heurs, on avait posé deux paquets de lettres dont les adresses étaient mises.
— Tu ne travailles plus, Joseph? dit madame Coin te t. s'adressant au garçon qui était debout.
— Non. ma tante, repondit Joseph, dont le nom de famille était Pépin^ré : il faut que j»' sois rentré à dix heures. Vous sa\ez que mon patron n'aime pas que je m'attarde.
M. Joseph Pépingré étail commis ehea un marchand de soies de |,i rue Rambuteau.
— Bien, mon ami : lais à t;i volonté, tu es raisonnable; seulement, n'oublie pas le paquel de lettres que tu dois distribuer demain dans tes courses, ce sera autant de fait. Ah! prend- donc sur le coin de la cheminée le registre d*^ clients, et voyons m nous n'avons oublié personne.
La jeune Jille. qui écrivait avec assiduité, leva la tète.
— Maman, dit-elle, j'ai l'un les lettres de la province;
il ne reste plus que quelques o sa mettre. Envoie-t-on
nne lettre à l'oncle Toinon :
— C'est inutile, dit M. Cointet ; Antoine était ici quand notre malheur est arrivé, et. s'il n'a pas assisté à l'enterrement...
— C'est qu'il l'a bien voulu, reprit madame Cointet. M. Antoine Vèrboquet fait son original, et met son bonheur à ne pas montrer de cœur à sa famille.
— Ah! madame, dit Benoît Geoffrin. vous savez bien que de sa part ce n'est qu'une manie, et qu'au fond il est très-bon.
— Très-bon ! reprit madame Cointet avec aigreur, je le veux bien ; mais enfin personne ne se conduit comme lui. Vous êtes bien ensemble, du reste; vous vous soutenez toujours l'un l'autre. C'est facile à dire qu'un homme est original, quand il manque à tous ses devoirs !
Armantine leva les yeux sur Benoît, qui allait répondre, et qui comprit. Il se fit un silence de quelques minutes.
— Allons, Joseph, va-t'en si tu veux, reprit madame Cointet. Du reste, nous avons fini, et nous n'allons pas tarder à aller nous coucher.
— Les enfants vont achever ce qui reste à faire, dit M. Cointet: je suis fatigué. Si tu veux, nous allons monter.
— Adieu, monsieur Benoit, dit madame Cointet. Bonsoir, Joseph.
Benoît se leva comme pour se retirer. Joseph sortit.
— 11 ne faut pourtant pas laisser Armantine seule, dit M. Cointet. Tiens compagnie à ta cousine. Benoîl ; vous en avez pour une demi-heure au plus. Bonsoir.
Et M. Cointet partit avec madame Cointet. mécontent'1 des dernières paroles de son mari.
Quand les deux jeunes gens furent seuls, ils déposèrent leurs plumes sur la table, et se regardèrent tristement.
— Eh bien! Armantine, dit Benoit, crovez-vous que cela soit fini? car vraiment je veux penser tout haut avec
vous, et mon cœur est plein de calculs atroces, il ne fout pas m'en vouloir ; vous êtes le but de ma vie. et tout ce qui m'écarte de vous, je l'ai en horreur. En écrivant ces adresses, ce soir, je pensais que mon plus grand ennemi était mort. Oui. ce frère de M. Cointet. qui me poursuivait de sa bêtise absurde, qui servait si bien les projets de votre belle-mère...
— Ah ! dit Armantine. quelles paroles prononcez-vous là !
— Oui. le frère de votre père était mon ennemi, et je ne vous aimerais pas si je ne le traitais ainsi. Quant à votre belle-mère, c'est votre belle-mère, et je le sens bien au peu de souci qu'elle a de votre bonheur. Vouloir vous marier à ce niais de Joseph! Allez, ce n'est pas le vœu de votre père, au fond: et. s'il avait de l'énergie... Mais personne pour moi. personne !
— Benoît !
— Je sais bien. Armantine. que j'ai votre cœur; je sais que vous lutterez avec votre silence, avec vos larmes; mais on vous tue. on vous épuise. Qu'on parvienne à m'éloigner; qu'on me chasse... elle me chasserait si elle l'osait!... que je ne sois plus là. vous restez seule et faible à leur merci. On vous écrasera sous un tas d'épouvantables raisonnements : l'argent, une position, que sais-je? toute l'artillerie des calculs bourgeois. C'est la commune histoire, voyez-vous. On pleure, on se débat ; mais un cœur innocenta ses lassitudes ; la patience des méchants est si longue, si habile! Oui. j'ai espéré tout en voyant mourir votre oncle. Si je suis cruel, c'est qu'ils l'ont \oulu. Je ne connais que vous, et le rot»' du monde m'est indifférent: j'aime ceux qui vous aiment. Eh bien! j'ai vu ce soir que l'aigreur de madame Cointet était [dus grande: elle me supporte avec horreur, je le sens bien, et je comprends aussi que nous ne sommes p;i>a<scz forts à nous deux.
Armântine s'essuyait les yeux en feignant (récrire.
— L'oncle Toinon est pour nous, dit-elle; vous savez bien les discussions qu'il avait avec le frère de mon père, qui vient de mourir. Rappelez-vous que, peu de joursavant sa mort, ils ont eu une longue querelle ensemble.
— Oui, répondit Benoît, mais il passe pour un fou. ce pauvre Toinon : personne ne Pécoute; et puis il est loin, il vit retiré à Tours.
— Mais il peut venir.
— Une fois par an. peut-être. Il est venu il y a quinze jours. Il y avait plus d'une année qu'il n'avait paru; c'était, il y a dix-huit mois, quand vous fîtes cette grande maladie.
— Et même c'est vous qui m'avez sauvée, je me rappelle. Vous n'avez pas pu en faire autant pour le frère de ce brave Joseph .
— Encore un auquel on voulait \ous marier. Vous avez été comme un héritage pour Pépingré. Il a sur vous tous les droits de son aîné.
— Avez-vous fini, Armântine? cria madame Cointet de sa chambre.
La voix aigre descendit par un petit escalier qui montait de Farrière-boutique à la chambre à coucher des bonnetiers.
— Oui, maman, répondit la jeune fille; et plus lias : « Retirez-vous, Benoît. Il faut être patient, et ne pas indisposer ma mère. Adieu. »
Et elle tendit sa main au jeune homme.
— Bonsoir. Armântine, dit Benoît en serrant la petite main entre les siennes; bonsoir, répéta-t-il tristement, .le m'en vais comme un suspect, comme un voleur, vous le voyez bien.
Armântine mit une consolation dans un sourire.
LE BOURGEOIS FANTOME. .ïl
— Bonsoir, lui dit-elle doucement, et ayez courage; travaillez et attendez. Nous sommes si jeunes!
— Assea vieux pour souffrir, el trop jeunes pour être heureux, n'est-ce pas? Bonsoir.
Et il serra encore la main d'Armantine.
— Oui. je vais travailler, dit-il en partant: et cependant ma pauvre tête ne va pas bien, j'ai le cœur trop malade.
Armantine monta parle petit escalier, passa devant In chambre de ses parents, auxquels elle cria : i Bonne nuit! u • •i se réfugia dans sa chambrette nu»1 et blanche. La liberté de si journée commençait. Dans ce coin d'entre-sol, elle étail seule. C'était là qu'elle pensait, qu'elle pleurait, qu'elle espérait. Ses rêves de jeune fille, ses espoirs mêlés de sagesse »'t d'illusion, tout était là. Échappée aux détails de la vie commune et grossière, clic bâtissait là son petit roman bourgeois. Ce n'était pas un esprit extravagant, aux désirs insatiables, (,t avide d'inconnu : c'était un cœur candide, honnête, qui. dans la paix de sa retraite, s'épanouissait, songeait an bonheur, à l'amour, et. sous des apparences vraisemblables, se figurait l'impossible, Tout est obstacle dans le monde réel, aussi bien que dans le monde des fictions; et il n'est pas moins difficile souvent d'épouser son cousin qu'un prince (\^> MHle et une Nuits. Que (\r féeries perdues, dans ces régions dont Paul de Kock ,i fa il son domaine! Madame Cointct se figurait qu'Armantinc. rentrée dans sa chambre, se couchait ci s'endormait dans l'indifférence et l'oubli; la soirée se prolongeait pourtant dans des veillées >an> lin . La \ ie comprimée est double. Obligée de se contraindre pendant tout le jour, elle attendait la nuit. Elle se recomposait alors une journée libre. Là où un regard de -a mère Taxait rendue n tte «'t triste, elle riait et parla;:. Ce qu'elle n'avait pu
dire à Benoît, elle le lui exprimait tout haut, comme s'il pouvait l'entendre. Va puis venaient les prières, et les vœux, et les larmes. Le lendemain matin, Armantine avait les yeux fatigués, et elle était grondée. Ce soir-là, elle fut sous une influence superstitieuse. Elle resta quelques heures assise, n'ayant pas la force de diriger ses pensées, et laissant défiler clans son esprit les craintes vagues et les terreurs indéfinies. Peu à peu, le froid engourdit ses membres, le sommeil la surprit sur sa chaise, et le cortège des idées sombres se continua dans un rêve.
Madame Cointet était furieuse, et son mari l'avait bien devinée. Voici, en résumé, l'avalanche de sottises qu'elle versa sur le pauvre homme, pendant qu'il se déshabillait.
— Tu les laisses encore ensemble? Y a-t-ildu bon sens ! Tu sais bien que c'est un parti impossible pour Armantine! Ton pauvre frère avait bien raison. S'il était la, tu l'écouterais peut-être ; mais, moi, je n'ai pas la parole. Veux-tu que je te dise? tu ne comprends rien au bonheur de ta fille ; ta faiblesse lui sera fatale!
Cela dura un temps infini. Les deux enfants avaient parlé de bonheur; les parents parlaient de bonheur. C'est un de ces mots sur lesquels on ne s'entendra jamais.
Quand on fouille dans sa mémoire, il est dur de rencontrer MM. Usquin, Coppinger, Deliége et Piffre.
(Chateaubriand.)
M. Cointet était un brave bonnetier de cinquante ans, gros et bien portant. 11 avait deux cous par derrière et
deux mentons par devant. Homme faible, il était gouverné par madame Cointet. une maîtresse femme, petite, sèche, revêche, à la voix grinçante, a l'œil impatient et dur ; bonne ménagère du reste, à laquelle il eût été aussi difficile de voler une once de beurre qu'il serait difficile d'enlever l'obélisque. Le commerce et l'économie ayant été assez bien menés, le ménage avait une petite fortune trèsconvenable. M. Cointet était marié pour la seconde fois. Sa première femme, la mère d'Àrmantine, était une demoiselle Verboquet, sœur de l'oncle Toinon, dont il a été parlé; et une autre sœur de ce même Toinon avait laissé un fils, qui n'est autre que Benoit Geoffrin. Si nous ne craignions d'abuser de cette généalogie baroque, nous ajouterions, pour en finir, que M. Joseph Pépingré était le propre neveu de la madame Cointet actuelle, ce qui explique suffisamment la prédilection qu'elle avait pour eel héritier de son nom de famille. Au moment où commence cette histoire, un frère du bonnetier venait de mourir, et. comme on l'a vu. les lettres de faire part avaient occupé tout une soirée.
Après avoir pris congé d'Armantine. Benoît était rentré chez lui. Il habitait, rue Saint- André-des-Arts. une petite chambre d'étudiant qui sentait la misère courageuse. Quelques meubles de noyer, le bois pauvre, la garnissaient faiblement. Sur une cheminée nue et sur sa table de travail étaient entassés des livres de médecine. Benoît, sans fortune, sans espoir dans le passé, jetait patiemment les fondements d'un avenir indépendant. Il menait l'existence sage de ceux qui ont dirigé ton- leurs efforts vers un but fixe. Le budget de >;i rie était impitoyable. Il avait juste ce qu'il fallait aux plus impérieux besoins; tout était calculé. Il s'agissait d'aller, sans s'attarder en route; un plaisir était impossible; une maladie n'était pas prévue.
11 n'avait pour se soutenir que la voix mystérieuse qui parle aux ambitieux et qui, dans le Titan de Jean-Paul, murmure à l'oreille d'un de ses héros : « Prends la couronne! prends la couronne! je t'y aiderai. » La même voix, dans le poëte allemand, dit encore : « Aime la belle! aime la belle! je t'y aiderai. » Benoit entendait aussi ces paroles. La belle, c'était Armantine, qu'il fallait conquérir par des efforts plus inouïs peut-être que ceux qu'il devait faire pour arriver à la science. J'ai toujours cru aux contes de fées; rien n'est plus réel que ces châteaux imprenables où sont enfermées les héroïnes. La boutique de la rue Saint-Denis était une forteresse mieux défendue qu'un palais de fées entouré de génies. Cette maison était sous l'enchantement de la bêtise. Madame Cointet était plus méchante et plus puissante que la fée la plus malicieuse. Les préjugés bourgeois étaient plus hauts que les plus hautes murailles; et l'atmosphère de stupidité qui entourait cette demeure décourageait l'attaque et étouffait l'ardeur des plus hardis. Aussi cet amour, au lieu d'être un point d'appui pour le cœur de Benoît, était-il un trouble pourson travail. L'héroïsme vient à bout de tout; il dompte la colère et la haine. Qu'on le comprenne, il est sûr de triompher; mais certains préjugés inertes résistent à tout. Aussi, le pauvre jeune homme, quand il rentrait chez lui. se sentait tellement seul, que, après des scènes pareilles ;i celle qui commence cette histoire, il se trouvait vaincu désespérément et pour toujours. Armantine l'aimait bien ; mais ce cœur, qui ne pouvait s'épanouir, n'avait pas trop des forces que Benoît lui communiquait chaque jour. La pauvre enfant n'était pas une héroïne ; le bonheur l'aurait relevée, l'éveillée. Contre un malheur qui l'eût atteinte violemment, elle eût sans doute été vaillante; mais elle s'en allait dans une consomption d'ennui. La souf-
france est comme le poison : quand elle vient h petites doses, on s'y habitue.
Ce soir-là Benoît demeura «Inné pensif, sans sommeil et sans travail. Assis devant sa table, à l'heure même où Armantine pleurait en voyant passer sous ses jfeus ses rêves vêtus de deuil . le jeune homme passait aussi ses idées en revue. Elles portaient le manteau sombre aussi, mais avec une attitude d'énergie sinistre. Quelques-unes même brandissaient (\^> armes de suicide. « Qui de nous à trente ans ne s'est pas tué oYu\ ou trois fois? s dit Balzac. Ainsi donc, sépares pai la réalité, ces Ai'ux natures jeunes et aimantes se trouvaient réunies dans les régions douloureuses. A l'heure où la vie matérielle se tait, êtesvous passé quelquefois devant ces fenêtres solitaires, éclairées encore à l'instant où tout e>t éteint? N'avez^vous pas entendu dans le silence la triste chanson de ceux qui souffrent, la plainte des mansardes, les lamentations inquiètes de la jeunesse^ Quand on choisit un sujet de récit dans le monde positif, on doit ajouter un commentaire plaintif aui faits qu'on raconte. C'est ce que les musiciens appellent : variations sut un thème connu.
Benoît pensait : « Tout cela ne peut durer. J'irai demain parler nettement à la famille Cointet. Je lui demanderai deux ans, Armantine a dix-huit ans; j'en ai vingttrois. Ce délai peut m'être accordé: ce temps écoulé, s ils n'ont pa> confiance en moi... Oui. mais voilà vingt fois que je me propose cette démarche. Vingt fois déjà j<1 me suis approché de cette montagne à pic sans oser tenter l'escalade : entreprise impossible. Deux ans, c'est trop pour *-ii\ et pas assez pour moi. Je leur aurai arraché les paroles qu'ils ont sur les lèvres. .l«- recevrai un refus net, et je ne verrai plus Armantine. L'amour est temporisateur; il gagne quelquefois à attendre i Va le pauvre gar-
çon sentait l'espoir se glisser en lui. Puis c'étaient d'autres voix qui lui disaient qu'Armantine était perdue pour lui, qu'elle épouserait un bourgeois commun, et qu'elle serait heureuse jusqu'au jour où lui, riche, brillant, célèbre, lui apparaîtrait comme un remords. Et Benoît pleurait à cette méchante pensée d'orgueil : « Enfin, se disait-il encore, il y a des gens heureux en ce monde : il y a des mariages difficiles qui se font; le hasard peut bien se déclarer pour moi. J'irai demain. Je parlerai aux parents ; je parlerai à Armantine, et, si la guerre est déclarée, eh bien! j'accepterai la guerre! »
Benoît s'endormit et rêva pendant toute la nuit de son oncle Antoine, qui riait de ses inquiétudes et qui lui disait tout brutalement : « Va donc, imbécile! je t'ai dit que tu l'épouserais. J'en fais mon affaire. » Ce rêve grotesque rendit cependant un peu de forces à Benoît. Antoine Verboquet n'avait ni illusion ni délicatesse, mais il jugeait bien, et sa joie grossière ne faisait pas rire, parce qu'il avait souvent raison.
Armantine rêva aussi de ce bonhomme qui lui dit : « Dors, petite, je viendrai vous voir bientôt ; dis à Benoît de m'écrire. »
Ainsi, au milieu des plus vives angoisses du cœur, ces deux amoureux n'avaient qu'un consolateur, pauvre, ridicule et absent.
Le lendemain, chacun reprit sa vie. Benoît travailla avec énergie comme ranimé par de nouvelles forces. Armantine descendit à la boutique et s'occupa des mille détails de commerce dont elle était chargée. Madame Cointet prit son maria part dans la journée :
— Dis tout ce que tu voudras, cela ne peut pas durer.
— Quelle est la chose qui ne peut pas durer? répondit le bonnetier.
LE BOI'RCEOIS FANTOME. r,7
— Ali! voilà bien les pères! reprit sa femme. Tu n'as
pas vu les yeux d'Armantine; elle a pleur»'' toute la nuit. Cela doit cesser au plus vit»1. 11 faut que M. Geoffrin ne mette plus les pieds ici. et avant trois mois Armantine doit être établie. Quand il n'aura plus d'espoir, il nous laissera tranquilles. Pour notre fille, elle ne demande pas mieux ; au fond, cela l'ennuie. Sans les belles paroles de M. Benoit, elle nous écouterait, etJosepb lui plairait beaucoup. 11 est bien. Il aura quelque argent en succédant à ><>n patron. Tu sais que cela va tout seul : et tu crois que je \ai> renoncer à tant de choses pour les beaux yeux de M. Benoit?
Le bonnetier ne répondit rien; c'était sa faconde faire de l'opposition. La logique épaisse de sa femme l'épouvantait : eela lui semblait sans réponse : il lui donnait gain de cause. Son seul scrupule était un vague instinct de tendresse ,ur<;neivuse. H sentait quelque chose dont il ne >e rendait pas compte et qu'à plus forte raison il n'aurait jamais pu explique» madame Cointet. Il ne savait comment dire ce qu'il n'aurait pas osé dire : il se taisait. Sa femme n'en demandait pas plus : elle n'avait qu'une faculté, aiais développée à l'excès: la Gnesse. Sans esprit, sans intelligence, sans cœur, elle était guidée parla ruse. Ce type est très-commun de gens qui sont tout-puissants dans un cercle restreint, et qui, là, tiendraient tête aux plus profond- observateurs, aux roués les plus habiles. L'intérêt les inspire e1 ils devinent le danger; ils flairent l'ennemi : ils détournent l'agression en attaquant les premiers. Enlevées à leur milieu, ces personnes deviennent naïves et sottes, et seraient dupées à la moindre occasion.
Le brave bonnetier n'avait rien en relief, ni qualité, ni défaut. Il était venu au monde avec un petit bagage d'in-
telligence et de sentiments : rien n'avait diminué, rien n'avait grandi. L'égoïsme bonasse de ceux qui préfèrent la paix à tout s'était emparé de sa tête et de son cœur, de sorte qu'il ressemblait à un bocal plein de fœtus informes ; le bien ni le mal n'étaient arrivés à terme chez lui. C'était ce qu'on appelle un brave homme.
Les (lis]uiirs d'une femme sont comme la gouinère qui fuit.
Jiil'le, PROVERBES.'
Le soir arriva, souhaité partout le monde. Armantiue
espérait voir Benoit, que madame Coinlet attendait, déterminée à tout dire. Le jeune homme voulait aussi faire de cette soirée une entrevue décisive. Le bonnetier avait peur. Quant à Joseph Pépingré, il arrivait par habitude, machinalement, et allait se trouver comme le joueur du milieu aux quatre coins. Chacun avait son projet. Lui seul ne pensait a rien qu'à s'arranger pour rentrer à dix heures chez son patron. Par exemple, sa tante pensait assez à lui, et il n'est pas de douairière au monde pour travailler comme elle le faisait dans l'intérêt de sa race. Les Pépingré étaient arrivés à Paris depuis vingt ans a peu près. Le premier d'entre eux, le classique, était entré par la barrière de Cbarenton en sabots, en blouse, et à peine avait-il mis le pied sur le pavé de la capitale, qu'il leva au ciel sa tète à angle obtus et qu'il dit ces deux mots au nez des commis qui tàtaient son petit bagage : « Je veux! » 11 avait dit le grand mot qui était resté dans la légende de la famille. Madame Cointet trouvait cela sublime, et elle
racontait souvent l'anecdote à Joseph. Depuis cette entrée solennelle, il était venu des Pépingré en niasse. Ils avaient choisi un coin de Paris, et ils y avaient poussé comme une verrue : excroissances florissantes du reste et qui se nourrissaient des meilleurs éléments de la vie; si bien qu'un jour on ne peut plus les arracher sans danger.
Joseph Pépingré arriva le premier. Il était grand, blond, niais; d'épais favoris jaunes encadraient sa ligure Fade; ses \eu\ de faïence n'exprimaient rien : sa voix, Douce et pâteuse comme un remède contre le rhume, n'arrivait jamais à façonner une phrasé convenable, et, quand l'émotion s'en mêlait, il lui était même impossible de dire bonjour : les mots se pressaient, la bouche se gonflait et s'ouvrait comme une boîte de jujube trop remplit'. On l'avait tellement babitué à l'idée d'épouser Armantine, que tous les soirs il apportait un compliment depuis quelques mois, et ce malheureux compliment, il n'avait pas encore pu le faire : tous les jours il le remettait au lendemain; par bonheur, l'esprit de Joseph n'avait ni saisons, ni boutades, ni à-propos : cequ'il concevait était éternel. Il eût pu laisser à -es enfants un mot aimable qui ne lui aurait pas servi.
Quand Pépingré entra, la famille Cointet était réunie dans l' arrière- boutique. Armantine rangeait les serviettes et effaçail quelques dernière- traces du dîner récent. I.a pauvre enfant faisait tout cela avec une habileté gracieuse. Elle ne paraissait pas se livrer à des soins indignes d'elle : mais elle accomplissait si bien ces détails d'intérieur, qu'elle purifiait la besogne. Vêtue d'une modeste robe noire, qui relevait la beauté de l'enfant par sa simplicité même, Armantine ressemblait a une silhouette aux lignes pures; sa taille était élancée, et l'étoffe qui rhabillait lui allait a ravir : elle-même était -a couturière.
Madame Cointet avait raison : ses yeux noirs étaient cernés et fatigués; son teint était pâle, et sa figure, naturellement sérieuse, semblait plus triste ce jour-là. La bellemère avait remarqué ce , changement chez Armantine, moins par intérêt maternel que par dépit de ne pas connaître les pensées qui s'agitaient dans cette petite tête. Était-ce amour sérieux ou caprice romanesque? Elle avait joué la douceur pour interroger la jeune fille ; mais Armantine, toujours respectueuse et obéissante, était cependant restée muette. Questionnez la joie et la tristesse de ces yeux, examinez les nuages de ce front, épiez les larmes et les éclats de rire, vous ne saurez rien. Ce n'est plus Armantine; c'est la jeune fille. Elle parlera, elle jouera, elle sera heureuse, confiante, folle ; mais elle gardera quelque chose. Essayez de la rendre martyre, elle souffrira : mariez-la contre son gré. il est probable qu'elle obéira; vous la trouverez docile, patiente; mais vous ne saurez pas tout. Sous son regard virginal, sous sa robe de mariée, dans les pleurs qu'elle versera à l"église. se cachera le secret qu'elle emporte. Le malheureux qu'on fait passer d'un cachot dans un autre a toujours quelque part la lime qui brisera ses chaînes. Le même instinct de liberté, la même patience, animent la jeune lille et le prisonnier.
— Tu souffres, ma pauvre Armantine? demanda le bonnetier en lissant de sa main caressante les beaux cheveux châtains de son enfant.
— Non, mon père, répondit-elle sérieusement.
— Vous êtes malade, mademoiselle? dit Pépingré avec un empressement de Thomas Diafoirus.
— Non. monsieur Joseph; qui vous fait croire cela?
— Ah! rien, mademoiselle, c'est M. Cointet qui disait que vous souffriez.
LE BOURGEOIS FANTOME. il
— Elle va bien, dit la belle-mère, et je serais désolée qu'elle se plaignît, car nous voulons tous son bonheur ici.
Benoît Geoffrin entra.
— N'est-ce pas. monsieur Benoit, ajouta-t-elle, qu'il faut qu'Armantine suit heureuse .'
La méchante femme avait mis tout ce qu'elle avait d'esprit dansées parole-.
Le jeune homme ne répondit pas: il regarda tristement Armantine. Il se lit un silence de gêne. Benoît sentait que l'instant allait être décisif; son entrée avait été celle d'un accusé qui paraît devant ses juges.
Geoffrin était pale : une moustache énergique ombrageait le bas de sa figure régulière, et ses cheveux noirs, relevés, laissaient voir un beau front. Sa grande taille. élancée, était pauvrement vêtue, mais avec goût. Les couleur- sombres lui prêtaient leur harmonie.
Il s'assit, se releva, le silence continuait : il comprit.
— Monsieur Cointet. dit-il en se tournant vers le bonnetier, qui trembla d'avoir une réponse à faire, je sens que je suis de trop ici. Je viens souvent, trop souvent. Vous savez ce qui m'amène, et. comme j'ai horreur des positions fausses, je me suis décidé ;i vous parler à coeur ouvert : voulez-vous me donner Armantine pour femme?
— Ah ï nous y voilà! dit madame Cointet.
Armantine rougit: Pépingré, debout contre la cheminée, ne broncha pas. S'il avait été dix heures, il serait rentré chez lui.
— Écoutez-moi. madame, reprit Benoit: oui. nous \ voilà, et vous m'attendez sur ce terrain, je lésais. Mais j'espère que ma franchise \oiis laissera peu de choses à dire. Vous n'aurez qu'un mot à répondre. Selon que vous m'aurez compris, ce mot peut me tuer: mais cela ne vous regarde pas. J'aime Armantine, madame: c'est ma BOU-
m LE BOURGEOIS FANTOME.
sine. M. Cointet a épousé en premières noees une sœui de ma mère : comme alliance de famille, il peut donc accepter mon nom; comme fortune, c'est autre chose. J'ai douze cents francs de revenu ; c'est à peine la vie pour un jeune homme : ce serait la misère pour un ménage; mais, à côté de cela, j'ai... j'aurai une profession bientôt, une profession honorable, presque sûre, quand on est patient ; indépendante et noble; si Ton réussit. Je vous demande deux ans : si vous me les accordez, vous m'aurez donné un courage qui peut tripler ces deux années.
En achevant. Benoit se tourna vers le bonnetier comme pour F interroger.
■ — Mon ami, dit le brave homme.
Et il s'arrêta. Cela voulait dire : « Si ma femme n'était pas là, je trouverais que tu as raison, mais tu comprends que je dois la laisser parler. »
Armantine tremblait en feignant de coudre. Pépin gré, debout, dévidait quelques écheveaux de réflexions em brouillées.
Madame Cointet avait pris sa pose solennelle :
— Monsieur Benoit, dit-elle doucereusement, certes votre famille est très-honorable, et ce n'est pas moi qui voudrais l'attaquer en rien. Votre fortune est modeste, et vous avez raison dire qu'elle ne suffirait pas à un ménage ; mais„M. Cointet est là pour vous le dire, nous ne tenons pas tant à la richesse qu'à un bon établissement pour notre enfant...
Elle mit une certaine emphase dans ces paroles : M. Cointet approuva de la tête.
— Nous sommes commerçants, monsieur, et nous n'avons pas d'orgueil. Armantine entrera dans le commerce. Nous voulons pouvoir aider ses commencements de nos conseils et de notre expérience ; car nous voyons loin,
nous, monsieur. Vous demandez deux ans.' Pourquoi faire? Pour qu'Armantine ait vingt ans et que vous nous la laissiez peut-être.
Armantine rougit, et des larmes vinrent à ses yeux. Benoît voulut répondre.
— Que sais-je! Je ne connais pas vos études, moi, reprit la belle-mère. J'ai entendu parler de tout ea, et je ne vous en fais pas mon compliment. Et puis, vous serez médecin dans deux ans. Pourquoi faire? Avec toute votre science, si votre femme meurt de faim, la guérirez-vous.'
— Ah! ma mère! dit Armantine indignée.
If. Cointet ouvrit la bouche. Un regard de >a femme paralysa sa langue. Pépingré regarda l'heure.
-Madame, répondit Benoit, vous croyez parlera un enfant, et vous ne remarquez pas que vos paroles sont injuste- et blessantes. Je viens à vous et je vous demande d'avoir confiance en moi, parce que j'ai besoin d'être compris pour être agrée. Mais je vous prie de me supposer honnête. J'aime Armantine. m;ii>. avant de vous la demander pour femme, j'ai longtemps réfléchi et mûrement pesé les chances <le mon avenir. Écoutez-moi sans colère: répondez-moi sans passion, et si vous me congédiez, je me retirerai sans une plainte. Mon affection n'a rien de romanesque, et mademoiselle peut nous écouter. Son cœur est sage, et, si la vie nous sépare, son devoir n'aura pas à souffrir du souvenir qu'elle aura gardé de moi. Ah î madame, il est toujours bon de prendre les choses sérieuses au sérieux.
La voix de Benoit était tremblante de larmes. Il voyait que tout était perdu, et le> dernières paroles qu'il avait prononcées étaient pour Armantine, il essayait de la préparer au malheur qui les menaçait. Toutes les violences du désespoir étaient dans son cœur; il se contenait. Il se
tut pour ne pas pleurer. La jeune fille sanglotait dans son mouchoir. M. Cointet souffrait. Il sentait des pensées qui heurtaient les parois de son cerveau, comme des noyés qui veulent briser la glace qui les sépare de la vie ; mais sa femme l'effrayait. Pourtant la belle-mère comprit qu'il ne fallait pas prolonger une scène qui pourrait amener une révolte. 11 ne faut pas surmener les esprits faibles. Elle reprit plus calme :
— Je n'ai pas voulu vous faire de la peine, monsieur Benoît...
— Bonsoir, ma tante, dit Pépingré.
11 était dix heures, et il s'en alla.
■ — J'en suis désolée pour vous, continua madame Cointet sans répondre à Joseph, mais nous ne pouvons autoriser l'attachement que vous portez à notre fille. M. Cointet et moi sommes fixés sur son sort...
Et elle lança un regard magnétique à son mari...
— Nous regrettons le malheur qui vous arrive, mais nous n'en faisons pas moins les vœux les plus sincères pour votre avenir. Vous parliez tout à l'heure de la raison, de la sagesse d'Armantine, et je vous en remercie; vous la connaissez bien; elle comprendra comme vous que cette union est impossible...
L'œil de la belle-mère tomba sec et sévère sur la pauvre fille qui sanglotait à grand bruit. La voix de madame Cointet avait scandé ces derniers mots d'une façon terrible.
Benoît, pâle et défait, essuya ses yeux et se leva pour sortir.
— Mon ami... dit M. Cointet.
Et il rencontra le regard de sa femme. Le jeune homme serra la main du bonnetier. Armantine se dressa sur sa chaise, saisit la main que son père venait de serrer, et, entraînant Benoît dans un coin de la chambre ;
— Je ne me marierai pas... dit-elle aussi bas qu'elle put au milieu de ses cris... Adieu. Benoît ! adieu !
Madame Cointet serrait les dents de rage : elle voyait son autorité menacée.
— Adieu donc monsieur, dit-elle à haute voix.
Les malédictions des prophètes, les trompettes des archanges, n'ont jamais eu et n'auront jamais un pareil retentissement dans des oreilles humaines.
— Mon ami. reprit le bonnetier pour la troisième fois en serrant encore la main de Benoit. Mon ami... adieu...
11 le reconduisit jusqu'à la porte sans lâcher sa main. Armantine était évanouie.
— Mon ami. dit le bonnetier en tremblant et tout bas pour n'être pas entendu de sa femme, qui les suivait, écris à ton oncle !
Seul au milieu du plus affreux désert, nu désert pavé.
(H. de Baizac.)
Benoit erra comme un fou dans les rues, pleurant criant, s'arrachant les cheveux. Les tentations de la mort l'assaillirent. Il s'arrêta sur un pont à écouter l'eau noire qui s'écoulait, pleine de mélodies sinistres. Les fées sombres du neuve parisien lui chantèrent la symphonie du vertige: elles rappelaient dans leur palais fatal, qui ressemblée une morgue. Les ondines du Rhin ont <\i>< demeures de cristal et des amours joyeuses, disent les légendes allemandes. Les pâles déesses qui habitent la Seine sont des d'n unités déchues qui trônent dans la boue, sur \\t>< tes-
sons de bouteilles, sur des cadavres oubliés. Elles attirent à elles les ivrognes égarés, les criminels poursuivis par le remords, les amoureux désespérés, les joueurs déshonorés, tout ce qui est ruiné d'espoir ou d'argent, ceux qui n'ont plus de pain et ceux qui n'ont pas de gloire.
Benoit se pencha vers ces débauchées de la mort. Le temps était couvert; il y avait fête au fond de l'eau. Benoît écoutait, courbé sur le parapet du pont : « C'est peut-être là qu'est l'enfer, pensait-il. J'entends des chansons, on doit trouver l'oubli là-dessous. C'est la fosse commune des désolés ; les lumières du quai projettent leurs longs spectres sur la rivière, qui me fait l'effet d'un grand cercueil. On m'appelle au bal, et je sens ma tête alourdie qui veut entraîner mon corps. Qui pensera à moi demain? Armantine pleurera, elle se mariera, elle sera heureuse, et à certains moments ses nerfs tressailleront quand elle franchira un pont, et elle versera encore quelques larmes. L'eau lui deviendra odieuse. De temps en temps elle essuiera encore ses veux pour moi : mais elle sera heureuse. Elle aura des. enfants qui voudront voir les petits bateaux en allant aux Tuileries. Imprudents, n'attristez donc pas votre mère! »
Et Benoît avait le corps tellement penché en avant, que ses pieds ne touchaient plus le pont. Ses réflexions fiévreuses se succédaient incohérentes et folles. Il allait perdre l'équilibre quand des passants le tirèrent violemment et l'emmenèrent avec eux. Heureusement que dans ce monde il y a encore des gens qui ne comprennent ni les chansons de l'eau, ni les douleurs des hommes.
C'étaient deux amis qui revenaient de soirée, deux êtres intelligents sans doute, mais tellement saturés de banalités, musique italienne, valse et causeries de salon, qu'ils ne comprirent pas à qui ils avaient affaire.
— Laissez-moi î criait Benoît en se débattant.
— Il a le vin triste! dit l'an;
— II est fou ! rlit l'autre.
Ils auraient été dix mille, que pas un n'aurait dit : « Il est malheureux ! »
— Laissez-moi mourir! hurlait Benoît en se débattant. Mais les autres ne lâchaient pas. Il lui firent traverser
quelques rues.
— Où demeurez vous? lui demanda-t-on.
Il indiqua au has.ird son adresse. Les deux passant^ officieux le reconduisirent chez lui . frappèrent à la porte, et le recommandèrent au portier avec quelques paroles.
Benoît monta machinalement à sa chambre.
— Voyez ce que c'est, dit le portier : pauvre jeune homme, c'est la première fois que cela lui arrive !
Celui-là encore n'avait pas compris, mais au moins sa phrase pouvait avoir une application vraie : c'était la première douleur du malheureux enfant!
Rentré riiez lui. Benoit s'assit, ne sachant plus que taire. Il resta absorbé pendant quelques heures dans le silence et l'obscurité.
— Écris à ton oncle... m'a dit le père d'Armantine ; pourquoi faire'.' C'est mourir qu'il faut: je ne pourrai pas vivre demain, si je n'ai pas l'espérance d'y aller le soir! On m'a chassé : la méchante femme!... Éeris à ton oncle ! Que voulait-il direl
Et Geoffrin alluma une lumière et parcourut du regard sa chambre :
— Tout cela est inutile: tout est fini... Étudier, savoir! l'en sais assez. Pauvre médecin, guéris-toi toi-même!
Il approcha une petite fiole de la chandelle, et à ira-
vers le verre il en examina le contenu ; puis la posa prés de son encrier et s'assit pour écrire.
— Le père Cointet avait raison ; je vais écrire à mon oncle.
Et d'une main agitée, quittant sa plume, puis la reprenant selon les intermittences de sa pensée, il traça les lignes suivantes ?
« Mon cher oncle,
« Les Cointet me trouvent trop pauvre; je me trouve trop pauvre aussi. Je vais essaye* d'une cure dont personne ne s'est jamais plaint. Je n'ai pas de dernières volontés. Je vous envoie une poignée de main, et \ous prie de ne pas faire une anecdote de ma mort ; je ne voudrais pas traîner dans les conversations. Dites ce que vous voudrez quand on vous parlera de moi, mais ne soyez pas attendrissant. Je ne vous recommande rien pour Armantine : je l'aime, mais je ne veux pas m'imposer à son cœur. On est cruel quand on blesse en mourant : faites que je sois parti; trouvez quelque chose; ne me défigurez pas trop, et surtout ne laissez rien à deviner, ce serait plus horrible encore. Le monde est aux Pépingré ; ne gênons personne. Fou. lâche, je ne sais pas ce que je suis, mais je souffre. Vous avez souvent ri de moi, cher oncle; ne vous en repentez pas; vous aviez raison. Je me figure que j'ai cent mille livres de rente, que je suis professeur à la Faculté de médecine, que j'ai une femme charmante et de jolis enfants; je suis célèbre; il ne se coupe pas une jambe dans Paris sans que je sois là ; on ne condamne pas un malade, sans que je sois appelé à voter; on ne sauve personne sans que j'en aie le bénéfice! C'est du bonheur cela, j'espère; eh bien! je me tue. Parce que, avoir aimé Armantine comme je l'aime et l'oublier
comme je Le ferais, cela mériterait l'éebafaud. .l'ai failli tomber dans la Seine tout a l'heure, et maintenant je vais me noyer dans une petite fiole qui se trouve là bien à propos. (Tes! de l'opium : il doit y en avoir assez. Un»' chose étrange, e'est que l'on s'habitue facilement à l'idée de la mort. Si je changeais de décision, je ne saurais plus que faire, tant je suis prêt. Au moment de partir pour un voyage, il est pénible d'apprendre qu'on rote La malle esl faite et tout le bagage empilé et froissé. Mes pensées conserveraient un mauvais pli si je restais. Adieu. A propos, vous viendrez, n'est-ce pas, au reçu de cette lettre.' Autrement on me porterait chez les Coinet. et cela' les gênerait. Je vous embrasse, mon bon oncle. Avons-nous ri assez -ornent de tout çal Vous voyez que cela arrive quelquefois. »
Benoît ferma sa lettre, la cacheta, descendit pour la mettre à la poste, et. quand il rentra, le portier fut ('tonné du sang-froid de son locataire.
— Il aura dormi un peu. pensa-t-il; le sommeil fait tant de bien !
Ce concierge avait des à-propos terribles.
Geoffrin remonta chez lui. ferma sa porte, prit sa Inde. souffla la lumière, s'étendit sur son lit et but
Trisle flamme,
Et tins- toi. ..
Le lendemain matin, le pauvre jeune homme était encore couché, mais la mort n'était pas venue. La dose avait • le trop faillie mi trop forte, et l'effet u'a\ait pas été produit. Les premiers rayons du jour virent Benoit qui se débattait sous le poids d'une horrible souffrance physique. Les ombre- se réfugiaient dans les coins de l,i chambre, <-t les
spectres du suicide, qui s'étaient crus convoqués à une fête, s'évanouissaient dans les lueurs de l'aube. La journée se passa dans des douleurs inouïes. Le portier monta vers le soir : il vit Geoffrin qui se débattait, et pensa que c'était le réveil d'une débauche. Benoît n'eut pas la force de parler; il ne retrouvait rien dans son cerveau. Était-ce un rêve? Était-ce la réalité? Était-ce la mort? Pourquoi cet homme le suivait-il toujours? 11 chercha, puis retomba dans un anéantissement plein de tortures. Il se passait là un duel sans témoins entre un corps jeune et un poison terrible. La nature physique se débattait avec ardeur. La première attaque n'avait pas élé assez forte; la chair devait triompher.
La nuit s'écoula encore dans des accès de délire peuplés de cauchemars, de visions, de terreurs. La poitrine de Benoit respirait du feu : son cerveau était lourd et brûlant, comme du plomb en fusion. Il était là gisant, à moitié mort; maison abandonnée, d'où ses pensées effarées s'échappaient avec des cris. Tout saignait, tout pleurait en lui ; son cœur était en morceaux. Le mécanisme était brisé ; certaines pièces étaient broyées : d'autres marchaient encore, ne se rattachant à rien, par un jeu machinal. Et, dans ce désordre douloureux, Benoît entendait une voix raisonnable qui lui disait : « Tu as eu tort! te voilà ridicule maintenant; on ne croira pas à ton suicide. » Ces mots le frappaient comme des coups de poignard, et lui faisaient une blessure glacée.
LE B0CKGK01S FANTOME.
Lorsque entra un inconnu dont la tète était chauve comme une tête de mort... ■ Je ne suis pas un philosophe, » dit avec indifférence l'inconnu, dont la calvitie était plus effrayante qu'horrible.
i.'Jean-Pai i. RtcnTEB, Titan.
Vers le matin de ce second jour, il crut entendre ouvrir sa porte. Un homme entra, s'approcha de lui précipitamment, lui tàta le pouls, el s'assit sur le rebord du lit en le regardant.
Ce personnage était grand et maigre : ses jambes étaient perdues dans un large pantalon, son corps disparaissait dans une vaste redingote. Il était vieux et un peu voûte, quoique plein d'apparences vigoureuses. Ses pommettes étaient saillant»--: ses joues creusées. La pâleur de son teint avait quelque chose de particulier, el ses yeux noiret ronds formaient un contraste étrange avec d'épais sourcils blancs qui les ombrageaient. Il n'avait pas un cheveu sur la tête.
Benoît fixa sur le nouveau venu son regard hébété. L'homme se leva et dit en s'en allant : « Ce n'est rien. Nous arrangerons le reste. »
In moment après, Geoffrin était entre les mains d'un médecin. Pendant quelques jours, il fut l'objet de soins assidus, et l'homme aux grandes jambes passait tout son temps auprès de lui. La guérison fut assez prompte, comparée au ravage qui avait été fait. La machine remise en état fonctionna hautement d'abord . puis la vie reprit toute son autorité.
Quand Benoît parlait, on ne lui répondait pa.>. Au bout
d'une huitaine cependant, il lit quelques promenades. Le printemps aidait à sa convalescence.
Un jour, aux Tuileries, l'oncle Toinon commença le premier :
— Ah çà ! tu en fais de belles quand on n'est pas là ; allons, paix là-dessus. Mais retiens bien ceci : c est que, pour mourir, il ne suffit pas de se tuer. Est-ce que je ne vis pas avec mes cinquante ans? et. cependant, je suis assez inutile. La mort a essayé de me prendre par les cheveux; ils lui sont tous restés dans la main : quand je voudrai lui faire une farce, je porterai un toupet...
— Vous parlez juste, mon oncle ;... mais. moi...
— Je t'entends, reprit Verboquet. tu as été malheureux. Tu ne sais donc pas que tout le monde la été? Allons, écoute autre chose : j'ai été voir ces imbéciles. On n'en peut rien tirer. J'ai voulu sauver ton honneur : j'ai dit que tu étais venu nie trouver à Tours, et que je t'y avais laissé pour venir...
— Et Armantine? demanda Benoit.
— Je te l'ai déjà dit vingt fois, c'est la seule question à laquelle je répondais : elle va bien ; mais la petite ne signifie rien ; elle est à nous. La ville se rendra quand nous serons venus à bout de la garnison. C'est Gointet qui t'a mis dans la tête de m1 écrire...
— Oui, mon oncle.
— Pour lui, dit Toinon, il n'est pas embarrassant non plus, le brave homme! C'est la mère Cointet...
' — Il faut lui parler! s'écria Benoit.
— J'y pensais, mais c'est impossible à présent. Le jour de mon arrivée elle est tombée malade, répondit Verboquet avec indifférence.
— Malade! malade! le jour de votre arrivée, mon oncle, dit Geoffrin d'un air égaré.
Que se passa-t-il dans son esprit ? In accès de délire s'empara peut-être de son cerveau affaibli; un pressentiment lui vint peut-être u l'idée : toujours est-il que le grand vieillard se leva brusquement.
— Tu es fatigué. Benoit, dit-il. Rentrons.
là lés promeneurs suivirent du regard ces deux personnages. i[ui ne disaient [dus rien. L'oncle Toinon fixait ses gros yeux sur la terre, tout à ses réflexions sans doute. Benoît, maintenu par le bras du vieillard, ressemblait à un fou que son gardien promène.
Ils rentrèrent. Verboquet s'occupa de sou neveu d'une façon toute paternelle ; quand le médeein vint, il resta longtemps à causer avec lui. à l'interroger; puis il lit coucher le jeune homme, lui dit quelques-unes de ces paroles d'une philosophie vulgaire, qui consolent souvent mieux que les grandes pensées, et, lorsque Benoit l'ut endormi, il sortit sans faire de bruit.
Je ne sais pas de quoi madame Cointet était malade, mais c'était très-grave. Les consultations se succédaient à la maison de la rue Saint-Denis. La pauvre Ànhantine s'était constituée garde, et souffrait dv< caprices de la maladie et des méchancetés de la malade. Le bonnetier avait perdu la tète, Pépingré venait tous les soirs, et s'en allait toujours ;i la même heure.
Toinon alla rue Saint-Denis. Il j ;t\;iii deux médecins auprès de madame Cointet, et Joseph seul était dans l'arrière-boutique, debout, à sa même place. Le vieillard entra.
— Cela va bien, dit-il : et là-haut 1
— Toujours la mêmeebose, répondît Pépingré.
— Ah ! repril Toinon.
Et il se lit un silence, l'eu à peu les réflexions de Verboquet entrèrent en ébullition. et arrivèrent jusqu'à ses lèvres. Il pensa tout haut.
- fl y à bien du malheur ici. et il y en a pour longtemps. Ce que c'est que l'entêtement! On ne voit pas clair, mon cher monsieur Pépingré.
Joseph se tut.
— Savez-vous. recommença le vieillard, que vous laites une vilaine chose en épousant Armantine? car je sais que c'est très-avancé, et qu'au premier jour vous serez son mari. Vous ne l'aimez pas. et elle ne vous aime pas. Comment entendez-vous arranger tout cela? Vous ètes-\ons fait une idée du bonheur en ménage?
Pépingré était ébahi, mais n'ouvrait pas la bouche.
— Vous allez là, reprit Toinon. comnie un conscrit va au régiment. A un certain âge. il faut faire son temps, et on le l'ait : qu'on soit lâche ou brave, c'est la même chose. Ceux qui attrapent de la gloire, c'est par hasard : c'est comme le bonheur en ménage. Vous comprenez ça ninsi, n'est-ce pas? Mais il y a des cas d'exemption, et je crois que vous en avez suffisamment. On vous a fourré là-dedans; je vous propose un remplaçant?
Joseph resta abruti en entendant ces paroles : il mâcha quelques syllabes, et sourit bêtement.
Verboquet comprit que faire entrer un raisonnement dans la tète de cet homme était impossible, et qu'essayer de le convaincre serait de la captation. Le silence reprit donc, absolu, jusqu'au moment où les médecins descendirent. Il était dix heures. Pépingré était déjà à la porte. Toinon serra la main du bonnetier et sortit avee les docteurs. Ils rejoignirent Joseph.
— Cela va mal, n'est-ce pas. messieurs? demanda Toinon.
— Pas bien du tout, répondirent les savants. Cette nuit ou la nuit prochaine pourrait bien...
— Être la dernière, ajouta l'oncle de Tours. C'est bien fâcheux.
Ces paroles étaient prononcées par acquit de conscience. Les médecins se séparèrent, etVerboquet rattrapa Pépingré. qui filait devant lui.
— Jeune homme, lui dit-il d'un ton presque mystérieux, prenez garde de faire une chose malheureuse!
Joseph ne comprit pas. mais il eut peur. Benoît avait tu— tranquillement repos»' pendant l'absence de son oncle ipii s'était installé dans la même maison, à côté de lui.
Celui-ci i >i m rébarbatif, qu'il tanilraii uii. hottée de pisiolos pour le faire tue.
FauUùêiet m bm n ammi i i .
Joseph Pépingré, le lendemain, l'ut appelé de bonne heure chez M. Cointet. Madame Cointel voulait lui parler. Le commis de la rue Kambuteau était fidèle aux consignes. Il arriva à dix heures; — matin ou soir, c'était son heure. —Madame Cointet. jaune, maigre, mourante, avait voulu qu'on lui mît une camisole blanche : son lit était l'ait, sa chambre en ordre, et. au chevet, on avait placé un fauteuil. Le bonnetier attendait Pépingré : il le lit monter et l'amena auprès de sa femme, qui sommeillait. \i mantille remuait une tisane. L'apparition du grand jeune homme l'effraya ; l'étrange solennité de cette -cène lui parut d'un fâcheux augure: elle éprouva un serrement de cœur quand la malade, de -a voix la plus doucereuse lui dit :
— Armantine. lai>se-nous.
M. Cointet était déjà redescendu. Armantine se retira : et Joseph Pépingré resta debout, dan- l'épouvante, devant
cette femme qui sentait la mort. Il aurait bien voulu s'éclipser aussi; il ne comprenait rien à ces précautions; mais il avait de l'effroi pour ce qui se préparait.
— Assieds-toi. Joseph, dit la malade quand ils furent seuls, et écoute-moi bien. J'ai à peine assez de force pour l'apprendre ce que tu dois savoir : je puis mourir bientôt, mon ami...
Pépingré, qui crut que c'était là la scène, et qui obéissait au mouvement qu'on lui imprimait, se mit à pleurer tout haut.
— Ne pleure pas, continua madame Cointet. et écoute : j'avais décidé que tu épouserais Armantine ; mon mari était de mon avis, et tout marchait vite quand je suis tombée malade, il y a quelques jours, le soir même où M. Antoine Verboquet vint nous voir. Je neveux pas que mon œuvre reste inachevée. Tu sais que j'aimais ton frère, pour lequel ce mariage était arrangé : ton pauvre frère est mort : tu as hérité de toute l'affection que je lui portais, et je veux pour toi le bonheur que j'avais rêvé pour lui. Tu aimes Armantine?...
Pépingré ouvrit de grands yeux sur sa tante ; et, ne saebant si l'interrogation était un piège, il se tut.
— Oui. tu l'aimes, reprit madame Cointet. Mais tu n'as que moi pour te défendre : Armantine est ensorcelée par ce mauvais sujet de Benoît. Il ne faut pas se fier à M. Cointet, qui écouterait volontiers les absurdités de l'oncle Toinon. Il ne faut guère compter sur moi : >i j'avais eu encore quinze jours seulement, tout marchait si bien, que vous auriez été mariés. Mais, que je vive ou non, c'est un retard, et un terrible retard! Comprends-moi bien : si je venais à te manquer, il faudrait te défendre toi-même, et c'est pour te donner des armes que je t'ai fait venir
Cette commère mourante était solennelle à faire trembler: sa voix était interrompue par une toux sèche; ses bras soulevaient la couverture, dans l'excitation île la fièvre : et ses veux, refuges de sa pensée tenace, brillaient comme ces veilleuses acharnee> dont l'huile n'est jamais épuisée. Elle regarda Joseph, qui restait immobile, et un mouvement de colère lui échappa. Elle comprit que ce garçon était un apathique, qui laisserait perdre tout le fruit de ses peines. Jamais roi glorieux ne se pencha avec plus d'inquiétude vers un héritier stupide.
— Joseph, dit-elle, entends-tu que je te parle de ton bonheur? Armantine est jolie, très-jolie : bonne et douce, je h' sais, moi; elle te convient. Veux-tu la conquérir'.'
Pépingré répondit oui machinalement. Madame Cointet le vit vaincu d'avance et voulut essayer d' un autre argument.
— Armantine t'aime au fond ; je l'ai découvert. Quand vous serez mariés, elle t'aura vite débarrassé de Benoit Geoffrin. Sois hardi quelques jours seulement. Songe bien que c'est de tout le bonheur de ta vie qu'il est question. Elle aura à la mort de M. Cointet une jolie fortune. Elle esl à moitié orpheline; sa mère est morte.
l'épingré leva la tète, et un point noir arri\;i dans ses yeux comme aux cornes des colimaçons : il s'animait un peu. A la passion avide de ce coup d'oeil, la malade comprit qu'elle avait touché la corde sensible.
— Elle est fille unique, eontinua-t-elle; M. Cointet est vieux, et. du reste, il n'y a pas à craindre qu'il dissipe son bien. Ainsi. Joseph, tu épouses donc Irmantine, tu achètes un fonds, tu gagnes beaucoup d'argent en l'établissant grandement, et. comme espoir prochain, tu as une fortune bien ronde >'\ bien certaine. Voudrais-tu que tout cela, beauté, grâce, jeunesse, argent, lût pour M. Benoît Geoffrin?
— Non, ma tante, dit énergiquement Pépingré en se levant.
Beauté, grâce, jeunesse, étaient du remplissage : madame Cointet lançait ces mots pour mémoire. Elle savait bien que le dernier seul devait produire l'effet. Elle agitait son trousseau de clefs, mais elle connaissait bien celle qui ouvrait la serrure. La malade sourit et tendit sa main â Joseph ; elle était heureuse : elle avait enfin découvert la passion qui devait agiter cette inertie. Cet apathique était un avare; cet imbécile était un misérable. Madame Cointet sourit : elle se voyait sûre du succès. Horrible satisfaction! scène infernale! Dans une épopée à la Milton, on confierait à des anges les rôles qui sont joués ici par les plus infimes humains, et. ce que l'action gagnerait en grandeur, elle le perdrait en vérité. Madame Cointet et Pépingré ne se doutaient pas qu'ils jouaient une des plus hautes scènes du péché : cette vie ne doit pas être vue représentée à grand spectacle. La damnation de l'Opéra a des feux de Bengale qui séduisent, et l'enfer s'y montre inoffensif et presque aimable. Mais ce qui est exécrable, c'est le mystère du moyen âge, qui se joue encore sur les tréteaux où nous vivons : c'est le monsieur du premier remplissant le rôle de Judas ou d'Hérode; ce sont les bourgeoises du quartier jouant les péchés capitaux; c'est madame Cointet et Pépingré représentant l'Avarice aussi naïvement que les artisans d'autrefois quand ils jouaient la passion du Christ.
La malade, après un silence, reprit plus doucement :
— Il faut t'appuyer sur M. Cointet ; c'est le plus faible, mais tu peux en faire le plus fort. Tu as sa parole, il t'a promis Armantine, et mon pauvre mari est un honnête homme qui a toujours fait honneur à ses engagements. Ne te laisse pas ennuyer par Benoît ; agis comme si tu étais
LE BOURGEOIS FANTOME. :.n
sûr du mariage. Parle à cette chère enfant, et dis-lui des choses douces'. Fais que M. Geoffrin puisse croire qu'elle l'écoute. Pour arriver au bonheur, il ne faut rien négliger.
Cette réflexion venait là pour pallier l'odieux des conseils que la malade donnait à son neveu. Dans les sacrifices de certaines mythologie^ il y a une part consacrée à conjurer les dieux méchants. Dan> les vils calculs de cette vie, qu'il s'agisse d'affaires, de politique ou d'intérêt, il \ a un certain nombre de banalités vertueuses, d'aphorismes honnêtes, que l'on échange entre >oi comme de> talismans protecteurs, dans le ea> ou un dieu de justice écouterait ce qui se dit.
— Et surtout, ajouta madame Cointet à Joseph, qui suivait ses paroles avec passion, penché sur le lit et sans perdre un mot. surtout prends garde à Antoine Verboquet, c'est un mauvais homme : il a l'air de rire toujours, mais il eal très-sérieux et très-fin. Ne lui dis que peu de paroles, et sois ferme, parce qu'il est insinuant. Avec du courage pendant une huitaine, tu viendras à bout de lui, et il s'en ira à Tours...
Madame Cointet fut prise d'une quinte de toux très-violente. Pépingré. transfiguré, appela Armantine.
— Vite, ma bonne demoiselle, cria-t-il. vite, ma tante est bien mal !
Le bonnetier et sa fille montèrent. On s'empressa autour de la malade. Joseph se multipliait. La jeune fille remarqua ce changement avec tristesse. Elle le vit soulever l'oreiller de madame Cointet. qui étouffait, lui présenter If tisane, lui parler avec cœur et se pencher à chacun de> gestes qu'elle faisait.
Madame Cointet. dans un moment de répit, dit tout bn< à l'oreille de Pépingré :
— Je te laisse seul; courage!
Puis, se tournant vers son mari :
— Y a-t-il quelqu'un en bas?
— Il n'y a personne, dit Armantine.
— Mais si, mon enfant, reprit le bonnetier, il y a ce brave Verboquet. qui vient prendre des nouvelles de la santé de ta mère.
La malade ouvrit la bouche pour parier, e( la toux envahit sa phrase. La fièvre augmenta et amena le délire. Elle avait pris la main de Pépingré et ne voulait pas la lâcher. Armantine pleurait et pensait à Benoît en regardant Pépingré qui assistait la mourante comme un fils. M. Cointet, dans l'embrasure de la fenêtre, cherchait une contenance douloureuse qui lui permit toutefois de s'occuper d'une affaire de bonnets de coton qu'il roulait dans son esprit.
La malade se dressa tout à coup sur son séant, les yeux hagards. Elle fit un signe à Armantine. qui s'approcha. Puis, unissant la main de la jeune fille à celle de Joseph, qu'elle tenait toujours entre les siennes :
— Cointet ! cria-t-clle d'une voix terrible qui fit tressaillir le vieillard, Cointet, tu m'as promis de les marier ensemble! Les voici fiancés, et. à mon lit de mort, je te recommande ta parole!
Armantine sentit la griffe de Pépingré qui prenait possession d'elle; son cœur envoya une pensée à Benoît. La mourante était retombée lourdement : cet effort détermina une crise. Un violent délire s'empara d'elle; son corps se redressa une dernière fois.
■ — Verboquet ! Verboquet ! cria-t-elle avec fureur.
Puis elle s'affaissa sans un souffle. Le bonnetier se précipita sur le lit où sa femme gisait immobile.
La porte de l'escalier s'ouvrit.
— Est-ce qu'on ne m'a pas appelé*! «lit une voix.
M. Cointet. l'épingié, Armantine. tournèrent les yeux en même temps : «-'«'tait l'oncle Toinon qui venail d'entrer.
— Mon pauvre Verboquet, dit Cointet, c'est fini! La meilleure femme du monde, mon ami, elle est morte!
In sanglot terrible éclata : c'était la douleur de Pépingré;
VU
Il lui ^Ollililail qu'il était >rlll ilails ff inonde
avec If cliauviM-i qu'il ;i\aii h»m-z de force pom luiur avee ce mauvais génie.
Jkan-1'ai l. RlCHTEB, Tllnii.
Antoine retourna auprès de son neveu Benoît Geoffrin.
— Rli bien! demanda le jeune homme, comment va ma tante 1
— Elle ne \ a plus, répondit l'oncle avec tranquillité; elle est morte !
Benoît pâlit affreusement.
— Comme vous dites cela. Toinon ! c'est épouvantable! Pauvre femme! elle aussi !
■ — Qu'est-ce que tu entends par ce elle aussi? Te figures-tu que j'\ sois pour quelque cliosel
— Ali! mon oncle, reprit Benoît, le frère de Joseph Pépingréest mort: lé frère de M. Cointel est mort; madame Cointet \ ifiit dt' mourir!
— Ce sont des ennemis de moins! Vas-tu '/attendrir.'
— Vous étiez la les trois fois.
— Ne m'as-tu pas écrit de venir' ditVerbequet; ma présence 1rs grue ; ||s s\.]( \ollt !
Geoffrin fit un geste de dégoût; l'oncle le comprit, et
.«jouta avec une gravité goguenarde :
— Mon ami, je te parais odieux; c'est assez drôle ! Et il éclata do rire sérieusement.
— Je te plains situ regrettes ceux qui font tait du mal, et si tu méconnais ceux qui t'aiment. Pas d'enfantillage, et soyons francs. Tu serais hypocrite si tu pleurais madame Gointet. Dans ma vie, j'ai toujours obéi au sentiment intérieur. Mon existence n'a pas été gaie : mon père fut dur pour moi quand j'étais enfant. J'ai fui la maison paternelle, j'ai travaillé, et. en vendant de la bonneterie comme Gointet, j'ai gagné un petit bien-être. Quand il s'est agi de marier mes sœurs, mon père a eu recours a moi. J'ai l'ait mon devoir. L'intérêt rendait caressant celui qui avait toujours été injuste. 11 était trop tard; mon cœur n'avait plus de tendresse pour lui. Mes sœurs sont mortes : j'avais été leur vrai soutien. Si Gointet a quelques sous, il me les doit : ses premières années ont été cruelles : c'est un bonhomme que j'aime assez. Ton père était mon ami : il est mort à son tour. Toutes mes affections sont parties, et je me suis retiré du commerce avec une retraite qui est à toi quand je m'en irai. Je n'ai plus qu'une chose à cœur : c'est de te tirer d'affaire. Geux qui gênent ton bonheur, je ne puis pas les aimer, et jamais je ne leur ai fait bon visage. S'ils vivent, tant mieux pour eux; s'ils meurent, tant mieux pour toi ! Chacun raisonne ainsi. Je supprime les semblants, les larmes fausses et les regrets absurdes. Ce qu'on dit un an après, je le dis tout de suite. 11 n'existe pas de considérations de famille là où il n'y a point de tendresse. Les liens de parenté sont trop souvent des gênes : on est esclave d'un deuil, et, quand l'àme la plupart du temps est soulagée, le corps s'habille de noir. Madame Gointet est morte : Dieu ait son âme! Mais, sois tranquille.
LE BOURGEOIS FANTOME. r>%
elle vivra encore longtemps pour ton malheur. A son lit d'agonie, elle a fiancé Joseph el Armantine par-devant Cointet; elle a joué la scène du dernier soupir. L'imagination de son pauvre mari a du être frappée par la solennité des paroles dites à cette heure suprême, qui sera plus punie que les autres, si Dieu est juste : on en a abusé pour faire le mal. Que la mort des saints et des sages ><>it admirée, je ne in"\ oppose pas: mais je oe respecterai jamais la mort des méchants. Lorsque le ciel frappe une mauvaise âme, c'est se montrer religieux que d'approuver le châtiment. Ma philosophie peut s'écrire dans le creux de la main : je dis la vérité autanl que possible, et. quand j'ai à exprimer ma joie ou ma douleur, je n'attends pas que ceux qui au fond pensent comme moi soient prêts. Tu es de ce monde, mon pauvre Benoît: tu l'efforcés de mentir pour faire comme les autres, et tu as presque essayé de me faire croire que tu regrettais madame Cointet. Va, la terre peut se passer d'elle, et on ne s'apercevra pas de son absence : elle n'a pas emporté grand'chose. Armantine à cette heure est à Pépingré : veux-tu que je la lui prennel
— ■ Ob', mon oncle, j'aimerais mieux mourir que de la perdre! j'aimerais mieux qu'elle fut moite! Vous avez raison, je n«' regrette pas madame Cointet.
La franchise brutale de Verboquet avait produit son effet sur l'élève en médecine, qui avait, pour ainsi dire, assisté à une dissection. Le rire strident du vieillard, nui accompagnait sa philosophie cynique, s'empara de Hennit.
— Eh bien! je t'aime mieux ainsi, dit l'oncle Toinon. Essuyons nos \ eux pour \ voir clair. Je parie que ceux de Pépingré sont secs! Est-ce que ce benêt nous apprendrait a vivre 1 Viens faire un tour, il lait beau et je me sens le cœur libre : nous achèterons un crêpe en nous promenant.
Sa bouche se lendit, s'ouvrit, laissa passer un éclat de rire, et se referma comme sur une grimace douloureuse.
— Vous disiez donc, mon oncle, que Cointet a consenti au mariage d'Armantine avec cet absurde Joseph? Comment faire 1
— Rentrer dans tes droits; le commis n'est pas trèsredoutable, et le bonnetier est resté aplati sous le coup. Son assentiment n'a été que silencieux, et encore a-t-il été escroqué par la mort.
— Si nous y allions? dit Benoît.
Us trouvèrent le veuf tout seul. Péptngré avait pris sur lui de faire toutes les premières démarches; Armantine était dans sa chambre. Le vieillard se jeta dans les bras de Geoffrin. et serra avec effusion les ma iris deVerboquet en versant quelques larmes. Cointet fit une apologie de sa femme, et Benoit servit la réplique. L'oncle Toinon ne déposa pas une Heur sur la tombe ; il ne lui échappa point un mot d'éloge. Par exemple, il répandit sur le vieillard affligé le bénitier des consolations banales :
<( Il faut s'attendre à tout; — notre jour viendra; — tout se détache en ce bas monde; — soyons prêts nousmêmes. »
Les vraies douleurs s'isolent ; mais celles qui se montrent aiment assez les commentaires sur la nécessité de mourir. L'affliction se trouve bercée; elle s'étend, se généralise, se l'ait philosophique. Celui qui a inventé ce petit fatalisme consolateur a sauvé bien des égoïsmes et bien des hontes.
— Que voulez-vous? nous n'y pouvons rien. Dieu est le maître.
Ce pauvre bon Dieu, il est bien utile dans ces circonstances. Quand une langue a vieilli, elle a des formules qu'on devrait déchirer comme une frange usée; elles ont été brillantes et pures; le premier qui les a prononcées a
dit une grande parole; niais, après avoir passe de bouche en bouche pendant ries siècles, elles sont aussi crasseuses que les oripeaux des pompes Funèbres qu'on accroche à toutes les maisons et à toutes les églises.
Verboquet servit à Cointet (\e> consolations de première classe dont le bonnetier lut très-touebé. Socrate. certainement, ne l'eût pas calme comme lit l'oncle Toinon.
On toucha un peu à la question du mariage, et le père d'Àrmantine montra de rembarras.
— Diable! pensa Antoine, sa femme lui a fait impression: elle a accroché dans la tète du bonhomme un tableau mélodramatique que nous en arracherons difficilement.
La jeune fille entra. Benoit et son oncle s'inclinèrent lans pai Ici'. Elle se montra froid»' et réservée; sa tristesse semblait l'absorber et sa présence imposa un silence discret. Au bout d'un quart d'heure. Verboquet et Geoffrin se retirèrent.
— Eh bien ! dit le neveu quand ils furent dans la rue, qu'en dites-vous?
— Je suis assez content, mon ami; le plus fort est fait; avec de la patience tu arriveras à tes lins. J'irai dire adieu demain à Cointet. Je n'aime pas les enterrements, tu sais. ci je ne te ht;h> pas d'un grand secours. Je leur dirais (\^> bêtises, je me connais, tandis que toi. tout en ramenant le coeur d'Armantine aux douces idées, tu t'occuperas du père. J'ai essayé de parler à Pépingré; il ne répond pas.
Benoît, au fond, lut enchanté de la détermination de son oncle. Il lui avait suffi de revoir Armantine pour reprendre courage ci se sentir plus fort que jamais. La présence de ronde Toinon le gênait; il n'osait pas. devant lui. se livrer à certains sentiments, à des consolations auprès du père, ;i des hypocrisies enfin; seul, il aurait l'usage de tous ses moyens. Verboquet n'était pas novice, et.
Of. LE BOURGEOIS FANTOME.
en lui-même, il avait sans doute fait le même calcul. Son parti avait été pris si subitement, qu'il devait avoir un motif nouveau pour agir ainsi.
Benoît n'insista pas pour retenir son oncle, qui sourit comme quelqu'un qui a deviné.
— Tu me mettras au courant de tes affaires, n'est-ce pas? dit-il: et. quand le mariage sera décidé, eli bien!... tu m'enverras une lettre de faire part... puisque je te fais peur...
— Ah! mon oncle! s'écria Benoît, qui se sentait redevenir heureux.
— A ton aise, reprit l'autre. Je viendrai quand tu voudras, et tant que tu voudras.
Et Yerboquet lit entendre son rire, qui n'avait qu'un éclat et qui disparaissait soudain sans laisser une trace sur la ligure.
Quand Geoffrin se vit seul, débarrassé du contrôle gênant de ce brave homme qui touchait trop vivement par ses observations brutales, il reprit ses habitudes d'autrefois, travaillant le jour, faisant sa cour à Armantine le soir; vie monotone, mais pleine de charmes, qui ramenait avec elle son bagage d'illusions, de plans pour l'avenir, de douces impatiences de bonheur. Le père Cointet, maître de la situation, voyait avec plaisir l'étudiant en médecine; il lui montrait une préférence marquée, troublée de temps ;i autre quand il se rappelait sa femme et la scène du lit de mort. Armantine aussi reprenait goût à ces joies, avec plus de réserve toutefois, comme préoccupée dune crainte instinctive ; Pépingré venait tous les soirs.
LE WH'RGKOIS FANTOME. B7
MU
Où dialilf ai-je donc pris ce morceau île courage?
,0k Vili.ers, le Festin île Pierre.
Quelques mois se passèrent ainsi. Le neveu do Toinon gagnail du terrain; el le bonnetier, qui pouvait se livrer tout à Paise aux mouvements de son cœur sans entendre les aigres réflexions de sa femme, s'habituait à cette nouvelle existence, et oubliait petit à petit le cinquième acte île la chambre à coueber. Le commi> de la rue de Rambuteau paraissait accepter le changement survenu dans les intentions de la famille Cointet. Il restait de coté'. négligé, dédaigné, muet toujours, excepté avec Armantine. à laquelle il glissait de temps à autre un compliment, uvs-niaisement du reste.
Un soir, le père Cointet (tait seul ; lVpingré entra et lui dit :
— J'ai à vous parler.
— Parle, mon ami : si tu as besoin de moi. tu me connais, et tu peux compter sur moi.
— G'est ainsi que je l'entends, monsieur, répondit Joseph avec un ton d'autorité.
— Que veux-tu? voyons! demanda le vieillard un peu surpris de ce début.
Pépingré se redressa, rougit, et lâcha ces mots avec une énergique volubilité :
— Je réclame l'exécution de voire parole. Vous vous rappelez ce que vous avez promis à ma tante à son lit de
mort. Si vous Pavez oublié, j'en ai gardé mémoire. Je ne suis pas un beau diseur, moi, ni un savant; mais je suis un honnête garçon. Je n'habite pas le quartier latin, moi. je ne fais ni dettes ni orgies; j'économise, et je me couche de bonne heure ; mais j'ai un cœur comme un autre, un cœur fidèle et bien placé, qui ne voudrait pas tromper une jeune tille ni n'oserait lui parler sans avoir l'assentiment de la famille. Vous m'avez accepté pour votre gendre ; vous avez toujours été loyal en affaires, et la parole donnée est un billet souscrit que je vous présente.
Le grand commis devenait épique. Cointet écoutait la tête baissée, et croyait entendre sa femme. Il était si faible, le pauvre homme, que, relevant les yeux pour répondre, il n'osa pas soutenir le regard stupidement fixe de Joseph. H se posa de trois quarts, et feignant l'indifférence autant que possible :
— Mon ami. dit-il, je n'oublierai jamais ta tante ni les recommandations qu'elle m'a faites; j'ai le respect des morts ; mais les vivants méritent aussi qu'on s'occupe d'eux. Armantine aime l>enoit, qui l'adore, et. ma foi, je crois bien faire en leur permettant d'être heureux. Madame Cointet serait de mon avis. Elle ne connaissait pas l'étendue de leur affection, autrement ils seraient unis déjà. Toi. mon ami. je te comprends bien, ta position est lâcheuse, mais tu as le caractère bien fait, le cœur bon. et tu sentiras que...
— Que vous êtes un homme sans parole, sans religion, sans prudence. Elle savait bien ce qu'elle faisait, votre femme : « Ce mauvais sujet de Benoit ensorcellera mon mari, et il le ruinera. Il n'a rien à lui, pas même un métier qui le fasse vivre. » Enfin, vous le voyez vous-même, mon oncle, tous les gens de l'espèce de M. Geoffrin sont débauchés, paresseux, et se trouvent très-heureux quand
ils rencontrent un père complaisant qui oublie tout pour leur livrer ee qu'ils ont de plus précieux, leur fille, leur fortune.
La scène dura longtemps encore. Cointet résista tant qu'il put: mais rame de s;i femme animait le grand commis, qui s'enflammait, gesticulait, mêlant tout : amour. argent, parole donnée, dot perdue: qui devenait pathétique, menaçant, et qui sut rattraper la promesse du bonnetier. Le vieillard céda à une prosopopée que la cupidité avait soufflée à Pépjngré. Etendant ses grands bras, ouvrant ses longues jambes, la tète en feu. barbe et cheveux épais, il fit apparaître madame Cointet avec sa camisole blanche, ses gestes fiévreux qu'il imitait : et. saisissant les mains du bonhomme, il évoqua cette ombre grotesque ; répéta la formule qu'elle avait employée, et, au moment suprême de la teneur, il s'attendrit, magnétisa sa victime en l'enveloppant de pressions affectueuses, et. dans un mot qu'il lui arracha de la bouche, il lui prit tout le bonheur de Benoît et d'Armantine. Comme Cendrillon avant son imprudence. Pépingré rentra à l'heure, même ce jour-là. On eût dit que sa rie dépendait de cette exactitude.
Cointet fut retrouvé par sa fille à la place où l'avait laisse Joseph. Il j u des gens qui pensent que l'apparition dans Hamlet est invraisemblable, ils ont tort, .le puis leur certifier que le bonnetier avait vu et entendu l'ombre de si femme.
• — Mon père, mon père, qu'avez-vousl dit la jeune tille: ([u v a-t-il'.'
— Il y a. mon enfant, s'écria le vieillard en se dressant avec horreur, il \ a qu'il faut que tu épouses Pépingré ; ma femme le veut.
Et il tomba épuisé SUT une chai>e.
Armantine comprit tout; elle seule voyait depuis long-
ti.
temps que Joseph n'abandonnait pas la partie, et que le bonheur que Benoît croyait tenir courait encore bien des dangers. Elle conduisit son père dans sa chambre, et rentra chez elle. La danse des djinns recommença; les mauvaises visions reparurent, et les larmes se remirent à couler, emportant dans leur courant les premiers fondements d'un amour qui grandissait, travail de fourmi, grains de sable qui se perdirent dans les pleurs. Que faire? C'est la question éternelle des situations douloureuses. L'enfant était incapable de grandes déterminations : elle était clouée à la maison. Le hasard met des fleurs partout, des giroflées sur les murs et de belles filles dans les arrière-boutiques. Certaines plantes d'Amérique jettent leur cœur au vent et l'envoient à la rencontre de leurs amants; ce sont les femmes qui se l'ont enlever. Les plantes timides et chastes attendent le bien-aimé, ou meurent sans amour. Armantine était de ces dernières. Sur son petit terrain, elle concevait par exemple d'humbles plans d'une abnégation héroïque ; Benoît allait revenir le lendemain ; elle devait sauver son père et se dévouer. Son sacrifice toutefois ne comportait pas le mariage avec Pépingré; elle n'épouserait personne.
Quand elle revit Geoffrin le jour suivant :
— Monsieur Benoît, lui dit-elle d'un ton sérieux et triste, si je vous faisais un grand chagrin, m'en voudriez vous ?
— Mademoiselle, répondit l'étudiant avec effroi, que voulez-vous dire?
— Rien, Benoît, rien que je puisse vous expliquer. Répondez seulement à ma question. Dans le cas où je vous affligerais beaucoup, m'aceuseriez-vous?
— Je vous aime! reprit Geoffrin.
Armantine éclata en larmes.
— Ce n'est pas cela que je voulais savoir, dit-elle en Réchappant, la main sur ses yeux.
Peu à peu le neveu de Toinon remarqua plusieurs changements. Cointet évitait de se trouver seul avec lui ; Armantine était plus froide, et pleurait aux premiers mots d'entretien : Pépin gré, enfin, parlait assez souvent et avait conquis un certain aplomb. D'observations en observations, Benoît sefitune certitude. On était gêné avec lui. on l'isolait, on le fuyait ; en un mot. on pensait à se débarrasser de sa personne : Joseph se trouva insensiblement maître dans la maison. Le bonnetier n'osait plus parler devant cette nouvelle incarnation de sa femme, et le grand commis montrait à chaque instant à Benoît que sa présence lui était insupportable. L étudiant voulut se fâcher un jour : il jeta les yeux sur Armantine qui pleurait, sur le père Cointet qui faisait semblant de lire un journal, et, se levant tout à coup, il sourit amèrement et sortit sans rien dire.
— Benoit! cria Armantine en sanglotant.
Il n'entendit pas.
— Je soi- bien bête, pensait Geoffrin en rentrant chez lui : ces absurdes gens se moquent de moi. Cointet est un crétin : Pépingré un grand niais, de qui on n'obtiendrait rien si on lui cherchait querelle. Autant vaudrait provoquer un pierrot ivre, en plein bal masqué ; mieux vaut dans cette vie avoir affaire à une armer qu'à des grotesques pareils qui vous rendent ridicules si vous voulez être sérieux avec eux. Pour Armantine, je m'étais bien trompé; ce n"e-t qu'une petite pleurnicheuse qui croit que l'amour se passe en jacasseries de pensionnaires. Après cela, on ne vit pas impunément pendant des années entre M. et madame Cointet. Pauvre enfant! elle avait du bon pourtant, et quelle naïveté! Elle me demandait un
jour si je me fâcherais, dans le cas où elle me ferait du chagrin; ah! tu n'étais qu'une écolière, Armantine ; et je voulais t'aimer !
11 resta quelque temps sans retourner rue Saint-Denis, et, quand il fut certain qu'on avait remarqué son absence, il écrivit la lettre qui suit, adressée à M. Cointet. mais faite pour les yeux de sa fille :
« Mon cher monsieur, je vous gênais, je suis parti. J'avais lâché ma volière dans votre boutique ; j'ai tout fait rentrer en cage, et j'ai remporté mes rêves absurdes. Élevez des pigeons, monsieur Cointet ; cela vaut mieux que mes colombes. Je crois vous rendre très-heureux en vous laissant tranquille ; cependant je veux que vous sachiez que je vous estime sincèrement, que j'aimais mademoiselle Armantine en honnête homme, et que je pensais être compris d'elle. J'aurais lutté contre tout le monde pour la garder; j'aurais tout appelé à mon secours; mais je ne veux pas la conquérir malgré elle ; je me considère comme vaincu. Si M. Pépingré en valait la peine, je lui apprendrais à vivre ; mais il accepterait tout sans comprendre et je ne voudrais pas déshonorer le futur mari de votre fille. Le rôle que je me suis tracé est bien sacrifié, avouezle: je parais indifférent, mal élevé, éconduit. que sais-je? Vous seul saurez que je m'éloigne pour ramener la paix chez vous, et que. dans la volière dont je vous ai parlé, plusieurs de mes colombes ont les ailes brisées. Je vous souhaite à tous un bonheur dont je ne doute pas. »
Le bonnetier eût compris cette lettre, si Pépingré ne la lui avait commentée. Le commis ne manquait pas de raisons pour la trouver déplacée. Cointet voulut répondre. Joseph s'y opposa. Armantine. qui connaissait aussi ce qu'avait écrit Benoît, traça ces mots, le soir, au milieu de sanglots et de larmes : « Si je vous faisais un grand cha-
giûn. m'en voudriez- vous ? » et renvoya à Geoffrin cette question à laquelle il n'avait pas répondu.
L'étudiant lut sur le point de eourir auprès de la jeune fille : il sortit même pour aller demander pardon à cette pauvre enfanl : mais ce lion sentiment tomba vite. Tue pensée intérieure lui dit que ses avances seraient mal reçues, et qu'il salait mieux attendre.
— Et |»ui>. que signifie rette phrase 1 se demanda-t-il. Jouons-nous donc aux jeui innocents, aui propos interrompus?
La correspondance s'arrêta là. Pépingrémit à profil l'éloignemenl de Benoît, et toul alla bien pour lui. L'églantier d'amour était cassé en deux; et, pendant qu'une moitié se fanait, un àne grossier s'apprêtait à brouter l'autre.
Décidément, le hasard n'est i>;i- moral. M. m I î v i / kc, le» Paysans.
Il fallait des distractions à Geoffrin. H sortit souvent. fréquenta 1rs quelques amis qu'il avait, el essaya de se confondre dans la foule de ses joyeux camarades. Pour chacun de nous, l'ensemble des autres hommes est toujours gai,* et, cependant, le plus petit a sa peine; mais c'est la lui : le monde oe peut pas s'arrêter tout à coup et se mettre à rêver en silence, le tourbillon doit rouler. Il faut que la nier paraisse indifférente, impassible; quoique pourtant chaque Ilot ait sa plainte, chaque vague son sanglot. Benoit chercha donc l'ivresse dan- le- coupes banales dé l'amitié. Il ne travaillait plu-: une lièvre le possédait qui le
rendait irritable, ironique. Il aurait voulu savoir ce qu'on faisait rue Saint-Denis. Un héros plus dramatique se serait précipité chez le bonnetier, aurait tué son ennemi et enlevé sa maîtresse au nez du vieux. Hélas! r oncle Toinon le lui avait dit, à Benoît : il était de ce inonde. Comme la mouche, qui voit la liberté et l'air à travers la vitre d'une chambre, l'étudiant sentait entre son bonheur et lui un obstacle transparent qu'il respectait; an moins le pauvre insecte, plus courageux, se brise au carreau la tète et les ailes. Àrmantine pleurait toujours, et la grande araignée de Pépingré tendait sa toile tranquillement. Une phase nouvelle se présenta dans le chagrin de Benoît. Il se mit n raconter partout l'histoire de son amour, s'appelant niais, ne se ménageant pas. se moquant de sa foi naïve, piétinant les débris de sa couronne de rêves qu'il déchirait à plaisir. Ces tristes railleries ne sont jamais que i\es querelles avec un souvenir qu'on ne peut pas chasser: l'oubli n'entre pas dans les cœurs on l'on fait tant de bruit. Un matin, après une scène de ce genre, scène de souper, d'ivresse, d'amours faciles, nuit où il avait voulu faire l'affront classique à sa pure tendresse en lui éclatant de rire au nez. en pleine orgie, en dévoilant toutes les délicatesses de son âme, en arrachant toutes les ailes de l'oiseau : il rentra chez lui. épuisé, honteux. Pour son repentir, il aurait pu dire à cette âme, qu'il avait cm souiller, ce qn'Hégésippe Morëau dit à la sienne :
De mes erreurs, toi, colombe endormie.
Tu uns élé complice ni témoin.
L'amour de Benoit n'avait pas été atteint. Qui n'a pas. aux heures du désespoir, porté de ces toasts au scandale? Qui de nous, dans son ivresse, ne s'est pas avancé vers une forme invisible et n'a pas tendu la coupe de débauche à
l'ange vêtu de blanc qui assiste notre vie".' Ce doux gardien sourit gravement, ouvre ses ailes et s'envole.
L'étudiant dormit presque tout le jour; il se réveilla malade d'esprit, lourd de corps. Il s'habilla et se mit à table, déterminé à écrire à son oncle
— Ma foi. dit-il. il s'est assez chagriné pour ce mariage; il est juste que je le l'assure.
Voici la lettre :
'< Cher Toinon. \oii- me demandiez de vous mettre au courant de mes affaires; en deux mots je vais vous apprendre mi j'en suis : je bois, je mange et je m'amuse. Un philosophe de mes amis, avec lequel je me suis grisé hier, m'a dit sur cette vie des paroles définitives, et vous-même, mon oncle, qui avez du bon. vous n'êtes que de la Saint-Jean auprès de lui. Il faut d'abord se régler sur les sages el se conformer aux mœurs du milieu où l'on se trouve. Un étudiant en médecine qui se conduit comme une fille, c'est un loup qui bêle: c'est un bonnetier mandarin; c'est un Pépingré littéraire; c'est une monstruosité à promener dans les foires. La médecine s'apprend toute seule; on est toujours reçu docteur, c'est un axiome; et, comme toutes les maladies de ce monde sont morales, il faut vivre, et bien vivre, pour acquérir la pratique en grand, .l'ai connu un garçon qui a mis dix an- ;i devenir docteur. 11 a fait damner son père, qui le poursuivait dan- Pari- quand il venait de sa province. Une fois ses grades conquis, l'homme dont je vous parle est retourné auprès do et- père, qui. par une fatalité inouïe, s'est trouve être I»' premier malade de son lil>. Il est mort après avoir été filialement soigné. Mon médecin est aujourd'hui marie, très-bon époux, très-bon père, et adjoint dans son pays, où il a delà réputation et une fort bonne clientèle. Voilà une existence comprise, ou je ne m'\ connais pas. Il n'y a
que des charlatans eu ce monde; les uns vont dans d élégants coupés, vêtus de noir et décorés de là Légion d'honneur; les autres paradent sur les places, dans dos voilures historiées, habillés en turcs et décorés d'un riîcham de fantaisie; tous se ressemblent, grosse caisse et gros sous! Ali! mon oncle, vous ne m'aviez pas dit cela, et vous m'avez dit bien des choses. Les philosophes de l'antiquité ouvraient des écoles publiques, et débitaient des paroles dont ils faisaient des livres, comme nos professeurs de facultés; le philosophe moderne siège à l'estaminet et énonce, entre la pipe et le domino, plus de vérités qu'il n'aurait pu en tenir à Alexandrie, à Athènes et à Rome. Cette nuit, nous avons défait et refait vingt fois le monde, et la plus folle de nos variantes valait mieux que le texte Le bonheur est un faux dieu: je suis converti à la joie. Aimable vieillard, plein de préjugés, vous voudrez peut-être avoir des nouvelles de la famille . il y a plus de six semaines que je n'ai passé les ponts; la rue Saint-Denis doit être toujours à sa place, et notre chère Annan tine va mener, avec Pépingré, des jours lilés d'or et de soie. La femme de Cointet est ressuscitée, ce dont le bonhomme est assez ennuyé. Bonsoir, cher oncle; il est neuf heures du malin, je vais me rendormir. ))
Benoit sourit amèrement quand il eut achevé cette lettre. La lièvre battait dans son corps. Il plia le papier et le mit dans sa poche: puis sortit au hasard en quête d'un ami. d'une connaissance, d'une idée, qui l'entraînerait quelque part et disposerait de sa journée. Près du pont Neuf, il aperçut Pépingré dans un omnibus, le commis le salua : c'était trop fort. Benoît courut mettre sa lettre à la poste, poussé par un sentiment dont il ne se rendait pas bien compte. Le reste de sa journée fut parfilé par l'oisiveté.
L'oncle Toinon lut. relut ce que lui écrivait son neveu: il n'y comprenait rien: que signifiait cette ironie maladive 1 Était-ce une plaisanterie 1 Non. 11 devait y avoir une raison, et. comme cette folie gaie offrait des symptômes plus terribles que la folie de désespoir qui avait dicté la première lettre, le brave Verboquet endossa sa grande redingote, et partit pour Paris. Il tomba chez Cointet un matin. La première personne qu'il vit, ce fut Armantine. Suit surprise ou joie, elle s'évanouit; Toinon la releva, aidé par Cointet. qui parut.
— Il y a donc du nouveau? dit Verboquet au bonnetier, qui se tut.
La jeune fille seule aurait pu répondre, mais elle était hors d'étal de le faire. Elle tremblait : ses joues étaient en l'eu, ses mains crispées. Les deux vieillards penchés sur elle furent alarmes. On envoya chercher un médecin.
— Voyons, Cointet. dit Toinon : pas d'enfantillage : que se passe-t-il .'
— Rien]
— Qu'aves-VOUS lait à Benoit".'
— Rien. H ne vient plus...
— Pourquoi 1
— Parce que... dit le père avec terreur... parce que Armantine va épouser Pépingré!
— J'avais deviné, reprit Verboquet. Nous n'en finirons donc jamais... Monsieur, ajouta-t-il en se tournant vers le médecin qui entrait, examinez bien cette enfant et guf'ri>:>ez-la.
I ea derniers mots furent prononcés d'un ton d'autorité terrible.
— Voyons, papa, dit-il eo reprenant Cointet. tout cela \;. mal, «'i il ne tant pas se fàcber. Je vous «route.
II lil m bien, qiir te père d' Armant i De, avec des réti-
7n LE BOUIVGEOIS FANTOME.
cences, des craintes, ries hontes, débita Je récit de ee qui s'était passé depuis le départ de Verboquet. Il mêla un peu de mensonge à la vérité; ce fut un sacrifice que le vieillard fit à la mémoire de sa femme. Mais Toinon saisit bien les situations et l'état des choses. Tout pour lui était dans la scène du lit de mort, qu'il n'avait pas comprise dans toute son étendue.
— Papa, dit-il a Cointet. plus de bêtises : puisque vous êtes fidèle à vos serments, jurez-moi que vous ne vous occuperez plus de rien, et que vous me laisserez l'aire.
— Mon bon Toinon ! dit Cointet.
— Un clou chasse l'autre ; ainsi des serments. Nous exorciserons votre femme. Quant à votre fille, nous ne l'avez pas regardée depuis longtemps; vous auriez vu qu'elle se meurt! Allons, papa! jurez vite, et j'arrange tout»
Et Verboquet prit la main du bonnetier, la lui lit tenir tendue, et prononça la formule : « Je jure » d'un (on goguenard. Cointet. assez facile à intimider, eut peur de ce grand vieillard à la tète nue. dont les sourcils blancs, qui se rejoignaient à travers le nez, faisaient l'effet, audessus de ses petits yeux noirs, d'un accent circonflexe sur un tréma, accentuation satanique qui sautillait sur les phrases, donnant une valeur particulière au moindre mot.
Cointet bégaya : « Je jure'. » et ne vit plus Verboquet. qui avait disparu en lâchant le bras du bonnetier, qui retomba comme un membre de pantin.
En trois sauts. Toinon arma chez son neveu. Il oY* coûte rien, et lui dit brusquement :
— Suis-moi au plus vite : les choses vont mal : Armaittine est souffrante,
Benoit bondit jusqu'à Son oncle i
— Je vous l'avais bien dil, misérable! c'est vous, toujours TOUS !
Verboquet n'entendit même pas ce que lui orin Geoffrin; il Lui mit son chapeau à la main et l'entraîna. Ils (-Duraient comme le vent.
— Laissez-moi \ aller seul! criait l'étudiant; tous n'avez donc pas ru, démon grotesque, que je l'aime encore, «'t qu'il ne tant pas me la tuer!
Et il cherchait à se dégager de l'étreinte de son oncle, ■pii avait repris son sourire moqueur, et qui ne se donnait pas la peine (le répondre.
Usarrivèrent et entrèrent ensemble. Toinon «lit à Cointet :
— Papa, nous dînerons ici. Nous allons passer notre journée là-liant. Vous me donnerez un In re. Ne dites rien à Pépingré; je me charge de son affaire ce soir...
— Mais vous allez fatiguer Armantine; le médecin a ordonné le repos!
— l'apa. tous n'avez pas la parole, Votre médecin est un àne. et le mien est un savant.
Et Verboquet entraîna Benoît dan- la ehambrettè d'Àrmantine.
La jeune fille était vêtue de blanc, pâle, maigrie. Benoît se précipita comme un fou, tomba à genoux aux pieds du lit.
— Armantine! Armantine! pardon! grâce! je tous aime!
VA il ('(data en larme-.
•-- Benoît, dit reniant, je tous ai fait souffrir, et vous ne m'avez pas comprise; vous voyez bien que je ne voulais me marier avec personne puisque je \ais mourir!
— Ali! terrible Toinon. cria l'étudiant, si elle menu, je te tuerai. Je ne t'avais pourtant pas dit de venir!
Verboquet lisait le journal en sifflotant.
— Armantine, reprit Geoffrin, c'est moi qui vous tire-;
c'est sa présence qui vous a été fatale : si vous saviez ! si vous saviez! mais vous serez vengée sur lui et sur moi. Que ne suis-je mort la première fois? Insensé ! insensé !
Et il couvrait de baisers et de pleurs la main de la jeune fille, que ces caresses et cette rosée douloureuse ranimaient . Elle souriait tristement. Les vives couleurs de la joie maladive montèrent à ses joues, son œil brilla. Elle acceptait ce bonheur étrange et brusque comme un rêve ; ce n'était plus Àrmantine, c'était son âme qui recueillait un aveu sacré pour remporter avec elle. Les convenances de la \ i«n'ont rien à faire dans ces heures solennelles : c'est l'irrévocable, c'est l'impossible; c'est toute l'ardeur d'une passion qui se dépense dans une minute; c'est un adieu sans réserve où rien n'est coupable ; c'est une éclosion de fleurs qui vont mourir après avoir répandu leur parfum. Toute la journée, ils restèrent ainsi, se pardonnant, et se demandant pardon l'un à l'autre. Ils s'expliquèrent tout vingt fois. Les détails les plus puérils devenaient lyriques dans cet entretien suprême. Pépingré fut haï sérieusement, doucement. On parla de lui comme s'il vivait. Regrets, espérances, tout fut confondu durant cette confession solennelle. Le lit où gisait la pauvre malade, l'entre-sol, le réel, tout disparut, et la scène représenta un beau printemps que deux jeunes amoureux respirent sous des arbres. Les projets d'avenir eurent leur tour. Ah! vieille et douce histoire, tu es toujours amusante à lire ï
Verboquet n'avait pas lâché son journal, et ne cessait pas de siffloter.
L'heure du dîner arriva : Gointet monta et dit à l'nne-le fui non :
— Cela tue Armantine ï
— Vous n'avez pas la parole, papa, répondit l'autre. Descendons : les enfants n'ont pas faim
Le bonnetier, abasourdi, obéit. Le repas fut assez monotone. Verboquet regardait la pendule. Quand il fut sept heures et demie :
— Papa, dit Antoine, montez là-haut, je vous prie : et lisez le journal sur la chaise où j'étais assis. Il est très- Intéressant : j'ai mis toute la journée à le lire. Vous voudrez bien ne pas parler aux jeunes gens, et ne pas descendre. J'irai vous rejoindre...
— Mais, dit le père d'Armantine, Pépingréva venir; il monte toujours quand nous sommes là-haut.
— Soyez tranquille : j'ai des choses intéressantes à lui dire. Je sais amuser les enfants! allez!
Cointet monta, plus abruti que jamais ; il s'assit, prit et lut le journal. La jeune fille et Benoit en étaient encore aux lilas.
— Je veux aller avec toi, ma tante.
-•• Viens, non petit.
(Goetiif, C,re\z de Berlichingen.)
Verboquet s'installa sur une chaise de la salle à manger, et attendit. Vers huit heures, Pépingré entra.
— Ah!... monsieui Toinon, dit-il avec étonne ment. Va il salua.
— Moi-même, monsieur Joseph, et je vous avoue que je suis venu un peu pour vous.
— Pour moi! reprit le commis avec un certain effroi, impressionné d'une façon pénible par la froideur grave
du vieillard.
8k2 LE BOURGEOIS FANTOME.
— Pour vous! dit Antoine, d'un ton de politesse comique; asseyez-vous et causons.
— Mais.., M, Cointet... mademoiselle Armantine. bal- Initia Pépin gré.
— Il ne faut pas les déranger, répliqua l'oncle, Armantine est couchée, et Cointet lit le journal ; nous avons du temps à nous. Asseyez-vous donc,
Le grand jeune homme obéit. Verboquet le débarrassa de son chapeau, et continua :
— Vous savez sans doute que mademoiselle Cointet esl très-malade; ne m'interrompez pas: vous ne comprenez point que ridée d'être votre femme la tue. Elle est maigrie, changée à faire peur. Vous ne voyez que les écus. et ceux-là ne dépérissent pas quand ils sont menacés de tomber entre les mains d'un imbécile. Veuillez me laisse] parler sans m'interrompre. Les gros sous n'ont pas d'amour; ils se plaisent assez dans les mains crochues, mais les belles filles n'en sont pas Là ! Elles aiment l'esprit, la grâce, la bonne mine et le bon cœur. Vous me trouve/ peut-être un peu net; c'est que je veux vous bien faire saisir la question. Madame Cointet était une méchante femme; c'était votre tante, je la respecte; mais elle vous a poussé à commettre une mauvaise action. Elle vous a montré' un grand magasin plein d'écheveaux de soie, et un commerce plein de capitaux! Brave femme! Elle ne vous a p;is dit que, pour avoir la toison, il fallait tuer la brebis; une fois lancé, vous avez marché de l'avant. Le père Cointet est un pauvre bonhomme auprès de qui votre téum-ité a produit son effet; tout cela n'était pas juste: et je profite d'un petit voyage que je fais à Paris pour rétablir les choses en leur lieu, ,1e suis un peu l'onde d'Àrmantfne, et votre tante n'était pas du tout sa mère : j'ai voix au chapitre, comme on dit. eh! eh!
LE BOURGEOIS FANTOME. s:,
Ici Verboquet sourit, et regarda Pépingrédansleblanedes yeux : le commis était pétrifié. De vaillant qu'il était avec Cointet, il redevenait stupide en fece deToinon. Le grand vieillard exerçait sur lui une action magnétique, et, après ee discours, ilse trouva haletant comme dans un cauchemar.
— Mais... essaya-t-il de «lire, j'ai la parole du père, monsieur. Je ne vous reconnais aucun droit de me parler ainsi : vos propos sont insultants pour la mémoire de madame Cointet; je vais retrouver son mari...
El Pépingré voulul se lever. Le bras deToinon le retint.
— Vous savez que le père d'Àrmantine lit son journal ; il ne faut pas le déranger, fctaoutez-moi encore: nous avons le temps. Vous pouvez renoncer à ce mariage; on ne 96 repeW jamais d'avoir eu1 raisonnable. In moyen bien simple d'en inir, c'esl de vous désister en honnête garçon. Cointet sera content, sa fille sera heureuse; et. comme vous aurez fait votre devoir dignement, vousdeviendrez mon ami !
Et, comptant sur l'entraînement de sa phrase, Verboquel tendit >a main au commis, qui se leva sans accepter l'offre amicale.
— Monsieur, diPil, ce D'est pa> en une minute qu'on détruit des arrangements de famille Bur lesquels on vit depuis des années; je respecte les décisions prises, et j<serai fidèle exécuteur des volontés de ma tante.
Toinon. impatient»'' de cette froideur stupidement ha« bile, se leva à son tour et éclata :
— Vous vous servez trop lùen des mots pour \ croire. Vous êtes un petit hypocrite, mon ami, ei nous allons nous
fâcher...
— - Monsieur, dit Joseph.
El il \ < > 1 1 1 1 1 1 sortir. Le grand vieillard se mil en travers • le l.i porte.
— Monsieur, répétait l'autre effraye, monsieur, il faut que je rentre, il est dix heures.
— Il n'y a pas d'heure qui tienne, repartit Verboquet ; vous allez ici même à l'instant me promettre que vous renoncerez à Armantine!
Et il saisit le bras du commis.
— Lâchez-moi. monsieur! criait Joseph. On v.i fermer la boutique.
— Promettez, dit ronde plus énergique et les yeux étincelants.
— Non! non! répondit l'autre avec L'audace delà terreur poussée à bout. Non. J'en ai parlé à mon patron ; il me vend son fonds. M. Cointet et ma tante m'ont choisi : Armantine consent; vous ne m'intimiderez pas.
Et le pauvre garçon tremblait de tous ses membres.
— Imbécile, dit Verboquet en éclatant de rire, il se laisserait tuer par peur! Mais, mon petit Pépingré, vous ne l'emporterez pas en paradis, et. s'il arrive malheur, vous l'aurez voulu! Bonsoir et bonne nuit.
Et il lâcha le bras de Joseph, qui se sauva en criant :
— Mon Dieu! il est dix heures et demie, le magasin sera fermé.
L'oncle Toinon ne put retenir une hilarité étrange.
— Est-il bête! dit-il en montant l'escalier.
Cointet, fidèle à la consigne, lisait son journal en somnolant un peu. Armantine radieuse. elBenoît transporté d'amour, se répétaient pour la centième fois les mêmes choses.
— Eh bien? dit fonde en entrant brusquement, cela va-t-il, les enfants? Es-tu guérie, Armantine, et toi. as-tu encore envie de boire dans les petites fioles?
Ces paroles furent un réveil pour les amoureux. La jeune fille eut tout à coup un sourire de santé sur les lèvres ; son œil avait repris sa pureté ordinaire, éclairée seulement
par l'excitation du bonheur. La fièvre avait disparu comme par enchantement.
— lème lèverais bien, dit la jeune fille.
— Et tu mangerais aussi, n'est-ce pas? reprit Verboquet en rianl toujours. Il faut donner des forces à la joie pour qu'elle dure.
Armantine sourit.
— Te levei'. dit Coin te t. Quelle heure est-il donc?
— I>i\ heures et demie sonnaient quand Pépingré m'a quitté, répondit Yerboquet.
— Il faut vous laisser reposer, «lit Benoit à la jeune fille. Comme cette journée a été courte! pourvu que demain rous ne soyez pas plus malade!
— Demain. Benoît, s'écria-t-eîle gaiement . demain rous me trouverez levée! Je suis guérie.
-Merci, mon- Dieu! murmura l'étudiant; <'t faites qu'elle dise vrai.
A ce moment on entendit du bruit en bas. Cointet descendit à la hâte, resta absent un quart d'heure, et re monta bouleversé.
— Qu'aveZ-VOUSl VOUS êtes tout pâle! demanda Benoit
an père d'Armantime.
— Ah! mes enfants! c'est horrible! dit le bonnetier ; figurez-vous que, Pépingré, qui sort d'ici...
— Eh bien?
Est arrivé en courant rue Rambuteau. Il était [dus laid (nie d'habitude. On fermait la boutique. Il s'est précipité vers la porte au moment où h- garçon sortait avec un volet... 11 s'est heurté contre l'angle à la tempe, et esl tombé sur l<- coup. Un médecin est arrivé; on a saigné re pauvre Joseph, qui ne donne plus signe de vie.
— Oh! s'écria Benoît en se tournant du cAté de Verboquet. "li ! Toinon! Toinon!
ni; LE BOHBfiEOIS KA.NTOMK.
Et il s'affaissa sur une chaise, la tète dans los mains. Cointel pleurait; Armantine se mit à pleurer aussi. Verboquet se promena il en sifflotant.
— Papa Cointet, dit-il au bonnetier sans la inoindre émotion, il faudrait y aller; nous resterons à vous attendre en bas. Bonsoir. Armantine; reposez-vous, mon enfant. Benoit, descendons!
Cointet partit ; l'oncle et le neveu descendirent dans la salle à manger. L'étudiant n'osait parler: le silence lut long. Geoffrin le rompit enfin.
— Mon oncle, est-ce assez horrible.'
— Je ne lui avais pas dit de courir, mon ami. Tu peux in appeler misérable si tu veux ; mais, au moins, tu ne diras pas que c'est moi qui l'ai tué. Je t'aime beaucoup, et le hasard m'a peut-être prêté sa puissance pour servir ta vie. Je n'ai fait aucun pacte avec le diable, et ma conscience est bien tranquille : ce n"est pas à vendre des bonnets de coton que j'ai appris la nécromancie. Si Pépingré a couru trop fort, ce n'est pas ma faute.
Benoît n'osait regarder son oncle : il était terrifié devant ce bourgeois impassible.
— Es-tu content? demanda Verboquet.
Le regard de l'étudiant exprima l'horreur.
— Je comprends, continua le vieillard en souriant, tu n'oses pas montrer ta joie par pudeur, n'est-ce pas? Tu prendras le demi-deuil dans huit jours, et. dans quinze, tu te diras à toi-même que l'oncle Toinon n'est pas encore si inutile.
— Benoît ne répondit rien; le silence recommença. Cointet rentra.
— Mort' dit-il en jetant son chapeau sur une chaise.
— C'est fâcheux, répondit l'oncle Antoine négligem-
ment. Allons nous coucher : il se fait tard. Bonsoir, père Cointet, bonsoir!
Et il entraîna son neveu, pâle comme un enfanl qui se trouverait aux mains d'un fantôme.
Bète Diorlc no mord.
1 i.f.i.i: RÉ3TJ de L>E.u\.\i% la Mitdehtine.
Pépipgré <;t;iit bien mort. A la suite <lr ses funérailles, ■ ■il observa un petit deuil de famille qui n'empêcha pas Verboquet de s'occuper activement du mariage d'Armantine •'! de Benoît. Le père Cointel jouissait d'une paix parlaite, en se croyant obligé, toutefois, à des aparté sur la lin déplorable du pauvre Joseph. Les deux enfants étaient complètement heureux. L'espace de quelques semaines suffit aux préparatifs dont s'était chargé Toinon. Quand le bonheur 4e son neveu fut presque irrévocable, il le prit dans un coin <it lui dit :
— (Vue fois-ci, nous sommes à notre affaire, je pense. levais partir... Bien! bien! tu vas me prier de rester: je connais ces instances4a! tu seras bien plus content quand je t'aurai débarrassé <l<' ma personne. Sois donc franc, je t'en aimerai mieux'. Tu as peur de mol, et toute ma joie est de voir tes \o>u\ comblés. De loin ou de près. j'assisterai à ta vie; .!•' ne suis pas un de ces égoïstes qui sonl toujours sur votre dos ;'i vous reprocher un petit serj vice, *'t <|iii n'ont l'aûf d'être bons que pour avoir le droit d'être insupportables. Je te donne un bonheur dont tu
feras ce que tu voudras; tu es un homme, tu connais ton métier : s'il faut du travail, tu travailleras, j'en suis certain. Armantine t'a coûté cher, qu'elle te soit précieuse. Le père Cointet est un brave bonnetier qu'il faut amuser; tu n'auras que lui de vieux dans ta famille, il convient de le soigner. Le théâtre de temps en temps, son journal, son café et son bonnet de coton, voilà son affaire. Quand il y aura des enfants, il les mènera promener et les gâtera : les vieux ont du bon. Ce rôle-là m'aurait été. Allons! je ne dis pas cela pour t' attendrir : nous pleurerons un autre jour. Adieu! demain matin, je filerai sans avertir personne. Adieu !
Benoît sauta au cou de son oncle.
Cointet assista seul au mariage. Les petites sommes qui se trouvaient de côté et d'autre firent un avoir assez satisfaisant pour un amour qui avait encore une année ou deux de lyrisme : le travail et l'intelligence de Benoît devaient foire le reste. Ils furent heureux, comme disent les contes de fées, et ils eurent beaucoup d'enfants, ajoutent-ils. Je n'en dirai pas autant. Cependant, au bout de l'année, il naquit un fils au ménage Geoffrin. Benoît, qui pensait souvent à l'oncle Toinon, proposa un matin à sa femme d'écrire à Verboquet pour lui offrir d'être parrain de l'enfant.
« Ma foi, se disait-il en lui-même, ce pauvre bonhomme est victime d'une remarque que j'avais faite ; tout cela n'était que hasard et coïncidences fâcheuses : il faut lui montrer que je suis fort. »
On écrivit à Toinon. La réponse ne se fit pas attendre. Lu voisin du vieillard annonçait que l'oncle était mort depuis peu de jours, et que l'on cherchait justement partout pour savoir à quels parents s'adresser.
Il n'avait rien hiissé comme papiers, et il n'avait pas d'amis.
Benoit fut très-affecté de cette nouvelle .
— Quel malheur ! dit-il à Armantine. il sérail venu e! aurait peut-être consenti à rester près de nous!
Il mentait. Sa douleur était réelle ; mais, au fond du cœur, une voix lui disait loul bas : s T.-mt mieux î i