‹ Salmis de nouvellesChapitre 6 sur 23 · MAXIME DU CAMP · texte numérisé non relu

MAXIME DU CAMP

1 ailes du bien au jusle, el vous en recevrez une grande récompense.

{Ecclésiastique, c. xn, v. 2.)

Mon héros venait d'arriver à Home; il s'appelait Paulas, et n'avait jamais aimé qu'une belle dame blonde qui avait des épaules charmantes, 11 passait généralement pour un original, parce qu'il s'habillait de velours, ce qui faisait dire aux bonnes gens qu'il avait des goûts d'artiste. H était assez riche pour vivre libre, il était trop pauvre pour vivre bien ; il n'avait point de position, comme on dit, et il allait à sa fantaisie. Tout ce qu'on savait de ses occupations, c'est qu'il restait parfois des heures entières à contempler un tableau, et qu'il se couchait volontiers au soleil en fumant. Jamais on ne l'avait vu danser au bal. et on

lui supposai! des inclinations pou distinguées, parce qu'il préférait la conversation d'un paysan on d'un matelot à celle d'un député, fût-il mémo de l'opposition. Certains événements, dont nul ne se préoccupait, l'affligeaient outre mesure ; ainsi il prit le deuil le jour on M. *** lui élu de l'Académie française. Il faisait souvent l'aumône, mais détestait les philanthropes, et il estimait qu'un baptême ost plus triste à voir qu'un enterrement.

Il prenait l'existence comme elle venait, il la supportait comme il pouvait; mais il se promettait bien, in petto. que, le jour où elle le fatiguerait . il irait voir ce qui se passe de ['autre côte de l'éternité.

Il s'asseyait volontiers le soir sur le boulevard et regardait passer les femmes, mais il n'en suivit jamais aucune. 11 aimait mieux les foire trotter dans sa cervelle. bras dessus, bras dessous, avec sa fantaisie, que de se fatiguer à 1rs accompagner on leur disant des mots spirituels. Le mariage l'épouvantait : quant à la foi conjugale, il ne l'avait jamais comprise, et il n'admettait que la foi élective.

Tu vois, lecteur candide, l'immoralité grande de mon héros, et, si je n'avais entrepris de te raconter ce qui lui advint à Rome, je serais tenté de le laisser là. tant je suis scandalisé de son impudeur.

L'extérieur dé Paulus n'était point déplaisanl : il avait de beaux cheveux noirs et des yeux d'un bleu très-foncé, ce qui. comme chacun doit le savoir, n'arrive qu'aux gens vertueux. 11 ('-tait de petite taille, et

Vingt-cinq printemps embellissaient sa vie !

Un jour, il avait écrit i -a maîtresse pour lui demander un rendez-vous, elle refusa. Le procédé sembla ridicule à

Paulus. qui sortit de fort mauvaise humour. Il se promena sur les boulevards et aux Tuileries; il trouva les hommes affreux et les femmes laides. Pour la première fois. Paris lui parut ennuyeux. Comme rien ne le retenait, il fit ses j taquets, prit un passe-port, et, sans dire adieu à personne, il partit pour l'Italie. Il descendit le Rhône en chantant des barcarolles, il s'enfuit de Marseille au plus vite, et, au bout de trois jours de traversée, il arriva à Civita-Vecchia. Douze heures après, il était à Rome, la ville aux sept collines, ainsi que disent les gens de beau langage.

11 rencontra à Rome des ("motions qu'il ne soupçonnait p.is, et des rêveries profondes comme l'infini. Pour lui, la ville se repeupla. Quand il errait dans les rues désertes, il se rangeait pour ne point gêner les jeunes patriciens qui passaient à ses cotés, suivis de leurs clients, la barbe poudrée d'or et la pourpre à l'épaule. Quand il était au Forum, et qu'il regardait l'arc de Septime Sévère, il n'osait poser ses pieds profanes sur la voie sacrée ; il voyait le vainqueur, la face couverte de carmin, triompher, couronne en tête, sur son char d'ivoire, et il entendait résonner les armures prises dans les batailles. Quand il allait aux bains de Caracalla, il se dilatait à la chaleur des étuves, et il souriait en écoutant les petits vers qu'un poëte grec avait composés pour lui. 11 voyait fumer au loin les festins de Yitellius, et rencontrait Héliogabale, que traînaient des tigres enharnachés d'argent. Un soir, il coudoya Messaline. qui cachait son visage en se glissant le long des murs. Il vivait en pleine antiquité, et s'étonnait de ne point porter la toge et l'anneau des chevaliers. Lorsqu'il vit le Colysée. il se prit à pleurer, puis il s'en alla en songeant aux Césars; il regretta le temps où les festins s'éclairaient avec des esclaves enduits de résine, et il pensa

que Néron était le plus grand artiste qui eût jamais été donné au monde.

Parfois cependant il se rajeunissait et consentait à voir la Rome moderne. Ces jours-là il allait à la promenade du Poussin, il admirait le haut ragoût des femmes romaines, il évoquait Alexandre VI et entendait les arquebusades de monsieur de Bourbon. 11 avait peur en regardant le Moïse de Michel-Auge, et sous la coupole de Saint- Pierre il rêvait à Luther. 11 alla entendre une grand 'messe à la chapelle Sixtine. il trouva que le pape avait bonne mine avec sa tiare et ses vêtements blancs: les cardinaux lui .semblèrent n'avoir point déplaisante figure dans leurs manteaux de moire rouge: il fut charmé de la voix des castrati, et il estima que le saint-père n'avait point tort d'en avoir, puisqu'il était pape, et que cela faisait bon effet.

Quoiqu'il ne fut point dévot, quoiqu'il penchât volontiers vers le système des éléatiques physiciens, et qu'il fût disposé à ne reconnaître, comme Leucippe d'Àbdère, que trois choses : les atomes, l'espace vide et le mouvement il assistait à la messe régulièrement tous les dimanches. 11 allait à l'église de la Trinilé-des-Monts, qui est la chapelle d'un couvent de religieuses françaises. Les femmes sont cachées derrière des grilles que le regard ne peut franchir, et ce sont elles-mêmes qui disent les hymnes sacp;.> ; c'est là ce qui enchantait Paulus. Ces \i>ix mélodieuses ipii planaient sous la voûte sans qu'on pût voir d'où elles sortaient, le ravissaient en extase. Enveloppé de >"ii manteau, appuyé contre un pilier, il fermait les yeux et B'en allait par !<•- espaces. L'imagination arrange tout à son profit; aussi les nonnes lui paraissaient-elles toutes charmantes et persécutées; à chacune des voix il prêtait un visage d'ange.

fil LA DOUBLE AUMONE.

Comme on était au mois d'octobre, c'est-à-dire à l'époque du petit carnaval de Rome, il usait encore d'une autre distraction qui lui plaisait fort ; il allait, le dimanche, à la villa Borghèse, voir danser les gens du peuple, et là, assis sous les grands pins ombreux il pouvait se convaincre que nos contredanses sont déplorables en comparaison du saltarello; la pétulance des hommes, la beauté' des femmes, le chant delà mandoline, le grondement des tambourins, lui donnaient le vertige et lui faisaient prendre sa belle patrie en exécration. Il se sentait certainement très-fier d'être Français, mais maintenant il ne comprenait pas qu'on pût vivre ailleurs qu'en Italie.

Un jour, il revenait de la villa Borghèse, songeant à tout ce qu'il avait vu* il marchait, coudoyant et coudoyé, insensible à ce qui remuait autour de lui. Il était plongé' dans mille idées folles, comme il en passe par toutes les cer\ elles, et qui, après le spectacle d'une chose inconnue, revêtent toujours une teinte de paisible tristesse.

Il allait donc ainsi, la tête baissée, brûlant sa moustache à son cigare, et il se faisait cette judicieuse réflexion, qu'il était bien sot de n'être pas venu plus toi à Rome, lorsqu'il fut tiré de sa rêverie par une voix nasillarde qui disait derrière lui :

— La charité pour l'amour de Dieu !

Paulus, qui n'aimait point à être distrait de ses idées, donna de bon cœur au diable celui qui le dérangeait. Il haussa les épaules, et allongea le pas. La voix sembla marcher aussi vite que lui, et le sollicita de nouveau. Pendant le court intervalle qui sépara les deux demandes, il avait renoué le fil rompu de ses pensées : aussi fut-il tenté de se mettre en colère en le voyant brisé une seconde fois. Il accéléra sa marche sans se retourner, peu disposé à faire l'aumône à cet infatigable interrupteur. 11 s'en

croyait quitte tout à fait, et déjà il se replongeait complaisamment dans ses rêvasseries lorsque la voix éclata près ijue dans son oreille, et lui dit cette fuis avec une variante ;

— Mon bon monsieur, la charité s'il vous plaît! Paulus se compara mentalement à Pierre Gringoire en-

Iranl à la Cour des .Miracles, et il se retourna avec la ferme résolution de malmener ce terrible mendiant: mais il s'arrêta court, et ne trouva rien à dire.

Un homme se tenait devant lui. le chapeau à la main et répétant sa phrase banale avec l'accent particulier à tous les pauvres; son visage était sillonné par la petite vérole, et ses paupières s'entr'oui raient pour laisser apercevoir deux yeux immobiles d'un blanc laiteux. C'était simplement un aveugle, et il n'\ avait là rien qui pûl étonner Paulus. Mais ce malheureux s'appuyait sur le bras d'une jeune fille d'un charme inexprimable. Elle était frêle et paraissait maladive. Elle portait le costume des femmes du peuple de Home, et In couleur de ses yeux bleus ge mariait parfaitement à la nuance cendrée de ses che- \eu\ blonds.

Paulus restait à la contempler: elle pencha sa jolie tète sur son épaule, et, tout en avançant la main, elle lui lit un doux sourire. Paulus sourit aussi, et. comme au fond il n'avait point mauvais cœur, il touilla dans sa poche et mit un paolodansla main qu'on lui tendait. La petite mendiante le remercia par une gracieuse révérence : l'aveugle lui dit ;

— Que Dieu vous bénisse !

Et ils s'éloignèrent.

Paulus la regarda quelques instants, puis, tout en continuant son chemin, il parvint à ressaisir encore une fois la bobine de ses idées : ce qui prouve qu'un bienfait n'est jamais perdu.

Le lendemain. Paulus lut accosté par l'aveugle et >;i

rm LA DOUBLE AUMONE.

lille; comme la veille, elle le regarda en souriant, et, comme la veille, Paulus lui fit l'aumône. Chaque jour, dans ses promenades, il les rencontra; il s'accoutuma fort à la mine gracieuse de la jeune fille, et il prit l'habitude de lui donner, tantôt quelque bajocci. souvent môme une petite pièce blanche ; chaque fois elle le remerciait par un de ces sourires tristes et reconnaissants comme en ont les malheureux; son père le traitait d'Excellence et lui donnait mille bénédictions.

Uu jour qu'il avait mis dans sa main son offrande quotidienne, il s'arrêta près d'elle et lui demanda son nom :

— Je m'appelle Théréza. monsieur, mais tout le monde me nomme Thêta , répondit-elle d'une voix légèrement émue.

Paulus lui dit encore deux ou trois paroles, et la quitta. Lorsqu'il eut fait quelques pas. il se retourna machinalement, et il vit Théréza immobile à la place où il l'avait quittée et le suivant attentivement du regard. En se voyant surprise en flagrant délit de contemplation, elle baissa les yeux et devint toute rose; puis elle s'éloigna rapidement. Paulus ne remarqua rien.

Il était sans doute en veine de questions, car le lendemain il lui demanda quel était son pays.

— Je suis née à Rome, dans le Transtevero.

Paulus ne répliqua point, mais il s'en alla fort surpris qu'une Romaine eût des cheveux blonds et des yeux bleus; cela dérangeait ses idées sur la couleur locale.

Ordinairement il déjeunait au café Grec, à l'heure où il est entouré par tous les mendiants de Rome qui viennent demander la charité aux êtres bienheureux qui peuvent manger deux fois par jour. L'aveugle s'y trouvait toujours, et Paulus, tout en dégustant son chocolat, dirigeait de temps en temps ses yeux vers Thêta, qui, accoudée h la

porte, semblait convoiter le pain blanc qu'il émiettait dans sa lasse. Quand il tenait quelques instants ses regards attachés sur elle, elle rougissait et se détournait avec embarras. Elle avait je ne sais quelle pâleur maladive qui la rendait charmante : sous ses misérables haillons on sentait une finesse de formes que la pauvreté n'avait point dégradées. Elle avail un geste familier qui lui allait à ravir; elle inclinait la tête sur l'épaule, avançait |e> lèvres, el souriait en regardant de côté. Or, quand ee regard s'arrêtait sur Paulus. il avait une douceur et une intensité singulières.

Lorsque, par hasard, il passait an ou deux jours sans l.i \oir. il éprouvait comme un sentiment d'inquiétude. Il la cherchait de l'œil dans les rues, et lorsqu'enfin il la rencontrait, à son aumône habituelle il ajoutait quelque autre petite monnaie, afin que l'équilibre fut rétabli.

La pauvre fille avait-elle donc le cœur épris pour le charitable Paulus 1 Je l'ignore; mais ce que je sais bien. c'est que, quand ils <e trouvaient face à face, ils se regardaient avec plaisir.

Cependant la saison avançait; le> chênes verts avaient pris leurs -ombres teintes d'hiver, les pins de la villa Pamphili s'agitaient au souffle du vent de Tramontane ; Je Tibre jaunissait et le- Anglais arrivaient en foule. Paulus se décida ;'i faire une excursion dans les environs de Rome, avant le commencement des pluies. Il partit, et. tout émerveillé de cette poésie large et mélancolique de la campagne romaine, il courut à Albano. à Roeea di Tapa, à Tivoli, à la Vil!1 Adriana, à Frascati. Partout il criait au prodige, et >e méprisait fort d'être né en nie des buttes Montmartre. Il demeura quelques joins à Albano, afin de pouvoir se promener, seul, à son aise, sous les grandes galeries de feuillages qui dominent le lac, et là. sous ces

i»n |,\ DOUBLE AlttlONK.

calmes allées, je ne sais pourquoi, if pensait souvent à Thêta, la petite mendiante.

Quinze jours se passèrent ainsi, toujours en admirations nouvelles; puis un soir il revint à Rome. Le lendemain, il alla, selon sa coutume, déjeuner au caie Grec. L'aveugle et sa fille étaient déjà à la porte. Il trouva Théréza changée; ses joues avaient pâli, et ses yeux étaient voilés par une expression de tristesse qu'il ne leur connaissait pas encore. Sa tète penchait sur sa poitrine; elle restait immobile, comme si elle fut devenue insensible aux aumônes qu'elle pouvait recueillir. Lorsque Paulus fut arrivé auprès d'elle, il la toucha légèrement à l'épaule ; elle releva la tète et jeta un grand cri :

— Dieu soit loué! mon bon monsieur, dit-elle, je vou< croyais parti.

En parlant ainsi, son visage s'était couvert de rougeur, et elle enveloppait Paulus d'un regard ardent. Il paraît qu'il en fut touché, car ce jour-là son aumône fut presque magnifique.

Pendant qu'il déjeunait, il observa que Thêta semblait singulièrement troublée; une fois même il crut remarquer qu'elle essuyait ses yeux humides.

Paulus s'en alla plein d'émotion. Il cherchait en vain à s'expliquer sa tristesse, et. comme il ne pouvait y réussir, il se dirigea lentement vers la Farnesina. Là. il s'assit commodément sur une chaise et regarda la Galatée. Tout en contemplant le chef-d'œuvre, il se prit à penser ceci : que ce serait une chose digne et magnifique d'ordonner des galas et des réjouissances par l'univers entier, les jours anniversaires de la naissance de Raphaël ou de quelques autres hommes aussi triomphants que lui. Cette sage réflexion le soulagea, et il regagna son petit appartement de la Vîa-Sistina,

In matin, dans teCorsô, il examinait des gravures attachées aux carreaux d'une boutique ; la marchande était sur le seuil delà porte et tricotait, tout en regardant du coin de l'oêil la veste de velours que portait noire ami Paulus. A ce moment, la petite mendiante passa avec son pure: elle s'arrêta devant notre héros, qui, fidèle à son habitude, mettait déjà la main à sa bourse lorsque la marchande de gravures s'adressa vivement à lui :

— Ne lui donnez rien, monsieur, s'écria-t elle, c'est une fainéante qui ne mérite pas vos boutes. Elle l'ait la coquette au lieu de nourri]' son vieux prie. Hier, elle est entrée chei le parfumeur qui est en face, et elle va acheté de la pommade au benjoin, ('/est à cela qu'elle dépense l'argent qu'elle reçoit en demandant l'aumône.

A ces mots, ThéréSa baissa la tête, et ses yeux se remplirent de pleurs; elle était rouge de confusion. Paulus remarqua 411e ses cheveux étaient nattés en effet avec plus de soin que de coutume; il remit dans <;» bourse la petite pièce qu'il en avait tirée, et en prit une beaucoup [dus grosse :

— Tenez, mon enfant, dit-il à ïhéréza en la lui donnant, voici de quoi avoir aussi de l'eau de Portugal, si cria \ous fait plaisir.

La marchande tourna le dos en grondant, et la mendiante jeta ;i Paulus un regard plein d'une pieuse rceoh* naissance.

Il s'éloigna, et en se promenant il se souvint qu'il n'avait p;>s écrit une seule lettre depuis -ou départ de Paris, et pensa qu'on pouvait s'inquiéter d'une absence aussi prolongée et >i peu expliquée. Le soir, il rentra de bonne heure, afin de mettre sa correspondance en ordre; Il s'assit devant sa table, tailla se> plumes, prit une belle feuille de papier blanc et commença à écrire. Lorsqu'il fut à la

fin de la première page, il s'arrêta pour la laisser sécher. Pendant re temps, il se mit à dessiner des bons hommes sur la couverture du livre qui soutenait son bras. Il fit d'abord des tambours-majors, des diables, puis des figures de femmes, sans avoir une conscience bien nette de son action. Au bout de quelques minutes de cet exercice, il cessa pour contempler son ouvrage, et il s'aperçut que tous les hommes avaient des nez démesurés, et que toutes les femmes ressemblaient singulièrement à Théréza la mendiante. Cela le lit lever longtemps; aussi, lorsqu'on se couchant il pensa à sa lettre, il s'aperçut qu'il en avait déchiré la moitié pour faire une cigarette.

Le lendemain, comme il rentrait chez lui, il rencontra Thêta qui passait devant sa porte. Il voulut lui faire la charité et ne trouva point d'argent dans sa poche.

— Attendez, lui dit-il. je demeure ici et je vais vous» jeter quelque chose par la fenêtre.

— Ali ! répliqua Théréza, c'est là que vous habilez: je suis bien aise de le savoir.

Paulus ne fit pas grande attention à ces paroles; il monta lestement ses trois étages, ouvrit sa croisée et laissa tomber quelques bajocci dans le tablier qu'elle lui tendait.

Pendant qu'elle s'éloignait, il s'accouda à la fenêtre et resta à la contempler. Elle se retourna plusieurs fois en souriant, et ce jour-là encore Paulus oublia d'écrire ses lettres.

Les choses allaient donc ainsi, doucement, pas à pas. Ils se voyaient tous les jours, et semblaient se chercher lorsqu'ils ne s'étaient point rencontrés. Paulus se sentait gagné par une sorte de mélancolie nonchalante dont il ignorait la cause, il s'y abandonnait sans pouvoir se L'expliquer; et. s'il eût interrogé Thêta, peut-être eut-il été fort étonné delà voir dans les mêmes dispositions d'esprit.

Un soir que Paulus montait le sombre escalier de sa maison en rentrant chez lui. il lui sembla entendre soupirer à ses côtés. 11 s'arrêta, étendit U>< bras dans l'ombre, prit sa grosse voix et demanda :

— Qui va là '.'

Nulle voix ne répondit à la sienne : il crut s'être trompé et pénétra chez lui. laissant comme toujours la clef sur la porte, car il était fort négligeât. 11 s'assit au coin de son feu, ouvrit son Suétone et lut jusqu'à minuit; puis il se mit au lit et souffla la lumière. Jamais Paulus ne fermait à sa fenêtre rideaux ni jalousies : il aimait, lorsqu'il s'éveillait la nuit, à voirie ciel sombre à travers les croisées, et le matin il trouvait charmant d'être distrait de son sommeil par les [derniers rayons du jour. Il s'endormit profondément, et il ne savait pas depuis combien de temps Morphée l'avait touché de sa baguette noire, lorsqu'un léger bruit le tira de son repos. Il entrouvrit les yeux, et à travers son demi-sommeil il aperçut une forme de femme qui se dessinait au milieu de la chambre. Il se souleva sur le coude et regarda attentivement. C'était la petite mendiante : elle était à demi-nue. et. par un reste de pudeur, même au milieu de l'obscurité, elle croisait ses deux mains sur sa poitrine. La lune la couvrait d'une clarté bleuâtre qui lui donnait je ne sais quel aspect fantastique. l'aulu> pensa machinalement aux nymphes qui errent la nuit sur Je sommet des monts. Elle était immobile, et sa tête penchée en avant semblait vouloir pénétrer la profondeui des ténèbres qui ensevelissaient Paulus. Il se frotta les \eu\. croyant à une hallucination. Enfin, d'un accent ému, il cria les premières paroles qui vinrent à son esprit troublé-.

Le fantôme lit un mouvement comme pour fuir, puis il revint, et, posant un doigt sur ses lèvre-, il se dirigea

m LÀ DOUBLE AUMONE,

lentement n eis notre héros, que secouaient les battements de son cœur. L'ombre se glissa doucement à ses cotés en détournant la tète. Il voulut faire une question, mais deux lè\res brûlantes s'appuyèrent sur les siennes, et il ferma les yeux en se sentant pâlir.

Le lendemain. Paulus se réveilla fort tard. Pendant qu'il étirait ses membres, le souvenir de ce qui s'était passé lui revint à la mémoire; il interrompit un bâillement commencé et regarda autour de lui : il était seul. 11 parcourut l'appartement : personne. Quelques longs cheveux blonds, qui brillaient comme des lils d'or sur son oreiller, lui prouvaient seuls la réalité de son étrange aventure ; car. pendant la nuit, le charmant fantôme avait refusé de parler.

Après mille idées bizarres, il sortit, et. à peine avait-il fait quelques pas dans la rue, qu'il rencontra l'aveugle et sa fille. En reconnaissant Paulus. elle se détourna et parut confuse. H s'arrêta auprès d'elle. D'un signe de tète elle lui montra son père, comme pour implorer son silence. Paulus comprit que le moment n'était pas favorable pour une explication ; il tira une pièce d'or de sa poche et la mit dans la main de Thêta. Elle ne l'eut pas plutôt aperçue, que son visage prit une expression terrible ; sa bouche se crispa, ses narines se gonflèrent; elle rejeta sa tète en arrière et s'avança sur Paulus comme si elle eût voulu le déchirer ; puis elle lança la pièce au loin en poussant une sorte de cri de dégoût, et s'éloigna en entraînant son père. Paulus resta stupéfait.

Il demeura quelque temps à la même place, ne s'expliquent pas très-nettement ce qui venait d'avoir lieu. Puis il haussa les épaules et s'en alla au Campo Vaccino, contempler les trois colonnes corinthiennes de la Grsecostasis. De toute la journée il ne rencontra pas la petite mendiante, et il fut de fort mauvaise humeur;

La nuit, à une heure. Paulus ne dormail pas encore; assis auprès de -a cheminée, les genoux dans ses mains, il fatiguait son esprit à chercher vainement une explication aux événements dont il avait été le témoin et le héros. Il était plongé dans ses réflexions lorsqu'il entendit la clef tourner lentement dans la serrure; sa porte s1 entrouvrit, et Théréza parut sur le seuil.

Paulus courut à elle et la fit asseoir à ses côtés. Elle semblait triste ; des soupirs oppressés soulevaient sa poitrine. Paulus lui prit la main.

— Eh bien ! Théréza, dit-il, consentirez-vous enfin a m'expliquer ce que cela veut dire.'

Elle leva sur lui ses yeux bleus, lui fit son sourire d'habitude, et. lui prenant la tète à deux mains, elle l'embrassa sur le front en lui disant :

— 0 Excellence! je t'apporte le- seules aumônes que Dieu m'ait donné de te faire : ma jeunesse et mon amour!

Paulus ne répondit rien, mais il se mit à genoux devant elle, et il lui baisa le- mains en pleurant.

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