IV. — Le Christ et l'âme fidèle
L'épouse endormie et dont le cœur veille, c'est, d'après Bossuet, une âme élevée qui, morte à ses sens et jouissant en elle-même d'une paix profonde, ne se laisse émouvoir qu'à la voix de l'époux qui lui parle intérieurement. « Or l'époux de nos âmes, dit Richard de Saint - Victor , se joue avec nous comme un père avec ses enfants ; ils se figurent tantôt qu'ils le tiennent, et puis tout à coup il leur échappe ; tantôt il se montre comme un soleil avec beaucoup de lumière, et puis en un moment il se cache dans les nuages. Il s'en va, il revient, il fuit, il s'arrête; il surprend, il se laisse surprendre^ et tout aussitôt il se dérobe, et puis, après avoir tiré quelques larmes des yeux , quelques soupirs des cœurs, il s'en retourne ; enfin il réjouit de la douceur de ses visites*. »
<( Ne pensez pas, continue Bossuet , que ces larmes soient stériles, ni ces soupirs inutiles. Cet état de privation est très avantageux à qui sait s'en prévaloir. C'est là que Tamour-propre , qui est aveugle, trouve des yeux pour sonder l'abîme de ses misères; c'est là que notre cœur apprend à compatir aux autres,
^ De Grad. charit. c. ii, p. 2.
par rexpérience de ses propres peines. C'est une fournaise d'amour, où l'épouse échauffe son zèle et lui donne des ailes de feu pour voler à la conquête des âmes, aux dépens de son contentement et de son repos ; c'est une école de sagesse où elle apprend les secrets de la vie intérieure. C'est là qu'elle goûte cette importante vérité, qu'il faut interrompre les délices de la contemplation par les travaux de l'action ; qu'elle doit laisser les secrets baisers de l'Epoux, pour donner les mamelles à ses enfants ; que l'amour effectif est préférable à l'amour affectif, et que personne ne doit vivre pour lui seul, mais que chacun est obligé d'employer sa vie à la gloire de celui qui a voulu mourir pour tous les hommes. C'est un exil passager, qui lui fait sentir, par précaution, combien c'est un grand mal d'être abandonné de Dieu pour jamais, puisque une absence de peu de jours lui paraît plus insupportable que toutes les peines du monde ; mais surtout c'est une excellente disposition à l'union intime avec son divin Epoux, qui est, à vrai dire, le fruit de ses désirs, la fin de ses travaux, et la récompense de toutes ses peines ^ »
Saint François de Sales explique aussi les premiers versets du chant deuxième ^ « Celui, dit-il, qui dès le matin ayant ouï assez longuement entre les bocages voisins un gazouillement agréable d'une grande quantité de serins, linottes, chardonnets et autres tels menus oiseaux, entendrait enfin un maître rossignol, qui en parfaite mélodie remplirait l'air et l'oreille de son admirable voix , sans doute qu'il pré-
* Bossuet, Opuscules de piété : Union de Jésus-Christ avec son Épouse.
^ Traité de Vamour de Dieu, 1. V, c. xi.