CHAPITRE XIIÎ
aux traits flatteurs sous lesquels elle l'a peint : a Tu es belle aussi, mon amie! » s'écrie-t-il , mêlant aux consolations ce qui, dit Corneille Lapierre, est le plus capable de les faire agréer à une femme : la louange de sa grâce et de sa beauté. L'époux trace un portrait de la Sulamite plus flatteur encore que celui qu'elle a fait de son bien -aimé. Il lui explique ensuite les motifs de son absence : « J'étais allé, dit -il, au jardin cultiver les arbres; mais bientôt, inquiet et troublé à cause de vous, je suis revenu en toute hâte, courant aussi vite que les chars d'Israël. » C'est le sens que Bossuet donne à un texte qui a beaucoup embarrassé les commentateurs ^ L'obscurité du Cantique à cet endroit a servi les nouveaux critiques dans leurs folles hypothèses. Ils voient dans le texte toute l'histoire d'un enlèvement et la fable de l'internement au harem.
Le chant cinquième est en entier dans la louange de l'épouse, a Tout ce que la nature a de richesse , tout ce que la terre et la mer renferment de trésors cachés; tout ce que les oasis parfumées de l'Orient ont de senteurs et d'ombrages, tout ce que nos parterres ont de fleurs et nos vergers de fruits délicieux, est, dit un commentateur, rapproché et réuni pour former un vrai bouquet d'amour, et exprimer à l'épouse, sous autant d'emblèmes, ses nobles et grandes qualités ^ »
A cette louange l'épouse répond : a Je suis à mon bien-aimé, et c'est à moi qu'il appartient. Viens, mon bien-aimé; sortons dans les champs, retour-
' Profectus eram in hortum; consistere non potui; nihil videbam, amore turbatus : curriculo reversus sura, quasi citatissimis quadrigis invectus.
^ Le Hjr, le Cantique des cantiques.
nons au village ^ . Demain , à la première heure , nous courrons aux vignes; nous verrons si les ceps ont germé , si les grenadiers sont en fleur. » Au malin du lendemain , partant seul pour les vignes , Tépoux répète aux filles de Jérusalem le refrain connu : « Ne réveillez pas la bien -aimée avant qu'elle le veuille. '>
Nous retrouvons les deux époux à la campagne où, la veille, ils s'étaient promis d'aller. La Sulamite s'avance, amoureusement appuyée sur son bienaimé. On se la représente au bras du berger, se promenant non loin du lieu de leur naissance. Voilà qu'ils se trouvent comme par hasard en face d'un arbre qui devient , par ce qu'il leur rappelle , un sujet de réflexions : un pommier témoin de la naissance de la Sulamite et de son mariage. Les arbres, les accidents topographiques les plus insignifiants en eux-mêmes, se mêlent au souvenir des hommes. Ils ont la puissance de réveiller tantôt des bonheurs , tantôt des douleurs endormies , et quelquefois les uns et les autres à la fois. Il arrive que les émotions se trahissent par des larmes. Un arbre dans la prairie, un toit dans le village, un buisson dans les champs ou le long du chemin , ont souvent fait rêver au passé et mis des pleurs dans les yeux. On ne passe pas sans ralentir la marche et sans s'arrêter. Si l'on est deux, s'il s'agit de souvenirs communs, et surtout si l'amitié donne confiance aux deux âmes, elles s'épanchent l'une dans l'autre en mélancoliques paroles.
* Ici commence, d'après Bossuet, la sixième journée. Dès le matin, l'époux et l'épouse sortent ensemble pour aller dans la campagne. Ils sont dans la maison de l'épouse, où ils doivent passer la sixième nuit.