‹ Salon d'Horace Vernet. Analyse historique et pittoresque des quarante-cinq tableaux exposés chez lui en 1822Chapitre 3 sur 86 · DE JEMMAPES. 1 I · texte numérisé non relu

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et rachetant toutes ses misères par les prodi«^es de sa gloire. Tel était retoniiant spectacle qu'offrait la nation française, à Fépoque où ses guerriers ouvraient cette carrière de triomphes , qui déjà frappait TEurope de Jerreur et d'admiration. Au bruit des \ ieilles institutions qui s'écroulaient de toutes parts, s'élevèrent les premiers chants de victoire , et tous les cœurs français tressaillirent au nom glorieux de Jemmapes.

Les premiers trophées de la liberté devaient enflammer le pinceau de l'artiste, dont le talent, consacré à la gloire nationale, saisit tout ce cpi'il y a d'intérêt et de noblesse dans les cicatrices d'un vieux guerrier ; soit qu'il se livre à des pensers mélancoliques sur la tombe récente de ses compagnons d'armes, soit qu'il suspende sous le chaume son sabre d'honneur , soit qu'il cultive le sol sacré que sa vaillance a défendu.

Il n'est donc pas surprenant que le tableau de la bataille de Jemmapes soit l'un des plus beaux que nous devions à la verve brillante et aux nobles inspirations de M. Horace Vernet. Cet ouvrage honore l'École française ; mais pour bien le comprendre, il est nécessaire d'avoir une idée précise du grand événement qui en est le sujet.

Ce fut le 6 novembre 1792 que le général

Dumouriez, résolut d'attaquer l'année autrichienne commandée par le duc Albert de Saxe- Teschen , gouverneur des Pays - Bas. Dumouriez rassemble ses bataillons. <( Géné- )> raux, officiers, soldats, leur dit-il; fiers )> républicains, vous tous, mes braves cama- » rades , nous allons entrer dans la Belgique » pour repousser et chasser des ennemis barw bares. Pénétrons dans ces belles provinces I comme des amis, des frères, des libéra- » leurs ; montrons de la clémence envers les )' prisonniers de guerre et de la fraternité en- » vers les habitans du pays. »

Ces paroles excitent l'enthousiasme , et des chants de liberté appellent la victoire sous les drapeaux français.

L'armée autrichienne occupait une position formidable en avant de Mous. Sa droite était appuyée au village de Jemmapes , sa gauche à celui de Cuesmes. Tout le front de cette ligne , établi sur une montagne boisée , était protégé par des retranchemens , par de nombreuses redoutes et des batteries disposées en amphithéâtre sur le penchant des hauteurs. Des tranchées, des abattis pratiqués sur les talus, multipliaient encore les obstacles et les dangers. Les ennemis , pleins de confiance, ne doutaient point que la Anleur française no vinl

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échouer au pied de ces retranchemens, que la nature et Vart coutri])uaient à rendre inexpugnables.

Les Français , impatiens d'aborder Fennemi , demandaient le signal de Fattaque. Dumouriez, pour les éprouver, manœuvra d'abord sous le {"eu des Autrichiens. C'est alors qu'assuré de l'intrépidité de ses troupes et de la précision de leurs mouvemens , il fixa le moment de l'attaque.

Le général Ferrand commandait la gauche de l'armée ; l'aile droite était sous les ordres du général Dampierre. Dumouriez demeura au centre, pour diriger avec plus de facilité l'ensemble des mouvemens. Le duc de Chartres, aujourd'hui duc d'Orléans, commandait sous lui. Ce jeune prince se faisait remarquer par un maintien noble et assuré; le feu qui brillait dans ses yeux annonçait le sang de Henri IV; il paraissait fier de faire ses premières armes contre l'étranger sous les drapeaux de la patrie. Là, se trouvaient encore Macdonald , qui , depuis , immortalisa les bords de la Trébie ; Beurnonville , qui doit une honorable mémoire à ses premiers efforts pour l'indépendance nationale ; le général Harville dont la renommée brille d'un éclat sans nuages ; l'amazone Fernig, la Clorinde de l'armée française,

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et Tinfortuné Drouet qui arrosa de son sang les premières palmes de la liberté'.

Le signal est donne'. A midi précis toute Finfanterie se forme en colonne , en chantant les hymnes de la patrie. Le village de Quaregnon , qui protégeait Jemmapes à la droite de Tennemi, avait déjà été emporté par Tadjudantgénéral Thouvenot, sous les ordres du général Ferrand. Déjà il insulte Jemmapes et tout le flanc droit de Tennemi. Bientôt le général Ferrand s'avance au-delà de Quaregnon ; mais des prairies marécageuses , coupées de fossés , retardent sa marche. Forcé d'abandonner son artillerie, il attaque, et emporte à la baïonnette les hauteurs de Jemmapes. Ce général , dont Tàge n'avait pas ralenti l'ardeur, s'expose aux plus grands dangers; son cheval , frappé à mort , s'abat sous lui ; il reçoit à la jambe une forte contusion , se relève , se place à la tête des grenadiers , et continue l'attaque avec une bravoure inaltérable. A la droite, Beurnonville se trouve un moment compromis ; débordé par six bataillons ennemis, il est exposé au feu meurtrier de cinq redovites, établies près du village de Cuesmes. Dans ce moment critique, le brave Dampierre accoiu't à la tête du régiment de Flandre et des bataillons de Paris ; il aborde les six bataillons ennemis , les cnlbute ,

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les disperse, enlève les deux premières redoutes où il entre le premier, tourne leurs canons contre les Autrichiens , rend h Beurnonville la liberté d'agir, et fait seize cents prisonniers.

La droite de Fennemi se trouvait enlevée ; son corps de bataille était tourné et pris à revers. Alors, Dumouriez donna au centre Tordre de marcher en avant, u Voilà les retranchemens » de Tennemi, dit-il à ses soldats, ne vous )> servez que de Parme blanche et de la ter- » rible baïonnette; c'est Tarme des Français » et de la victoire. » Les soldats, animés par Ténergie de ces paroles , s'avancent au pas de charge , sous le feu des redoutes ennemies. Cependant plusieurs bataillons emportés par leur ardeur perdent leur alignement. Quelques colonnes , exposées aux décharges meurtrières d'une mitraille à demi-portée , hésitent et sont près de se rompre. Déjà la cavalerie ennemie s'élance pour déborder dans la plaine et charger en flanc nos colonnes ébranlées. Dumouriez , qui aperçoit le danger , envoie le duc de Chartres pour rétablir l'ordre. Le jeune prince arrive, rallie les troupes déjà éparses, les rassure par sa froide valeur , en forme une masse en colonne qu'il nomme le Bataillon de Jemmapes , marche en avant , attaque les re-

doutes autrichiennes et les enlève à la baïonnette.

Cependant Dumouriez se porte à la droite où la fortune balance encore. Les Autrichiens , protégés par leurs formidables retranchemens , opposent à Beurnonville une résistance meurtrière. Dumouriez arrive, reconnaît les bataillons de Paris et leur recommande la victoire. Une colonne de cavalerie ennemie sVbranlait alors pour les charger. Enthousiasmés par la présence de leur général , ils attendent avec fermeté les escadrons autrichiens qui viennent se briser devant un rempart de baïonnettes. Profitant de cet avantage , la cavalerie française tombe sur les escadrons ennemis , les sabre et les repousse sur la route de Mons. Beurnonville appuie ce mouvement. On marche de nouveau aux redoutes , on les attaque avec impétuosité. Les Français avancent à travers les balles, les obus et les boulets. Les grenadiers hongrois descendus dans la plaine , sont forcés de regagner leurs retranchemens qu'ils défendent avec le courage du désespoir; la mêlée est horrible , le sang ruisselé de toutes parts ; les redoutes sont jonchées de morts et de blessés. Enfin, par un dernier effort, tout est emporté, Tennemi fuit en désordre et la victoire se repose sur nos drapeaux.

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Cette sanglante bataille nous coûta beaucou]) tic monde, en odiciers et en soldais. Droiiet et Ferrand, le colonel Chauniont, Fadjudant-gëne'ral Monjoie furent grièvement blesses; les généraux Dampierre, le duc de Chartres, les deux Frégeville , Beurnonville , le colonel Thouvenot, le jeune duc de Montpcnsier se distinguèrent , et nos soldats combattirent avec une rare valeur. C'est à Jemmapes que Farmée de FEurope la mieux tenue , la mieux disciplinée, fléchit devant des soldats levés et enrégimentés à la hâte , et qui n'opposaient aux ressources d'une savante tactique, que l'amour de la patrie et l'enthousiasme de la liberté.

Nous terminerons ce récit par un trait d'héroïsme digne d'une éternelle mémoire. Un citoyen de Paris , Jolibois , apprend que son fils a quitté ses drapeaux; il part aussitôt pour le remplacer , arrive le matin de la journée de Jemmapes, combat avec le bataillon de son fils , et s'écrie douloureusement à chaque coup qu'il tire sur l'ennemi : k O mon fils ! faut-il que le » souvenir de ta fuite empoisonne un moment )• aussi glorieux ! » Ce brave fut nommé officier sur le champ de bataille.

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LE TABLEAU

Il est deux heures. Le soleil pâle de novembre se voile sous des nuages pluvieux : de la hauteur où je suis placé, je vois se dérouler devant moi une plaine immense. Ce terrain humide et fertile , ces belles prairies , cette végétation vigoureuse , ce vaste horizon qu"'aucun accident ne rétrécit mMndiquent suffisamment le lieu de la scène ; je suis en Flandre. Je vois au loin des villages et des bourgs , les uns éclairés, les autres dans la demi-teinte. Aussi loin que mes regards peuvent s^tendre, je remarque du mouvement, de la fumée, des troupes, des chevaux ; je suis témoin d\ine bataille.

Une nappe de lumière échappée du sein des nuages fixe mon attention sur le premier plan. Les attitudes du commandement, les insignes des hauts grades militaires, la beauté des chevaux, la disposition des personnages, tout m''annonce, que là se trouve le chef de Parmée, et que c'est de ce point quVmanent les ordres, auxquels obéissent ces colonnes que je vois se mouvoir dans le lointain.

Quelle est cette action dont le premier aspect fait battre si vivement mon cœur ?.... Je le sais maintenant : à son maintien aventureux , à son air d'impatience et de finesse , à son attitude

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