‹ Salon d'Horace Vernet. Analyse historique et pittoresque des quarante-cinq tableaux exposés chez lui en 1822Chapitre 42 sur 86 · JOSEPH VERNET · texte numérisé non relu

JOSEPH VERNET

)) à son album , les effets fugitifs d'un ciel ora- » geux et d'une mer en courroux. »

Telle est la scène que M. Horace Verne t a voulu peindre : tels sont les termes dont il s'est servi pour l'expliquer .

Elle demandait à la fois la connaissance et Fimitation hardie et fidèle des grands effets de la nature , et le talent plus rare peut-être de Fexpression.

Pour que Tenthousiasme du peintre portât avec lui un intérêt puissant , il était indispensable de montrer Feffroi des passagers, leur péril et leur trouble. Comment rendre la mer terrible, sans la peindre dans un assez viaste espace et sans diminuer les figures qui s'y trouvent jetées ? D'un autre côté, si de très-petites figures eussent semblé se perdre dans un Océan immense , comment réussir à leur donner l'expression convenable?

Des vagues énormes élèvent, suivant l'expression de Virgile , des montagnes dans la Mer. Sur l'une de ces vagues est suspendu, de la manière la plus périlleuse , l'avant de la felouque qui porte J. Vernet. Daiis cette position oblique , la barque , qui fait un angle trèsouvert avec l'horizon, semble prête à s'engloutir. Tout l'équipage est saisi de frayeur; l'un se précipite à genoux , l'autre s'accroche

JOSEPH VERNET. Sq

au premier objet qui se présente. Le pilote qui tient l'aviron, perd son chapeau que le vent emporte et que le spectateur aperçoit au-dessus de sa tête , enlevé' par Touragan.

On a critiqué cette hardiesse du peintre : <( Le mouvement, a-t-on dit, ne peut être )) reproduit par le pinceau, n Sophisme. Tout est mouvement dans la nature.

C'est la succession des mouvemens que le peintre ne peut saisir. Il en saisit un , et s'il le rend avec vérité, sa tâche est remplie. Eh quoi ! Bouchardon fera galoper un cheval de marbre , et le peintre ne fera pas voler un chapeau sur la toile !

Une autre critique que j'ai entendu faire, et dont le Journal des débats s'est rendu l'écho, me semble encore plus déplacée: on a prétendu que le peintre , en laissant apercevoir la terre dans le lointain, affaiblissait l'idée du danger, et conséquemment l'intérêt : cette réflexion ne peut avoir été faite que par des personnes toutà-fait étrangères à la navigation , et qui ne savent pas qu'une tempête en mer n'est jamais dangereuse que sur les côtes.

Continuons notre description du tableau.

Les vagues sont d'un bleu foncé ; les planches de la felouque , rouges et peintes de couleurs grossières ; les côtes, brunes et enveloppées de

go JOSEPH VEKMET.

ténèbres. On reconnaît là ces habiles oppositions de couleurs , qui sont si familières à M. Horace Vernet.

Sur la partie la plus élevée de la felouque , et au milieu du tableau , le héros de la scène , attaché par un cable , vêtu d'une manière un peu recherchée , contemple, avec ravissement, ce magnifique orage , dont son crayon va fixer les principaux traits sur im cahier qu'il tient de l'autre main. Il paraît plongé dans une profonde extase , tandis que

Neptune écumant sur sa tête , Applaudit aux traits du pinceau (i).

Cette composition est belle et hardie. Peutêtre une exécution trop rapide a-t-elle contribué à donner quelque chose de heurté à l'ensemble , et de trop crû à la couleur. Mais si , pour en admirer l'effet , l'inspiration et la belle pensée , il suffit d'avoir des sens accessibles aux émotions que donne la peinture ; il faut être connaisseur pour apprécier ces belles ondes , ces touches dignes de Joseph Vernet lui même , et cette savante et heureuse disposition des parties.

fi; Le Brun.

Page 1