XLIII. — Cn Moulin, sur les côtes de Ge'nes
Ee peintre* y vient chcrclier sous des teintes sans nombre, l. es jets de la Inniicre et les mas.se.s de l ombre.
( Deuli.k. )
Lne jetée (pii conduit à un moulin, ce moulin plac(' sur la c(îte et battu d(\s flots , se dessineul sur un ciel entrecou|)é de nuages d’un
l54 QUATRE MARINES,
jaune olivâtre , d’un azur fonce et d’un blanc mat. Il fait nuit, le rivage tourne; et l’œil suit aisément son contour que tracent les brisans des values de la mer.
La lumière perce à travers les petites fenêtres dumoulin, et, en rompant l’uniformité de cette masse noire , ajoute au piquant du contraste. Enfin , sur la jetée, un paysan s’est mis à genoux devant un hermite , auquel il demande sa bénédiction.
(iet épisode ingénieux et local ne serait jamais venu dans l’esprit ni sous le pinceau de ileinbrandt , qui d’ailleurs a composé un tableau à peu près semblable.
Voici le tableau de Rembrandt. Il est bon de comparer les maîtres entre eux. Le sommet d’unehauteur assez escarpée occupe tout le premier plan et se montre sur un ciel lumineux. Sur cette hauteur est placé un moulin rond, qui se trouve absolument dans l’ombre. Une rivière coule et tourne au bas du monticule ; l’horizon est assez vaste, mais très-bas, comparé à la ligne sur laquelle le moulin est placé.
’fels sont , qui le croirait, les élémens d’une composition charmante. Mais aussi , comme ce moulin est élégant dans sa forme rustique! (îomme l’œil se promène dans ce sentier circulaire et s’étonne du ravissement qu’il éprouve 1
Ol'ATRK MARINES. l55
Quelle harmonie cachee clans ce combat a|)])arent de la lumière et de l’ondjre !
\LI\’. Soleil couchant sur la mer.
Xr.,\ . Le bateau des pilotes.
D'un déluge de feux , ronde comme allumée , Semblait rouler sur nous une mer enflammée.
(CftÉBiLLoy. )
Ici le soleil couchant embrase les nues. Qucl- ({ue chose de la chaleur brûlante du T.orrain s’est communique à la toile.
Là un orage s’annonce; le ciel est jaune; des nuages bruns et olivâtres se promènent dans l’espace. Le bateau des jiilotes est à l’cntrèc du port et lutte contre la violence des lames, resserrées et terribles dans cet endroit. Pour la vérité et riuirmonic, .loseph A’crnet n’a peut-être pas mieux fait.
XLV I. Une plage. Lffet de soleil couche.
Vonde à faibles replis s'approche de la plage ; Avec un doux murmure elle bat le rivage , llicn ne trouble et n e'meut son miroir argente.
( Dllard. )
Cette dernière Alarinc est la moins brillante de toutes, et peut-être celle qui ju'ouve le plus de talent. L’eau, qui couvre uu terrain sablonneux d’une légère superficie liquide, en lait
QUATRE MARIEES.
comme un miroir d’argent. Une teinte blanche , admirablement degradëe, s’étend sur la mer où elle produit un effet neuf et paisible. Le soleil est descendu sous l’horizon. Il ne reste plus, pour éclairer cette vaste scène , qu’une clarté pâle qui n’est pas la lumière , mais seulement l’absence des ténèbres. Cette blancheur a un certain éclat; mais terne, sans chaleur, et , pour ainsi dire, mourant. Quelques peintres de l’école hollandaise sont les seuls qui aient reproduit avec le même bonheur cet effet sinoidier.
Nous ne pouvons que répéterici l’observation que nous avons déjà faite plusieurs fois, sur cette faculté merveilleuse , dont cliaque tableau de INI. Horace Vernet offre une nouvelle preuve, sur cette faculté de rendre la nature , non-seulement sous tous ses aspects , mais avec la palette, avec le ])inceau même du maître qui a excellé dans le genre qui convient le mieux à cette manière de voir la nature.
[ N-’ XLVIl. ]
POimiAIT
i)K M. GABRIEL DELESSEllT,
r.N m:n r.T en costume de ciiASSErn.
J)ejüie et (l'espoir animé,
Il prend, il ai me son loniierre , L'oiseau pari, elc.
( Behnis. )
M. (iABRiEL Delessert cst fi'èrc (le riionorable député que la ville de Paris compte avec tant de plaisir parmi les défenseurs de ses droits et les représentans de son opinion et de ses libertés. Comme son estimable frère, comme tout ce que la France nourrit de citoyens éclairés, il a plus (fune fois témoigné son attachement pour cette Charte que A oudraient anéantir les hommes qui ont le plus d’intérêt à la conserver.
Aloins fini, plus large de touche que le portrait si remarquable de S. A. le duc d’Orléans, ce portrait en pied attire l’attention du public par un air de vie , [)ar une couleur vraie et une ressemblance parfaite : Vernpate (\u travail et la
l58 T'OIiTRAIÏ DE M. DELESSERT.
solidité des tons , méritent tous les eloges des connaisseurs. L’artiste, qui trouve toujours des ressources ingénieuses , a fait ressortir le vêtement brun du chasseur sur un nuage de fume'e et de poudre, que l’amorce du fusil, ouïe coup tire il y a quelque temps, ont laissé sur son passage. Comme Voltaire, en ajoutant à son vers le mot que la rime exigeait, trouvait presque toujours moyen de faire de cette cheville une image brillante ou une idée spirituelle , M. Vernet a changé cette petite circonstance en un repoussoir naturel qui donne du mouvement et du charme à son tableau.
[ ÎS° XLVIII. ]
[SM VVL ET MARYAM (i). '
Ma sœur , dit-il , c'est 101“^
Je viens m'ensevelir sous le sable avec toi ’ llcdas! la même ardeur dans notre sein s'allume ; Cet air, ce vent de leu tous les deux nous consume.
Et CCS sables muets, celte mer sans courroux. S’cnirouvrc , nous dévore et se ferme sur nous.
( Dccis , Abufar. )
IsM.wL, His d’ Ahmed ciief des Oiiahydyeli ( ime des tribus les plus considérables des Aral)es Bédouins), avait été blessé dans un combat avec les Turcs, fait prisonnier par eux et transporté à Jérusalem. Le Motsallam ou gouverneur de cette ville , désirant prolonger ses jours dans l’espoir d’obtenir une rançon considérable pour un jeune cheykh cher à son père et à toute sa tribu , le confia aux soins d’un médecin chrétien nommé Ebn-Témym. Maryam, fille de ce médecin, pansa les blessures d’Ismayl.
(i) Ce tableau a été expose eu 1819. Il fait aujourd’hui partie d’un cabinet particulier. Le dessin lithographié se trou^e dans le salon de M. Horace Vernet (1822).
ISMAVL ET MARYAM.
Elles se trouvèrent moins dangereuses qu’on ne le croyait d’abord ; mais en se rétablissant, Ismayl devint èperduement amoureux de Maryam et lui inspira le même sentiment. Il était en convalescence lorsque le pacha, de Damas voulant s’emparer des trésors du motsallam de Jérusalem , le ht décapiter, et le remplaça par un de ses favoris qui devint le fléau de cette malheureuse ville par ses extorsions et ses cruautés. Le nouveau motsallam fit mettre à mort Ebn-Témym, et se disposait à faire enlever Maryam qu’il destinait au harem de son maître. Celle-ci découvre son projet. Remplie de terreur elle cède enfin aux instances d’Ismayl, auxquelles elle avait résisté jusqu’alors, et consent à fuir avec lui et à se retirer au sein de sa ti’ihu. Ismayl la prend dans ses bras; ils partent, et arrivent au camp des Ouahydyeh.
Ismayl eut ainsi le bonheur de sauver Maryam et de la présenter à son père. Mais son bonheur fut de courte durée. Maryam, accablée de fatigue , succomba bientôt sous le poids de sa douleur; elle mourut fidèle à sa religion et sans être devenue l’épouse d’Ismayl. Son corps fut enterré sous des palmiers; le crucifix qu’elle n’avait jamais cessé de porter sur son cœur fut placé dans sa tombe. Cependant les
ISMAYL ET MARYAM.
menaces du ^lotsallain et celles de l’aaa de Caza
délenninèreiil la tribu des Oualivlych à s’éloigner davantage des lieux où ils ne pouvaient plus lutter contre la ()uissanec de leurs persécuteurs. « Le conseil des vieillards (i) ordonna » une retraite ge'ne'rale juscpi’au désert dciNle- » phaatb dei’rièrc la Aler-Morte au pays des » Aloabites. Cbaeun tùait occupe' de ce de'- » part.» Ismayl seul semblait décidé' à ne pas partir et à adVonter tous les pe'rils [)lutùt que de s’cdüigner du tombeau de Alaryam, « lors- » qu’au coueber du soleil , cet astre parut en- » vironue d’une auréole couleur de sang; le » ciel devenu tout-à-coup jaunâtre, ne donnait » qu’une lumière livide et sans ombre ; les oi- » seaux fuyaient vers l’Occident en rasant la » terre ; le sol paraissait lumineux , tandis que » l’air e'tait terne et opaque ; le palmier immo- » bile laissait tomber vers le sable ses branches » flexibles, que le moindi-e vent èlève et secoue » dans les airs; tout se taisait ; la peur régnait » sur l’espace; les cris plaintifs des animaux » annonçaient l’approche du terrible Sémoun » (2) , ce vent pestilentiel, l’etfroi du désert. »
fl) Ce c|ui est niari|iié par des guillerncls est Irauscrit de l’ouvrage de M. de Forbin.
(2) « Ce vent est le même qu^ celui qui est désigné
ISMAYI, ET iMAUVAM.
LE TABLEAU
« Lsmayl sourit à l’espërance de ce fléau , il » embrasse la tombe de celle qu’il aimait ; ses » maius écartent le sable qui la couvre ; il a » déjà touché^ pressé le linceul sur son cœur; » le voile qui enveloppait le visage de la vierge » est soulevé : lsmayl contemple d’un regard )> avide ces traits que le temps respecte encore.
)> L’infortuné attend avec une joie impatiente )) la mort qui doit confondre ses restes avec » ceux de l’objet de ses cruels regrets. Bientôt » un nuaffe rouffeàtre arrive dn côté de l’Orient. )» Le souille de l’ouragan fait un chaos de ce dé- » sert tranquille ; des vagues de sable se heur- » tent , les plus hauts dattiers sont déracinés : » quelques minutes suffisent pour combler une » vallée. lsmayl va disparaître dans cette épou- » vantable destrnetion. »
Cette description de M. de Forbin , où le talent du peintre se joint à celui de l’écrivain, a passé tout entière dans le tableau de Vernet; c’est lèvent du désert qui règne seul au milieu
» en Egypte par le nom de Kampsj n, mot qui signifie » en arabe cinquante, et qu’on donne à ce vent dèsas- » treux parce qu’il règne ordinairement pendant cin- « quante jours. » (Voyez le Voyage de Forbin, p. 207.)
lÿMAVI. KT MAI! Y AM.
d’iin ()C('an de sables. On etoiill’e dans cet espace iininense; une seide conlenr rongeàlre, dégradée dans fontes ses teintes, snlHt à la peinture de tons les objets. Le ealinc d’isina} I, ati milieu de cette grande eom nlsion de la nature, on il va trouver la mort , est une de ees opj)osifions fortes, sublimes, cpie 'NI. \'ernet semble reehercher, et qu’il excelle à rendre.
On aperçoit à peine la tète de Maryam, dans laquelle on peut trouver nn souvenir de la charmante Atala de (jirodet. Cette idée de la mort d’une vierge, qui ressemble à un doux et paisible sommeil, a passé de Bernardin de Saint- Pierre à M. de Chateaubriand , de eelui-ci j'i Girodet, et de Girodet a l’artiste dont nous examinons les tableaux, et dont l’Originalité n’emprunte ordinairement rien à personne.
Le dessin , qui se trouve dans le salon de M. Horace \’ernet, peut donner une idée delà belle et touchante simplicité de la conq)Osition ; mais il faut avoir traversé le désert, ou avoir vu le tableau qui nous occupe, pour se figurer cet afmos|)bère de feu, ce sable étouffant, cet air insupportable à la pensée même, qui j)énètre tout , qui dévore tout , et dont la teinte uniforme et accablante se refuserait à tout autre pineeau.