I.’aTELIER de M. HORACE VERNET. I
iiuilani clans la solitude les rieliesses qu’il prodiguai I dans ses tableaux.
Je moulais d’im pas timide, je eraiguais de toucher le pave*, et de troubler l’homme supc*rieur dans ses rc'veries ou dans ses erc^atious. J’avais vu tant de gens s’enfermer pour tailler des plumes, ou pour j)re|)arer leur palette, aftieher par des airs j)rofouds et une retraite mystcu’ieuse , leurs prétentions au génie ; que je m’étais aceoutumé, comme le vulgaire, à attacher l’idc'c de supériorité au besoin du silence et du reeueillement.
Cependant, à mesure que j’avançais, j’entendais un bruit confus; il augmentait à chacfue pas; et, en approchant du sanctuaire , c’était un tapage plus bizarre et plus incohérent que le cedèbre concert de Jean-Jacques. J’entr’ouvre la porte.... Quel spectacle!... Je reste immobile d’étonnement.
Une foule de jeujies gens occupaient dans les attitudes les plus diverses tous les coins de la salle , et paraissaient , comme dans les classes où les écoliers sont mis en retenue , livrés à tout le désordre des amusemens les ])lus bizarres.
Deux des assistans faisaient des armes , l’un la pipe à la bouche , l’autre vêtu d’un grand sarreau de toile bleue. Celui-ci donnait du cor, et ses joues , énormément gonflées , m’eussent averti
l’ateliSr
de la quantité' d’air qui s’en e'chappait, si mes oreilles, de'cliire'es par d’effroyables sons, n’avaient rendu tout autre avertissement inutile : celui-là soupirait une romance ; cet autre battait la generale; il y en avait d’assis , de leve's , d’accroupis dans toutes les situations et dans toutes les poses.
Un jeune homme lisait à haute voix un journal au milieu de ce chaos ; un autre peignait ; un autre dessinait. Parmi les acteurs de cette scène tumultueuse , se trouvaient des militaires de tout grade , des artistes , des virtuoses, une chèvre, un chien , un chat , un singe et un superbe cheval.
Imaginez , si vous pouvez , quelle sorte d’harmonie devait re'sulter de cette confusion ; joignez les roulemens de la caisse aux e'clats du cor, au cliquetis des fleurets, au tre'piguemenl du cheval , aux gambades du singe , aux miaulemens du chat et aux ahoiemeus du chien; donnez à tout cela pour accom])agnement les ris et les murmures des groiq)es, les discussions militaires, et le chant de ia romance : peut-être vous ferez-vous une idée de l’effet de cette inconcevable symphonie. J’entrai.
L’un des combattans posa son fleuret, secoua sa pipe, et s’avança vers moi. C’e'tait M. Horace Vernet.
C’est ainsi , m'a-t-il dit de|>iiis , que se j)assent dans son atelier les heures de sa vie les plus laborieuses.
LE TABLEAU
C’est la scène que je viens de décrire
Horace V ernet s’escrime avec M. Ledieu , son élève. Le brave colonel Bro fume une cigarre avec M. Langlois, l’un des plus habiles élèves ^Horace. I.e jeune homme, qui a le coude appuyé sur une table, et (pii donne du cor, est Eugène Lami , antre élève Horace ernet , et dessinateur plein de naïveté et de finesse. Ce boxeur, c’est 31. Mont fort; cet autre, c’est 31. Jeinercille. Je reconnais 31. Couturier Saint-Clair, otheier d’état-major , Si. Larihoissière cl le général Boyer; celui (|ui est assis et qui tient un buste, c’est le iXocXcuv Hérault , professeur d’anatomie. 31. Aniedée de Beauplan chante une des romances gracieuses, dont il a conqioséles paroles et la musicpie. Ces deux aides-de-camp sont M. le baron Attlialin et 31. de Montcarcille. 3I.de Forhin, directeur du 3Iusée , traïujuillement assis, sourit aux jeux et au vacarme de l’atelier.
On conçoit dilLicilement que l’auteur de ce tableau soit parvenu à rendre le tumulte et la
i -O I.’aïëLIEK de M. IIOUACË VËRNET.
confusion , la joie si vive et si bruyante qui anime cette scène bizarre. Des selles , des pistolets, des chapeaux de toutes formes, des armes de tout genre, des raquettes de paume , des harnais, des palettes, sont suspendus en trophée à la muraille. Dans nn coin de la salle, j’aperçois le buste de Joseph V ernet, et plus loin le tableau de Paul Emile, sur lequel M. Carie Vernet, si célèbre pour les chevaux et les batailles , fut reçu à l’académie de peinture en 178g.
Tant de portraits d’une ressemblance parfaite et finement traités, une étonnante vivacité de couleurs et une pureté de dessin presque inconcevable , une lumière qui éclaire tout , sans contrarier aucun effet , un air qui circule parmi tant de personnages ; enfin la grâce , la vie , le mouvement et le charme , voilà ce qui fait de ce tableau de chevalet , une des plus jolies et des |)lus précieuses compositions qui aient été exécutées.
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SUK LE SALON
DK M, DORAGE VERNET.
Il a trouve le secret de se cre’er uu public avec uii piuccau. Peul-élre serail'il permis d aller josqu à dire qu il s’est fait une tribune , d'où ses vives et pittoresques improvisations réveillent tour à tour des sentimens nobles et touchans , humains et patriotiques. ( Kératry. )
()u’est-ce que le talent dans les beaux-arts ? Une puissance donnée h rhoniine pour reculer les bornes de la création.
Nous n’exagérons pas, par une imitation choisie de la nature, le pinceau sait la reproduire plus séduisante et plus belle, ])lus énergique et plus noble.
Les formes humaines grandissent avec Michel- Ange; le sourire angélique des vierges s’épure encore avec Raphaël; la beauté des expressions de l’ame s’ennoblit chez Le Poussin ; la rondeur suave des contours s’amollit chez Allegri ; le contraste du jour et de l’ombre devient pluspi- «piantsous le pinceau de V^in Khyn ; la fraîcheur et la force des teintes prennent un éblouissant éclat sur la j)alette de Rubens. Chacun de ces
172 coup-d’oeil général.
grands hommes a puise dans l’étude seule de la nature le secret de la surpasser quelquefois en l’imitant.
Mais ce qu’il faut surtout remarquer, c’est que chaque maître n’a poussé ses conquêtes que sur uneseule ligne, pour ainsi dire. (]hez Lesueur l’expression vit aux dépens du coloris ; chez Rubens, le coloris vit aux dépens du dessin; Rembrandt achète les elfels de lumière au prix de l’incorrection et quelquefois de l’invraisemblance ; et Michel-Ange sacrifie trop souvent à la vigueur étonnante de l’anatomie, la grâce et le naturel.
De là celle manière qui caractérise évidemment chaque peintre. L’amateur ordinaire distinguera tm Metzu d’un Teniers^ reconnaîtra un Ge'rard-Doiv entre mille; ne confondra jamais Joavenet avec Lehrun, et vous dira, sans hésiter, si cette grande machine est à'' André del Sarte , si cet etl’et de nuit appartient au Bassan ou à Rembrandt.
Un peintre, qui n’aurait pas de manière, et qui prendrait toutes les manières; dont le pinceau serait tour à tour étincelant de coloris, simple et profond d’expression, naïf dans l’imitation des choses communes , fougueux dans l’imitation des moiivemcns désordonnés; un peintre qui emprunterait le grand goût de Vandyck
COUP-l)’üF,IL c;é>Éral. 173
pourfaireiin porirail; qui rcirouverait la touche gracieuse de herghein, pour faire un paysage; (jui laisserait douter si cette mer iiVsl pas de Josej)h \ eriiet; si ce ciel orageux ii’est pas du Lorrain : uu peintre qui , se jouant de sou ju'nceau , lui commanderait tour à tour de preiulre tel coloris, tel genre, tel ton, tel caractère; ce peintre, fùt-il vivant, ne serait-il pas riionneur de son pays ?
Td s’est montré M. V ernet. Son style est de les avoir tous. Oux qui ont parcouru notre ouvrage, ont déjà remarqué cette flexibilité (|ui tient du ju’odige; ceux (|ui ont vu ses tableaux , la eonuaisseut bien mieux encore. Ils ont |)u comparer celte couleur bi’illante , celte dis|)Osition habile et compliquée de \v^hataiUedeJeinr/îrz/x’.s , à ce dessin pur, à cette admirable et simple composition du Fanatisme espagnol ; ils ont vu que des Marines pleines d’effets sa vans, et finement traitées, se trouvaient auprès de ce portrait harmonieux et suave de Madame Smith ^ de ces portraits de la Druidesse et de la Folle ^ si vigoureux de couleur et si forts d’expression.
]\I. \ ernet a saisi sous tous ses aspects l’imitation embellie de la nature : serait-ce trop dire qued’avancer qu’il a reculé sur différens points les limites de la création pittoresque ?
î74 coup-d’oeil générai,.
Il a cependant des caractèi'es qui le distinguent : il est le peintre des émotions nationales ; il est , ainsi que M. Le Jeune , le poëte et le ])ein- Ire des camps français.
Dans ce salon que nous venons d’ouvrir à ceux qui ne peuvent s’y rendre , quel grand souvenir de notre patrie n’est pas fixe sur la toile vivante ! Ici , le premier trophée de nos armes ; là , le dernier coup de fusil de nos braves ; la désastreuse guerre d’Espagne , la noble défense de nos places ; l’honneur de la magistrature et du barreau de notre époque , personnifiés ; l’un des acteurs de la guerre d’Amérique , l’un des défenseurs de nos libertés; Boulogne et Huningue ; l’exil d’un prince et son retour; l’enthousiasme de la poésie et celui de la peinture , de paisibles revues auprès des batailles sanglantes ; tout ce qui peint, tout ce qui caractérise notre siècle, semble avoir été convoqué dans ce salon.
Un trait plus distinctif, et plus intime encore , marque le caractère de talens de l’artiste. Il est le peintre du mouvement ; il saisit , non l’action qui finit ou commence , mais l’action qui s’exécute. Il y a dans ses tal^leaux de la fumée , de la poussière , du feu , du vent , une vie pleine d’impétuosité , on dirait presque du bruit.
Ce genre de talent lui est commun avec
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Walter Scott, écrivain distingué et avec le- (juel on peut le eoin|)arer sans l)eaiicon|) (IVirorts. Comme ec dernier, il peint par les tietails, et en sauve la vulgarité une fidélité naïve et des couleurs brillantes ; comme lui , il aime le costume , les mœurs et la gloire de son pays. Il enchante et séduit, comme lui, le peuple et les savans , par des compositions , |)our ainsi dire, improvisées.
Les artistes pourront récuser nos jugemens ; ils n’auront pas de peine à nous trouver en défaut, quanta la [)artic matérielle et technique de cet art charmant et difTicile. Ils répéteront peutêtre ce vieil adage trop légèrement reçu parmi eux, <( qu’à moins d’avoir manié la brosse, ou » ne doit point parler de tableaux. » Nous conviendrons volontiers de notre insuflisance à parler de la brosse, et nous nous contenterons de répondre : « que le ])uhlic est le grand Jury » auquel tout artiste soumet les créations de sa » pensée; et qu’en notre qualité de membres » de ce jury ii’récusable, nous avons crupou- » voir transmettre à nos compatriotes les im- )) pressions que nous avait laissées l’examen )► approfondi du Salon de M. Horace V ernet. »
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SUPPLÉÎVIEIST.