‹ Salon de 1831Chapitre 1 sur 21 · IMP&IHEHIE ET FONDERIE PINARD · texte numérisé non relu

IMP&IHEHIE ET FONDERIE PINARD

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Pour la seconde fois depuis quarante ans, ta société française vient de se renouveler violemment ; Uœuvre politique commencée en 1789 s'est enfin glorieusement accomplie en 1830. La gloire du consulat et de l'empire , la pompe artificielle des deux restaurations, tout a disparu comme un rêve, avec une rapidité qui a de beaucoup dépassé les plus hardies prévisions ; et ceux mêmes qui six mois auparavant prophétisaient à tout hasard la chute de la dynastie, confus et embarrassés d'un événement qu'ils se vantaient d*avoir eux-mêmes préparé, ne sachant qu'en faire , inhabiles k le concevoir, forcés de l'accepter et de le suivre , se sont retirés dans l'ombre et le silence , après avoir gauchement essayé de le modeler sur l'avènement de la maison de Hanovre. Que les inventeurs prétendus de la philosophie de l'histoire, y

prennent garde! on ne joue pas impunément avec les destinées des peuples. Les sociétés humaines ne se prêtent pas docilement aux théories capricieuses de Pintelligence , comme le clavier aux doigts du pianiste.

Qu'ils expliquent k leur aise le passé qui leur appartient; qu'ils en expriment toutes les leçons qu'il renferme , pour distraire leurs loisirs ; mais qu'ils ne s'attaquent pas au présent , et qu'ils laissent les événemens de la vie active et publique marcher et se coordonner, avant de les enregistrer pour les soumettre à l'analyse ; qu'ils n'oublient pas ou qu'ils apprennent que les idées les plus ingénieuses et les plus vraies ne suffisent pas à la création et au maintien des institutions sociales, et qu'il faut pour agir et pour gouverner, pour conserver et pour défendre, une volonté énergique, infatigable, qu'ils n'ont pas , et une connaissance pratique des hommes et des choses qui leur manquera toujours.

L'avènement du principe démocratique , ajourné par le génie de Napoléon, méconnu par une dynastie impuissante et aveugle, ne

restera pas sans influence sur les arts de l'imagination. Quelle sera cette influence? il est impossible, quant à présent, de le prévoir d^une façon précise ; mais il est au moins facile de la pressentir et de Tindiquer.

Combien de fois nV-t-on pas dit et répété que les sciences , en se perfectionnant , en se complétant, finiraient par détrôner et anéantir Fimagination ; qu'après quMl serait Tenu plusieurs Newton il ne Tiendrait plus d'Homère. Folles et enfantines déclamations , blasphèmes impies et ignorans ! La vérité ne suffît pas à la vie de Thomme; son intelligence et son cœur ont besoin d'autre chose.

Après la science, après l'explication des se* crets de la nature , il lui faut l'art et la poésie, l'art sous toutes ses formes; il lui faut des palais , des tableaux , des statues , des symphonies et des poèmes ; et ainsi la vérité , c'est-k-dîre toutes les erreurs de moins en moins erronnées qu'on a successivement appelées dece nom, a grandi, s'est enrichie tous les jours; et à côté d'elle la beauté, l'art, la poésie , toutes choses qui n'en sont qu'une , a continué de vivre et de grandir, de nqus

enchanter et de nous enlever aux tristes réalités de la vie. Il y a long-temps que Platon l'avait dit : le beau est ta splendeur da vrai. Voilà pourquoi la science et Part ne sauraient s'exclure ; l'une sans Tautre laisserait l'intelligence humaine veuve et désolée.

A ujourd'hui la poésie et l'art sont menacés d'un autre malheur; des prophètes sont nés, et ils ont prédit que la victoire et la domination resteraient à l'économie politique. Cette fois-ci , ce n'est plus Newton , Descartes ou Kepler qui doivent nous déposséder de nos rêves les plus doux et de nos plus chères fantaisies; la science a été vaincue, ou plutôt, à peine rangée en ordre de bataille, elle a compris, comme par inspiration, sa faiblesse et son impuissance, et elle s'est retirée sans consulter le destin , sans essayer une victoire qui n'était pas de son droit. Serait-il donné k Malthus ou à Ricardo d'obtenir ce qui lui a été refusé P la postérité sera-t-elle déshéritée par les économistes, de l'art et de la poésie? Nous ne le croyons pas; nous espérons et nous affirmons qu'il n'en sera rien.

Eu effet, cette race nouvelle et grave, née

d'hier, si grande et si puissante aujourd'hui , chargée d'une mission spéciale et sérieuse , appelée à régénérer la société , à renouveler les institutions, ne sera pas et ne pourra pas être troublée dans son œuvre; l'économie politique aura et suivra sa voie , et Tart aura et suivra la sienne. L'une fera le ménage et l'autre fera la fête ; l'une surveillera les intérêts publics, dirigera les finances, multipliera nos relations avec les peuples nouveaux, rapportera chez nous les plus lointaines ri* chesses, et elle aura raison; mais l'art continuera aussi d'accomplir sa mission; en présence du principe démocratique exclusivement préoccupé de s'établir, de se consolider, de ramener à lui toUl ce qu'il n'a pas encore saisi, l'art continuera de jouer son rôle.

Ce n'est pas à dire pour cela que toutes les formes de l'art se développeront avec une égale rapidité. Sans nul doute chacune d'elles aura son tour; chacune aura ses jours de joie et de douleur. La poésie et la musique en sont à leurs jours de joie, elles prospèrent librement, et le naufrage de la fortune publique ne saurait les atteindre. Que

faut-il , en effet , à Lamartine ou à Paganini pour enfanter leurs prodiges ? des hommes qui les écoutent, et ils n'en manqueront pas. Mais pour élever des palais et des statues, pour retrouver Phidias et Michel- Ange, il faut que la volonté publique devienne artiste, ou du moins amoureuse de Part. Le génie et la munificence de Léon X échoueraient aujourd'hui dans la discussion du budget.

En sera-t-il toujours ainsi? assurément non. En sera-t-il long-temps ainsi? assurément non. Un jour viendra, et ce jour n'est pas loin, où la nation, rassurée sur sa richesse et son avenir, nantie de toutes les libertés après lesquelles elle soupire, se lassera de l'oisiveté vide que sa première et ardente activité lui aura faite. Puissante, forte, riche, libre sans combat, elle se demandera ce qu'il faut faire de ses loisirs , et bientôt elle verra que l'art seul peut les remplir.

Alors l'art sera représenté dans nos assem«blées législatives comme la science, l'indus* trie et le commerce; il discutera lui-même et comme eux ses intérêts, il demandera et fera comprendre ce qu'il lui faut, il trou-

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vera d'éloquens interprètes, et nous aurons de nouveaux et admirables palais , de nouvelles et magnifiques statues. Et la volonté publique, satisfaite d'avoir établi ailleurs une égalité souveraine et rassasiée de la ruine de toutes les aristocraties qui dépérissent et succombent, incapables qu'elles sont de pousser leurs racines appauvries, dans le sol nouveau qui vient de se former, reconnaîtra, acceptera et proclamera elle-même solennellement la seule aristocratie possible aujourd'hui, en France au moins, celle du génie. Alors on ne sera plus tenté de mettre au concours un monument ou un tableau.

Le goût public sera formé et désignera d'avance celui qu'il préfère de M. Alavoine ou de M. Fontaine, de M. Ingres ou de M. Eugène Delacroix . Le choix de l'artiste ne sera plus une question, mais une nécessité.

A quel jour, à quelle heure trouveronsnous cet Eldorado? L'art est malade, il faut le traiter comme tel, le consoler et l'encourager, comme le doit faire tout habile mé?

decin. Il faut rapprocher en espérance le terme de la guérison. Mais, pour que le

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sort ne se joue pas de nos espérances, pour que l'avenir, même le plus prochain, ne se raille pas de nos prophéties, il faut un régime sévère au malade, un travail opiniâtre et une critique consciencieuse.

Ce n'est qu'à ces deux conditions que le salut de l'art est assuré. L'une des deux au moins ne lui manquera pas. C'est au public à réaliser l'autre.

Mais pour cela, il faut aider de toutes ses forces et par tous les moyens qui sont à la disposition de l'intelligence, l'éducation du goût public ; et malheureusement ce qu'on entend dire, ce qu'on lit aujourd'hui sur l'état des arts en France , loin de former le goût, loin d'apprendre aux lecteurs à construire eux-mêmes et à leur profit un avis personnel sur une statue ou un tableau, ne sert qu'à populariser quelques idées vagues et superficielles , généralement inintelligibles pour ceux qui s'en servent, quelquefois même pour ceux qui les ont mises en circulation. On dit d'une composition pittoresque ou sculpturale : cette page imposante et pleine de magie, ou bien ce groupe gracieux

et remarquable par l'harmonie de ses lignes, ajoutera un nouvel éclat à la réputation justement acquise de l'auteur. A coup sûr, à moins d'être un Œdipe, il est impossible de trouver dans ces phrases d'usage le pourquoi et le comment de l'admiration. Avec de pareilles formules, la critique n'est plus qu'un catéchisme. Pour ma part, je sais telle personne, très intelligente d'ailleurs, mais complètement étrangère aux secrets de l'art, qui, sommée de rendre raison de sa foi dans telle ou telle réputation contemporaine , n'hésiterait pas un seul instant à dire, comme saint Augustin : « Je crois , parce que cela est absurde; je crois, parce que je ne comprends pas; parce que je ne sais pas; parce que d'autres se sont chargés de savoir et de comprendre pour moi ; parce qu'ils ne m'en ont pas dit davantage , et qu'il me serait impossible de dire ce qu'ils ne m'ont pas appris. »

Sans doute il se rencontre quelques rares exceptions ; mais leur action est limitée.

Depuis quinze jours, la presse périodique s'est emparée du Salon de 1 831 , et ainsi nous

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arrivons bien tard pour élever la voix : mais si du moins elle n'est pas inutile ^ si elle peut hâter d'un instant l'avenir que nous avons osé promettre, nous n'aurons rien à regretter. Quel que soit le sort de ces feuilles, à défaut de succès, nous aurons du moins le mérite de la sincérité.

Paris ; i5rnai «83i.

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