‹ Salon de 1831Chapitre 21 sur 21 · CHAPITRE XVin · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVin

Le duc de Crussol. — Camille Desmoulins. — Marguerite de Navarre. — Le Bal de l'Opëra.

Le portrait du duc de Crussol, par M. £.

Champmartin, est un bon morceau, et préférable sous plusieurs rapports aux portraits du duc de Fi tz- James et de J/"" la marquise de F. C'est une peinture plus franche et plus vraie, moins amoureuse de l'effet, plus insouciante, plus hardie, plus simple dans ses moyens, mais aussi plus près de la nature. La tête du duc est modelée avec soin et solidement; l'expression de la physionomie est fine, railleuse, mêlée de monde etde pensée ; le corps est bien posé, l'habit est bien fait et n'a que l'importance qu'il mérite. L'artiste a tiré bon parti de notre costume, si mesquin etsi étriqué qu'il soit. 11 a fait heureusement et habilement ce

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que le bon sens et l'adresse conseillaient de faire, ce que Thomas Lawrence a souvent fait dans ses portraits parlementaires; en conservant au vêtement sa forme rigoureusement littérale , il a su en varier Taspect en rouvrant et le fermant à propos; et ainsi , le gilet chamois qui parait au dessous de la cravate noire, et qui reparaît au dessous de Phabit vert déboutonné, est d'un bon goût, et vivant.

Je blâmerai la touche des cheveux, au moins en ce qui concerne ses relations avec le fond; au lieu déjouer au vent, de s'agiter légèrement, de laisser l'air circuler librement, il semble qu'ils s'éteignent et se confondent avec les accessoires; peut-être le pantalon est-il un peu dur.

Mes critiques porteraient surtout sur le fond, que je trouve banal; toujours le même et inévitable tapis Henri II , façon turque.

J'aime beaucoup ce tapis; il est charmant, d'une couleur vive, éclatante; à la bonne heure, mais j'en dirai volontiers ce qu'Ésope disait du repas des langues : on ne tarde pas à se lasser de la meilleure chose. Je ne sau-^

rais dire d'où vient la draperie qui pend derrière le duc; quant au balcon et au ciel, décidément je n'en veux pas : de l'un, parce que j'en ai trop vu ; de l'autre, parce que ce n'est pas un ciel. Il est temps, à ce qu'il semble, quand on traite avec autant de supériorité et aussi habilement que M. Champmartin , les accessoires, de les choisir et de les trier avec plus de soin, et même de les composer plus sérieusement. Je veux croire que le duc de Crussol ouvre habituellement la fenêtre pour lire les brochures nouvelles ; mais quand cela serait, est-ce une raison pour représenter un fait si peu naturel et si peu vraisemblable? je ne le crois pas; et puis, vraiment, nous en avons assez de ces fonds convenus, de ces échappées de campagne, de ces draperies officielles. Banalité pour banalité, j'aime autant, ou à peu près, un fond éteint et vague. Une fois qu'on prend le parti de faire autre chose que de l'espace, et qu'on y veut mettre quelque chose, je ne vois pas pourquoi on se ferait faute d'inventer dans les détails.

Quoi qu'il en soit, et malgré. les précé-

(lentes observations, le dac de Crussol est un bon morceau.

Le Camille Desmoulins d^Horace Vernet, achevé à ce qu^il paraît en 1830, si le millésime dit vrai, et je le crois volontiers, envoyé de Rome, et destiné k la g^alerie du Palais-Royal, porte à la réputation de l'artisle un dernier coup , mais un coup mortel. Je ne crois pas que son nom tienne contre une si terrible attaque, ni quUl se relève jamais. Selon toute probabilité, il y succombera définitivement. Cette œuvre, déplorablement mesquine, comparable tout au plus aux compositions bourgeoises de Boilly, est tout à la fois une tache dans la vie de Tartiste, et pres^ que une insulte pour la mémoire de Camille Desmoulins. Ce premier et courageux épisode de sa carrière, si poétique, si animée, si audacieuse , souffrirait moins entre les rimes boiteuses d'un couplet de boulevard que sur la toile d'Horace Vernet. C'est un misérable et inintelligible papillottage de couleurs coquettes et fausses, de gestes ma* niérés et menteurs ; j'ai cru d'abord que c'était une fête aux Champs-Elysées, une de ces

saturnales de la dernière restauration, une fangeuse et triste application des paroles de Juvénal : panent et circenses. Au bout de quelques minutes, le livret aidant, il m'a bien fallu reconnaître malgré moi que je m'étais trompé, et alors je me suis rappelé amèrement les mots que Byron répétait si souvent en Italie : tradattore, traditore. Camille Desmoulins n'a pas été si heureux que le noble pair d'Angleterre; il n'a pas pu, comme l'illustre auteur de Dan Juan, racheter à prix d'or l'indigne travestissement qu'on voulait lui faire subir. Force lui a été de passer par le pinceau leste et dédaigneux du peintre, de compléter, et de clore peutêtre, l'innombrable galerie où figurent déjà les principaux épisodes du consulat et de l'empire. Voyez-vous à quoi sert d'être grand homme ! Le satirique romain , pour prouver la vanité des vœux humains, demandait hautainement qu'on pesât les cendres ^'Annibal pour savoir ce que vaut un grand homme de guerre. En présence du tableau d'Horace Vernet, je demande ce que vaut Téloquence politique, ce que signifient l'énergie et la

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hardiesse de cœur , si elles livrent ainsi la mémoire d'un homme sans défense aux profanations d'un art frivole et superficiel. Pauvre Camille Desmoulins, voilà que tu meurs une seconde fois !

Je m'arrête devant un tableau placé immédiatement au dessus du précédent. Je regarde la signature ; c'est un nom nouveau , ou du moins je ne l'ai jamais vu et je le lis pour la première fois. En cherchant dans le livret y j'apprends que l'auteur a déjà envoyé au Salon de cette année deux études peu importantes : Denise vue de nuit et un Souvenir fT Allemagne. C'est M. Ziegler. Le ton de sa Venise était, à ce qu'il semble, exagéré. Je ne veux pas croire que la ville des lagunes soit d'un bleu si cru ; l'impression générale est vague, triste; l'effet est volontiers poétique; mais il semble que l'auteur se soit amusé à la peinture, et qu'il n'ait pas joué le grand jeu. L'action de cette peinture est superficielle et peu durable. Son Souvenir d^ Allemagne est d'un ton aimable et naïf; mais la touche m'en parait molle et indécise. U semble que le pinceau soit gêné , obligé de se

relenir et de se brider pour ne pas dépasser les limites qu'il s'est imposées. Je crois naturellement que le peintre aurait raison de préférer et de poursuivre la grande peinture* Mon avis, à ce qu'il paraît, est aussi le sien. Voyons son tableau. Le sujet est simple; c'est une anecdote; mais l'art ne doit rien dédaigner. Il peut descendre à son gré vers les sujets les plus humbles en apparence , il a toujours la ressource de les élever jusqu'à lui : Henri II I y persuadé que la reine Marguerite de Navarre engageait son mari à ne pas se rendre aux désirs de la cour, chargea Strozzide remettre au roi de Navarre une lettre de sa part, dans laquelle il r instruisait que sa femme entretenait un commerce de galanterie avec le vicomte de Turenne. Ce prince j regardant cet avis comme un artifice du roi qui voulait le brouiller avec sa femme, lut la lettre au vicomte de Turenne et à la reine de Navarre. Celle-ci, outrée de celte injure , s'en vengea en mettant tout en œuvre pour rallumer la guerre. La couleur générale de cette composition est bonne , les tons sont harmonieux. Quant au fond , je ne le comprends pas. Je ne sais pas

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quel il est. Je déclare que je n*ai pas pu distinguer de quels élémens il se compose. Cela tient-il à Télévation du tableau? peut*étre. Le masque de Henri est d^une bonne expi:essioa et heureusement rajeuni d'après Tempreinte moulée sur nature que Ton a retrouvée depuis quelques années. La figuredu vicomte de Turenne est mêlée adroitement de mépris et de raillerie. Il compose ses traits comme tout homme d'esprit le doit faire en pareille occasion. La reiûe rejette son col en arrière comme une femme indignée ; et ainsi les trois acteurs de ce drame domestique comprennent et jouent leur rôle , j'en conviens. Que manque-t-il pourtantkl'œuvredeM. Ziegler?

Un dessin plus arrêté, un modelé plus consciencieux et plus serré, un parti pris plus varié pour l'armure du vicomte, pour le masque de Henri , pour la robe de la reine.

C'est partout et toujours la même louche, facile mais uniforme. L'armure, la robe, les figures ont la nrême mollesse et la même solidité. Je ne veux pas croire au frôlement de cette robe, au retentissement de cette ar« mure , à la mobilité de ce visage. Pourquoi?

c'est que le peintre les a faits de même façon.

J'ai entendu dire que l'attitude du vicomte de Turenne rappelait un ancien tableau de l'école italienne. Je ne le nie pas; mais ma mémoire, moins heureuse ou moins riche, ne saurait où prendre la source du plagiat, si le plagiat existe. J'aime mieux croire que ceux qui ont fait la remarque ont joué àl'éru* dition à tout hasard, au risque d'échouer quand on en viendrait aux preuves. Que l'avenir ne soit que le passé rajeuni, je le veux bien; mais le rajeunissement constate la nouveauté.

En dehors de toutes ces considérations chagrines auxquelles la critique officielle doit se résigner, le tableau de M. Ziegler, sans être une œuvre accomplie, nous parait spirituellement composé, incomplètement exécuté , blâmable sous plusieurs rapports»

Mais à tout prendre, c'est un bon début.

Le nouveau tableau de M. Camille Koqueplan, dont nous avions annoncé la venue il y a quelques jours, est maintenant placé au Louvre dans le grand salon carré , à la place qu'occupait d'abord le Crespietre de M. Al-

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fred Johannot. Nous attendions avec impatience cette nouvelle occasion de vérifier nos critiques et nos éloges; nous avions accusé ce jeune artiste de se fier trop à son talent d'improvisation, de n'attendre pas que sa composition soit bien arrêtée dans sa tête avant de mettre la main à Toeuvre; nous le blâmions de se contenter lui-même trop vite et trop facilement, nous voulions le prémunir contre la flatterie dés amitiés, contre les louanges d'une ignorance frivole ou dédaigneuse; car, on le sait, rien ne coûte moins qu'un compliment; c'est un coup de chapeau, un serrement de main; le plus souvent il faut y attacher la même valeur.

Le moment est-il venu de rétracter nos premières paroles, et trouverons-nous dans l'œuvre nouvelle de M. Camille Roqueplan la réfutation des idées générales que nous avons émises sur la nature de son talent?

Malheiîreusement, non. Le Bal de VOpéra donné au profit des indigens, car c'est là le sujet de la composition, esta notre avis très inférieur à la plupart des tableaux du même auteur que nous avons vus au Salon de cette année.

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On se rappelle encore Téelat merveilleux et féerique de celte solennité ; quand on arrivait dans la salle, on avait peine à mesurer l'étendue de l'espace. Le nombre et la profusion des lumières, la variété , les couleurs vives des décorations, les drapeaux, les toilettes vivantes et animées, composaient un spectacle unique et difGcile à reproduire, même réellement. M. Camille Roqueplan a singulièrement amesquiné son sujet. La salle est vue de la loge du roi; on n'aperçoit par conséquent que les avant-scènes de droite.

Le moment choisi par le peintre est une galoppade; à la bonne heure, c'est un épisode animé de la fête, mais il fallait le rendre; il fallait que les figures fussent en mouvement, et elles sont immobiles; celles du premier plan sont inacceptables. Les têtes de femmes, enluminées, bouffies; des toilettes gauches et lourdes! Quelle .singulière et déplorable méprise ! La danseuse qui occupe le milieu de la scène paraît volontiers déhanchée, tant est singulière l'inflexion de sa taille. On dit que ce sont des portraits; et en effet, j'en ai

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reconnu quelques uns, mais les ressemblances ne sont pas heureuses.

La perspective n'est pas comprise, les Genres du premier plan sont trop grandes pour respftce qu'elles occupent, et ne sont d'ailleurs nullement en rapport avec les colonnes des avant-scènes.; la foule, qui se presse au fond, a presque Tair d'une décoration, tant la profondeur est manquée; et puis on ne danse pas aux lumières, malgré la présence visible des lustres. C'est en plein soleil, à midi.

On dit que le tableau n'est pas fini; tant mieux, le mal n'est pas irréparable, au moins pour les détails. Mais nous ne comprenons pas ce qui a pu décider l'artiste à composer son œuvre dans de si singulières dimensions. De cette façon il a volontairement renoncé à la lueur que la coupole radieuse projetait sur la aéène. C'est un morceau de bal , ce n'est pas un bal.

Je crois que le sujet présentait de nombreux écueils ; mais, une fois la question posée, il fallait en accepter toutes les difficul-

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lés } or je dois à ma conscience de déclarer que M. Roqueplan les a éludées , mais non pas vaincues. D'unanimes applaudissemens vont peut-être accueillir ce nouveau tableau. Il est plus commode en effet de Tadmirer sur parole que de Texaminer ; mais Tépreuve du Louvre est k peu près infaillible, et malgré le témoignage ofdciel d'une approbation unanime et complaisante, je m'en rapporte volontiers au sentiment intime de l'artiste.

Qu'il se juge lui-même; qu'il compare ses impressions actuelles avec celles qu'il éprouvait dans la solitude de son atelier; qu'il se consulte et qu'il s'écoute, et sans doute sa voix sera plus sévère que la uAtre.

Est-ce à dire que ce tableau est décidément mauvais? Une pareille parole est bien loin de notre pensée. Il y a des détails agréablement touchés ; mais, eu somme, c'est une composition manquée par un homme d'un grand talent. J'aime mieux , et de beaucoup, une Vue de Rome au pastel. On criera au paradoxe, peut-être bien; mais je ne voudrais pas assurer que M. Roqueplan n'est pas de mon avis.

Que si, contre notre attente, M. Roqueplan , appelé à ce qùMl nous semble à de plus hautes destinées , persistait dans la voie qu'il s'est ouverte , s'il continuait de substituer à tout propos l'adresse à l'art sérieux, c'en est fait de son avenir et de son nom. Nous le plaindrons sincèrement, mais nous n'essaierons pas de le rappeler par d'inutiles paroles. Le succès éblouit, défend de regarder en arrière; la louange étourdit les oreilles; toutes les paroles importunes qui ralentissent la marche du triomphe sont comptées comme autant de récriminations envieuses et jalouses; on les méprise d'abord, bientôt on ne les entend plus , le vent les emporte; et tant pis , car il arrive bientôt que la roue du char se brise, et le triomphateur d'un jour, au moment de sa chute, ne trouve plus même une main qui le relève. Plaise à Dieu que nos conseils n'arrivent pas trop tard!

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CONCLUSJLpN.

Or, maintenant que nous avons achevé, selon nos forces et la portée de nos regards , le dénombrement commencé il y a trois mois, il convient de déduire et de poser les conclusions que nous avons promises. L'histoire est achevée , il faut que la philosophie commence. Après le recensement des œuvres des deux écoles, il faut voir quels principes nouveaux ont été mis en lumière, quelles idées fécondes ont élé produites et traduites par le marbre et la loile , quelles volontés nouvelles ont signalé leur avènement dans la statuaire ou la peinCAre.

Je Tavouerai d'abord, naïvement et simplement, et cet aveu dans ma bouche ne sera guère suspect d'imposture, au moins je l'espère. Au moment d'achever ce fragment imperceptible de l'histoire de l'art , je ne

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puis me défendre d'une amèreel profonde tristesse. A quoi serviront les milliers de paroles que depuis trois mois j'arrange et je distribue selon 4si mesure de mon adresse, que j'essaie d'assouplir et de modeler sur mes pensées si fugitives et si souvent insaisissables ; si vraies, si évidentes, si pleines de conviction pour moi-même à l'heure de leur naissance, et si souvent fausses, exagérées, quand elles sont descendues de mes lèvres sur le papier? Où s'arrêtera le retentissement de ces critiques? je devrais dire : où commencera-t-il?

Que ceux qui ont pu blâmer le ton leste et dédaigneux, parfois amer et incisif, qui règne dans cet ouvrage , si c'en est un , réfléchissent un instant et rentrent en eux-mêmes, qu'ils fouillent dans leurs mémoires et qu'ik se demandent combien de fois, pour transmettre leurs pen$(es de tous les jours, pour faire comprendre les passions qu'ils avaient dans le cœur, combien de fois ils ont trouvé la parole sincère et fidèle ; qu'ils osait compter les tours indignes qu'elle leur a si souvent joués, les trahisonssansnombredont

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ils ont été victimes, et qu'ils viennent ensuite me reprocher le mensonge ou la ruse.

Est-ce à moi qu'il faut s'en prendre ? est-ce ma faute si la vérité, à laquelle ma foi s'engage, s'altère et se mutile pour arriver jusqu'au lecteur? Faut-il me blâmer si parfois d'impérieuses nécessités me condamnent à dire plus ou moins que je ne voudrais dire, sous peine de n'être pas compris ?

Une fois, en effet, qu'on renonce à la critique frivole et superficielle pour entrer dans la critique consciencieuse et sévère, dès qu'on a pris le parti de ne pas réduire tous ces jugemens k des oui ou à des norif la besogne change d'aspectet devient singulièrement âpre et ardue. Si Ton ne veut pas formuler son avis par le rire de l'ignorance ou la moue du dédain, si l'on veut et si l'on ose pénétrer dans les entrailles même d'une œuvre, en faire le tour, l'envisd^er sous toutes ses faces, voir non seulement ce qu'elle est, mais se demander quelle elle pouvait être, pour en conclure ce qu'elle devait être, alors on s'effraie bien vite de la tâche qu'on a entreprise.

C'est un abîme qui s'ouvre devant vous;

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parfois il vous prend des éblouissemens et des vertiges. De questions en questions, on arrive à une question dernière et insoluble, le doute universel ; or, c^est tout simplement la plus douloureuse de toutes les pensées.

Je n^en connais pas de plus décourageante, de plus voisine du désespoir.

Vue de cette façon , la critique est peutêtre une entreprise surhumaine. Généralisée et appliquée à tous les ordres d'idées, il n^appartient qu'à Dieu de la faire ou de Tentamer. C'est dans ce sens, et dans ce sens seulement, qu'on apudireque les Winckelmann et les d'Âgincourt ne sont guère moins rares que les Michel-Âogc et les Rubens.

Au dessous de ces deux grands noms , la critique n'est qu'une œuvre mesquine et ne mérite pas même le nom d'œuvre; c'est une oisiveté officielle, un perpétuel et volontaire loisir ; c'est la raillerie douloureuse de l'impuissance, le r&le de la stérilité, c'est un cri d'enfer et d'agonie.

Heureux ceux qui sont nés sous une étoile féconde, qui traduisent leur pensée en symphonies harmonieuses et gigantesques, en

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rhythmes nombreux et variés, eu coupoles aériennes, en dômes retentissans , en galeries sans fin! que béni soit le nom des hommes prédestinés a la gloire , qui trouvent sur la toile ou dans le marbre la forme et la couleur qui appartient k leur idée, qui lui sert de vêtement comme la pourpre aux épaules des rois, et sans laquelle elle n^existerait que pour eux! gloire et bonheur aux volontés puissantes qui peuvent convier au spectacle deleur pensée tout unpeupleavideetenivré!

Mais malheur et angoisses à ceux qui acceptent le rôle de Cicérone, qui enseignent au passant le chemin du;génie sans jamais y marcher, qui désignent du doigt le fruit et la branche sans jamais pouvoir y atteindre!

Il leur faut appliquer les paroles de Djamy : « Les charmes de ma maîtresse sont un fruit éclatant et savoureux, mais placé sur une branche élevée qui ne s^abaisse que devant moi! V

Et voilà pourtant le rôle auquel je me suis résigné, voilà la fièvre de Tantale qui me ronge et qui me dévore! Honte et malheur à moi, si je ne puis jamais accepter ou rem-

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plir un rôle plus glorieux et plus élevé !

Toute pensée qui ne se formule pas en œuvre , est frappée de mort et se résout en cendres comme un chêne atteint de la foudre.

Vraiment il fait beau voir de nouvelles et ambitieuses théories éclater à son de trompes, se gaspiller en bruyantes fanfares. Cest peu de croire et de proclamer que les peupies marchent dans de fausses voies, il les faut remettre dans la voie vraie ; et pour cela il faut y marcher soi-même et leur servir de guide; mais s^établir juges du camp, donner le signal du combat, juger les coups, demander grâce ou merci, arrêter le sang qui coule à flots, sans risquer la blessure, c^ est le râle des vieillards qui se souviennent de la vie, mais qui ne s'en mêlent plus. Ce n'est pas le nôtre, ou nous ne serons jamais rien.

Si Ton a vu dans Thistoire des leçons nouvelles et inouïes, si dans de solitaires méditations on a entendu des voix mystérieuses et inconnues , si avec le secours de Pétude on a entrevu d'éclatantes et inévitables destinées, il faut s'appliquer de toutes ses forces et de toute l'énergie de sa volonté , ^ frapper

le but qu'on doit atteindre, prendre le pays et le gouverner, le mener à bonne fin, dérouler les merveilleux récits que Timaginationabrodésetciselésdanssesjcux fantasques et féeriques ; il faut être , selon sa vocation et sa puissance, Canning, Puget ou Yalmiki , ou se résigner au néant «t à Tobscurite , et vivre alors de cette vie mécanique et végétale dont le bonheur se fait souvent, mais dont la gloire n'est pas faite.

Nous voilà bien loin, à ce qu'il semble, des conclusions que nous avons promises, et cependant un retour inévitable de pensée nous y ramène impérieusement. La tristesse grave et sincère que nous venons d'exposer en spectacle et peut-être à la risée, se cacherait vainement sous la pompe de nos paroles.

Le sentiment douloureux de notre impuissance et de l'inutilité de noire mission voudrait en vain se dérober sous le cliquetis de nos railleries, ou à la faveur des évolutions stratégiques d'une logique impassible et sévère.

Du lecteur ou de nous, le plus mystifié à coup sûr ne sera pas celui qu'on pense. Per-^

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sonne plus que nous n'est convaincu que nos raisonnemens , si raisonnables qu'ils soient , ne mèneront à rien. Personne, je m'assure, ne se raille aussi sérieusement que nous , des principes que nous allons poser , et cependant nous les poserons. Il faut boire jusqu'à la lie le calice que nous avons rempli. Il faut exprimer le dernier suc du fruit que nous avons cueilli. Dussent les ronces déchirer par lambeaux nos pieds inhabiles et chancelans, il faut marcher jusqu'au bout dans la voie que nous avons ouverte.

Depuis trois mois , les prémisses ont été posées ; depuis trois mois nous avons constaté avec toute l'exactitude dont nous étions capable l'état de la peinture et de la sculpture en France ; nous avons poursuivi sous toutes ses formes, épié dans ses moindres caprices , surpris dans toutes ses métamorphoses la fantaisie vraie, franche et naïve, la fantaisie factice, arrangée, menteuse, et ce lambeau gangrené de fantaisie morte, impuissante, qui ressaie de vivre et que la vie répudie et renvoie à l'épuisement et à r oubli.

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Nous avons constaté le décès et annoncé les funérailles de deux hommes glorieux autrefois, étourdis et enivrés par un concert d'éloges, aujourd'hui muet, et d'ailleurs inhabile à les ranimer. MM. Hersent et Horace Yernet ne sont plus; ils appartiennent déjà à l'histoire ancienne, si l'histoire doit un jour s'occuper d'eux.

Le Mazarin et le Richelieu^ V Edouard F et le Cromwcll^ le portrait de i/"' Sontag^ nous ont donné la mesure de M. Paul Delaroche. Nous savons maintenant ce qu'il peut et ce qu'il veut. Sa vraie taille n'est plus un mystère; son point de départ, le but qu'il a touché, les moyens qu'il emploie, l'ambition qu'il a conçue, le Salon de cette année nous a tout révélé. En présence du Trocadero ^ devant la lumière bleue, soyeuse, lisse, sèche et lourde qui couvrait l'état-major du prince, nous pouvions présumer et deviner, mais non pas conclure avec certitude, les bottes si merveilleusement cousues et plisséesy le visage impassible du Protecteur, la tête du roi sculptée en ivoire , gigantesque, jaunie par le temps , mais non pas morte ,

puisqu'elle n'a jamais pu vivre; mais le Président Daranti et XÉlisabeth promeltaieul mieux que les deux cardinaux. On devait désespérer de voir jamais des visages aussi violets y aussi incapables de respirer que les deux princes anglais , aussi barbouillés d'encre, aussi semblables k un pendu, que dona Anna dans les traits défigurés de la comtesse Rossi.

S'il est vrai, comme on l'assure, que le roi vient de confier à MM. Delaroche et Aimé Chenavard, le soin de composer les vitraux de la chapelle du château d'Eu, nous plaignons d'avance les yeux des nobles hôtes obligés d'entendre la prière en présence des figures que M. Paul Delaroche va créer, comme il crée toute chose, avec l'adresse précisément nécessaire pour sculpter une ottomane ou un canapé, ou pour donner le modèle d'une tapisserie. Mais sa tête si froide et si glacée , capable tout au plus des finesses mesquines ou des ruses étroites d^une diplomatie obéissante et souple, retentissement obligé d'un ordre parti de plus haut et venu de plus loin, son talent d'am-

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bassadeur, car nous ne saurions lui en trouver d'autre, pourra-t-il s'élever, ou, pour parler comme il pense sans doute, voudrat-il redescendre jusqu'à la naïveté primitive des âges de Charles YI et de Louis XI?

Nous ne l'espérons pas, et ses œuvres de cette année sont des gages assurés de l'avenir ouvert devant lui. Il continuera sans doute de multiplier laborieusement et rarement quelques unes de ces compositions équitatables et impartiales, inofTensives , inaccusables, invulnérables, acceptables pour tous les partis, hormis pour celui de la poésie et de l'art. Son nom fera quelque bruit encore; puis tout à coup le bruit cessera ; les plus ardentes amitiés, conquises et soutenues par une rare habileté , lasses enfin de lutter contre le flot tout-puissant de l'oubli , lâcheront prise, quitteront le combat, et aban»

donneront leur idole : la postérité ne soupçonnera pas son nom.

A quelque distance au dessus de lui, mais bien loin encore de la cime qu'il est réservé aux vrais et grands artistes d'atteindre , M. Léopold Robert a laissé , comme trace

de SOD passage , ses Moissonneurs et ses Funérailles. Oq a dit qu^il rappelait Homère comme M. Paul Delaroche rappelait Shakespeare. J'accepte volontiers les deux comparaisons, pourvu qu'elles soient solidaires Tune de Tautre; or, comme ni Tune ni Tautre ne sauraient être démontrées , je les renie et les répudie toutes deux.

Je ne veux pas contester l'élévation et la pureté àe& Moissonneurs , mais je n'y trouve ni la naïveté, ni l'ardeur primitive, ni la gigantesque simplicité des épopées grecques.

Pour le Cromwell^ qu'on nous donne comme le type d'une peinture shakespearienne et profonde, j'y cherche le ressouvenir, même lointain, de Richard III, du roi Lear , d'Hamlet et d'Othello. Je ne sais si, dans toute la durée des siècles accomplis, il s'est jamais rencontré deux hommes plus profondément contraires que Shakespeare et M. Paul Delaroche. Autant vaudrait comparer le sabre de Murât à la parole de M. Talleyrand. .

Et cependant le nom de Léopold Robert

restera dans Phistoire comme un souvenir de laborieux efforts; on se rappellera le prestige éclatant de ses œuvres si heureuses^ si populairement comprises , mais si incomplètement exécutées, d'une beauté tellement officielle et systématique, qu'elle exclut presque la nature.

Mais il ne faudra pas oublier non plus que MM. Paul Delaroche et Léopold Robert ont surpris la bonne foi publique , et qu'ils ont dû à la clarté apparente de leurs compositions, au mérite superficiel et saisissable du premier coup, un éclatant succès réclamé à d'autres titres par deux hommes de génie, MM. Delacroix et Decamps.

La Liberté, la Patrouille targue , sont de la belle et grande peinture, des morceaux qui , avant dix ans, auront vieilli d'un siècle, et se placeront à côté des E fi/ers de Rubens et des plus parfaites créations de Rembrandt. MM. Delacroix et Decamps réalisent avec une admirable et triste précision une parole échappée à la mélancolique rêverie d'un génie obscur et méconnu : Ce qu*il fautàla

ai

multitude, c'est la médiocrilé du premier ordre; au delà, il n'y a plus pour elle que la nuit ou Téblouissenient. QuHls se résignent cependant, et qu'ils aient foi dans Tavenir ; qu'ils se rappellent et qu'ils s'appliquent les conseils donnés à Manoël par Lamartine.

La vieille école de paysage est battue en brèche et ruinée sans espoir de guérison.

MM. Paul Huet, de Laberge, ont ouvert chacun une voie nouvelle et féconde, où leurs premiers pas sont déjà des succès.

De tout cela que concluerons-nous ^ C'est que le drame vient d'envahir la peinture qu'on appelle historique. Désormais l'énergie, l'expression dramatique, sera la première condition de toute peinture. Le paysage prétend à une poésie haute, vague, mais réelle et pleine de nature : sa volonté , sa puissance , les moyens qu'il emploie rappellent l'école des lacs , Wordsworth , Coleridge et Wilson.

Vouloir exposer les principes qui régissent aujourd'hui la peinture nouvelle, ce

serait folie , et nous ne l'essaierons pas. Où sont donc nos conclusions? sont -elles impossibles et imaginaires ? A Dieu ne plaise , et malgré Pinutilité de nos paroles, elles ne sont pas encore si vides et si frêles, qu'elles ne contiennent rien et qu'elles doivent se briser au premier vent. La conclusion du passé et du présent, c'est l'avenir.

De l'oubli profond qui recouvre déjà MM.

Hersent et Horace Yernet, et qui menace d'engloutir bientôt M. Paul Delaroche, il faut conclure l'événement prochain et définitif de MM. Eugène Delacroix et Decamps.

La statuaire , si l'on excepte quelques essais heureux de MM. Ântonin Moine et Triqueti, louables à différens titres, n'a pas fait un pas décisif. Les Lutins, la Dague , de ces deux artistes, les groupes d'animaux de M.

Barye, sont de bons morceaux; mais la statuaire proprement dite n'a rien à y gagner.

Ce n'est pas là de la sculpture grande et monumentale. Si l'on recommençait le Parthénon , où seraient leurs titres pour prendre la place de Phidias?

On sait ce que nous avons dit des Grâces

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et du Tombeau du général Foy. MM. Pradier el David sont restés ce quUls sont; Thabileté du premier, la profondeur du second, n'excluent pas les reproches.

La ^avure en taille-douce, entre les mains de MM. Henriquel Dupont et Cousin, s'est acquis parmi nous une gloire nouvelle. La collection des gravures destinées à Walter* Scott, et dont les dessins sont dus à MM.

Alfred et Tony Johannot , a révélé quelques noms nouveaux, MM. Revel, Mauduit et

Blanchard. M. Revel surtout mérite d'être distingué.

Diderot faisait de la morale à propos de peinture , et Greuze lui a inspiré des pages dignes de Platon et d'Epictète. J'ai voulu prendre une autre voie, la seule possible aujourd'hui; j'ai voulu faire sur l'art, des remarques qui pussent profiter aux artistes.

Où est ma mission? est«ce folie et vanité?

peut-être bien. Allez dire aux peintres et aux statuaires d'écrire sur les œuvres de leurs contemporains. Ils craindraient trop l'accusation de jalousie ou d'envie, et la perte inévitable de toutes leurs amûiés. Ai-

SALON DE 1831. 3oi

je eu raison d'écrire, ai^je réussi? C'est au lecteur k décider ces questions.

P. S. Nous réparons avec empressement une erreur bien involontaire. Nous avons dit : Je ne lis nulle part, dans AriostOy que Roland se soit mis nu pour devenir fou. Le texte littéral du poète italien contredit notre assertion; mais notre critique subsiste en ce qui concerne sa signification intime. Il fallait donner une date, un millésime k la composition; il fallait montrer que Facteur appartenait au huitième siècle, au temps de Charlemagne et de Tarchitecte Romane, et M.

Duseigneur ne Ta pas fait. Son ouvrage se recommande d'ailleurs par de belles qualités.

Novùsima verba,

A l'heure où nous achevons ces dernières lignes, l'épreuve est terminée. La séance royale est close , les médailles et les mentions honorables sont distribuées, les achats et les commandes de tableaux sont arrêtés.

3oa SALON DE 1831.

Quelle cohue, bon dieu! quel pêle-mêle, et coniment s^y reconnaître? M. Dubufe à cAté de M. Champmartin ! Une mention honorable à M°^« de Mirbel, aux plus beaux portraits du Salon. La plume nous tombe des mains. M. Paul Huet n'est pas même nommé.

— Ignorance, folie et pitié! De Tindignation ou du mépris, que choisir? Pauvres arts, pauvre France ! inutile et impuissante critique ! Puissent la solitude et le recueillement consoler les vrais et grands artistes !

1831. 17 août.

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