PARIS
JOUBERT, LIBRAIRB-ÉDITEUR,
i4) rue des Grès, près la Sorbonne.
SiLOI Di m.
Juger l'art et les artistes n'est pas aussi facile qu'on pourrait d'abord le penser.
Déjà, en 1836, j'ai essayé cette tâche, et je suis encore à savoir si j'ai eu à m'en louer où à m'en plaindre. Quelques amateurs indulgents voulurent bien faire à ma critique un accueil favorable ; s'ils ne partagèrent pas toujours mes opinions, ils en reconnurent au moins la franchise et Thonnéteté. D'autres, moins accommodants et dont,* sans doute, j'eus le malheur de heurter les préjugés ou les systèmes, me trouvèrent tout simplement fort impertinent. Quant, aux artistes, ceux que je louai daignèrent ne pas s'en plaindre; il
sembla même à plusieurs que je n'étais pas tout à fait dépourvu de goût et de connaissances : pour ceux que je n'approuvai pas, il va sans dire que je ne fus qu'un ignorant et un barbare. A la bonne heure; c'était leur droit de me trouver tel, comme à moi c'était aussi le mien de leur dire nettement ma pensée. Nous voilà quittes.
Et de tout cela que m'est-il resté ? — Bien peu de renom , car, aujourd'hui , qu'est-ce qu'une brochure , et surtout une brochure SUT le Salon ? Nous n'en sommes plus à ces jours dé joyeuse et spirituelle mémoire où tout un public de marquis et de duchesses, de robins et de mousquetaires, de beaux esprits et de financiers, d'artistes et de poëtes , public ardent , léger, fin , causeur, poudré , pailleté , railleur et disputeur , se passionnait pour Gluck contre Piccini , pour Vanloo contre Boucher, pour Falconnet contre Bouchardon ; nous avons bien d'autres affaires. Les questions d'art ne sortent plus guère des limites de la coterie on de l'Académie. Il y a donc à les traiter bien peu d'honneur à recueillir. Ce sont des
coiQtroYerses où> Toa nV plus l'espoir de laisser un nom , s'appelàt--on Diderot ou Gagliani , Suard ou Marmontel. En revanche on est certain , à ce labeur, de s'attirer un nombre raisonnable d'inimitiés qui sauront bien vous reprendre à leur avantage ; c'est un genre de profit qui ne manque jamais. Et pourtant je rentre encore dans la lice , je viens encore une fois tenter 1 aventure , à mes risques et périls , et fidèle à ma vieille devise : La vérité à tous et pour tous... , mais la vérité vraie.
C'est qu'en effet ne vous 8emble*t*il pas que cette vérité simple et de bon aloi , la plupart des critiques la ménagent trop a aie puissants pour s'en dédommager avec les faibles ? On écrase ceux-ci pour servir de marcbe-pied à ceux-là ; aux uns le dithyrambe , aux autres l'invective ; d'im c6té toutes les louanges et lencens, de l'autre toutes les rigueurs et les sifflets. Est-ce ià de l'équité? Pourquoi cet injuste partage t Plus un homme est placé haut, plus l'opinion a le droit d'être sévère avec lui ; plus un artiste a de talent , plus il est de force à
supporter une critique vigoureuse. Aéser-* Yez, au contraire, vos ménagements pour celui qui s'annonce avec timidité, mais en qui vous reconnaîtrez d'ailleurs quelque germe d'avenir. Aidez -le, tendez -lui la main au lieu de l'étouffer, remettez-le sur sa voie , si vous croyez qu'il s'en écarte , indiquez-lui les périls et les difficultés de la route , enfin soyez-lui un guide attentif et bienveillant , et réjouissez-vous ensuite avec lui s'il arrive heureusement au terme du voyage. Mais non, vous trouvez plus gai de lui rompre le cou dès les premiers pas , et puis après vous vous étonnez de ce qu'il n'est point arrivé. Bien mieux ! vous vous faites de sa chute un témoignage en faveur de votre grande pénétration et de votre sagacité : « nous lavions bien prévu, nous l'avions bien dit que celui-ci resterait en chemin.» — Vraiment , il n'avait garde d'y manquer, vous y aviez mis bon ordre.
Il est aisé de voir que je comprends autrement la tâche de tout homme qui prend une plume pour décider du mérite des œuvres d'autrui. J'accorde qu'un critique
amuse quelquefois sou lecteur aux dépens de la médiocrité prétentieuse , qu'il soit malin, sémillant, spirituel s'il le peut; mais je crois qu'avant tout il doit être juste. Au reste, en abordant mon sujet, je me trouve dans les meilleures conditions possibles pour garder la mesure d'une parfaite impartialité. J'y arrive Tesprit libre et dégagé de toute prévention, de tout système , de toute tradition routinière ; je n'appartiens à aucune école , à aucune coterie; je suis sans engagement avec le passé comme avec le présent, sans parti pris sur aucune des questions qui divisent encore quelques disputeurs opiniâtres.
Ainsi, classiques et romantiques, s'il en est encore , sensualistes et spiritualistes , Romains ou Flamands , Toscans ou Vénitiens, puritains ou cavaliers, peu mHmporte, j'accepte le talent quelle que soit sa cocarde ; je repousse le faux et le mauvais sous quelque bannière qu'il se présente. Je ne suis mu que par un seul intérêt , celui de l'art qui est aussi celui du bon goût et de la vérité. Que s'il m'arrive.
chemin faisant de faillir, et quel homme n'est point faillible ! ce sera au moins de la meilleure foi du monde et sans qu'il en puisse rien coûter à ma conscience. Gela n'intéresse tout au {Jus que mon amour-* propre 9 ce sont ses affaires » qu'il en sorte comme il pourra.
La peinture , comme la poésie et la musique , n'a de valeur qu'autant qu'elle charme ou qu'elle émeut. Voilà ma règle à moi , je n'en ai point d'autres ; c'est là toute ma poétique , et ce que je dis de la peinture, je l'entends aussi de tous les autres arts qui en ressortent. Je ne ferai point de critique ex professa, au point de vue purement technique; à quoi bon?
je n'ai la prétention de régenter personne.
Mais je redirai naïvement toutes mes impressiona, je les redirai conune elles se présenteront à mon esprit, sans détour ni périphrase , heureux de trouver une belle œuvre à signaler, un talent nouveau à produire , un nom à r^épandre , un progrès à constater ; mais en même temps bien ré* solu d'être rude au faux goût, à la manière.
au laid et au gâchis. J'irai me placer devant chaque tableau, chaque statue de l'expositi<Mi nouyeUe , et je l'interrogerai à la façon de Fontenelle : Statue ou tableau , que nie i^eux-tu? — * Tant pis pour l'œuvre qui me répondra mal, ou pour celle qui ne répondra pas du tout, ce qui vaut encore moins.
Suivez^moi donc à ce Louvre , et d'abord faisons-nous du peuple , laissons-nous aller * au flot de la foule ; elle n'est point un mauvais guide , et souvent il y a dans ses instincts une notion plus juste et plus élevée de la véritable beauté que dans les savantes théories 4^ nos plus doctes Aristarques. Aussi m'arrivera*t-il plus d'une f(»s de n'être que l'écho de ses impressions, que l'organe de ses jugements, etjenem'en défends pas. La foule, c'est tout le mcmde en définitive , et tout le monde , c'est ce quelqu'un dont un homme qui s'y connais^' sait a dit qu'il avait à lui seul plus d esprit que Rabelais et Voltaire et l'Arioste tous ensemble. On aura beau crier au conunun, au vulgaire! je soutiens qu'en fait d art et
même de politique, c'est déjà une preuve de bon sens que d'être un peu du goût et de Tavis de tout le monde. Le paradoxe a certes son mérite ; il est plus original , plus brillant, plus aristocrate, si j ose parler ainsi ; mais en dernière analyse , il n'y a d'incontestablement yrai et de longtemps vrai que le lieu commun, et j'ap-* pelle ainsi la pensée de tous réduite en formule.
Mais nous sommes au Salon , comptons nos richesses. — Où s'adresser d'abord?
où se prendre ? — Partout un scintillement, un éclat qui se disputent les regards ; partout des soleils qui vous éblouissent, des nympbes qui vous agacent, des héros qui paradent, des amoureux qui soupirent,' des enfants qui crient, des mères qui pleurent, des portraits qui vous font des mines, des troupiers qui vous attendent pour vous rendre les honneurs militaires; ici des tambours qui battent, des clairons qui sonnent , des chevaux qui hennissent, des canons qui grondent; plus loin des lions rugissants , des forêts boule-
versées , des mers en furie , des yents déchaînés ; on ne sait auquel entendre. Je pose en fait que si tout le mouvement et le tapage , dont nous n'aTons là que l'apparence, pouvait se réaliser un seul instant, il y aurait de quoi faire abtmer les trois quarts de Paris , et rendre sourd à jamais tout ce qui vit à dix lieues à la ronde :
Bemettex-fons , monsienr, d'une alarme ainsi chaude.
Reprenons nos esprits. Le premier étonnemeut passé, on voit mieux à qui Ton a affaire. Heureusement tout ceci n'est que de la peinture , et parfois quelle peinture ! —Mais n'anticipons pas : tout vient à point à qui sait attendre.
Il est au moins un genre de supériorité qu'on ne saurait contester à nos artistes , c'est je ne dirai pas la fécondité, mais l'activité; c'est-à-dire une certaine énergie productive qui pourrait rivaliser avec les prodiges de la vapeur. Plus de quatre mille objets d'art ont été présentés au jury; quatre mille pour une seule année! Gela
révient juste par jour à onze cbefs-d'œuyre ou quasi chefs-d'œuvre ; on peut se contenter à moins. Il est vrai que sur ce nom»
bre de quatre mille, le jury en a soustrait seize cents à notre admiration, mai« restent toujours deux mille quatre cents qui tapissent avec plus ou moins d'avantage les parois du Louvre. A voir une pareille facilité de production , on se demande si Fart en France n'a pas aussi trouvé, comme l'industrie lyonnaise, son métier à la Jacquart , et s'il n'est pas déjà passé sous la puissance du levier et de l'engrenage.
Quant au chiflfre des artistes qui ont apporté leur contingent dans cette miraculeuse exhibition , je ne saurais le dire au juste, car je n'ai pas eu la patience de le chercher; mais en le plaçant entre huit ou neuf cents, je crois n'être pas loin de la vérité. Or, raisonnant par analogie, et me basant sur une proportion géométrique, j'estime que les mille six cents objets rejetés du giron de la vénérable Académie, ont été manipulés par environ cinq cents infortunés des deux sexes , xe qui donne en
moyenne, pour Paris seulement, un total de MILLE ET QUATRE CEHTS peintres , sculpteurs, architectes, etc., sans compter ceux qui se reposent sur leurs lauriers et ceux , plus humbles, qui n'osent pas même aspirer aux honneurs du Louvre.
Que vous semble d'une aussi formidable phalange ? Il y aurait de quoi défrayer de peintures ^ de statues et de frontons cinq ou six planètes comme la nôtre. Qu'on me passe encore à ce sujet une petite digres* sion.
Sans doute il est glorieux, il est hono^ rable pour une puissante nation de posséder un grand nombre d'artistes ; c'est une faveur des muses ; mais je crains que les muses ne nous aient un peu trop favorisés.
Bientôt la toile manquera à tous ces Appelles, le marbre k ces Phidias, la pierre et le ciment à tous ces Vitruves. — Vous croyez que je plaisante? soit; admettons que cette hyperbole ne soit venue au bout de ma plume que pour arrondir ma phrase* Mais , dites-moi , quand vous serez bien repus de tableaux , de statues et de monu-
ments , quand vous serez bien nantis des images de vos femmes, de vos enfants, de Yos maîtresses, de vos chevaux de course et de vos chiens de chasse ; quand vos mai«sons seront toutes alignées, vos paravents bien repeints , vos albums bien bourrés et vos enseignes remises à neuf, que ferezvous de cette population flottante d'artistes qui s'en va tous les jours croissant et multipliant d'une manière vraiment alarmante?
Que répondrez-vous à chacun venant vous exposer son droit à jouir au moins d^un abri , d'une culotte , d'un cigare et d'un morceau de pain ; songez que la plupart de ces génies plus ou moins méconnus , plus ou moins avortés , sont gens de bon appétit, alertes , bien portants et surtout bien endentés. Us ne demandent qu'à vivre. Un pur économiste de la bonne école répondrait peut-être qu'il n'en voit pas la nécessité ; mais le fait est là , il subsiste , il nous presse , et d'un mot on ne peut pas le supprimer : nous sommes donc obligés de compter avec lui. Je vous dis , moi , que l'accroissement insolite de cette antique et
noble race finira par devenir un embarras sérieux , une véritable calamité. Je vois là pour l'avenir un péril à conjurer, pour notre âge un problème social à résoudre. Gomment se fait-il qu'aucune Académie , soit des sciences morales et politiques, soit des sciences toutes pures, ne se soit encore avisée d'en faire l'objet d'un prix Montb^on?
Je proposerais de formuler ainsi la question : « Quel serait le meilleur moyen de » garantir nos enfants de la coqueluche , » nos moutons delà clavelée et nos derniers » neveux de la plaie du pittoresque? »
En attendant qu'on trouve le remède au mal, permettez-moi d'en indiquer la cause ; car tout ce débordement de gens qui peignent , de gens qui pétrissent l'argile , qui creusent Tairain , qui torturent le marbre en cent façons , ou qui révent des édifices à ruiner une douzaine de Médicis et autant de Louis XIV, n'a pas surgi tout d'un coup sans qu^il y ait quelque motif à cet éclatant phénomène. Assurément les trois siècles C[ui nous ont précédés ont aussi aimé et
protégé les beaux-arts; chacun a eu ses
grands talents et ses médiocrités, mais dans une proportion raisonnable et en harmonie avec les besoins de diaque époque, n fallait des peintres de génie pour les châteaux de François P', pour les palais de Louis -le -Grand, pour les boudoirs de Louis Xy, pour leurs maîtresses, leurs courtisans et leurs épagneuls, et ils les ont eus ; puis d'autres peintres plus modestes pour le menu populaire , et le menu populaire les a trouvés. La cour enrichissait les uns, la ville faisait vivre les autres, rien ici que de tràs-normal; mais nous n'en sommes plus à ces sages limites, il y a longtemps qu'elles sont dépassées; serait-ce donc que le goût des arts s'est aujourd'hui beaucoup plus répandu? serait-ce que la finesse du sens attique ou florentin nous serait tout à coup venue comme l'esprit aux belles princesses des contes de Perrault ? Je le concède volontiers, afin de n'humilier personne; mais ce n'est pas tout, noas devons compter pour beaucoup la ruine des ancienues mœurs, l'abandon des vieilles traditions de famille qui fait qu'on ne veut
plus du métier de son père, et que la carrière des arts est devenue le pis-aller de tous c^eux qui ne savent plus que faire ou qui ont manqué leur vocation : à quoi j'ajouterai encore le dévdoppement excessif des vanités individuelles, et, plus que tout cela , Textréme morcellement de la richesse générale. Vous voyez bien qu'en ce monde tout va se nivelant , s'étalant et s'aplatissant de plus en plus , les intelligences rwiiiiif les fortimes, et Fart comme tout le reste. Qui est-ce qui n'a point d'esprit asvjonrdliui ? qui est-ce qui n'a point de ta* lent? qui est-ce qui n'a point un habit noir? Ce qui n'était jadis que le partage de quelques-uns est devenu depuis la prétention de tous. On dit que c'est un grand progrès social; soit, je ne m'en plains pas, je le constate ; mais de ]k toute cette peinture fiicile et à bon marché, toute cette statuaire lilliputienne dont nous sommes inondés.
Dorénavant n'attendez -plus rien de gruul de vos artistes, et souffres qu'ils se pjroportionnent à la taille , aux ressources 6t aux modestes allures de leurs nouveaux
Mécènes. lis ne seront plus que des ouvriers , des praticiens plus ou moins consommés , et leur atelier une boutique où , pour obtenir un prix raisonnable de leur denrée , ils seront obligés de la surfaire ; ils auront des pratiques et des cbalands , mais plus d'amateurs passionnés ; ils se feront une renommée à modeler des serrepapiers ou des pommes de cannes y à pein* dre des culs-de-lampe ou des éventails , à pétrir une caricature ou à ciseler un noyau de cerise : ce sera la moyenne propriété qui paiera , et on lui en donnera pour son argent.
Alors , comme l'école hollandaise , vous aurez aussi votre série de petits maîtres; mais les vôtres ne seront ni des Gérard Dow , ni des Ostade, ni des Miéris , ni des Van de Velde, parce que ceux-là se faisaient payer trop cher, et que vos marchands ne sont pas aussi riches que ceux d'Amsterdam.
Vous aurez du petit, du joli , du soigné et du bien conditionné; mais du grand ^ jamais I
Vous aurez de la peinture d'entre-sol , de la sculpture de boudoir, de larcbitec* ture à liauteur d'appui ; mais de véritables cbefs-d'œuyre , point!
Vous aurez plus de peintres , de sculpteurs et d architectes que vous n'avez de cordonniers, de tailleurs et de maçons; mais des Raphaël, des Poussin, des Michel- Ange ou des Puget, rayez cela de vos tablettes.
. Et tel sera , selon moi , l'effet immédiat de votre grand perfectionnement humanitaire, le résultat infaillible du triomphe de la patente sur le brevet de gentilhomme , de la marchandise sur la seigneurie, de Taristocratie industrielle sur l'aristocratie nobiliaire. Ce qui n'empêche pas, après tout , que ce grand perfectionnement et ce triomphe ne soient encx)re deux immenses bienfaits pour notre patrie en particulier et pour l'humanité en général; mais pour l'art véritable , Fart comme on doit l'en* tendre , je le nie , et dans la revue que je vais faire du Salon, j'aurai, si je veux, plus de vingt occasions de le prouver.
M'y voici , puisse mon lecteur me par* donner les préliminaires un peu longs par lesquels je l'ai fait passer. Je commence.
N<* 2050 , 5M)5i , 2052. Trois épisodes du siège de Constantine. — 1° L'ennemi repoussé des hauteurs da Goudiat-Ati. — 2° Les préparatifs de l'assaut. — 5» L'assaut.
La plus grande machine de l'exposition lui appartient ; c'est le siège de Constantine en trois tableaux : un de plus de trente pieds et deux autres de vingt sur une hauteur au moins égale ; en tout quatorze ou quinze cents pieds carrés depein ture souvent excellente, jamais tout à fait médiocre, voilà son contingent d'une année. Dans ce compte n'entrent pas une foule de dessins et de charmants tableaux qui lui échappent dans ses moments de loisir. Il y a de quoi confondre Timagination! Quelle étonnante fa»
cilité! quel feu! quelle verve! quel entrain ! Voilà de vraies batailles , on s'y
mêle y on s'y heurte, on s'y %orge , on s^ tue en conscience. Je reconnais là mon peintre de Vahny et de Montmirail. Ce n'est plus seulement un cheval blanc qui piaffe y un état-major qui défile, une vivan* dière qui fait du sentiment , un affût brisé , un grenadier grimaçant, ce sont de Trais et bons bataillons qui se préparent à l'assaut ou qui s'y précipitent. Les chefs ont l'air grave , réfléchi , comme il convient à des gens sur qui pèse une grande responsabilité ; les soldats sont impatients , animés y ils n'ont qu'à frapper et à pousser eu ayant tête baissée; chacun est dans son caractère; voilà qui est bien.
n y a des personnes qui reprochent à ces tableaux de manquer de grandiose, de poésie, de n'être enfin que le fait tout simple et sans ornements » sans rhétorique, sans toute cette faconde emphatique dont on a coutume de surcharger ordinairement ce qu'on appelle le genre bataille. Je conteste l'exactitude de cette critique. La ba« taille est là , que voulez-vous de plus ? Elle est là comme nos temps modernes la com-
portent, en capote bleue, la giberne au dos , le briquet au côté , la baïonnette au bout du fusil et le menton barbouillé de poudre. Youliez-vous donc qu'on vous en donnât une représentation bomérique ou yirgilienne ? La question est de savoir si le costume et les moeurs se seraient accordés avec cet autre style. Il est un moyen bien simple de s'en assurer, c'est de renverser la proposition et de se demander la figure que feraient les béros de Virgile et d'Homère équipés à la moderne , Acbille , par exemple , sous l'uniforme d'un colonel de pandours , le dolman sur l'épaule et la moustacbe retroussée , ou Turnus sous le frac d'un capitaine de dragons , avec le pantalon garance , les parements jaunes et la grenade aux retroussis. Ils seraient ridicules. Nos braves tourlourous se drapant à l'antique ne le seraient pas moins. Ils savent faire à ravir la charge en douze temps, tourner à droite, tourner à gauche, marcher en colonne, rompre par sections, etc., mais ne leur demandez pas de se poser en soldat grec ou latin des temps héroïques ,
ils n'y entendent rien. Les véritables personnages de nos batailles contemporaines , ce ne sont plus des hommes isolés combattant chacun pour leur compte, mais des bataillons, des régiments, des brigades qui se ruent les uns sur les autres selon certaines règles de la stratégie; l'action ne consiste plus dans une infinité de duels particuliers dont les résultats multipliés doivent à la fin décider de la victoire ou de la défaite ; il n'y a plus de véritable mêlée , mais il y a un grand combat singulier entre deux immenses colosses qu'on appelle armées , colosses qui n'ont qu'une seule tête et cent mille bras , qui se meuvent comme un seul homme , qui n'obéissent qu'à une seule pensée , qui se criblent de coups de mousquets et qui s'entament et se mordent à coups de canon, jusqu'à ce qu'enfin l'un des deux champions , haletant , épuisé , mutilé, cède la place à l'autre et se retire encore menaçant; car ici le vaincu ne meurt jamais tout entier. La tactique et Fartillerie , tels sont aujourd'hui les deux grands pivots sur lesquels roule tout l'art
de la guerre ; les soldats ne sont plus ^è des pions ijue Ton compte après Faction , afin de constater à qui reste définitivement llionneur de la journée. Avec de semblables éléments , vous devez comprendre qu'il est impossible de retrouver les formes, peut-être plus saisissantes et plus pittoresques, mais déjà bien usées, de la bataille antique. L'artiste n'a plus pour se soutenir l'importance individuelle du béros principal, ni sa passion furibonde, ni sa videur d'action, ni ces épisodes si variés qui résultaient de tant de luttes partielles entre des bommes qui s'attaquaient corps à corps.
Mais alors , dira-t-on , par quel côté ce genre de peinture sera-t-il donc abcurdable pour l'art ? Où sera l'idéal ? où sera le gran* diose ? — Le grandiose et l'idéal seront dans la représentation même du fait, si cette représentation a du cbamp, de la grandeur et de la vérité ; si le peintre a pu me faire croire un instant que je suis devant un véritable cbamp de bataille, s'il a su m'intéresser aux terribles péripéties du drame sanglant qu'on y joue, s'il a soulevé
dans mon âme une seule des puissantes émotions qu'on éprouve aux approches ou pendant la durée d'un combat ; en un mot, s'il m'a en quelque sorte enrôlé sous l'un des deux drapeaux qui se disputent le terrain et la victoire.
Voilà , selon moi , ce que M. H. Yemet a fait et tout oe qu'il a voulu faire dans ses trois tableaux du siège de Constantine. La vérité dusite> la fidélité du costume, l'exactitude des dispositions, la ressemblance des principaux personnages, rien n'y est en défaut. Il a tracé h sa manière une belle page de notre histoire et non un poëme.
Le premier tableau à droite (j'entends la droite du spectateur , ceci soit dit une fois pour toutes) , représente le moment de la journée du 10 octobre 1837 , où le lieute»
nant-génà'al , comte de Damrémont, commandant en chef, fait repousser une sortie delà garnison de la ville. L'afiaire se passe sur les hauteurs du Goudiat-Ati. On voit à droite , sur le premier plan , le général en chef el son état-major, à gauche un détachement d'infanterie déjà engagé dans
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une vive fusillade. Sur le second plan , presquau milieu du tableau, S. A R. le duc de Nemours , suivi de M. le comte de Gherbannes , du colonel Roger , du commandant Dumas, du prince de la Moskowa, s'élance à la tête d'un bataillon de la ié^on étrangère. Plus loin , vers la gauche , au milieu d'un tourbillon de fumée et de poussière , on aperçoit Tennemi , et derrière lui ^ tout h fait au fond , les murailles crénelées de la ville assiégée. Cette composition est sage ; les différentes masses en sont convenablement ajustées, les détails spirituellement rendus ; mais Tair et la lumière y manquent. Le premier et le second plan enveloppés dans une espèce de demi-teinte qui les rend plats, ne se détachent pas suffisamment Tun de l'autre ; ils ont l'air d'être superposés et non de se succéder en profondeur; l'œil n'a pas assez de chemin à faire pour atteindre du groupe de l'étatmajor général à la tête de la colonne dirigée par le prince. Il en résulte pour les figures agissant sur ce dernier point, une apparence de petitesse tout à fait en dis-
proportion avec la taille de celles qui garnissent le premier plan. La dégradation des grandeurs selon les règles de la perspective linéaire , est observée ; mais la dégradation des tons et l'altération plus ou moins sensible des formes , selon les lois de la perspective aérienne , n'ont pas assez préoccupé l'artiste. De là une dissonance, pour ainsi parler, qui vous inquiète et vous choque, sans qu^on puisse néanmoins s'en rendre bien compte au premier aspect.
Malheureusement ce défaut , ou plutôt cet oubli, se retrouve encore dans les deux autres grandes pages dont il me restée parler.
Le second tableau, qui est de beaucoup le plus grand des trois , représente le moment où les colonnes se mettent en mouvement pour aller livrer ce furieux assaut qui va coûter la vie à tant de braves officiers que le peintre a placés là sous nos jeux. Vous me demandiez tout à l'heure où était le grandiose, croyez -vous qu'il ne soit pas dans ce moment solennel qui précède une grande action de guerre? moment où les plus hardis se recueillent,
où les plas résolus donnent un souvenir à la patrie et à la famille , où les heures des jplus généreux sont comptées, où la mort va moissonner à pleine faux parmi tous ces héros qui se jettent à sa tête. Encore quelques minutes et plusieurs auront consommé leur sacrifice , sans pouvoir être consolés par Fidée qu'il assure au moins la victoire à leur drapeau. Oh! si l'artiste a pu sentir , deviner tout ce qu'il y a de (^ave et d'imposant dans une pareille attente, si dans les physionomies des figures , dans leurs attitudes , je retrouve des traces hien saisies des sentiments qui durent alors émouvoir les Ames les plus fermes , je vous réponds qu'il y aura dans son œuvre , toute simple et naïve qu'elle soit , plus d'idéal et de véritable grandiose que dans la machine pittoresque la plus magnifique et la mieux charpentée.
La scène se passe dans l'intérieur de la place d'armes préparée aux approches de la ville assiégée pour couvrir nos soldats.
Damrémont n'est plus. Le lieutenant-général Valée a pris le conunandement da
siège» il est assis sur Taffût d'un canon, il donne ses dernières instructions au brave colonel Combes, commandant de la seconde colonne d'assaut. S. A. K. Atgr.
le duc de Nemours , commandant la tranchée , donne à la première colonne Tordre du départ , elle s'élance au pas de course sous la conduite de l'intrépide ïiamoricière, lieutenant -colonel des zouaves, n saura bien la conduire où le péril et l'honneur seront le plus grands , et n'en reviendra lui-même qu'à demi brûlé et mourant. Beaucoup plus à droite et sur le premier plan , on voit , en tête de colonne, une de ces fameuses compagnies franches dont la réputation morale n'est pas très -édifiante en Afrique; mais qui s'y sont fait le renom de ne jamais reculer , ce qui a bien son mérite un jour d'assaut.
Voilà tout le tableau de M. H. Vernet.
Les figures, ainsi que dans les deux autres, y sont à peu près de proportion deminature.
Le défaut que j'ai déjà relevé dans le précédent et que je trouve encore plus
sensible dans celui qui va suivre , est moins apparent dans celui-ci. Il y a plus de profondeur, plus d'air ambiaut; les plans se détachent mieux , les figures ont plus d'espace pour agir ; mais l'ensemble m'en a paru gris et froid. Cependant les person-.
nés qui ont été sur les lieux , louent beaucoup l'exactitude du peintre dans le tracé du site et la fidélité de sa palette quant à la couleur locale; d'ailleurs, il ne faut pas oublier que pendant le cours de l'expédition la saison ne fut pas favorable; peut-être est-ce encore une circonstance que M. H.
Yernet, en historien véridique, n'aura pas voulu laisser échapper? soit, j'y consens; mais ce n'est pas sans regret. J'avoue que je n'aurais pas été fâché de trouver le soleil d'Afrique un peu plus doré et plus chaud.
Décidément ce tableau est celui des trois que je préfère. C'est une page vraiment militaire , bien comprise et bien rendue ; il n'y manque plus que le bruit du canon pour m'en achever la réalité. Les choses s'y passent comme elles ont du se passer ; cha-
con y est à son poste, chacun y fait son devoir simplement et sérieusement. Dans aucune des parties de cette vaste composi* tion, je ne découvre, de la part du peintre, la prétention de trancher du matamore et du mangeur d'hommes ; tout s'y renferme dans les limites d'une vérité pstrfaite , et si parfaite que je n'ose m'arréter trop loDg-^ temps devant cette brèche du parapet de la batterie qui livre passage aux boulets de l'ennemi; un clairon déjà renversé sur ce point dangereux et deux tambours qui le traversent à grande course , me disent asse:& qu'il n'y fait pas bon pour un paisible amateur. .
J'arrive au troisième tableau , l'assaut.
C'est celui qui a le plus de succès dans la garnison. Je ne m'en étonne pas , c'est le moment décisif, la grande péripétie. Vous, trouverez toujours devant, à poste fixe, une masse compacte de soldats de toutesr armes, dont les savants commentaires ne seraient pas indifférents , s'il m'était permis d'en reproduire le sens littéral ; mais oi> sait que la langue militaire a sa rliétorique
à part et une 0ayeur de haut goût qui fait tout son génie ; ni synonyme, ni périphrase ne peuvent en tenir lieu ; ]e m'abstiens donc par respect pour la délicatesse de mes lecteurs , mais quel dommage !
Après avoir gravi la brèche , la première colonne d'assaut , commandée par Lamoricière , cherche une issue pour pénétrer dans la ville. Le colonel Combes ^ à la tête de la seconde colonne, accourt pour soutenir l'attaque ; il est aisé de le reconnaître ; il occupe presque le centre de la composition ; il a la tête nue, l'épée au poing ; il anime » il enlève ses soldats ; cette figure est trèsbelle d'action et de mouvement. Plus bas , vers la droite, je vous recommande le groupe de tambours et de clairons qui battent et sonnent la charge. Il est impossible de reproduire avec plus de verve et de vérité le type et la tournure du troupier français; homme et sac, giberne et schako, capote et briquet , tout est selon l'ordonnance , tout se convient et s'accorde merveilleusement; le plus méticuleux des caporaux n'y trouverait rien à reprendre. Mais
cela est cru^ cela manque d'harmonie ; ces figures peintes par grands méplats se découpent durement sur le terrain blafard qui leur sert de fond. Elles n'ont point de côtés fuyants, point de demi^teintes qui les fassent tourner ; elles semblent un amas de silhouettes plus ou moins heureusement enchevêtrées les unes dans les autres , mais invariablement collées sur cette toile pour n'en bouger jamais, jei vous en réponds.
Elles ont de la vie de reste par le geste et l'action ; mais de la vie à la façon de ces pantins de carton que les enfants font mouvoir avec des ficelles ; il y a de la surface et point d'épaisseur , point de consistance; on percerait tous ces corps de part en part avec une épingle. Est-ce à dire que ce soit absolument là un mauvais ouvrage ? — Non»
vraiment ! il n'en faut pas moins un incontestable talent, une prodigieuse facilité et beaucoup d'adresse pour faire une aussi belle découpure.
N» 2055. Attaque de Constantine par ia porte intérieure du Marché.
Ce petit tableau est excellent : yigaeur d'exécution , franchise de touche , finesse des expressions , couleur brillante et pure , lumière surabondante , il réunit au plus haut degré les qualités éminentes qui distinguent la manière vive et spirituelle de M. H. Vernet.
Les portes sont enfoncées , mais l'ennemi est au delà sillonnant de son feu l'espace devenu libre, déjà plusieurs des assaillants sont frappés , et le reste balance ayant de s'engager sous cette youte où les balles pleuvent comme la grêle. Ce premier moment d'hésitation si naturel, même aux plus braves, dans une pareille occurrence y est admirablement compris et caractérisé. Par une sorte d'intuition qui lui est propre, car je doute qu'il ait jamais fait une campagne sérieuse , M. H. Vernet excelle à rendre cette variété de sentiments et d'émotions qui viennent se peindre sur
la physionomie du soldat dans les divers^ accidents de sa vie militaire. On dirait qu'il a 'passé toute sa vie sous la tente ou sur les champs de hataiUe , salant sa soupe avec la poudre d'une cartouche et déjeûnant d'un morceau de pain de munition, assaisonné d^un lazzi de bivouac.
N<> 9054. Agar chassée par Abraham.
Ceci est une autre affaire , je trouve que la Bible ne va pas à M. H. Yernet , et réciproquement , M. H. Yernet à la Bible ;. il y a incompatibilité d'humeurs. le me rappelle une certaine Judith (très-belle peinture d'ailleurs au point de vue technique), se préparant à tuer ce pauvre Uolopheme, et qui me donnait bien les plus singulières idées et les moins bibliques qu'on puisse avoir. C'était une superbe femme, il est vrai , bien campée , pleine de résolution ; mais rien de plus qu'une femme qui se venge un peu trop durement de la froideur.
ou des mépris d'un amant débauché : que diable ! me disais-je , on ne décapite pas un homme pour si peu. Du reste, j'ayais beau chercher la jeune fille enthousiaste , la femme forte qui se dévoue pour la gloire de son Dieu et le salut de sa patrie , je ne la trouvais pas.
Agar est de la même famille que cette Judith ; même air de tête , même physionomie , même caractère. La Sara , cachée dans un coin obscur du tableau » à gauche, me parait seule avoir l'attitude et l'expression convenables; mais c'est une figure entièrement sacrifiée. Le bonhomme Abraham est roide , froid et mesquin d'ajustement ; il manque d'une certaine ampleur imposante et grandiose que l'on aimerait à voir dans un patriarche. Son geste semble dire : « Ma mie , décampez au plus vite et que je n'entende plus parler de vous. » De son côté , Agar courroucée est prête à lui dire son fait et il le mériterait bien. Je ne vois rien ici qui me rappelle la simpUcité primitive et la grandeur des mœurs de la Bible. A part le costume qui ne signifie rien
ea ces aortes de sujets , puisqu'il ne repose sur aucuB document historique , il s'agit tout uniment dans l'espèce, (style d'avocat), d'im bon bourgeois qui met à la porte une servante insolente qu'il a probablement surprise à faire danser l'anse du panier. La tradition biblique a bien une autre couleur , et les vieux maîtres l'entendaient autrement.
N° 2085. Chasse aux Lions.
Tableau fringant, pétillant, coquet; trop coquet ! hommes , chevaux et lions sont parés pour l'amphithéâtre , on dirait qu'ils sortent d'une boite. La chasse au désert s'accommoderait d'un peu plus de désordre et de négligence. Je sais que l'on platt davantage à la foule par cet éclat de palette et cette exécution chatoyante ; le plus grand nombre s'y laisse prendre comme les alouettes aux scintillements dur miroir-; mais, à mon sens , de tels succès sont audessous de la dignité d'un mattre. Il se peut
•qu'à cet égard M. H. Vernet soit d'un autre sentiment que moi ; je ne disputerai point ; seulement j'en conclurai que plus d'un ar- 'tiste , et des meilleurs , ressemblent assez -à ces coquettes qui ne dédaignent aucun hommage et ne sont pas même indifférentes à l'éloge d'un porte-faix ou d'un laquais.
En somme , et quoi qu'il en soit de nos remarques y M. H. Vernet n'en est pas moins une des gloires de notre école et l'un des talents les plus populaires qu'elle ait jamais produits. Depuis Joseph Vernet, «on illustre aïeul , jamais peintre n'a réuni peut-être autant de facultés précieuses* Conception rapide , fécondité inépuisable, exécution chaleureuse^ finesse d^ntentions»
fermeté de main » sentiment vif de l'effet et hIc la couleur, il a tout en partage , hormis une seule chose , la patience qui achève et -complète le grand maître. On devine à sa manière expéditive et large de gouverner la pâte et la brosse , que les idées lui vien« nent si soudaines et si pressées, qu'il a à peine le temps de les arrêter sur la toile.
H peint comme on improvise, c'est un génie essentiellement prime^sautiery que plus de combinaison et de cakul tueraient peutêtre. Respectons sa fougue et sa liberté »
et ne lui demandons pas plus qu'il n!est dans sa nature de nous donner.
BK. STUUBint.
No 1943. Esmeralda.
Charmante et délicieuse peinture , pleine de suavité , dujaire le plus tendre et le plus moelleux, de l'éclat le plus doux, du ton le plus velouté, de l'effet le plus piquant et en même temps le plus harmonieux qu'on puisse Toir. Chacun veut l'admirer, chacun s'y arrête , chacun en parle ; c'est, après le poëme joyeux et burlesque de M. Biard , le grand succès du salon.
Esmeralda est représentée dans l'asile que lui ont ménagé l'amour et le dévouement du pauvre Quasimodo.. Assise sur le bord de sa couche , une jambe repliée sous l'autre , elle sourit et flatte de la main sa
jolie chèvre Manche , qui paratt la camr^ prendre et lui rendre ses caresses. Une assez vive lumière, venant den haut, éclaire cette scène , et glissant mollement sur la jeune fiUe , en détermine le modelé et les gracieux contours. Plus loin, et tout à fait dans l'ombre, on aperçoit un Quasimodo de l'invention de M. Steuben , car il n'est pas assez laid pour être du fait de M. Victor Hugo, en d'autres termes, un Quasimodo d'assez bonne mine et d'une figure très-sortable, qui tient attachés sur la belle bohémienne, dont il n'est poisrt vu, les regards les plus tendres et les moins discrets . Quasimodo est un type créé par M. Victor Hugo, et l'on sait que lorsqu'il se donne la peine de crayonner une figure , elle a le privilège de devenir presqu'aussitôt po* pulaire. Quand on lui emprunte des personnages qu'il a fortement caractérisés, il y a donc , pour Tintelligenc^ du sujet qu'on traite , de Tinconvénient à s'écarter du trait primitif qu'il a tracé. — • Mais , me dira M. Steuben , le Quasimodo de M. Victor Hugo, hideux enfant d'un génie fébrile,
étaitanssi par trop laid. J'ai répugné à char** germa toile d'une si horrible maostruosité Lart ne saurait-il se permettre cette licence? — A la bonne heure ; je crois même que sous le rapport purement plastique, vous avez eu raison ; mais alors vous n^avez plus que des personnages sans baptême et une scène sans nom. Ce n'est plus Quasi* modo ni Esmeralda que vous avez reproduits; c'est une jolie fille et un homme qui a les cheveux roux , une danseuse de corde et son compère, en un mot tout ce que vous voudrez , excepté ce que vous avez voulu faire. Votre sonneur de Notre- Dame est si peu caractérisé, que j'ai vu bon nombre de gens lettrés et qui possèdent leur Victor Hugo sur le bout du doigt, le prendre pour ce grand benêt de Gringoire.
Passons néanmoins; si la peinture estbonne, et la vôtre est excellente, on se console aisément de ces légers mécomptes ; seule- ^^t, au lieu d'uu vrai tableau, on n'a plus sous les yeux quVne belle étude.
Mais avant de nous séparer^ monsieur Steuben, jevous demanderai la permission
— iode TOUS soumettre une observation qui ma été suggérée par un examen plus attentif de Totré séduisant ouvrage. Vous êtes, IXîeu merci ! un de ces hommes forts avec lesquels je ne me fais aucun scrupule d'épuisermon droit de critique. Il s'agît d'une certaine cuisse du côté gauche dont je suis fort en peine. Votre Esmeralda est charmante, adorable. Vous avez eu le bonheur de rencontrer un admirable modèle qui ne s*est point encore prodigué. Il y a si longtemps qu'on nous montre toujours le même torse , les mêmes bras , les mêmes jambes et la même tête , que nous sommes tout heureux et tout aises de trouver sous vos pinceaux quelque chose d'un peu plus nouveau^ mais je ne compreiids pas cette cuisse gauche : où est-elle ? je ne la sens pas; daignez y regarder vous-même et suivez bien mon raisonnement , \e vous prie : ou la chèvre ^ des flancs , et alors c'est aux dépens de la cuisse de la fille , ou ta cuisse de la fiUe est pleine et renflée comme la pose l'exige, et alors la chèvre n'a plus de flancs. Or^ comme il me semble que la chèvre affecte
passablement de ventre, il s^ensuît que la fille n a pas de cuisse , ou au moins qu'elle est cruellement entamée.
Mon Dieu ! monsieur , ma remarque est peut-être impertinente , il est possible que je sois dans Terreur ; tous êtes un maître et je ne suis qu'un modeste écolier ; je suis prêt à me rendre à tos raisons ., que dis-je 7 à vous croire même sur parole : si vous m'assurez bien positivement que la cuisse gauche y est , elle y sera. Vous voyez que je n'y mets pas de mauvaise volonté ; mais je me rabattrai sur la chèvre , ce sera ma fiche de consolation ; au demeurant , je le préfère ainsi, j'aime mieux sacrifier la chèvre qu'une fille si jeune et si belle.
D'ailleurs la pose de la figure est pleine de grâce et d'abandon , je me plais à le dire ; j'aime la transparence de ces chairs , la pureté de leurs contours , la délicatesse de leur modelé ; mais cette cuisse gauche i^e. me sort pas de la cervelle et me gâte une partie de ces perfections. J'admire encore cette tête animée d'un ravissant sourire , cette tailla riche et flexible , ces bra»
si frais etsi ronds, ces mains si fîneset siblanches , et ces beaux cheveux qui se jouent sur ce cou de cygne avec une grâce si parfaîte ; mais la caisse gauche, monsieur Steuben ! il me faut ma cuisse gauche ! je n'insiste que sur ce point ; ôtez-moi vite cette vilaine petite chèvre qui me la dérobe , et laissez-moi m'assurer qu'il ne manque rien à cette belle et poétique jeune fiUe sortie de votre délicieux pinceau , car je ne puis pas vivre plus longtemps avec ce cauchemar.
Si j'étais un puriste de l'école de M. Ingres, je pourrais encore vous chicaner sur la jambe qui s'appuie sur le terrain ; elle me semble de deux ou trois pouces plus longue que celle repliée sur cette malheureuse cuisse que je vous réclame ; mais je ne m'arrêterai pas sur cette misère, je ne veux pas vous donner trop d'aflaires à la fois. Pourvu que vous me donniez satisfaction relativement à la cuisse gauche , je m^arrangerai du reste.