X. le Oomto ra FOi
Jadis , M. le comte de Forbin a fait des livres et des tableaux. J'ai lu les uns et j'ai TU les autres , je puis en parler savamment.
Les livres étaient très- spirituels, les tableaux fort remarquables. Aujourd'hui, M. le comte de Forbin , qui est toujours demeuré homme de goût et d'esprit, a renoncé aux succès littéraires; mais il a conservé pour la muse de la peinture la jeunesse et la verdeur de ses premiers penchants. De plus, il est directeur général des musées royaux , ce qui lui permet de risquer bien des témérités qui seraient déplacées dans un autre. Cette année, par exemple, il s'est avisé de jeter sa riche palette dans tous les coins du Salon, palette opulente s'il en fut jamais et toute chargée de laque , d'outremer , de vermillon , enfin des tons les plus brillants et des couleurs les plus précieuses. Je ne dirai pas que de ce jeu il soit absolument résulté des tableaux ; mais cela a donné lieu à des hasards
assez singuliers et quenoas recommandons aux amateurs de ce genre de curiosités.
Sans doute , le procédé est insolite ; mais une fois admis, il faut convenir qu'on ne pouvait pas faire mieux; c'est véritablement original et très-surprenant. De près , on éprouve de l'embarras à se rendre compte de ce chaos de formes indécises et de tons crus et heurtés qu'on a sous les yeux ; de loin, au contraire , mais de bien loin , ce n'est pas trop mal ; car à vrai dire, on ne sait plus ce que c'est.
Je ne suppose pas que M. le comte de Forbin ait pris un brevet d'invention ; libre donc à chacun d'exploiter cette nouvelle méthode de peinture sans qu'il y ait le plus petit mot à dire ; néanmoins c'^est un conseil que je ne donnerais à personne.
Voilà un talent que j'afFectionne singulièrement, un talent sérieux , plein de conviction, qui me donne toujours à penser, qui parle toujours à mon ftme, qui m'attire
et me retient. Dès que je suis devant un tableau de M. Scheffer , j'oublie à l'instant l'apparence matérielle , la forme et la couleur, j'appartiens à l'idée, je la cberche, je m'en pénètre , et je me surprends à achever le poëme dont l'artiste ne m'a donné qu'un épisode. M. Scheffer a quelque chose des habitudes méditatives et du spiritualisme rêveur des tempéraments germaniques. L'art ne lui apparaît, à première vue, que par son côté le plus subtil et en apparence le plus insaisissable ; tout sujet de peinture n'est d'abord pour lui qu'une pure abstraction qu'il essaiera bientôt de rendre palpable. C'est alors qu'il s'assied devant son chevalet; il réfléchit, il se recueille , il cherche à sa pensée un mode d'expression qui soit au pouvoir de son talent, et quand il Ta trouvé , le voilà qui fixe sur sa toile les nuances les plus délicates d'une rêverie de Goethe ou de Schiller, la personnification la plus épurée d'un symbole religieux, ou les plus secrètes angoisses d'iin cœur brisé par la douleur ou flétri par un long désespoir.
Tel est, à mon sens , M. Ary Scheffer ; c'est un poëte maniant des pinceaux , un poëte intime, incisif, pénétraiit, un poëte de Técole platonicienne, spiritualiste par essence, recherchant avec passion l'idéal dans un art qui , pourtant , s'attache spécialement à la forme palpable , et souvent il est a^sez heureux pour accorder l'un et l'autre. Il n'y a peut-être pas dai^s tous ses tableaux une seule touche qui ne témoigne de cette prédilection décidée pour tout ce qui remue le cœur et élève la pensée , en passant par les yeux. U n'agit sur le plus délicat de nos sens que pour arriver plus vite et plus sûrement à notre âme. Arrachez-lui des mains sa brosse et ses crayons, ravissez-lui sa palette, crevez sa toile , brisez son chevalet , par la force du fa^t il ne sera plus peintre; mais il sera toujours .poëte, il écrira s'il ne peut peindre, il vous racontera de tragiques aventures, d'inconsolables douleurs, il rimera des élégies^ des hymnes et des ballades ; et si vous lui retirez encore sa plume, il deviendra musicien y il chantera , il inventera des har-
monies et «les mélodies en accord avec les élans de sa pensée , ^yec les aspirations mystiques de son Ame ; en un mot ,'et quoi qu'on fasse y il restera poète, et son génie saura bien trouver en dépit de tout quelque moyen de se faire jour au dehors.
Nous avons de M. Scheffer » au salon de cette année , cinq tableaux où brille à des degrés différents ^ le genre de mérite qui lui est propre. Nous allons en dire quel* ques mots.
N° i896. Mignon exprimant le regret de la patrie. No i^7. Mignon aspirant au ciel.
Mignon est un personnage d'un roman de Goethe, intitulé Wilhem Meister. C'est une jeune fille enlevée de bonne heure au beau soleil de l'Italie, et qui se meurt, fleur bient6t étiolée , sous le ciel froid et brumeux d'une contrée du Nord.
Le choix d'un semblable sujet ne justifie-t-il pas pleinement tout ce que je viens d'écrire sur la tournure essentiellement ré-
Teiue et mâancolique dp. génie de M. Ary Scheff er ? Il n'y a que lui pour ne pas désespérer de rendre sensible par la peintYire une intention aussi Tague que celle-ci par exemple : « Mignon exprimant le regret de la patrie. »
Comment cette figure me dira*t-elle que c'est la patrie qu'elle regrette» et non son père, sa. mère, ou peut-être son chat ou son oiseau ? Je ne vois qu'une jeune ^ifaut triste et languissante , au teint pâle et plombé , aux grands yeux noirs , dont le regard morne et terne me suit en quelqu'endroit que je me place ; mais ce regret de la patrie où est-il ? par quoi Tayez-vous caractérisé ? peut-il l'être ? Il y a là je ne sais quoi d'indéterminé qui retire à votre oeuvre une bonne part de l'intérêt qu'elle devrait inspirer ; elle reste une lettre close pour la plupart de ceux qui s y arrêtent , on cherche un moment le mot de l'énigme et puis l'on passe.
Ces réflexions s'appliquent également au second tableau représentant c Mignon as* pirant au ciel. » Même défaut de précision »
même vague dans l'idée , même obscurité du sujet. Cependant ce bel œil noir qui s'ouvre vers le ciel et qui semble y cbercher une autre patrie , vous met davantage sur la trace des intentions de Fartiste; mais sous l'empire de combien d'émotions différentes n'a3resse-t-on pas au cid un re* gard suppliant et douloureux ? Il y a encore trop à deviner. La peinture n'est pas comme la musique, qui n'a besoin que d'un certain nombre d'expressions générales pour satis-> faire à tous les sentiments ; on est plus exigeant avec elle , parce qu'elle a les moyens de donner un corps à sa pensée et de lui imprimer un caractère qui l'isole et la garantit de toute confusion.
Ces deux tableaux sont d'une exécution grave et contenue. On y remarque un grand goût de dessin, des formes bien étudiées; imiis pourquoi ces carnations d'un ton bistreux? pourquoi cette affectation d'une couleur triste et sombre dans tout l'ensemble ? Est-ce encore de la poésie ?
Celle ci pasie on peu les bornes que j'y mets.
Soyez poëte, je le veux bien; mais sojez-le dans les limites de l'art que vous ayez choisi pour être l'interprète de yos inspirations. La peinture vit surtout par la lumière et la couleur. Sous le prétexte d'un certain idéalisme poussé jusqu'à l'af*fectation , il ne vous est pas permis de la priver de son. principal ressort.
N® 1898. Faust apercevant Marguerite pour la première fois.
Cette composition est fort belle » et je dirais complètement belle , n'était dans la partie gauche quatre ou cinq figures , d*un très-bon style d'ailleurs , mais trop sèches de contour et qui se dessinent durement les unes sur les autres , sans laisser soupçopner aucun espace entre elles. Touted »e confondent sur un même plan et vienr nent également à l'œil ^ ce qui ôte de la profondeur à la scène. Ce défaut est assez commun chez les peintres presqu'exclusi* vement dessinateurs ; M. ScheSer y tombe
quelquefois depuis qu'il se préoccupe surtout de mériter ce titre*
Marguerite est seule sur le devant du tableau ; elle descend les degrés de Téglise ; sa robe de laine blanche ^ à larges plis , est fort bien ajustée et d'un bon effet , sa démarche est simple et même un peu vulgaire, sa tête est belle d'innocence, son regard calme et presque incertain témoigne de la sérénité de son âme ; c'est bien là Mai^uerite avant sa chuie , Mar~ guérite pure , et dont le cœur n'a pas encore tressailli sous l'œil fa.scdnateur de Thomme qui doit la perdre.
A droite, et sur le second plan» on voit Faust et Méphistophelès. La tête de ce Faust est admirable d'invention. C'est la passion toute vive, la passion fougueuse et sensuelle» telle que Satan peut l'inspirer et comme la doit ressentir un homme ca* P&hle de se jeter dans l'orgie pour se consoler des mécomptes de son orgueil.
I^ convoitise est dans ses yeux et le dé- «ir sur ses lèvres entr'ouvertes. La physionomie ardente de cet homme altéré
— Sade luxure , ainsi placée en opposition avec les traits si calmes et si candides de l'innocente jeune fille , a quelque chose de fatal et de saisissant. Tout le drame de Goethe est dans ce contraste. Quant an Méphisto* phelès, il a le type consacré : front déprimé, nez crochu, petits yeux renfoncés , menton saillant , bouche fendue jusqu'aux oreilles , rire sardonique , rien n'y manque ; c'est un signalement connu du plus innocent des gendarmes, depuis que l'invasion de la littérature fantastique nous a mis en relations réglées avec le diable.
N'oublions pas de donner un éloge à la jolie figure d'enfant, portant un livre d'heures, qui vient après Marguerite. On voit que tout fier d'un fardeau si précieux , cet enfant se croit déjà quelque chose , et sous sa paupière si modestement baissée, on devine qu'il cache le triomphe de sa petite vanité satisfaite.
Il y a là une nuance d'expression d'une finesse achevée et une délicatesse de faire qui répond à celle de l'intention. Ah!
monsieur ScheSer , n'eussiez-vous fait
que la bdUe tête de Faust , votre roi de Thaïe , dont je vais parler tout à l'heure , et cette charmante figure d'enfant , vous auriez encore le droit de vous approprier ce mot du Corrége et de dire comme lui :
'£d anch'io son pittore ! et moi aussi je suis peintre !
N<» 1895. Le Christ sur la montagne des Oliviers.
Effet harmonieux et calme , couleur douce et fluente, dessin élégant et facile, eu un mot , tableau flatteur à Tœil; mais dans lequel le désir d'atteindre à la plus grande vérité d'expression possible a égaré le talent du peintre. Oui, sans doute, ce fut une poignante agonie qui vint assaillir Jésus pendant cette cruelle nuit passée sous les oliviers de la montagne, mais ago^ lue de Tâme plutôt que du corps. Dieu permit que son Fils , avant de mourir , payât une fois le tribut à la faiblesse huniaine, afin qu'il fut bien avéré pour tous qu'il ^ s'était réellement fait homme, et qu'aucune douleur n'avait manqué à son
généreux sacrifice. Cepexidaiit il n'&ï faut pas conclure une absence c(»nplète d'éaergie morale, ni tous les signes extérieurs d'une agonie réelle et vulgaire. Il s'agit, en définitive 9 d'un homme de nature divine, et non d'une chétive créature impuissante à se défendre contre les appréhensions d^une fin prochaine. M. ScheSer n'a abordé son sujet que par le côté purement humain; son Christ n'est qu'un homme ordinaire qui s'abandonne âatièremait en face de la mort. Il est abtmé , terrassé, sans aucune force sous la main déjà levée de ses bourreaux et de ses persécuteurs; sa tête retombe sur sa poitrine, ses yeux se sont fermés, ses bras pendent immobiles le long de son corps affaissé; il n'y a plus d'âme en lui , {dus de vie :
viennent Judas et les soldats de Caïphe, ils ne trouveront qu'un cadavre.
Comprendre ainsi ce douloureux mystère , c'est lui ravir tout caractère symbolique et le faire descendre de la sphère élevée, où la religion Ta placé, pour le revêtir d'une forme trop déddément ter-
rostre. Peut-être à rûnagination d'un peuple encore peu avancé et sur qui ridée religieuse n'a d'empire qu'autant quelle se matérialise, peut-être, dis-je, faut-il de semblables images , elles entre* tiennent sa ferveur, elles excitent son zèle, elles exaltent aa dévotion; mais à nous autres hommes vieillis dans la civilisation, qui sommes nourris dans les principes d'un christianisme plus pur, plus abstrait, et, si j'ose ainsi parler, plus philosophique , il ne suffit pas de nous dire : « Voilà le Christ agcmisant sur la montagne » , il faut encore que nous le reconnaissions à la beauté morale empreinte sur tous ses traits, à la sainte gravité /de sa contenance, à l'imperturbable dignité de ses actions^ et c'est à quoi, selon mon jugement, M. Schefiera failli ; il a amené son sujet à lui, au lieu de s'élever jusqu'à son sujet.
No i899. Le roi de Thiilé (ballade de Goethe).
Ce roi de Thulé, dans sa jeunesse» avait épouse une belle princesse qu'il aimait
beaucoup et qui le lui rendait de tout son cœur. Peu de temps après cette union, et lorsque la lune de miel durait encore , la reine mourut. Le pauvre roi inconsolable dépose alors sceptre et couronne, partage à ses amis et serviteurs ses joyaux, sa vaisselle, ses chevaux, ses chiens, ses armes, et se retire je ne sais où, n'emportant avec lui que la coupe d'or dont sa bien-aimée avait coutume de se servir à table. Chaque jour il buvait au moins une fois son hydromel dans cette coupe, en songeant à la beUe main qui l'avait si souvent touchée , à la belle bouche qui l'avait tant de fois effleurée. Enfin, sentant approcher sa dernière heure, il se la fit encore apporter pleine , la vida en l'honneur de la trop chère défunte et la lança ensuite dans la mer, afin qu'après lui le contact d'aucune bouche étrangère ne vint profaner cette précieuse relique.
Telle est l'histoire naïve et touchante du roi de Thulé et de son beau gobelet d'or. Il fallait bien que j'en disse deux mots pour arriver à faire mieux comprendre toute l'excellence de l'œuvre du peintre.
M. Sdbeifer a choisi l'instant où ce bon roi de Thulé, déjà bien vieux, vide peutêtre sa coupe pour la dernière fois. Il faut Yoirde quelle étreinte convulsive et tendre il la serre entre ses mains tremblantes, et les grosses larmes qui coulent le long de ses joues et qui vont se mêler à son breuvage ou se perdre dans le flot de sa longue barbe blanche. Soit dessein, soit hasard, je ne vais jamais au Louvre sans me retrouver bientôt arrêté devadt cette admirable tête de vieillard , d'une expression si profonde, si pathétique, et quand j'y suis, j'y reste; je ne puis plus m'en détacher. D'où vient cet empire que le peintre exerce ici sur moi ? Je m'en vais vous le dire : c'est qu'il J a dans son oeuvre quelque chose d'indéfinissable et pourtant deprofondémentsenti, qui £aiit vibrer les cordes de mon cœur ; quelque chose qui ressemble à cette note sensible et pénétrante que l'on attend toujours avec anxiété dans un chant un peu passionné; enfin ce je ne sais quoi qui fait mal et plaisir tout à la fois.
M, Ary Scheiier est, de tous'les peintres»
celui diez lequel j'ai le plus souvient rencontré ce qui mejait mal, '
Un mot du métier. Ce roi de Thulé est peint dans la première manière dé l'artiste unie à un goût de dessin plus séyère : aussi quelle riche et savante couleur ! quelle franchise de ton ! quelle vigueur d'effet !
On se croirait devant un Rembrandt. Dans ceux de ses ouvrages qu'il estime les plus importants j soit à cause de leur dimension, soit à cause du sujet, 'M. Scheffer, depuis plusieurs années, affecte l'emploi d'unmode d'ex écution plus graveet pi us rigoureux, qui le géoe, à mon sens» dans le libre développement de son talent de coloriste, et le rapproche quelque peu de la petite église de M. Ingres. Je crains que ce scrupule, fort honorable d'ailleurs, n'ait alourdi son travail et altéré Téclat et la pureté de sa palette. Ce n'est là qu'un doute que je lui soumets en toute humilité; mais j'en ap-»
pelle à lui-même ; qu'il compare ce roi de Thulé aux deux Migrons et même à la Marguerite, et qu'il nous dise s'il n'y a pas lieu de regretter qi^elquefois, pour les amis sin-
— Sd —
céres de son be»u talent, qu'il se soit écarté de sa première voie. Croyez-moi, monsieur SdheiFer, soyez coloriste si tel est votre destin ; Rembrandt le fut aussi ; c'est surtout parla couleur et l'effet qu'il est demeuré un grand peintre et un poète plus grand encore.
Il lui suffit souvent d^un rayon de soleil noyé dans une large demi- teinte, pour nous subjuguer aussi despotiquemeût que Raphaël le peut faire avec l'élégante perfection de son dessin.
Frère et digne émule du précédent. Ta«> lent précieux, appliqué, honnête, intelligent, grand et judicieux observateur de la nature. Qui ne se rappelle sa Charlotte Gorday^ son prêche protestant et ses beaux portraits d'Armand Carrel et de M. Arago?
Celui de M. Lafitte que nous avons au Salon, ne le cède en rien à ses deux atnés; ceat la vie transportée sur la toile. Arrêtez to moment votre œil sur cette peinture, et fendez hommage à la supériorité d'un si
beau travail. Voyez comme cette tête tourne, comme elle vit, comme elle pense^ comme elle jaillit de la bordure ; et dépéchez-vous d'aller vous faire peindre par M. H. ScbeSer, si vous aimez la vérité e t les belles œuvres.
N^ 1900. Conseil tenu par le roi aa châtean i de Champlàtreux.
Voici de quoi prêter encore plus de crédit au conseil que je viens de vous donner, car toutes les têtes sont ici d'une exquise ressemblance; hormis une seule, celle du roi. Du reste que vous dirai-je de ce tableau ? — ^ C'est un monument précieux pour une famille, sans doute ; on est trèsbien venu à faire consacrer par un habile homme un souvenir aussi honorable ; mais ce souvenir en lui-même offre bien peu de ressource à l'artiste. Que faire de sept ou huit personnages officiels , assistant à un conseil de pure formalité, dans lequel la discussion ne dut certainement pas être
très-animée ? On ne pouvait que chercher à donner à chacun son caractère particulier, son air et sa contenance ; il fallait qu'à ces seuls dehors on pût reconnaître quelque chose de leur humeur et de leur tempérament. Il n'y avait que ce moyen de pallier la froideur du sujet , et M, H. Schefier ne l'a pas négligé. Il a compris sa tâche en homme d'esprit et s'en est acquitté avec une aisance et une bonne grâce qui ne laissent rien à désirer.
M. Qxmoi.
Si la mythologie était encore de mode, je dirais, en style de Jean de Meung, que M. Gudin a le brevet de premier peintre de monseigneur Neptune , roi des plaines pélagiques et autres eaux salées. Rien ne m'empêcherait encore de supposer que c'est le dieu lui-même, devenu peintre, faute de mieux, depuis qu'il a été mis à la réforme. La mer n'est-elle pas son domaine ? il se l'est inféodée, il y règne
en mattre; la tempête est suspendue au bout de sa brosse, et quand il lui platt, il a aussi son quos ego qui fait tout rentrer dans le calme. Mais trêve à la plaisanterie; M. Gudin est un de ces artistes pénétrés de l'importance et de la dignité de l'art, auxquels la critique et l'éloge ne doivent arriver que sous une forme sérieuse.
M. Gudin a douze tableaux à Texposition. Il y aurait de quoi fournir à la renommée de cinq ou six peintres. Cependant une remarque a été faite. Parmi ces tableaux, plusieurs des plus considérables ont paru à quelques personnes d'un Jàirc trop rapide, trop abandonné ; elles auraient voulu que le dessin en fût plus accentué, la toucbe moins indécise, le ton plus solide. D'ailleurs on rendait pleine justice aux grandes qualités du peintre, à son talent de coloriste, à la vérité et à la vigueur de ses effets, à Tintelligence de ses compositions, à l'abondance de sa pensée. Mais on disait aussi que ces tableaux manquaient de corps, que les premiers plans offraient quelque mollesse , et qu'enfin
les détails n'en étaient pas accusés d'une main assez ferme. Je reproduis Tobjection sans en rien rabattre. Elle est graye et vaut la peine qu'on s'y arrête.
Je conteste que tout soitrigouretisement exact dans les reproches qu'on a faits à M. Gudin ; mais, puisqu'il faut le dire, il y a pourtant du vrai , et je suis presque certain que lui-même le sent déjà mieux que personne. Cependant il ne m'est pas possible de croire qu^un homme aussi habile , aussi consciencieux , se soit engagé dans une fausse route de propos délibéré ou par trop de laisser-aller. Il a pu se tromper en quelques parties de son art , soit ; mais je garantis que c'est de la meilleure foi du monde. S'il y a erreur , cherchons d'où elle peut provenir, et si même eUene serait pas le résultat d'un savant calcul ; car il y a des erreurs habiles.
On a jugé les ouvrages de M. Gudin comme on eût fait d'un tableau de chevalet, d'une œuvre isolée; on ne s'est nullement occupé de leur destination future , ni du grand tout auquel ils se rat-
tachent. Mais ce n'est point un seul tableau que l'artiste a été chargé de peindre , c'est une 'galerie tout entière , et une galerie devant contenir plus de quatre-vingts peintures de toutes dimensions. Il eût été juste cependant de tenir compte dans la critique de cette circonstance susceptible de la modifier. Le fini et la recherche d'exécution qu'exige un tableau de chevalet, qui doit toujours être vu de près et sou&la plus belle lumière , seraient déplacés dans un grand ensemble de décoration monumentale. Assurément il faut se garder de tomber jamais dans le poncif ei le Idché; mais il convient aussi de proportionner les procédés de l'art à l'immensité de l'entreprise. Rubens, et que la modestie de M. Gudin me pardonne de citer ici Rubens à propos de lui , Rubens , dis-je , ne peignait pas la galerie de Médicis comme la fenmie au chapeau de paille. Placez à quinze ou vingt pieds de haut un tableau curieusement achevé et dites -moi qud efiet vous en obtiendrez : supposez encore qu'il ne soit éclairé que par un jour péni-
blement obtenu, ou ne venant que de reflet, ce tableau s'il est peint et repeint n'aura plus aucune transparence ; il paraîtra mat et lourd , ce sera de la peinture morte.
J'ai eu Foccasion de voir les tableaux de M. Gudin avant qu'ils ne fussent exposés ; c était par un ciel assez sombre et ils faisaient bien. Je remarquai même que plus leur position les éloignait du jour, plus ils s'acbevaient , plus ils prenaient de res«sort. Pour si peu qu'on ait d'expérience dans le métier , qui ne sait en effet qu'une lumière voilée , jette souvent sur la pein« ture un grand glacis naturel qui en augmente la puissance. Le grand soleil du Salon dévore bien des palettes ; mais ce n'est pas pour lui servir toujours de pAture que les beaux ouvrages de M. Gudin ont été faits. Il faudra les voir à leur place, dans cette galerie où la lumière ne leur arrivera souvent que d écho et par d'étroites ouvertures. Jusques là contentons-^ousd'en apprécier les belles parties , et réservons la ^i^itique pour le temps où elle pourra devenir définitive» Peut-être en sera-t-il de ces
peintures comme de la Minerve colossale de je ne sais plus quel sUituaire de Tantiquité ; avant qu'elle ne fût montée au fronton qu'elle devait décorer , tout le monde s'en moquait; ce n'était, au dire de chacun, qu'un caillou mal taillé ; une fois à sa place ce fut un chef-d'œuvre.
Entre toutes les compositions de M. Gudin , j e choisirai particulièrement pour les signaletà l'attention de mes lecteurs, d abord le combat d'Ouessant, grande et belle page d'un efiet imposant et au succès complet de laquelle il ne manque peut-être que d'être considérée de son véritable point de vue. Ensuite , ce combat si dramatique du chevalier de Forbin , qui se termine par l'incendie d'un vaisseau au miheu d'une mer houleuse; et celui de Doël en 1832, contre les Hollandais , si remarquable par la vérité du site et la profondeur des plans > à la rigueur il n'y a dans ce dernier tableau qu'un ciel et un horizon ; mais jamais on n'a tiré un plus habile parti* de deux éléments aussi simples. N'oublions pas non plus une charmante vue du Tréport, prise
de la mer y ouvrage d'une grande finesse de ton et d'une admirable lumière , ni la croix de pierre du même lieu , ainsi que deux petites marines claires et lumineuses qui brillent comme deux perles.
Quelle que soit> en dernière analyse, l'opinion que l'on garde du mode d'exécution suivi par M. Gudin dans ses dernières productions , il est impossible de n'y pas reconnaître une vive intelligence des grands eilets de la nature , un talent décidé de coloriste y une vérité inépuisable et une facilité de main peut -être unique entre tous nos peintres. On sent que l'inspiration et la pensée abondent chez notre artiste^ qu'elles le pressent incessamment de produire et qu'il ne peut s'arrêter que lorsqu'il a fait jaillir sur sa toile le tableau déjà créé dans son imagination. De là cette rapidité , cette fougue d'exécution qui peut seule répondre à la vivacité de ses iipprea* sîons , qui est inhérente à la nature de son génie et qu'il ne prend aucun soin de dissimuler : si c'est un dé£siut , je n'ai pas le courage de soubaiter qu'il s'en corrige.
N<» SO. Plusieurs portraits, même numéro»
Je n'en ai vu qu'un, celui de mademoiselle ^*, vraie glace panachée, pistache et vanille , abricot et groseilte , car telle est l'idée qu'il réveille au premier abord; la saveur en vient au palais ^ c'est une sorte d- effet sympathique etnerveux analogue à celui qu'on éprouve en voyant couper un citron.
Cette peinture témoigne de deux prétentions : la première de passer pour un grand dessinateur , la seconde de faire ub tour de force avec un certain aplomb. Cette double ambition se trouve-t-elle justifiée par le résultat? voilà ce qu'il est bon d'examiner.
Quant au dessin , je n'ai qu'une seule observation à faire , mais je la crois*décisive : M. Amaury affecte la science et la sévérité dans la forme ; on sait que sur ce chapitre , il est intraitable et ne pardonne même pas à Rubens ; un coloriste lui fait
mai à voir, et s'il avait le malheur d'être coloriste, je crois qu'il irait se peudre; heureusement! nous sommes pleinement rassurés à cet égard ; mais alors on se demande comment il a pu faire à mademoiselle *** des hras aussi détestables , et, au bout de ces bras, emmancher des mains dunefaçonaussiridicule^lagauchesurtout.
11 ne faut pas être bien savant pour découvrir ici l'incorrection , elle saute aux yeux. Jamais pareille articulation, jamais pareils hras ne se sont rencontrés dans une créature vivante et raisonnablement faite : à <luoi sert donc la science ? — Est-ce donc une difformité du modèle ou une erreur du crayon? Le doute est déjà peu flatteur pour mademoiselle ***, et si j'étais à sa place , j'attaquerais le peintre en police correctionnelle pour avoir diffamé mon bras ^t ma main. Notez que je me tais du visage, et pourtant il s'y trouve un nez qu'aucune ombre n'assaisonne, ïiez impitoya-«> Uement aplati, nez avorté, nez incroyable, qui pourrait fournir un nouvel aliment au procès.
Quant au tour de force , toute la question se réduit à savoir si Fart doit des* cendre au métier de saltimbanque ou d'escamoteur? j'en doute. N'aurait-il point bon air à nous faire cette petite harangue t <« Remarquez bien ce tour , messieurs et mesdames, il est vraiment surprenant»
extraordinaire ! je vais vous faire ce tableau en n'y employant que trois couleurs au lieu de douze ; celui-ci , en ayant à chaque biras un boulet de vingt -quatre, et celui-là»
par dessous la jambe; c'est toujours de plus fort en plus fort , absolument commte chez Nicolet. » S'il en était ainsi , M. Ducornet serait le premier peintre du monde , car il peint avec le pied. Mais que m apportent à moi les conditions difficiles dans lesquelles vous vous placez à plaisir pour élaborer votre œuvre? Je ne m'enquiers pas de la difficulté , mais de la qualité ; j'aime mieux ce qui me charme que ce qui m'étonne. Si vous avez la fantaisie dépravée d'appliquer votre talent à des études bizarres , gardez ces études dans votre atelier. Pourquoi tenter ainsi la critique?
potiTqttoi daD8 un même cadre cet odieux mélange des teintes les plus fades et tout à la fois les plus disparates ? — A un homme d'esprit qui lui demandait raison de ce vilain rose criard dont il a affublé son modèle, M. Amaury Duval répondit : « C'est parce que le fond est gris. » Si je lui demande à mon tour pourquoi ce fond est d'un gris si maussade , il me répondra sans doute : « C'est parce que la robe est rose. » Il n'y a pas moyen de sortir de là , c'est un impasse.
Au reste , je ne suis pas seul de mon avis; il n*y a qu'un cri sur la peinture excentrique de M. Amaury Duval; les femmes s'en effarouchent , les hommes s'en amusent et les amateurs sérieux s'en affligent. Quoi de plus pénible, en effet, et de plus déplorable, que de voir un homme d'un incontestable talent, se perdre et s'user ainsi dans les ralEnements puérils dun art étroit et mesquin?
Hâtons-nous d'aller chercher auprès de
notre ami , M. Biard , une distraclion à celle réflexion importune, à ce regret peut-être inutile, car je crains bien que M. Amdury Duval ne soit déjà trop avant dans le chemin de la perdition , pour que nous puissions désormais fonder de grandes espérances sur sa conversion.
Si vous aimez la vérité , la franchise, la verve , Tesprit , le rendu , la joie bruyante , le rire intelligent , la comédie , le vaudeville, le drame, arrêtez -vous longtemps auprès de M. fiiard et laissez-vous faire ; il vous donnera tout cela généreusement , sans compter. Il est si riche , si fécond , si varié, si original, qu'il n'a pas besoin, je vous en réponds , de faire des économies avec son public. Il y a bon nombre d'honnêtes artistes que leur respectable indigence^ en fait d'idées, condamne à plus de réserve , et qui sont obligés de regarder à la dépense et de vivre de ménage ; ils ont même tant de peur d'être pris sans vert , qu'ils ne se risquent souvent que du quart ou de la moitié d une , afin de retrouver le reste pour une autre fois. Ils sont à cet
égard ordonnés et rangés comme un ban- €[uier, et peuvent à tout moment établir le bilan de leur petit génie. M. Biard n'est pas ainsi fait ; il a des manières de grand seigneur et nous jette résolument tout son trésor à la tête , sans se mettre en peine du lendemain. Aussi est-ce le talent le plus goûté , le plus populaire de notre époque ; il est devenu proverbial; tous l'apprécient et le comprennent également , l'habit fin comme le gros elbeuf , la robe de velours conuiie la robe d'indienne , la boutique aussi bien que le salon. Et voilà ce que font Thabileté , l'esprit et l'originalité ^isàun grand fonds d'observations fines et spirituelles. On me demandait dernièreinent de quel atelier M. Biard était sorti :
Eh! mon Dieu, répondis -je, voua vous trompez; ce n'est point un peintre venu en serre chaude ; il est tout simplement poussé en pleine terre, sous l'aile de cette l>onne nature , et j'espère qu'il y paraît à I& vigueur de sa 'séve , à la verdeur de son feuillage et à la saveur de ses fruits.
N° 168. Exorcisme de Charles VI, par deux moines
augastins.
Bon tableau , bien fait , bien peint , bien entendu. Il suffirait à faire la réputation d'un autre peintre ; mais ce n'est qu'un 4;rès-estimable tableau, et je passe.
N» 166. Lé repas interrompu.
C'est un dtner de vénérables curés réunis xhez leur doyen. Le potage est servi ; l'un des convives en retire délicatement , avec le pouce et l'index^ une souris qu'il montre à toute l'assistance ; stupéfaction générale , indignation de l'amphytnon , pétrification de la servante ! Il n'y a qu'un espiègle d'enfant de cbœur, groom ordinaire de M. le curé, qui paraît trouver la chose amusante. Je le soupçonne fort d'être le chasseur qui a fourni au fesUn cette nouvelle espèce de gibier, Il faut voir l'expression de dégoût écrite sur les visages de tous ces bons prêtres. Il n'y en a qu'un,
un seul! dont l'air béat et recueilli me donnerait à penser que le repas a lieu un jour maigre, et qu'il est moins préoc»
cupé de la nature insolite du mets , que du scrupule d'avoir enfreint , malgré lui , la règle canonique du jeûne.
Pour retracer avec tant d'esprit et de vérité l'ensemble d'une pareille scène, il faut y avoir assisté , il faut avoir mangé sa part de ce damné potage. — Revenez souvent à ce petit tableau » car c'est une perle , c'est du Biard tout pur et de la plus exquise qualité.
N» 167. Embarcation attaquée par des ours blancs dans les mers du Nord.
Ces pauvres gens sont perdus! voilà la première idée qui me frappe en voyant ce terrible tableau. M. Lepoittevin , qui est ^ habile bomme, a fait aussi des naufragés attaqués par des ours blancs ; mais il a eu pitié de moi, il n'a pas voulu abuser de ma sensibilité, je suis pleinement rassuré sur le sort de ses personnages ; ils se tireront d'af-
faire M. Biard au contraire a été inflexible, inexorable ; il a voulu que ces trois malheureux fussent dévorés et ils le seront, à moins d'un miracle que je ne puis pas prévoir, et que le peintre aurait donc réservé en dehors de la bordure ou derrière la toile. Si encore j'apercevais à l'horizon un petit bout de voile , rien que la pomme d'un mât ; mais ni voile, ni mât n'apparaissent : je vous répète qu'ils sont perdus. — :Ah! monsieur Biard , vous avez été bien dur !
Ce tableau est exécuté comme M. Biard exécute , avec une solidité de ton et une fermeté de pinceau supérieures. Je Tadmire sans restriction; néanmoins je ne voudrais pas l'avoir toujours sous les yeux ; il me serre le cœur , il m'attriste , il me fait prendre en grippe les ours blancs.
Mais vous qui aimez le drame , venez vite»
accourez, le voilà dans toute son énergie ^ dans toute son horreur » dans sa réalité la plus saisissante ; mais prenez garde qu'aucun de ces maudits ours ne vienne à se retourner!
N"" 168. Le concert de ftimille.
Qui n a point tu cela au moins une fois en sa vie ? — Un enfant à peine sevré tient gravement le piano; le haut tabouret sur lequel il est juché me fait trembler pour ses jours ; un vieux Colin d^opéra comique, blond de cheveux, blond de teint, blond de costume , se pâme en estropiant une ariette de Grétry ou de Daleyrac; ta grand'maman ne peut se tenir d'aise; la glorieuse mère de Tenfant phénoménal , rheureuse épouse de FEUeviou suranné, a presque la larme à l'œil , et le reste de la famille applaudit , ou bat la mesure à contre temps, selon la bonne coutume du vrai dilettante bourgeois. Voilà le concert de famille , petit tableau de moeurs d'une vérité charmante. Je vous le disais bien que M. Biard avait aussi la comédie dans son pinceau. Vous allez voir.
N<» 169. La poste restante.
Combien de choses à dire et à faire sur
la poste restante ! que d'intérêts divers , que d'intrigues , que de sentiments , que de noirceurs , que de petits secrets , que d amours, que de haines viennent se croiser là! Quel champ fertile pour un esprit pénétrant , pour un peintre observateur ! M. Biard n'a pas manqué d'y venir faire sa récolte.
Le milieu du tableau est occupé par un mari égrillard que sa femme surprend en flagrant délit de correspondance illicite. Madame veut avoir la^lettre suspecte, monsieur ne veut pas la donner^ de quoi madame parait excessivement contrariée ; elle est pâle, elle est tremblante, elle a son chapeau renversé sur ses épaules , elle ne se connaît plus , il est clair qu'elle va se trouver mal ou arracher les yeux à quelqu'un. Un épagneul du genre Azor, une petite fille et un ami du mari complètent cette scène ; l'épagneul fait le beau pour avoir des gimblettes; il prend bien son temps! lenfant, qui aime autant papa que maman , garde la plus stricte neutra- Jité, et l'ami, un peu goguenard, fait ob-
server à madame qu'elle oublie le respect dû au chef légal de la communauté. Tout cela est disposé , compris et rendu à ravir.
— N'est «ce point là de la bonne comédie à la manière de Dancourt ou de Dufresny ; je n'ose pas dire de Molière, M. Biard n'accepterait pas Téloge. — D'autres personnages achèvent de remplir le champ du tableau, parmi lesquels je vous prie sur* tout de remarquer la petite femme de chambre qui prélève son droit de commission sur les secrets de sa maîtresse, la'grisette sentimentale qui vient probablement de recevoir d'un étudiant en droit quelque page brûlante dérobée à la Nouvelle Hé*' loïse^ et enfin ce monsieur, d'assez mince apparence , qui lit une lettre dont il est singulièrement effaré. Jamais une mauvaise nouvelle ne s'est mieux reflétée sur un visage.
N<> 170. Les suites d'un bal masqué.
Il est impossible de rien voir de plus gai j de plus animé , de plus vivant • de
plus remué , de plus bouffon , que cette folle et joviale peinture ; mais il faut acheter rudemeiit le plaisir de la voir ; il y a presqu'autant de désordre en face du tableau que dessus. J'y ai déjà perdu un foulard et gagné une foulure. Je m'étonne que l'autorité ne se soit pas encore avisée de placer aux abords deux gardes municipaux , chargés de régulariser l'enthousiasme de la foule, et de réprimer les distractions des gens enclins à se tromper de poches.
Nous sommes à la porte d'un bal masiqué, où des danseurs, ti*op gaillards, se sont probablement permis des licences que la moralité du garde municipal et du sergent de ville n'oiit pas dû tolérer ; car le garde municipal et le sergent de ville sont des êtres essentiellement moraux par caractère et par état. Une bande de niasques a été cernée» appréhendée et poussée dehors, non sans opposer une glorieuse résistance.
La bataille dure encore ; déjà un sergent de ville est tombé martyr de ses principes ; un autre semble retenir de la main son
œil déplacé par un coup de poing; une espèce de brasseur , taillé en Hercule »
déguisé en comtesse et dont la toilette, par suite du conflit, a éternise dans le désordre le plus galant , soutient presqu'à lui seul tout l'effort des assaillants. Il est le corps de batailled'où partent les plus rudes coups, et qui tient encore la victoire incertaine.
Mais la garde arrive, et grâce au ciel ainsi qu'aux bourrades , force restera à la morale et à la loi. Des femmes, plus ou moins chiffonnées, sont adroitement mêlées à tout ce tumulte, et jettent sur ce que cette scène aurait, sans elles, de trop brutal, un peu de la grâce qui ne les abandonne jamais.
Tel est à peu près le tableau de M. Biard ; mais c'est en vain que j'essayerais de don^ uer une idée de la verve et de l'inépuisable gaieté qu'il a su y répandre. C'est un poëme burlesque tout entier, dans lequel la vérité n'est jamais sacrifiée au besoin de faire de la caricature. Voyez ces sergents de ville, comme ce sont bien des sergents^ de ville, comme il serait
presque impossible de placer leurs têtes sur d'autres épaules sans flaire un non-sens !
Certes , si M. Biard ne iea a pas peints d'après nature, il a plus d'esprit que la nature elle-même. Voulez-vous un exemple de l'adresse de M. Biard à manier certaines plaisanteries un peu crues? Donnez un regard à la basque de Tbabit du commissaire et remarquez , immédiatement audessous du bouton de la taille , un vestige de semelle qui témoigne de la cbaleur, de l'action et du courage personnel de l'honorable magistrat; il est incontestable que son caractère (et le reste) se sont trouvés très -directement compromis dans la bagarre. Le fait lui-même eût été révoltant; ainsi sous-entendu il ne devient plus qu'un lazzi spirituel.
Voilà surtout ce qui me charme de M. Biard; c'est que même lorsqu'il se laisse entraîner aux plus vives saillies de sa folle gaieté y jamais il ne dépasse la limite qui sépare le trait plaisant de la charge grossière. Au milieu des grosses joies 4eâ bals dç Musard ou de la Renaissance , on re-
connaît encore Thomme de bonne compagnie, qui se met quelquefois en pointe, quand le vin est bon , mais qui ne s'enivre jamais.
Parlerai-je après cela de la partie technique? Non, la critique elle-même se prend à rire et n'a pas le. temps dy songer, bien que le peintre et le tableau ne pussent que gagner à Texamen qu'elle en pourrait faire.
N<> 1541. Les naufragés.
Je cite la notice :
« Âpres vingt^'trois jours de pénible nor » uigation sur notre Jréle radeau , affai- » blis par les prwations et les souffrances » de toute nature^ nous fûmes ramenés 9 par des courants au lieu même de notre 1» naufrage , où nous eûmes le malheur de » troui^er une grande quantité d'ours 1» blancs qui i/inrent nous attaquer. . . Nous » étions presque tous hors d'état de nous
» défendre. Que dirai-je?... ce fut la » lutte de la Jaim contre ta/aim. »
( Histoire des naufrages. )
Je n'ai qu'un mot à dire sur ce sujet que le hasard , sans doute , a amené sous le pinceau de deux hommes de talent, et ce mot le voici : M. Lepoittevin me laisse en dehors de la toile, M. fiiard m'y fait entrer. D'ailleurs honne peinture , belle couleur, jolis ours, et le reste tout à fait à Fayenant.
N» 1545. Le contrebandier.
Le contrebandier , soit; autant celui-là qu'un autre; mais je n'y vois qu'un trèsjoli tableau largement touché , d'une riche couleur , d'un effet soutenu , d'un bon des^ sin et rien de plus. C'est de l'art matérialisé ; absence complète d'âme ; ces gens-là vivent, mais ils ne pensent pas.
Le Salon possède encore de M. Eugène Lepoittevin cinq autres tableaux que je n'ai pas vus.
N° 185. Carrières de la Cervara, dans la campagne
de Rome.
Donnez à M. Edouard Bertin un ciel , un horizon , un rocher , un arhre , une plante , et avec ce bagage assez mince il vous fera un admirable tableau , plein de grandeur et de poésie. D'autres prodiguent les détails, lui les écarte ; il s'étudie à ramener la nature à sa plus simple expression , il la résume, il procède par synthèse. Jetez un coup d œil sur ses œuvres , examinez-en le faire et tous serez convaincus de cette véri^té. Une touche large et simplement posée lui suffit pour caractériser un objet, une forme quelconque ; il n'en cherche pas davantage. A ce propos, quelques critiques lui ont même reproché de négliger trop le ^cndu; je ne vois pas que ce reproche soit fondé. Un paysage de cinq ou six pieds de développement, comme est celui, dont je P^rle , ne se regarde pas à la loupe conune ^ tableau flamand. Placez-vous à la vé-
ritable distance , et vous verrez que tout y est suffisamment accusé , les premiers plans comme les derniers. Il y a dans la peinture de M. Edouard Bertin un caractère de tempérance, de calme, d'austérité grandiose , je dirais presque de mysticité, qui s'effacerait infailliblement dans les petites délicatesses d'une exécution plus recherchée. Homme de style avant tout, talent sévère et recueilli, vous ne le surprendrez jamais à s'asseoir devant un site où les accidents abondent, où les plans se croisent et se tourmentent en mille sens divers avant de se perdre à l'horizon. Il lui faut de grandes lignes et de grands espaces , la solitude et le désert. Ses paysages vous font méditer , ils invitent au silence ; on y respire un air de Thébafde qui vous donnerait presque l'envie de vous faire anachorète ou d'entrer à la Trappe.
M. Edouard Bertin le comprend si bien qu'il ne les surcharge jamais de figures ; une seule sur le premier plan , une seule ou deux tout au plus , la plupart du temps un vieillard ou un moine, assis à l'ombre, occupés de quelque sainte lecture, ou marchant
à pas mesurés les yeux attachés à la terre.
On sent que Féglogue ou l'idylle seraient ici déplacées.
C'est donc sous cet aspect tout poétique que m'apparalt la peinture de cet artiste penseur. Ainsi dominé par l'idéal , je n'ai plus le loisir de chicaner sur les contours plus ou moins étudiés d'une mauve ou d'un chardon ; il me suiEt que l'exécution soit ea JMaeocd jmec le ffemnAiomi et la simplicité du site. Si le ton a derénergie, si la lumière est chaude et puissante , si l'effet général est large et tranquille, je me tais et je jouis. — MaJhéur à qui n'est pas un peu poëte !
M. AUaiffT.
N<> 16. La Madeleine dans le désert.
Désert si Ton veut : cette Madeleine serait bien mieux placée dans les carrières agrestes de M. Edouard Bertin ; mais ici le paysage a plus de grâce que de grandeur ; il est frais, ombreux et doré , et par cette raison on y sent davantage le manque de coquetterie dans la touche, le défaut de légèreté dans
le tODt Plus la nature s'éloigne de la beauté sévère pour ne se montrer que jolie , plus elle a besoin de parure.
Ici les fonds sont lourds , les arbres sans transparence , et les eaux d'un bleu cru ressemblent à des lames d'acier bronzé; il faut s y reprendre à plusieurs fors pour deviner que ce sont des eaux ; il n'y a ni saumons ni brochets, si vigoureux qu'ils soient, capables de s'y mouvoir et de les fendre; elles sont d'une opacité désespérante pour tout le genre poisson.
La scène est éclairée par un soleil couchant dont les chauds rayons , après avoir glissé sur les anfractuosités des roches qui occupent le premier plan , viennent se réunir sur deux anges d'un assez beau style.
C*est là que l'artiste a concentré toute la lumière du tableau, lumière brillante et splendide comme celle qui doit environner des messagers célestes. Cette idée est ingénieuse; mais, je vous en supplie, ne parlons pas de la Madeleine ; jamais une figure n'est venue plus péniblement sous le pin»
ceau d'un peintre ; c'est un gros morceau de
p&te terreuse et mal cuite , sans fonne m relief. Ce n'est pas de cette manière que le Corrëge et TAlbane l'auraient comprise. Je yeux bien que les rigueurs de la pénitence Taient un peu flétrie et tannée; à vivre ainsi toute nue au grand air ou dans une caverne, les formes s'altèrent et la peau segftte à la longue ; mais ce n'était pas une raison pour nous la montrer si maussade et si fanée.
Je me résume sur leméritede M. Aligny, et je dis que sa peinture manque de franchise, qu'elle parait louche et péniblement travaillée , et qu'il aurait beaucoup plus de talent s'il en voulait avoir moins ;
L*eiprit qu'on veut aroir gAte celui qu'on a.
il se nuit par trop de souci de bien faire^ Mais il y a du maître en lui ; c'est peut-être le plus grand dessinateur de notre école de paysage , et à tous ceux qui pourraient en douter, je conseillerai daller voir dans la galerie d'Apollon une vue deValmontone , magnifique dessin à la plume, que le Titien et les Garache ne désavoueraient pas.
N<> 1974. Vue de la Rochechinard en Daupbiné.
Ceci est d^un autre style ; c'est da soleil , de la Terdure et des arbres pour le plaisir d'en faire, et c'est tout cela reproduit avec amour et talent. D'année en année on remarque un nouveau procès dans les ouvrages de M. Thuillier. D'abord , égaré par de mauvais exemples, il donna dans une manière noire et sèche ; puis «1 eut le courage d'aller recommencer son noviciat devant la nature , et il revint d'Auvergne avec plus de soleil et d'harmonie sur sa palette, plus de finesse et de légèreté dans son pinceau , mais il lui manquait encore la richesse et la solidité du ton; aujourd'hui je ne sais plus ce qui lui manque; sa vue de la Rochechinard est , dans le genre du paysage portrait , l'un des plus beaux tableaux de l'exposition. — Que risqué-je à dire le meilleur?
Je ne le mentionne ici que pour mémoire.
J'attends pour le juger qu'il se produise un peu plus à son avantage. C'est se montrer, je l'espère, critique généreux.
Depuis quelque quarante ans le talent deM. Jean- Victor Bertin , car il a du talent , n'a pas bougé d'une semelle, soit en avant, soit en arrière. Chaque année il nous arrive avec sa petite pacotille de sites recueillis en Grèce ou en Sicile , dans les Apennins ou dans les Abruzzes , le tout bien et duement peint et blaireauté (* ]. Jamais' il n'a failli à nous donner le même ciel , la même colline, le même arbre et le même Tityre.
C'est un peintre immuable comme sa palette , un talent pétrifié , c'est l'immobilité
* Passé au blaireau, espèee de broMC dODce dont Ici peiDlrefl te serrait pour unir et fondre lei teinict.
même. Pourquoi yiendrai-je troubler du bruit de ma critique une silongue quiétude?
Je n'ai rien à vous en dire, absolument rien, sinon que M. Rémond est sorti de son école et que feu Micballon s'en est enfui.
— Micballon avait du génie et devint un grand peintre.
Un peu plus varié que le précédent , mais bien peu.
N^ âi08. La chute des feuilles, vue prise en Artois.
Je commence d'abord par vous prévenir que M: Watelet aime prodigieusement les moulins , et parmi les différentes variétés de moulins , il ne fait véritablement cas que d'une seule , celle des moulins à eau.
Décidément il a la bosse de la mouture.
Notez bien que c'est un bomme babile^ il n'ignore aucun des secrets du métier ; il a de la toucbe, de la couleur, le sentiment de la vérité ; mais il ne sort pas des mou*
lÎDs', c'est sa marotte, son califourchon. Il en résulte que tous ses tableaux ont un air de famille qui les fait reconnaître à vingt pas. On serait tenté de croire qu'ils ont tous été faits d'après la même recette; celle qui suit par exemple. — Voulez-vous un site naïf et champêtre? — « Prenez un moulin avec sa vanne , un bout de rivière mousseuse , un pré bien vert , un chêne couronné , un clocher dans le fond , et sefuez chaud! » — Le cœur vous dit-il d'un site agreste et sauvage? — « Prenez toujours un moulin avec sa vanne , un rocher, un torrent, etc. , et servez bouillant ! » — Souhaitez - vous un paysage d'une poésie plus douce ? — « Prenez encore un moulin, une cascade, un frais ombrage, unrayon doré, etc. , et seriez tiède ! » Ce diantre de moulin revient à toutes sauces et souvent à la même , qui n'est pas toujours la meilleure^ quelle que soit du reste l'habileté {du mattre , que nul ne songe à contester. Assurément les mouhns à eau sont très-pittoresques, mais il en est de cela comme du pâté d^anguilles , à la longue on s'en lasse^
Cependant il est juste de dire que M. Watelet a risqué cette année une petite innovation. Il a saupoudré son éternel moulin d'une multitude de petites paillettes d*ocre qu'il appelle des feuilles mortes; de là ce titre mélancolique : « La Chute des Feuilles ! » Tout le tableau , ciel et terre , en est parsemé; c'est un ouragan» une trombe de feuilles; on ne sait où se fourrer. Pour ma part je n'ai jamais vu pareil phénomène ; il est vrai que la chose se passe en Artois où je n'ai jamais été , et apparanment qu'en Artois les feuilles mortes tombent plus dru qu'ailleurs.
Un paysage , deux paysages , trois paysages! je crois même qu'il y en a un quatrième. — Que voulez -vous que je vous dise? — Jadis M. Bidauld fut un peintre en grand renom. Maintenant il est membre de l'Académie et du jury de peinture, professeur à l'École royale des beaux-arts , et il a quatre-vingt-quatre ou quatre-vingt-
cinq- ans... — Respectons en lui la double dignité des cheveux blancs et des honneurs académiques.
M. JOUVABD.
N» 1096. Ëtade prise près du Mans.
J'ai YU cette charmante étude avec un indicible plaisir. Depuis deux ou trois ans , M. Jolirard me faisait Teifet d'un vieil ami malade , dont les traits flétris sont devenus méconnaissables. Je le retrouve aujourd'hui plein de yie et de santé ; sa palette éteinte s'est ranimée dans ce joli tableau. Dieu en soit loué ! mais ne nous arrêtons qu'à celui-là f car il y en a encore deux ou trois autres qui se ressentent terriblement de la longue convalescence de l'artiste. — Une seule remarque sur cette vue des environs du Mans ; les masses d'arbres des premiers plans n'ont-elles pas un peu d'opacité et de pesanteur? Quant à moi, j e leur souhaiterais plus de transparence et de flou ; je crains bien que la tiède haleine des zéphyrs^
comme on aurait dit de mou temps y ne puisse jamais glisser à travers ces feuillages.
M AuMi GiaOUZ.
N<> 874. Vue des bords de la Seine , prise à Ris ,
près le pont Âguado.
Cet artiste est un homme de conscience , un peintre de bonne foi , qui pousse le respect de la vérité jusqu'au scrupule.
Pénétré de ce principe que la couleur ne fait qu'un avec la lumière , et que sans soleil il n'y a point de véritable peinture, il fait d'incroyables efforts pour lutter avec l'éclat de la nature. Noble ambition qui peut n'être pas toujours heureuse , témoin le tableau que nous avons sous les yeux.
Sans aucun doute , le principe d'après lequel M. André Giroux se dirige est excellent en soi ; mais il ne faut pas qu'il soit exclusif des autres conditions de l'art. La nature n'est point seulement lumineuse et brillante, elle est aussi harmonieuse, et c'est ce que l'artiste a trop oublié. Son
tableau a de grandes qualités , mais il inquiète , il édate, il est tapageur, il appelle tous ceux qui passent et veut absolument être regardé ; il vous prend en quelque sorte au collet , et ce despotisme indispose. — Cependant je vous saurais mauvais gré de passer outre ; mettez , s'il le faut , des besicles vertes, et regardez4e. Vous y découvrirez de très-belles parties » un ciel resplendissant, des fonds superbes, une grande adresse de toucbe ; mais ne vous y arrêtez pas trop longtemps si vous avez la vue tendre.
Paysagiste coquet, fin, gracieux , pétillant, donnant un peu trop dans le clinquant et le brillante. Les six tableaux charmants qu'il a au Salon viennent à l'appui de ce que j'avance. La nature sort de ses mains toute pimpante et jolie à croquer; on croirait voir un paysage d'une églogue de Fontenelle. Les Alpes s'apprivoisent sous son pinceau ; il les caresse , il les enjolive ,
il adoucit les traits de leur physionomie sauvage , il leur apprend à revêtir des formes moins abruptes, à se parer de couleurs moins sévères. Voyez plutôt sa vue d'Interlaken et celle d'un chemin dans les Grisons.
Enfin , si ce n'est pas un grand peintre , c'est au moins l'un des plus aimables que Ton puisse rencontrer, et je vous le recommande à ce titre.
N^" 374. Vue prise à la Handeck, route du Grimsel,
canton de Berne.
Talent tout neuf, qui n'était encore connu à Paris que par quelques jolis dessins qui se trouvent dans les portefeuilles des amateurs. Cet artiste» né sous l'ombre des Alpes, a aussi voulu se mesurer avec elles, mais il n'a point badiné avec ses modèles ; il les a pris au sérieux. Il n'a rien atténué dans la rudesse des formes, rien dans la sublime horreur du site, rien dans la sombre énergie de la couleur, et à tous ces éléments
qui caractériseut la terrible majesté d'un paysage alpestre, il a ajouté les traces récen* tes d'une tempête; le veut mugit encore parmi ces pins écheyelés , plusieurs sont renversés sur les bords de fabtme , le torrent gronde et se précipite, et les rochers roulants viennent à peine de s'arrêter.
Voilà un admirable tableau, bien choisi , bien senti, bien jeté; il étonne, il subjugue. On sent qu'il n'a pu être fait que sous Finfluence immédiate des lieux qui l'ont inspiré. Tout y est , et la fierté de la touche, et la vigueur du tcm, et la franchise de l'effet, n faut avoir été , comme M. Galame , bercé sur les genoux de cette nature si forte et si grande, pour parvenir à la rendre avec tant de liberté et d'énergie. Marquons sur nos tablettes que nous avons dans l'école du paysage un grand peintre de plus.
No 925. Funérailles des victimes de Pattentot du 28 juillet 1855, célébrées aux Invalides.
Ce tableau, tout étincelant de lumière ,
éclaire à lui seul la paroi du salon à laquelle il est suspendu, et Ton ne saurait trop s'étonner de la simplicité des moyens employés par M. Granet pour obtenir un si puissant effet. Il n'y a qu'un grand artiste pour se tirer aussi heureusement d'un sujet , fort important sans doute sous le rapport historique et au point de vue moral; mais, j'ose le dire, trè&-peu favorable à la peinture. Imaginez dans une grande église tendue de noir, le roi , les princes , les chambres et la foule, assistant en cérémonie à une messe de requiem dite sur treize cercueils. Une restait au peintre que la ressource de s'en prendre au luminaire du catafalque, aux cierges et aux bougies , et c'est ce qu'a fait M. Granet avec la supériorité connue de son beau talent. D'un tableau qui, dans l'ordre des probabilités ordinaires , semblait ne devoir être que la reproduction assez froide d'une solennité presque officielle , il a trouvé le moyen de faire un chef-d'œuvre ; tant il est vrai de dire qu'il n'est point de sujet
Qai, par Tart embelli, ne puUse plaire aai yeai.
N<» 925. Le frère Canovayo d'un oouwnt en Italie.
Vrai moine franciscain de la vieille roche, gros, gras, fleuri , face rubiconde , chairs rebondies et potelées, que les austérités du cloitre n'ont jamais atteintes. Le Canoi^ajo est le frère chargé du gouvernement de la cave ; il y parait au teint vermillonné , de celui-cL
Reculez-vous de quelques pas, si vous youlez apprécier tout le mérite de la touche savante et décidée de M. Granet. Sans ce préliminaire vous n'aurez aucune idée de la magie d'un coup de pinceau frappé \uste. A la distance convenaÛe rien ne manque au modelé de cette tête si largement accusée ; tous les plans, tous les détails y sont ; c'est une œuvre achevée : si l'on s'approche , on ne trouve plus qu'une belle ébauche dont les grands traits sont à peine indiqués. C'est un procédé de. maître qu'il n'est pas donné à tout le monde d'employer, i^i même de comprendre.
Cherchez encore de ce grand artiste deux
autres jolis tableaux , où la franchise du pinceau, la vivacité du coloris, l'entente du clair obscur , se retrouvent toujours à un degré éminent. Quel éclat de lumière!
quel effet ! et pourtant quelle simplicité de moyens! Presque rien sur la toile, des huiles colorées seulement , de grandes demi-teintes bien transparentes , quelques touches plus fermes dans les vigueurs et cinq ou six points lumineux résolument attaqués, voilà tout le secret de M. Granet pour arriver à produire ces belles et solides peintures qui depuis plus de trente ans font l'admiration des amateurs et des artistes ; il n'en a jamais connu d'autre, il s'en est toujours tenu à celui-là et il a eu raison, car il était bon. Ses œuvres nous en ont convaincus du reste.
No 105. Combat et prise de Halle.