X. le baron BOSIO
N« Si48. Buste de la reine ; marbre.
Vous n'avez rien compris à cette noble et touchante physionomie, monsieur le baron, je suis bien fâché devons le dire, mais la vérité avant tout. Vous avez voulu idéaiiser et vous n'avez fait qu'une grande tète sèche et froide. Hélas ! pourquoi ne pas vous en tenir tout uniment à votre modèle? Ce que vous recherchiez avec un si pénible labeur seraitvenudeiui-mémesejJacer sous votre ébaudbtoir; miajesté, bonté, bienveillance, vertus de reine et dô femme, rien n'y eut
nuinqué. Mais vous avez voulu n'en faire qu'à votre tête et la nature vous a puni en vous délaissant. — Mille fois pardon , monsieur le baron , de la franchise de mon langage.
Cinq bnstes en marbre. -
Un de M. Arago, œuvre indigne du mattre.
Un autre de M**' Mars, assez ressemblant mais médiocre.
Mais ceux de M. de Tracy , de M. de Lamenais et de l'abbé Grégoire , admirables ! ce n'estplusdu marbrec'est de la chair; la matière va céder sous le doigt. Vous tous qui tenez un ciseau , étudiez bien ces trois belles têtes et apprenez d'elles le grand secret de l'art , apprenez comment la vérité largement saisie peut enfanter le grand style , comment enfin la vie peut être donnée a un caillou.
N*" 2171. Joseph Barra , jeune tambour tué dans les premières guerres de la Vendée ; statne en marbre.
Il meurt en pressant sur son cœur la cocarde tricolore. Le^ trait est héroïque»
il n'en est pas de même de la statue. L'aspect en est mesquin , la pose gênée et désagréable ; mais il y a des parties d'étude achevées et du premier ordre , des détails qui témoignent toujours d'un prodigieux talent.
N« 2206. Minerve après le jugement de Paris;
statue en bronze.
De loin , j^ai pris d'abord cette grande ▼irago de cuivre rouge pour Achille récitant ce vers :
Rendez grâce au seul nœud qui retient ma colère.
On n'a jamais rien vu de plus froid , de plus sec, déplus roide, de plus guindé. Je n'ai pas de peine à croire que le beau Paris,
(f^ui était fin connaisseur, lui refusa ]a pomme ; à la place de Pârisje n'eusse point balancé et l'his toire dit qu'il balança . — Non , non ! monsieur Ga tteaux , ce n'est pas là cette Pallas que l'antiquité a estimée assez belle pour disputer un instant à Vénus le prix de la beauté. Vous calomniez Pallas et 1 antiquité. Votre Minerve n'est tout au plus qu'une blanchisseuse de régiment qui vient d'être mal menée par un parti de hussards allemands.
^o 2225. Charles TI secouru par Odette de Champdivers; groupe en marbre.
Enfin j'ai revu mon cher Charles VI et ma jolie Odette de Champdivers, mais un peu plus coquets et parés que je ne les avais laissés. Us étaient en plâtre grossier et je les iretrouve en marbre fin et poli ; il est vrai qu'ils ont payé cet honneur de la moitié de leur taille, et ils n^étaient déjà pas trop grands. Aureste, c'est toujours la même œuvre complète, avec le même charme, la
tnéine vérité, le même sentiment; c'est toujours mon pauvre Charles avec sa joie d'enfant gâté, ma bonne Odette avec sa couchante compassion de fenune et ses grAces câlines; mais je ne les possède plus qu'en miniature. Mon beau groupe n'est plus qu'un bijou précieux , une adorable fantaisie d'une délicatesse exquise ; je voudrais l'avoir sur ma console , si j 'avais assez d'opulence pour me permettre ce plaisir de prince, et pourtant je m'interroge, je me consulte pour savoir si , dans cette adroite métamorphose, je n'ai pas sujet de regretter quelque chose , ... et je n'ose me répondre.
N*" S19S. Cain et sa race, après être maudits de Dieu ; groupe colossal en marbre.
Donnons uu mot de sympathie à œ bel ouvrarge , que nous avons déjà vu en pUtre il y a six ou sept ans, et qui nous revient eu marbre. Je suis tout heureux et tout aise de retrouver aiusi M. Etex à son point de dé-
part ; ilme semble qu'il y est revenu pour recommencer une nouvelle ère. Que de magnifiques promesses dans ce brillant coup d'essai ! je n'oserai dire qu'elles ont toutes été tenues; mais M. Etex est si jeune, qu'à son âge on n'a jamais sérieusement entamé son avenir.
Je finis par un réquisitoire : je demande qu'il plaise à M. le procureur du roi, ou h tout autre oiEtier du parquet par lui délégué et à ce commis; vu un buste en marbre, soi-disant du roi, exposé au Louvre sous le n* 2307; citer à comparoir par-devant lui et à bref délai , le sieur Gayrârd , statutaire de son état, aux fins d'être interrogé sur les faits et articles suivants , savoir :
1^ Si ledit sieur Gayrard est auteur ou inventeur, fauteur ou complice du buste précité;
S"* S'il l'a sciemment commis et prémédité;
y Si, dans l'accomplissement de cette
œuvre méchante et damnable, il s'est fait aider ou assister par des complices;
V S*il a eu réellement et de bonne foi la ferme volonté de faire' en toute innocence un portrait du roi;
S*" Ou si, enfin, sous le prétexte de faire le portrait de S. M., il n^aurait pas caché quelque intention félonne, mauvaise et attentatoire à la dignité de la couronne.
Et selon qu'il aura été répondu à ces dites interpellations, et après toutefois que ledit sieur Gayrard. aura été ouï dans ses dits et contredits, nous requérons, qu'il soit, s'ily a lieu, procédécontreluipar toutes les voies de droit et en la forme accoutumée , conformément aux lois, et subsidiairement que ledit buste soit déclaré calomnieux, diffamatoire, malveillant, et comme tel livré au pilcm s'il tombe entre les mains de justice. -^ Mais c'est assez plaisanter : pour tout dire en un mot, ce buste est une calomnie !
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Il est temps que je finisse , si je veux que uum petit livre arrive encore à propos.
Cependant j'éprouve le besoin de me ré-^ suioer et de formuler une opinion générale surTensemble de Texposition.
Je dirai donc que depuis longtemps nous n'en avions pas eu d'aussi riche, d'aussi bel- 1«« nid'âussi raisonnable* J'insiste sur cette dernière épithèiie, parce qu'elle caractérise le mouvement réactionnaire qui s'est mani-^ festé dans l'art, ccmune dans la littérature , au profit du bon sent et du bon goût. X'or-^ gie a disparu du «alon ; on xij voit plus de ces toiles effrontées qui venaient affliger l'œil par un fracas de couleur, par une in-^ tempérance d'imagination , par une affectation du laid, tristes produits de certains talents épileptiques. La plupart de nos artistes dissidents se $ont enfin résignés à peindre à peu près comme tout le monde;
ils reviennent aux bonnes traditions des grandes écoles , et chaque jour on en voit rentrer au bercail » je dis des plus fiers et des plus fourvoyés, pour lesquels on ferait bien «de tuer le veau gras, car ce sont des hommes de talent et de cœur, que Ton pouvait croire perdus pour jamais. Ainsi réaction soutenue dans le sens des idées raisonnables et du bon go&t, retour vers le simple et le vrai beau , tel est le principal caractère et le grand mérite du salon de 1839. Les muses de la peinture et de la sculpture ont retrouvé une allure plus décente, des manières plus réservées ; elles fument encore le cigare , ce qui n'est pas de très-bonne compagnie pour des muses » mais elles ne vont plus s'enivrer au cabaret, ni se- salir dans les mauvais lieux.' On sent que ce sont des filles de bonne maison qui ont eu un moment d'erreur dont elles commencent à se repentir sincèrement ; mais il ne faudrait pas que leur conversion dégénérât en un rigorisme étroit et intolérant. U n'y a pire dévotion, ni plus incommode, que celle
qui vient après de grands désordres ; pré^ servons-les de ce nouvel excès. Nous som« mes maintenant au bon point des choses ; il y a assez de liberté pour que chacun puisse se mouvoir à Taise dans la sphère de son talent ^ il y a assez de règle et de mesure pour rendre impossibles de nou-^ velles saturnales; c'est à maintenir cette excellente position que doit surtout aujourd'hui s'appliquer la critique , car ja-> mais , selon moi^ l'école française ne s^est trouvée mieux placée pour atteindre aux plus hautes destinées de l'art»