‹ Salon de 1847Chapitre 1 sur 2 · PARIS FEROINANO 8ART0RIU8, ÉDITEUR · texte numérisé non relu

PARIS FEROINANO 8ART0RIU8, ÉDITEUR

17, quai Malaquais

Si, avant de commencer le compte-rendu du Salon, le critique retournait sept fois sa plume dans sa main y comme Ta conseillé un sage , qui n'était assurément pas journaliste; s'il songeait à toutes les espérances qu'il va briser dans leur fleur, à toutes les inquiétudes qu'il va éveiller, le courage lai manquerait bien vite, et il se récuserait vohHiliers. 11 n'est que trop vrai qu'en entrant à l'expo^tion on ne peut se défendre d'une certaine tristesse en comparant les résultats atteints au per- ^tantefbrt, au travail acharné qu'ils supposent. Dur IdbeuT pour une médiocre conquête ! Efa quoi ! tant de nuits consumées dans les fièvres de l'enfantanent , tant de jours dépensés à chercher au bout d'un pinceau rebelle des tons harmonieux et des lignes heureuses, tant de luttes, tant de dés-

espoirs, n'ont abouti qu'à peupler les galeries du Louvre de ces œuvres où l'inspiration vraie brille si rare, où le talent se montre si hasardeux, si indiscipliné, si égaré souvent! Comment ne pas songer aussi à ces entraves de toutes sortes dont la vie des artistes est embarrassée, et qui la font parfois si douloureuse? Pour ceux qui commencent, c'est la famille disposée à arracher à ses nobles chimères un fils qu'on avait rêvé notaire ou agent de change; pour ceux qui déjà sont arrivés et qui sembleraient avoir des droits au repos, ce sont les conseils contradictoires des amis, les haines des adversaires, la nécessité de produire une œuvre d'un débit facile, les soins d'une réputation à conserver; pour tous enfin, jeunes et vieux, mille tortures. Heureux encore si un jury stupide éternel, comme cela est advenu cette fois , n'arrête pas aux portes du Louvre le travail et les illusions de l'année!... Certes, il n'en faudrait pas tant pour que la critique attendrie se vît poussée à l'indulgence; mais une grande chose la retient.

Il n'entre pas, en effet, dans ses habitudes de se montrer si sentimentale. Soit que , vieillie dans les luttes de la presse , elle ait lentement endurci ce je ne sais quoi qui rempUt chez elle l'office du cœur, soit que , récemment débarquée du pays des rêves, elle arrive, comme la nôtre, toute pleine de

sympathies, la critique a toujours une conviction, une foi , un dogme. L'étude qu'elle a faite de Fart à ses meilleures époques lui a révélé Texistence de quelques lois supérieures aux combinaisons aventureuses des esprits inquiets. En peinture et en sculpture , elle croit volontiers à quelque €lba&e d'absolu et de permanent qui subsiste, apparent ou caché, au milieu du combat des écoles diverses. Elle sait que sous les mots proportion, groupe, harmonie, s'abritent des règles étemelles qu'on ne méconnaît pas en vain. Elle est convaincue qu'il existe pour Ie^ couleur et le dessin de tyranniques exigences, auxquelles l'artiste n'est pas libre de se soustraire, et qui, sous un certain rapport, élèvent P9*asque la peinture au niveau d'une science exacte. Lorsque donc ces principes sont ouvertement violés, c'est le droit de la critique, et son devoir aussi, de protester hautement. Les velléités d'indulgence qu'elle se sentait au cœur s'évanouissent tout de suite en face du dogme rigoureux. De là toutes les sévérités et toutes les intolérances. La critique est exclusive comme l'Église et dure comme elle.

Hors des lois de l'art, point de salut.

Que ceci soit dit un peu pour nos savants confrères et beaucoup pour nous. S'il nous arrive dans l'examen du Salon de malmener quelques artistes, que notre franchise nous soit pardonnéc en raison

de uotre convictiou. Nous irons d'ailleurs aux inconnus comme aux illustres^ et de préférence à ceux qui, guidés par la nuée lumineuse, cherchent le vrai et le beau par le chemin le plus simple et le plus large. Le Salon de 4847 révèle les forces vives, •— et les faiblesses aussi, — de l'art contemporain. 11 laisse voir dans Técole française de» tendances fâcheuses que nous signalerons; il trahit, dans son aspect multiple et bigarré, le regrettable état de désunion et d'antagcmisme où nos artistes se traînent aujourd'hui.

Cependant, quelque nombreuses que soient les écoles et surtout les individualités, il n'est pas impossible d'introduire, dans l'analyse du Salon de cette année, un semblant de classification. Cinq catégories nous paraissent pouvoir être établies :

Dans la première, nous rangerons les disciples de cette grande école qui, amoureuse de la réalité, la poursuit et l'atteint par la passion , par la coupleur et par la lumière;

Dans la seconde, se grouperont ks enfiuits per^ dus de la fantaisie, qui, dédaignant la tradition étemelle , se rattachent plus particulièrement aux peintres du règne de Louis XV, et ont la prétention de nous donner aiyourd'hui un autre xvui' siècle;

Dans la troisième, on verra figurer ceux qui.

indifférents à la couleur et peu attentifs à la lumière, ont pour caractère commun de rêver le contour pur, et recherchent ayant tout ce qu'ils appellent le style;

Dans la quatrième, le groupe très-éclairci des Taincus, Tlnstitut, les derniers héritiers de la tradition impériale et les élèves de Técole de Rome;

Dans la cinquième enfin, la foule nombreuse des incertains, des tourmentés, des éclectiques et de ceux dont la personnalité se refuse à toute classification.

J'i^outerat un pavagrapbe spécial pour les paysages, un autre pour les dessbis et les pastels, un denûer pow la sculpture.

Lorsqu'aux approches de 1830 la face de Fart se trouva violemment renouvelée par Faudace heureuse de quelques honunes qu'on traitait alors de jeunes fous et qu'on aime aujourd'hui comme de grands esprits, mille programmes différents furent publiés à son de trompe. On promettait des merveilles : les uns déployaient une force réelle; les autres, non moins ardents, faisaient montre d'un enthousiasme qui passait pour de la puissance. Où allaiton? on ne le savait que très-peu; mais on quittait l'ancien rivage, et c'était beaucoup. Ne ressemblait-on pas à ces héros dont parle un poète et qui s'embarquaient joyeux pour une navigation infinie sur un vaisseau éternel? On se lançait dans l'inconnu, on n'avait que des mots d'ordre contradictoires; mais, — révolution ou révolte, — cette

levée de boucliers eut pour caractère de briser les vieilles entraves. On rompait, non pas avec la vraie tradition de la France, ce qui eût été une folie et . un crime, mais avec la tradition mensongère et fausse, qui, sous l'empire et la restauration, retenait l'esprit captif. Ce qu'on voulait vaincre et détruire, c'étaient les formules consacrées, le maniérisme, le convenu; ce qu'on s'engageait à nous donner, c'était la vérité dans l'art. Chacim a-t-il tenu sa promesse?

La poésie, le roman, le théâtre, répondent trèshaut et tout de suite; ils montrent de grands résultats et des tentatives plus grandes encore. La musique a ses héros et déjà ses chefs-d'œuvre. Qu'a fait la peinture?

La peinture a accompli avant tout une conquête sérieuse : elle a créé, trouvé, inventé le paysage. C'est là, n'en doutons pas, la meilleure part de notre œuvre. La France, qui , au xvn" siècle, avait eu Poussin, c'est-à-dire le paysage d'imagination et de style , a aujourd'hui Théodore Rousseau et Jules Dupré, c'est-à-dire le paysage de la réalité et du sentiment. Cette vérité que nous demandions , l'art l'a cherchée dans la nature, et il Fa trouvée.

Hais l'école française a fait non pas mieux, mais aussi bien, en poursuivant la vérité dans la passion humaine , dans la couleur et dans la lumière.

C'étaient là ti*ois nobles taches : un grand peintre, Eugène Delacroix , les a menées à fin à lui seul; de très-habiles Font suivi. A Fheure qu'il est, récole cherche encore la vérité dans le dessin. Elle ne Ta point trouvée^ car, à notre sens, l'œuvre de M. Ingres est moins un résultat qu'un effort Nous l'avouerons, à voir les choses d'un peu haut et quelque bizarre que puisse paraître ce sentiment aux esprits académiques, Gavarni, Raffet et Daumier nous semblent s'être approchés plus que tous les autres du dessin large, réel, mouvementé et vivant. Qu'on nous pardonne ces idées, qui, sommairement déduites, sont peut-être étranges, mais qui, expliquées à loisir, deviendraient de là dernière évidence.

Le dessin nous manque donc, du moins dans la peinture de haute dimension , dans la peinture de style. Si M. Delacroix réunissait à ses mérites cette qualité suprême, il serait l'homme le plus surprenant et le plus complet que l'art ait salué depuis le xvi"" siècle; mais cette science de la forme lui fait parfois défaut (1). C'est un peu par cette raison

(1) J*ai déjà parlé plusieurs fois du dessin de M. Delacroix^ et j*ai eipliqiié comment ce dessin si décrié se trouve avoir, sans eorreetioo, une rare pniasanoe. Si quelque oisif s'intéressait à tes questions subtiles, je le renverrais à YArtistet iv* série, terne VIII, page 920.

qu'il n'a point d'élèyes. H. Delacroix a exercé sur ce temps-ci et surtout il est appelé à exercer plus tard une sérieuse influence; mais la nature de son talent et peut-être aussi le caractère de Thomme lui rendaient difficile, »non impossible, de fonner une école. Aujourd'hui, M. Delacroix, sans donner précisément de conseils aux jeunes peintres, las instruit pourtant par son œuvre incessamment renouyelée; il les guide et les éclaire par l'attrait qui se dégage fatalement de sa couleur puissante et de son profond sentiment. Chaque taJsleau de H. Delacroix est une leçon pour tous, et beaucoup, qui se gardent hiea de l'ayouer, lui doivent plus d'un enseignement.

La fécondité est un des attributs les plus ordinaires du génie; M. Delacroix est infatigable. Sa coupole du palais du Luxembourg , travail gigantesque, ne l'a point empêché d'achever, pour le Salon de cette année , m. tableaux de chevalet. On aime à voir ceux qui ont le plus à se plaindre du jury et de la critique rester ainsi sur la brèche, et revenir chaque printemps avec une audace nouvelle; on applaudit à ces fiers courages que rien n'abat , et qui réàstent même au succès. Sans être très-importants dans l'histoire , déjà si bien remplie, du talent de M. Delacroix, les six tableaux à^ cette année marquent dans sa manière non pas

un progrès, mais du moins un affermissement dans ses convictions, une confiance meilleure dans la route suivie. On retrouve dans les Naufragés up peu de cette terreur que M. Delacroix avait prodiguée dans la Barque du Salon de 1841. Dans les Exercices militaires des Marocains, il y a une fougue incroyable. Les chevaux, lancés à toute bride sous l'éperon de leurs cavaliers, mordent le frein blanc d'écume. Je ne sais quel lyrisme furibond excite Tallure impétueuse de leur galop; on croit entendre sur le sol le rliythme cadencé de leurs pieds sonores. Paysagiste à ses heures, M. Delacroix a donné pour fond à cette course effrénée des collines d'un vert harmonieux et d'un contour tranquille. Les Musiciens du Maroc et le Corps de garde à Méquinez ont la séduction que l'artiste sait jeter sur les peintures qu'il exécute dans une gamme brillante et douce. Dans le premier de ces tableaux, la femme à demi penchée qui écoute vaguement les refrains des musiciens est d'une désinvolture charmante; attentive au caprice de la mélodie, elle semble plier son corps souple aux ondulations du chant. Dans le second, deux soldats sont étendus et dorment, engourdis par ce sommeil de plomb que donnent aux membres les grandes lassitudes. Touchés d'une brosse abondante et grasse, les accessoires sont traités de main do

Page 1