PEINTRES DE GRACE ET DE FANTAISIE
MM. François et Hermann Winterhalter, — Millier, — Diaz, — Longuet, — Besson, — Baron, — Isabey, — Vidal.
La nécessité de rompre avec les traditions académiques et de retremper Fart aux sources vigoureuses avait, il faut l'avouer, poussé l'école romantique plutôt à la recherche du caractère qu'à celle de la beauté ; la peur de retomber dans le Paulin-Guérin et le Girodet- Trioson fit commettre aux jeunes peintres no-
— «8 — valeurs plus d'un profil hasardé et d'une physionomie par trop éloignée de l'Apollon du Belvédère : ces excès de faroucherie et de laideur pittoresque étaient indispensables. Le fade cortège des Grâces et des nudités mythologiques de l'empire était là, avec son coloris de papier de salle à manger et ses contours tracés au poncif, dont la propreté bête séduisait les bourgeois voluptueux : il fallait réagir violemment contre ce pitoyable goût, et la crainte du beau de convention amena quelquefois le monstrueux de parti pris.
Maintenant il n'y a plus péril en la demeure : les Vénus, les Adonis, les Mars, les Hébé, les Flore, tous les noms du dictionnaire mythologique de Chompré, — sont retombés dans le néant et l'oubli ; non pas les vrais dieux grecs, non pas le chœur étincelant des légitimes Olympiens, non pas les rêves d'immortelles beautés cristallisés dans le Paros ou le Pentelique par Phidias et Praxitèle, mais ces fausses divinités de guinguette ou d'académie, mais ces lourds fantômes de plâtre qui, loin d'être des dieux, n'étaient pas même des hommes.
On peut donc sans inconvénient aujourd'hui
sacrifier sur l'autel des Grâces longtemps abandonnées. Le joli n'est plus dangereux.
Certes, les maîtres robustes et véhéments, les Tintoret, les Salvator Rosa, les Ribera, les Caravage, sont de grands artistes; mais il peut n'être pas toujours agréable d'avoir devant les yeux des saints à figures de brigands, des brigands à physionomies de bourreaux, des bourreaux à faces de tigre, des martyrs à l'état de viande de boucherie, des buveurs et des concertants qui ont l'air d'assassins et de vampires. — De pareils tableaux sont d'une cohabitation alarmante ; le soir, tous ces spectres s'élancent de leurs fonds bruns, à la lueur tremblante de la lampe, et vous regardent d'une façon étrange; on hésite à rentrer se coucher, de peur de se trouver face à face avec un Espagnolet par trop féroce et trop sinistre.
11 faut, pour vivre tranquille chez soi, des peintures plus humaines, qui ne vous entretiennent pas toujours de désespoir, de carnage, de destruction et d'anéantissement. On aime à reposer sa vue sur des contours agréables, des teintes égayées et des sujets heureux. Il y a même des instants où l'on se
lasse de la beauté idéale et sévère, où Ton s'amuse du joli, plus aisément compréhensible, et de la grâce au facile sourire.
C'est ce qui explique le succès de vogue qu'obtint le Décaméron de 'Winterhalter , il y a quelques années. Le public fut séduit surle-champ et ne voulut voir acun défaut dans l'œuvre favorite.
Cependant, une fois l'éloge donné au bonheur du sujet, à l'arrangement ingénieux de la composition, au ton clair et léger du paysage, il y avait beaucoup à rabattre de l'engouement général; la grâce était fausse et minaudière, les tètes semblaient dérobées à quelque livre de beauté anglais, aux femmes de Shakspeare ou de lord Byron ; le coloris était celui de l'aquarelle transporté dans l'huile. Une charmante vignette peinte, voilà l'appréciation la plus juste du Décaméron.
Les peintres qui, avec raison, trouvaient le dessin médiocre et la couleur de convention, s'étonnèrent d'abord de ce succès, que rien ne justifiait au point de vue de l'art, et déversèrent en apparence un mépris superbe sur Winterhalter, qu'ils appelèrent une espèce de Dubuffe allemand; mais, au fond, la réussite im-
mense du Décaméron les troubla et les fit réfléchir.
C'est qu'après tout il y avait dans cette vogue quelque chose de vrai et de mérité, sinon par le fait, du moins par l'intention.
Winterhalter, avec son Décamêron, répondait à un besoin du temps, à un vœu secret du public ; vœu légitime comme toutes les aspirations, et que les grands artistes avaient tort de laisser remplir par des talents secondaires.
Outre l'idéal, la recherche du beau transcendant, le style et le caractère, qualités souvent obtenues aux dépens de l'agrément de l'aspect, il est en peinture ainsi qu'en musique un côté purement sensuel, par lequel l'œil jouit du ton, comme l'oreille jouit de la note, pour sa valeur et sa sonorité propres. Il y a des tableaux qui ne sont que des bouquets de couleurs, comme des morceaux de musique qui ne sont que des feux d'artifice de gammes. Vous êtes heureux parce que vous entendez un ré ou un mi, ou que vous voyez un rose ou un bleu. Un vert dièze ou un jaune bémol sont des délicatesses qui vous charment. — Il ne faut pas dédaigner ce sentiment de
l'amour des nuances pour elles-mêmes, que Diaz satisfait et auquel il doit la réputation dont il jouit.
C'est un des éléments constitutifs de la peinture, et ceux qui n'éprouvent pas cet attrait peuvent être des dessinateurs habiles et corrects, des gens capables de faire de belles compositions au trait et de réussir dans l'art de la gravure; mais, à coup sûr, ce ne sont pas des peintres. Qu'ils aillent le demander à Titien, à Rubens et à Murillo ! — Un de nos amis, très-sensible aux couleurs, et bien différent en cela d'Ambroise Thomas, le charmant compositeur, qui, dit-on, ne peut distinguer le vert du rouge, a prononcé un jour ce mot profond, qui, c'est une justice à lui rendre, parut merveilleusement bête à la plupart de ceux dont il fut entendu : « Quand je m'ennuie, je regarde de l'écarlate ! »
Les coloristes, les amants du spectre solaire, ceux qui placent des paons empaillés sur leur buffet et des poissons de la Chine sur leur fenêtre, comprendront notre ami et ne riront pas de son moyen de distraction.
Plusieurs artistes, éclairés par cet exemple, se sont mis à chercher la grâce à leur tour,
chacun de son côté, par les mille petits sentiers du caprice et de la fantaisie. C'est ainsi que se révélèrent successivement Diaz, Muller, Vidal, Baron, pour ne parler que des individualités typiques; ils ne sont pas les sectateurs de Winlerhalter, mais ils ont été influencés et décidés par lui , Muller entre autres, qui avait débuté par de la peinture passablement féroce. Si, dans tout cela, nous n'avons rien dit de Camille Roqueplan, c'est qu'il s'est, jusqu'à présent, toujours tenu à l'écart sous son tiède rayon de soleil, dans son parc Watteau, ou dans sa belle chambre tapissée de damas et ornée de buffets sculptés, aux rayons garnis de potiches du .lapon, dans son heureux petit monde de femmes en robes de satin, d'enfants blonds et d'épagneuls aux longues oreilles soyeuses. Le seul tableau effrayant qu'il ait à se reprocher, c'est la Mort de l'espion Morris, jeté dans le lac. Même au plus fort delà terreur pittoresque, il n'a cessé de sourire aimablement à l'esprit et aux yeux. Cette veine de la grâce une fois exploitée par des artistes plus savants en dessin et en coloris que "Winterhalter, il arriva que le succès de celui-ci décrut peu à peu, et qu'il ex-
posa des tableaux de même valeur que le premier, auxquels personne ne fit attention.
A cette exposition, Hermann Winterhalter, le frère de Fauteur du Décaméron, a deux toiles : Une Tête de jeune fille et une Femme nue tourmentée par une guêpe. Ces deux tableaux rappellent beaucoup la manière de Fillustre homonyme. Si l'élégance est moindre, la pâte en est plus solide, la couleur plus blonde, la teinte plus large, la touche plus grasse. La tète de la jeune fille est jolie, d'un caractère charmant, d'un modelé plein de finesse.
Quant à la femme, on dirait, à sa pose, à la manière dont elle est groupée dans la toile, que l'idée primitive du peintre était de faire une Suzanne au bain. Le geste indique plutôt la pudeur surprise que l'effroi, et les mains sont plutôt arrangées de façon à voiler des trésors qu'à les défendre contre la piqûre envenimée d'un insecte. Le fond, un peu vide, semble réclamer les têtes des deux vieillards luxurieux, et le terrain aride implore une fontaine. Chaste Suzanne ou femme importunée par une guêpe, cela ne fait rien à la chose ; le résultat est une agréable figure d'étude.
La Ronde de Mai, de M. Muller, fait un délicieux pendant à sa Primauera exposée au salon de Tannée dernière.
Il serait difficile de trouver une plus gracieuse guirlande de fleurs et de femmes que cette ronde de mai : frais visages de quinze ans, bouquets épanouis d'hier, roses qui ont des diamants dans le cœur, lèvres qui ont des perles dans le sourire, épaules lustrées où frissonne amoureusement le rayon de mai, étoffes qui se moirent à la lumière comme le col des colombes, bras qui flottent, écharpes qui voltigent au tournant de la ronde, gazon de velours si tendre au pied et à l'œil, et sur lequel il serait si doux de glisser, arbres empanachés dont l1 éducation semble avoir été faite dans quelque parc Pompadour, tant ils ont Pair galant et comme il faut; source transparente, tout heureuse de réfléchir tant de jolies choses dans son miroir d'argent ; flacons de cristal où les vins généreux étincellent en rubis et en topazes; rien ne manque à la fête de printemps que nous donne M. Muller, — pas même Fart.
Toutes ces charmantes tètes sont aussi bien peintes que si elles étaient laides. Cette cou-
leur blonde dans la lumière, argentée dans les demi-teintes; ces chairs où la vie circule en légers nuages roses, quoique la touche soit tendre et fondue, ont de la solidité et de l'épaisseur; ces joues, pour avoir le duvet de la pêche, n'en tournent pas moins ; ces poitrines, bien qu'elles ne soient pas martelées par un pinceau brutal , palpitent et respirent ; ces étoffes, si coquettes, pourraient être jetées sur le lit de Y Orgie romaine de Couture, et n'y feraient pas tache; ce paysage, si riant, est touché de main de maître; et, bien qu'il n'ait d'autre prétention que de charmer, ce tableau est un des plus habilement exécutés du Salon. — Ne nous défions pas trop de la grâce; — elle cache souvent la science, et n'accordons pas exclusivement notre estime aux choses ennuyeuses. On peut être pédant et ignare : cela s'est vu.
Nous reprocherons seulement à M. Muller quelques tons vert-pomme dans les reflets des robes blanches, quelques sourires contraints qui se rapprochent de la grimace stéréotypée des danseuses de l'Opéra; mais quelle délicieuse figure que celle de la femme, baignée d'une demi-teinte transparente, et qui, perle
détachée du fil de la ronde égrenée, se repose et respire un instant sous le vert parasol des arbres !
Son Portrait cV enfant en jaquette de velours noir est une chose charmante, 'd'une touche légère et d'une couleur excellente.
M. Muller, qui cherche la fraîcheur du coloris et veut faire de la peinture amusante à l'œil comme une touffe de fleurs, n'a pas pour cela abandonné, ainsi que Diaz, les lignes et les contours. Il dessine soigneusement; ses mains ont tous leurs doigts ; les articulations sont marquées, la lumière frappe les méplats qui doivent la recevoir; l'anatomic, quoique recouverte d'une peau satinée, existe dans la Primavera et la Ronde de mai ; les formes n'y disparaissent pas sous la peluche soyeuse et brillante de la touche; les contours ne s'effrangent pas comme une étoffe parfilée, et ne s'évanouissent pas en bavochures fantasques,* comme cela arrive malheureusement trop souvent dans les esquisses prismatiques de Diaz.
Ce Diaz, incomplet, et ravissant peut-être à cause de cela, car il fait chercher et rêver, nous arrive avec une bande de tableautins, de petits fouillis plus ou moins compréhensibles,
mais scintillants comme les fanfreluches du kaléidoscope.
Ce sont toujours des Nymphes blanches lutinées par des Amours roses, des femmes de neige qui folâtrent dans des eaux de diamant, des sultanes roides d'or, grenues de pierreries, assises sur des tapis de Perse, sous un déluge de rayons et de fleurs impossibles; des forêts que le soleil crible de paillettes et où jappent, dans les hautes herbes, des king'scharles, des bleinheims et des lévriers ; tout cela aussi vif, aussi chaud, aussi phosphorescent que les autres fois. Seulement, cette année, le côté du paysage est plus développé. Dans les deux vues de forêt où les figures ne sont qu'accessoires, le senor Narciso Ruy Diaz de la Pena a montré que s'il voulait s'appliquer à peindre des arbres, il pourrait ajouter à la sienne la gloire de Paul Huet et de Rousseau.
Celle de ses toiles où l'on voit une trouée dans l'épaisseur du bois, et qui, si nous ne nous trompons, représente le Bas-Bréau, dans la forêt de Fontainebleau, est excessivement remarquable. Les fûts argentés des arbres s'implantent bien clans l'émeraude des mousses,
et soutiennent hardiment leurs chapiteaux et leurs voûtes de feuillages ; c'est un brouillamini charmant d'herbes, de fleurs, de brindilles, de rayons de soleil; mais cependant on sent partout l'assiette du terrain : on pourrait marcher dans cette forêt; car sous cette folie de végétation, sous ce désordre de verdures luxuriantes, il y a un sol consistant, chose assez rare dans les tableaux de Diaz, qui asseoit ses personnages sur des amas de touches cotonneuses, et qu'un souffle enlèverait.
Nous pensons qu'en peignant les arbres plus grands et les figures plus petites, c'est-àdire en faisant prévaloir les fonds sur ses personnages, Diaz arriverait à des résultats très-remarquables, et produirait sous une nouvelle face son talent, qui a besoin d'être renouvelé ; il sait trouver pour ses forêts des verts chauds, si variés, si transparents; il amène si hardiment un rayon au fond de l'ombre; il jette avec tant de prodigalité sur le gazon ces touches blondes, pièces d'or que le soleil fait pleuvoir à travers le tamis de feuilles pour séduire quelque Danaé bocagère ; il possède si à fond le secret de ce tremblement lumineux de l'atmosphère, de cttte