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fraîcheur des sources invisibles ; il a si bien cette touche inquiète et frémissante, faite exprès pour rendre le frisson des feuilles et des herbes toujours émues, qu'il se créerait dans le paysage une originalité que les imitateurs ne pourraient lui dérober de longtemps.
De la sorte, ses qualités grandiraient et ses défauts diminueraient. 11 importe peu qu'une branche s'accroche au tronc plus haut ou plus bas, qu'une feuille soit jetée à droite ou à gauche; il n'en est pas ainsi pour un bras ou une jambe, pour une bouche ou un nez. Il n'y a guère d'incorrection en paysage, attendu que, certaines lois générales gardées, tout est possible dans le détail.
Diaz aurait de plus sur les autres paysagistes, habituellement très-maladroits en ce genre , l'avantage de peupler ses forêts et ses campagnes de figurines spirituelles et bien touchées qui en augmenteraient considérablement le prix ; car rien n'est plus désagréable que de voir dans des paysages magnifiques et d'une supériorité réelle d'affreux bonshommes d'une gaucherie enfantine et rudimentaire.
Une individualité aussi tranchée que celle de Diaz devait nécessairement créer une foule
de copistes. Parmi les plus heureux, il faut citer MM. Longuet et Besson, qui approchent terriblement du maître et lui marchent pour ainsi dire sur les talons. Leurs tableaux se reconnaissent à ce qu'ils ont plus F air de Diaz que les tableaux de Diaz lui-même, qui, sûr de son identité, ne cherche pas autant à se ressembler.
Ces avatars, ou incarnations du talent dans un autre, dont F histoire de la peinture ancienne et moderne nous offre de fréquents exemples, sont un phénomène curieux, et qui mériterait d'être étudié philosophiquement et physiologiquement.
M. Baron, lui, a son individualité, il vit dans sa propre peau. De ses trois tableaux, .assez mal placés, nous n'en avons pu découvrir que deux : ces deux-là sont charmants, ce .qui donne de fortes présomptions en faveur du troisième.
C'est dans la biographie de ces vifs et brillants peintres de la renaissance, et dans les scènes de la belle existence indolente de l'Italie, qu'il va choisir les motifs de ses compositions. Ses personnages ont volontiers pour fond un riche atelier d'artiste, ou quelque ter-
rasse aux vases de marbre, aux rampes à balustre, sur lesquels sont jetés négligemment des tapis de Turquie, ou de belles étoffes à ramages, pour que les belles dames puissent y appuyer mollement leur coude.
Cette fois, M. Baron nous fait voir André del Sarte peignant, dans le cloître de l'Annonciade, à Florence, la Madona del Sacco.
Le peintre, installé sur son échafaudage, entouré de ses aides et de ses élèves, est debout, le pinceau à la main, et, avant de poser une touche à la figure de la Vierge, jette un long regard contemplatif sur une belle femme assise dans la pose de la Madone, et qui lui sert de modèle. Cette superbe créature est probablement cette Lucrèce, qu'il aima d'un amour si éperdu, et pour laquelle il dépensa l'argent que François Ier lui avait envoyé pour acheter des antiques.
Cette scène est très-originalement composée. Le petit rapin suspendu à l'échelle a un mouvement plein de naturel; les costumes, les étoffes, les têtes et les mains sont touchés avec cet esprit, cette finesse et cette liberté qui distinguent M. Baron. Nous allons peutêtre lui adresser un compliment puéril, mais
nous lui dirons que les poutres qui supportent le plancher sont faites avec un chic très-ragoùtant et jouent le bois à s'y méprendre. Que peut-on demander de plus à des poutres? La Soirée d'été nous introduit dans une compagnie de jeunes cavaliers et de belles femmes, les uns assis, les autres couchés, ceux-là nonchalamment appuyés sur le coude, qui devisent entre eux d'amour et de poésie dans un beau jardin, dont les fraîches verdures sont peuplées de blanches statues de nymphes ou de déesses, sous un beau ciel de turquoises, dont la robe est bordée, par la main du couchant, de quelques nuages roses en guise de falbala. 0 doux farniente ! ô tendres propos le long des charmilles ! ô doux aveux ! ô longs baisers argentés par la lune ! ô pas sion ! ô jeunesse ! cette toile fait penser à tout cela.
Le Pupitre de Palestrina, le troisième tableau qui a échappé à nos recherches, caché sans doute par un massif de curieux, se révélera peut-être plus tard à nos yeux, et alors nous lui rendrons la justice et la publicité qu'il mérite sans nul doute.
Quelle merveille d'esprit et de couleur que
le tableau d'Eugène Isabey ! C'est, à ce qu'il prétend, une cérémonie dans l'église de Delft au seizième siècle. Nous ne voyons aucun obstacle à cela; et d'ailleurs, quand les personnages sont bien campés, avec des tournures cavalières et des physionomies pittoresques, des habits de soie et de velours, des dorures égratignées par une touche pétillante, que nous importe d'où ils viennent et ce qu'ils font! Ils sont bien peints, n'est-ce pas une position suffisante dans le monde ?
Jamais Isabey n'a rien fait de plus blond, de plus chaud, de plus scintillant que cette foule de figurines rassemblées, on ne sait trop pourquoi, dans l'église de Delft. — Une belle église néerlandaise, avec ses blasons qui montent jusqu'à la voûte, ses drapeaux bariolés flottant au souffle de l'orgue, son pilier massif autour duquel s'enroule un escalier à rampe de pierre découpée comme une truelle à poisson ! — Comme les tètes des cavaliers s'étalent avec fierté sur leurs fraises en roues de carrosse, pareilles à des têtes de saint Jean-Baptiste sur des plats d'argent ! Comme les femmes se rengorgent dans leurs collerettes montées et leurs vertugadins ! Comme le velours
miroite ! comme le satin se moire ! comme les galons ruissellent de lumière ! comme les pierreries flamboient et jettent des bluettes !
Quelles chairs transparentes, quelles mains délicates jaillissant ainsi que des pistils de fleurs de la corolle des manchettes! quelles délicieuses tètes noyées de cheveux blonds ou encapuchonnées sous les plis noirs de la faille ! l'agate, l'opale, le jade, l'onyx, n'ont pas de tons plus riches et plus fins ! — Quel délicieux pêle-mêle dans les groupes qui s'étagent sur l'escalier du jubé !
Eugène Isabey a le mérite, devenu rare aujourd'hui, de signer ce qu'il fait à chaque touche.
M. Vidal, bien qu'il ne fasse que des dessins légèrement nuages de quelques teintes imperceptibles, a bien le droit' d'être rangé dans cette catégorie de peintres gracieux ou brillants. Il s'est donné une tâche très-simple en apparence et très-difficile à réaliser, celle de trouver la beauté dans les types modernes. — M. Vidal cherche l'idéal parisien, et l'on peut dire qu'il l'a trouvé. — Malgré le léger travestissement, soit oriental, soit Pompadour, dont il habille ses créations; malgré le
caprice et la fantaisie de rajustement, on reconnaît sous la couronne de fleurs, à travers la tunique de gaze rayée, de délicieuses ligures qu'on a vues encadrées par une loge d'Opéra ou une vitre de coupé, des corps onduleux et sveltes qu'on a devinés sous les plis du cachemire ; car, en dépit du corset, Paris pourrait offrir à Praxitèle, s'il revenait au monde, plus d'un modèle de Vénus.
La Saison des fruits, Une Fille d 'Eve, Péché Mignon, tels sont les titres des trois dessins de M. Vidal, exécutés tous les trois avec ce soin, cette finesse et cette pureté de travail qui leur donnent le velouté du pastel, la délicatesse de la miniature et la légèreté du croquis le plus fugitif. Quel joli mouvement que celui de la femme qui se cambre et se renverse avec une voluptueuse lassitude ! Que ditesvous de cette gourmande qui mange une pêche et semble mordre sa joue, et de cette charmante enfant qui se trouve si jolie qu'elle donne un baiser à sa bouche de rose dans le cristal d'un miroir? — Heureux miroir! — Au moins voilà un dessin de M. Vidal qui se rend justice et qui est sûr lui-même de l'avis de tout le monde.
Ce que nous voudrions voir faire à M. Vidal, c'est un groupe de femmes et déjeunes filles du monde assises sur un pâté de coussins, en toilette de bal ou de soirée, écoutant de la musique, causant entre elles ou attendant une invitation à danser, tout en jouant avec leur éventail, leur bouquet ou leur mouchoir de dentelle.
Chose étrange, jamais ces coiffures, qui feraient pâmer d'admiration si elles étaient sculptées dans le marbre, ces couronnes posées avec tant de goût, ces fleurs d'une imitation si parfaite, et auxquelles ne manque pas même le scintillement de la rosée, ces diadèmes de perles, ces tresses d'or et de corail, n'ont excité chez un artiste moderne l'envie de les reproduire.
Ces robes d'une coupe si heureuse , ces écharpes aux riches broderies, ces velours, ces mousselines de l'Inde qui se plissent comme des draperies de Phidias, ces gazes vaporeuses; ces tarlatanes, vent tissu, air tramé, près de qui l'aile de la mouche est un canevas grossier : ces bracelets ciselés par les plus habiles joailliers du monde et où s'enroulent les chimères de la plus inépuisable fantaisie, ces
parures étoilées de diamants, ces bagues qui jettent des. flammes comme si elles étaient des yeux ; — tout ce qui nous plait et nous étonne, nous inspire de l'admiration ou de l'amour, n'a pu jusqu'ici réveiller la verve d'aucun artiste.
N'y a-t-il pas dans la grâce et le luxe de l'Athènes moderne la matière d'un dessin et d'un tableau ?
M. Vidal pourrait mieux que personne exécuter ce que nous rêvons; il a l'élégance, le goût, la délicate compréhension de la beauté moderne, égale pour le moins à la beauté antique, mais dont nos artistes, trop préoccupés de la Grèce et de Rome, ne savent pas dégager l'idéal.