SCULPTURE
MM, Clésiiiger, — Pradier, — Daniel, — Ottin, — Pascal, Bion, — JoufFroy, — Klagmann, — Simart, — Hartuug, Barre, — Lenglet, — Vechte.
La sculpture, le plus réel et le plus abstrait de tous les arts, le plus noble aussi et qui donne à la forme l'éternité dont peut disposer rhomme, conserve, ainsi que la poésie, cette sculpture de ridée, de nombreux et fervents sectateurs, même en ce temps de machines à vapeur et de préoccupations matérielles.
Il est doux pour les âmes que n'altère pas
Tàpre soit' du gain de ciseler solitairement dans le marbre et dans le vers, ces deux matières dures, étincelantes et froides, son rêve d'amour et de beauté. Bien que les ciseaux parfois refusent de mordre, rebroussent ou éclatent sur un contour rebelle, que les ampoules viennent aux mains et les perles au front, on se dit : «J'emploie la suprême forme de l'art, je fais le travail le plus divin auquel l'esprit humain puisse se livrer; peut-être dans deux mille ans ne saura-t-on que Paris a été l'Athènes du Nord que par un fragment de cette statue retiré des décombres, que par quelques vers de ce poème déchiffrés sous un palimpseste. » — Nous savons bien qu'il faut que la statue soit de Phidias et le poème d'Homère; mais l'espoir secret d'un chef-d'œuvre ne doit jamais être interdit à l'artiste. Cet orgueil est sa modestie; car de quel droit, s'il se croit incapable de faire une belle chose, prend-il la plume ou l'ébauchoir?
Dans une civilisation avancée comme la nôtre, la statuaire a le mérite de conserver la tradition de la beauté, de maintenir les droits imprescriptibles du corps humain, sur qui d'austères doctrines voudraient jeter à tout
— 2U0 — jamais leur suaire aux plis droits; elle continue cepoëme de la forme, à laquelle les Grecs ont taillé de si belles odes dans le Paros et le Pentélique ; elle est F anneau qui rattache le monde ancien au monde moderne , car l'esprit divin du paganisme respire encore en elle. Grâce à la statuaire, Ton se fait encore quelque idée de ce que doivent être les lignes et les contours de l'être le plus parfait de la création, et dont on a eu le temps d'oublier les purs types depuis que les dieux anthropomorphes de la Grèce sont tombés de leurs piédestaux sous les mains des barbares.
Les rares promeneurs qui errent dans les catacombes du musée, caves glaciales ou les gardiens, pour ne pas mourir de froid, se cuisent sur des braseros, semblent éprouver, pour la plupart, en face de la nudité des statues, le même étonnement que leur causait naguère madame Keller en V énus et en Ariane : on dirait qu'ils se trouvent face à face, pour la première fois, avec un animal inconnu. On lit sur la figure des plus naïfs une espèce de désappointement inquiet; car, évidemment, ils ne se figuraient pas le corps humain fait ainsi : les rêves de beauté qu'ils avaient pu se
faire en regardant tourner les ligures de cire dans la devanture des coiffeurs, ou bien en polkant avec quelque mince demoiselle au corsage de guêpe, se trouvent singulièrement désorientés.
L'avenir de la sculpture nous paraît être dans cette idée : maintenir, en dépit des tailleurs et des puritains, ce chaste et sacré vêtement de la forme, le seul habit que Dieu ait donné à l'homme dans le jardin édénique. Préservez cette image divine de la barbarie civilisée et du rigorisme iconoclaste. 11 n'y a pas besoin pour cela de rétrograder jusqu'à la mythologie, bien que, pour notre part , nous n'ayons pas la moindre aversion pour les dieux antiques renouvelés par le sentiment moderne. Dix religions pourront se succéder sans ébranler en rien le pouvoir de Zeus, d'Hêrê et d'Aphrodite ; ils ont reçu leurs lettres de divinité de la main des poètes et des sculpteurs ; les noirs sourcils de Zeus entraîneront toujours tout l'Olympe d'un froncement, et, quand il secouera sa chevelure ambrosienne , l'odeur céleste se répandra par toute la terre ; Homère l'a rendu immortel ; la prophétie de Prométhée est menteuse : aucun
Dieu ne détrônera Zeus. Phidias et Praxitèle ont fait de Vénus la maîtresse des siècles amoureux, ettant|qu'il subsistera un morceau de notre planète, elle aura des adorateurs.
Un jeune sculpteur, M. Clésinger, qui est maintenant un grand sculpteur, et s'est du premier coup emparé irrésistiblement des artistes, des poètes et de la foule, a eu cette hardiesse, inouïe dans le temps où nous vivons, d'exposer sans aucun titre mythologique un chef-d'œuvre qui n'est ni une déesse, ni une nymphe, ni une dryade, ni une oréade, ni une napée, ni une océanide, mais tout bonnement une femme.
11 a trouvé, cet audacieux, ce fou, cet enragé, que c'était là un sujet suffisant. Quelques amis, gens bien avisés, à qui l'on doit des remerciments, car sans cette précaution la statue eût été outrageusement refusée , lui conseillèrent d'enrouler autour de la jambe de sa figure un serpent quelconque, aspic, vipère, crotale; cela l'habillait toujours un peu et lui donnait des apparences historiques ou mythologiques capables d'influencer favorablement le jury. De la femme nue ce serpent faisait, pour les uns , une Cléopàtre, pour les
autres, un peu moins oublieux de leur Chompré et de leur Virgile, une Eurydice mourante ; sujet fort convenable, et que M. Lebœuf de Nanteuil a traité lui-même avec plus de talent que n'en mettent ordinairement à ce qu'ils font messieurs les membres de l'Institut.
Quoi qu'il en soit, la Femme piquée par un serpent (tel est le titre sous lequel elle est désignée au livret) a fait son entrée victorieuse au Louvre, et trouve le moyen de créer une foule dans cette salle ordinairement si déserte.
C'est que, depuis longtemps, la sculpture n'avait produit une œuvre si originale. — L'antique n'est pour rien dans cette figure étincelante d'une beauté toute moderne ; aucune Vénus, aucune Flore, n'ont à réclamer de bras ou de jambes à cette statue, ou plutôt à cette femme ; car elle n'est pas en marbre, elle est en chair ; elle n'est pas sculptée, elle vit , elle se tord ! Et n'est-ce pas une illusion ? elle a remué! Il semble que si l'on posait sa main sur ce corps blanc et souple, au lieu du froid de la pierre, on trouverait la tiédeur de l'existence !
Elle est là répandue sur un lit de roses et de fleurs imperceptiblement teintées de carmin et de bleu, dans toute la fougue et l'abandon de sa pose voluptueusement violente ; les reins cambrés, la tète renversée en arrière au milieu d'une nappe de cheveux qui ruissellent comme les flots d'une urne, le torse saillant et faisant ressortir la sublimité de ses seins orgueilleux, la hanche en relief, les flancs ployés, une jambe crispée et retirée à demi sous la morsure de l'aspic de bronze, l'autre allongée et l'orteil frémissant, le bras droit relevé au-dessus de la tête et le gauche tendu en arrière et froissant de ses doigts convulsifs les plis de marbre de la draperie.
Jamais sculpture plus réelle n'a palpité aux regards surpris. Si ce n'était pas du marbre, on croirait qu'une belle et superbe créature a été saisie et figée à son insu dans un moule magique à l'instant où quelque rêve charmant et terrible la faisait se tordre sous sa couche de plaisir et de douleur.
Ce corps frémissant n'est pas sculpté, mais pétri ; il a le grain de la peau et la fleur de l'épiderme ; les attaches des bras sont moites, attendries, vivantes; on y voit tressaillir les
— 20o — muscles ; le collier de Vénus cercle de ses trois raies blanches ce col arrondi et gonflé de soupirs ; la gorge, aussi pure que celle de la Tyndaride encore vierge, a dans sa fierté étincelante toute la souplesse et l'élasticité de la nature, les veines y courent, la lumière la pénètre, elle vibre aux battements du cœur, et, quoique de Carrare, se soulève avec la respiration ; tous les détails du torse ont le même accent de vérité. Çà et là un petit pli, un méplat accusé à propos, une torsion de ligne, font douter qu'on ait devant soi une figure découpée d'un bloc à grand renfort de coups de maillet.
La tête, quoique délicieuse, et c'est là une ressemblance de M. Clésinger avec les artistes grecs du meilleur temps, n'attire pas d'abord l'attention. Le sujet, le drame, c'est le torse; cassez-lui bras et jambes, décapitez-le, ce tronçon sublime ne s'emparera pas moins invinciblement de l'admiration : la Vénus de Milo est manchote ; qu'importe ! le torse antique amputé des quatre membres et acéphale, cela ne le diminue en rien. Quand l'art arrive à cette perfection, chaque fragment acquiert une valeur propre. Il n'est pas besoin que la statue
parvienne intacte à l'adoration de la postérité; chaque morceau est la statue tout entière; le génie devient comme la divinité, qui reste une en se divisant.
Cependant si vous faites le tour de la figure et que vous regardiez séparément la tête, vous êtes étonné et ravi de ce type, qui n'est ni grec ni romain et qui est charmant, de cette bouche entrouverte, de ces yeux mourants, de ces narines passionnées, de cette physionomie convulsive et douce, qu'agite un sentiment inconnu, de cet évanouissement voluptueux causé par l'ivresse du poison, philtre perfide, monté du talon au cœur, et qui glace les veines en les brûlant.
Un esprit méticuleux pourrait bien demander : Qu'exprimait-elle avant l'addition du serpent? Nous ne saurions trop le dire. Eh bien, elle avait reçu en pleine poitrine une des flèches d'or du carquois d'Éros, le jeune dieu que craignent les immortels eux-mêmes, et elle se tordait sous l'invisible blessure !
M. Clésinger a par cette statue fait preuve d'une incontestable originalité. L'antiquité d'Athènes ou de Rome n'a rien à voir dans son œuvre; la Renaissance non plus. Il ne procède
pas plus de Phidias que de Jean Goujon ; il ne ressemble pas le moins du monde à David, ni même à Pradier, ce païen attardé : peut-être avec de la bonne volonté lui trouverait-on quelques rapports avec Coustou ou Clodion, mais il est bien plus mâle, bien plus fougueux, bien plus violent dans la grâce, bien autrement épris de la nature et de la vérité. Nul sculpteur n'a embrassé la réalité d'une étreinte plus étroite ! Il a résolu ce problème, de faire de la beauté sans mignardise, sans affectation, sans maniérisme, avec une tête et un corps de notre temps, où chacun peut reconnaître sa maîtresse si elle est belle. Il n'a pas même pensé en faisant déshabiller son modèle à lui détacher du bras un bracelet à la mode cette saison-là, un bracelet figurant une grosse chaîne et fermé par un cœur en guise de cadenas.
Le buste de madame *** est un portrait coquettement ajusté, comme on en faisait aux époques galantes, où le déguisement de Diane ou de toute autre déesse donnait le prétexte de décolleter de belles épaules et de montrer une jolie poitrine un peu plus loin qu'on ne l'aurait fait sans cela.
Madame de Pompadour et madame de Parabère, si elles avaient pu voir le buste de madame***, auraient sur-le-champ commandé le leur à M. Clésinger.
Ces cheveux, si bien plantés, si soyeux, si légers, aux ondes si moelleuses, au chignon si gracieusement noué sur la nuque, aux longs repentirs, qui se débouclent roulant des roses dans leur spirale; ce ruban maladroit qui relève d'un côté une tunique négligente, et de l'autre la laisse tomber fort à propos pour un sein charmant, toute cette mollesse, toute cette grâce du marbre tendre comme un pastel, et surtout ce sourire plein de séduction, ce bel air d'enjouement, cette sérénité de la femme à qui les regards font une fête perpétuelle, les auraient décidées à donner à If. Clésinger le brevet de leur sculpteur ordinaire.
En effet, rien n'est plus charmant et plus vrai, plus simple et plus coquet que ce buste. — Pradier lui-même, à qui le paros obéit comme à son maître, ne manie pas le marbre plus librement et avec plus de souplesse que M. Clésinger ; — la cire la plus ductile ne se prête pas mieux aux caprices du pouce : cette dure matière qui, dans les mains des autres
statuaires, reste froide, blanche et criarde, et ressemble à du sucre taillé, caressée par M. Clésinger, devient blonde, ebaude, transparente comme de l'agate ou de l'albâtre oriental ; il sait y faire pénétrer le jour et la vie.
On dit que le buste de madame ***, est fort ressemblant. Heureuse femme!
Les Enfants de M. le marquis de las Marismas ne sont pas, comme on pourrait le croire sur l'énoncé du titre, deux petits bonshommes en jaquette et en pantalon. M. Clésinger les a déshabillés hardiment et groupés en compagnie d'un lévrier qui met la patte sur un lézard au pied d'un cep dont ils font ployer les branches.
Pour ceux qui connaissent les enfants de M. le marquis de las Marismas, les têtes sont desportraits d'une ressemblance parfaite; pour ceux qui ne lès connaissent pas, ce sont de fort jolies figures d'amours ou de petits génies. Le portrait de famille ôté, il reste un groupe d'un agencement heureux, d'un aspect agréable, qui peut orner un escalier monumental ou un jardin. M. le marquis de las Marismas y voit ses fils ; nous y voyons de jeunes corps
très-bien étudiés, d'un modelé rebondi, d'une grâce enfantine exquise. Le particulier ne nuit en rien au général.
Le buste de M. de Beaufort est une excellente chose. — Nous aimons moins la Petite Néréide apportant des présents ; ce doit être un ouvrage ancien de l'auteur, à une époque ou il se cherchait encore. On sent qu'il hésite, qu'il tâtonne; le ciseau est habile déjà, mais la pensée n'est pas nette. C'est du classique bizarre et tourmenté. Dans la Femme piquée par un serpent, le buste de madame ***, le Groupe d'enfants, M. Clésinger est complètement lui-même ; il a trouvé la voie qu'il ne doit plus quitter; il a débrouillé ses vagues instincts, et compris ce qu'il voulait, chose plus rare et plus difficile en art qu'on ne le croit généralement.
La place de M. Clésinger est, dès à présent, marquée à côté de Pradier, auquel il ressemble par l'amour et le sentiment des grâces fémi-, nines, quoiqu'il en diffère dans l'expression. Pradier, nourri d'études classiques, a plus de style et moins de vérité. Dans ses figures si charmantes, ce n'est pas un mal, il y a toujours un peu de la nymphe antique ; à la réa-
lité parisienne il mélange inévitablement un peu d'art grec. M. Clésinger a rompu avec le passé. La beauté vivante, telle qu'il la voit et la sent, voilà ce qu'il veut rendre.
IVous sommes fâché que Pradier n'ait pas terminé la statue de la Femme du roi Candaule, que nous avons vue chez lui ébauchée dans une colonne de marbre de Paros, qui, après avoir soutenu l'attique d'un temple grec, se métamorphosait en corps charmant. La lutte eût été curieuse entre Nyssia et la femme au serpent. La Victoire aurait probablement tenu une couronne dans chaque main.
Cette année. Pradier, notre cher païen, notre bel artiste grec, s'est fait chrétien, catholique, ascétique, gothique presque. — 11 a exposé une Pieta, un Christ sur les genoux de la Vierge, un Christ qui n'a pas l'air d'Adonis blessé sur les genoux de Vénus, un vrai Christ, pauvre, maigre, souffreteux, archaïque et byzantin ; une vraie mère de douleurs qui laisse tomber des larmes de ses yeux blancs. — Nous n'en revenions pas, et, malgré le livret, nous n'aurions pas cru que ce groupe fut de Pradier, s'il n'avait pas signé son nom dans les chairs et les draperies, avec ce ciseau si net,
si habile, si précis, qui le fait toujours reconnaître.
Deux statues tumulaires, une de la petite mademoiselle de Montpensier, l'autre du jeune duc de Penttiièvre, composent l'exposition funèbre de M. Pradier. Ces deux figures, commandées pour la chapelle de Dreux, sont entendues dans le goût du moyen âge, auquel il faut toujours revenir en fait de tombeaux et de représentations sépulcrales ; elles sont couchées sur une lame, les pieds et les mains jointes. La tête de mademoiselle de Montpensier a une langueur enfantine et une grâce morte très-touchante, c'est peut-être le morceau où Pradier a mis le plus de tendresse et de sentiment. Les bustes de MM. Auber et de Salvandy sont d'une ressemblance parfaite et d'une exécution irréprochable.
Tout cela n'empêche pas que nous eussions voulu le voir arriver à la bataille avec quelque Phryné ou quelque Poésie légère ; il a trop sacrifié aux dieux de l'Olympe pour que les habitants du paradis lui soient bien favorables.
Voici encore une Femme mordue par un serpent, pas à la jambe, mais au bras. Pour celle-là, il n'y a pas d'incertitude possible, c'est
bien une Cléopâtre authentique. M. Daniel ne nous tend pas de pièges : l'aspic s'élance bien, comme le rapporte Plutarque, d'un panier de fruits dont la reine écarte les feuilles ; d'ailleurs, à ce diadème royal, à ces formes majestueuses, à ces coussins historiés d'ornements qu'on retrouverait sur les obélisques, il n'y a pas moyen de s'y tromper.
Le haut du corps de Cléopâtre est nu, comme le veulent les lois de la statuaire antique, lorsqu'on représente un dieu ou une personne de race supérieure, et montre les contours fermes et puissants d'une beauté énergique; les jambes et les cuisses s'enveloppent dans une draperie assez noblement ajustée ; les défauts de cette figure, qui ne manque pas d'une certaine sévérité d'aspect, sont la lourdeur des formes et l'absence d'expression de la tête, belle, mais froidement régulière.
L' Amour et Psyché, de M. Ottin, montre qu'à la force l'artiste sait joindre la grâce et la délicatesse.
La ravissante miniature que ce groupe de Psyché et l'Amour, qu'on pourrait mettre sous globe comme un bouquet de filigrane ou un navire d'ivoire aux merveilleux cordages ! Cette
— 2-U — sculpture naine et qui ferait un groupe superbe pour le jardin du roi de Lilliput, est pourtant ciselée de la même main qui tailla les flancs robustes de l'Hercule. L'Amour, les ailes émues et palpitantes, se penche plein d'anxiété vers la pauvre Psyché, qui, malgré la défense expresse, ou peut-être à cause de cela, a ouvert la boîte fatale que Vénus l'envoie chercher aux enfers. L'infortunée, suffoquée par la noire vapeur qui s'échappe de ce coffret, s'est évanouie dans une pose pleine de morbidesse et d'abandon. Ces figurines, hautes de quelques pouces, ont l'élégance et le style qui manque à bien des compositions colossales.
Au moins, voilà une sculpture avec laquelle on peut cohabiter, et qui ne demande pour socle qu'une console ou une tablette de cheminée, et qui ne passera pas comme une bombe à travers les plafonds, car la statuaire est restée jusqu'à présent un art de rez-dechaussée.
La Leucosis, quoique plus grande de beaucoup, n'affecte pas des proportions gigantesques et ne dépasse pas la taille de demi-nature. Comme elle est gracieusement couchée dans la valve de la coquille qui lui sert de
— 21o — barque, et comme elle livre avec un joli mouvement aux lutineries du zéphyr l'écharpe dont elle s'est fait une voile ! De légers filaments roses, d'imperceptibles rayures d'or, ravivent à propos la blancheur du marbre, et donnent à l'aspect une gaieté qui ne dépasse pas les limites de la sculpture.
Le jury a refusé à M. Ottin un buste de Fourier d'une grande ressemblance , d'un beau caractère et d'une exécution savante; — on n'ose chercher les motifs d'une pareille exclusion , ils sont par trop honteux ou par trop ridicules. Avait-on peur que cette austère tête de marbre convertit en phalanstère les galeries du Louvre?
Puisque nous en sommes à la statuaire-miniature, parlons du petit groupe de chartreux de M. Pascal; on n'est pas plus vrai, plus naïf, plus bonhomme, comme on s'exprime en argot d'atelier ; il semble qu'on entende ce que se disent ces rnoinillons, causant sans doute de théologie ou de scolastique. Si M. Pascal avait à sculpter les stalles d'un chœur dans quelque cathédrale ou dans quelque couvent, il pourrait se placer à côté de Ber ruguete, deYerbruggen et de CornejoDuque.
Une bonne et consciencieuse figure, d'une savante anatomie, d'un profond sentiment religieux, c'est le Christ au tombeau, de M. Bion. Ce Christ, exécuté en pierre, rappelle vaguement celui de Philippe de Champagne ; mais la différence entre les deux arts est assez grande pour que l'originalité de M. Bion n'y perde rien. M. Bion, parmi les statuaires qui se sont voués exclusivement à l'art catholique, nous paraît un des plus méritants : il a su garder une réalité suffisante et ce qu'il fallait d'art dans ses sculptures pieuses, pour éviter les extravagances archaïques et byzantines, et ne pas faire, sous prétexte de renoncement aux vanités mondaines, des fétiches émaciés , plus appropriés aux pagodes de l'Inde qu'aux églises chrétiennes.
M. Jouffroy n'a qu'un buste ; mais il vaut une statue : c'est le portrait d'une jeune femme, madame A. H., — une télé charmante d'une grâce incisive et rare. — Petit front grec baigné par des cheveux en ondes, doux et rebelles à la fois ; regard vif et voilé, nez d'une arête fine, presque transparent, avec des narines qui palpitent ; bouche tendre, où voltige un sourire moqueur; menton ferme,
où le doigt des Grâces a indiqué une fossette, sans la creuser ; ovale effilé, aux pommettes minces ; col frêle et souple qui semble ployer sous T opulente natte de cheveux qui s'enroule à la nuque ; telle est cette ligure, qu'on prendrait pour r Amour antique, copié par Léonard de Vinci, avec un tour plus féminin et une grâce plus malicieuse. Le buste de madame A. H. est ressemblant. Nous ne faisons pas d'autre éloge à M. .ToufTroy : nous n'en trouverions pas de plus flatteur.
Le buste d'Etienne et celui de madame***, l'un colossal, l'autre petit, de M. Vilain, montrent chez l'auteur une grande aptitude à saisir les ressemblances sans nuire au style, et en restant dans les conditions de l'art. — Nous avons vu de lui un buste de madame V. H... très-exact et très-beau, qui, probablement, figurera en marbre à la prochaine exposition.
Citons V Enfant jouant avec des coquillages, de M. Klagmann, charmante étude pleine de finesse et de naturel ; un beau buste de femme, de M. Simart; un Siegfred en bronze, de M. Hartung, commandé par le roi de Prusse pour le château de Stolzenfels. — Une statue tumulaire, de M. Barre; une Fileuse, de
M. Lenglet, et profitons des lignes qui nous restent pour décrire et célébrer l'admirable vase en argent repoussé, de M. Vetche.
Ce vase est, avec la statue de M. Clésinger, le morceau le plus admiré de la sculpture. M. Vetche, l'histoire est assez singulière, a été tenu longtemps en tutelle par un brocanteur, un marchand de bric-à-brac et d'antiquités, qui lui faisait copier des boucliers, des aiguières, des armures, des nielles, des orfèvreries de la renaissance , et qui vendait ces imitations des prix exorbitants aux amateurs assez éclairés pour s'y tromper. Les œuvres anonymes de M. Vetche peuplent les cabinets et les musées des souverains, où elles vont doubler de valeur quand on saura qu'elles sont de lui et qu'il voudra bien les signer.
Son vase en argent repoussé est une chose merveilleuse, à mettre à côté sinon au-dessus des plus achevées ciselures de Benvenuto Cellini : il représente les Titans foudroyés par Jupiter. Le dieu à cheval sur son aigle, les cheveux flottant en arrière, secoue une poignée de foudres avec un geste qui rappelle celui du Christ dans le Jugement dernier de Michel-Ange, et forme le couvercle du vase.
Sur chaque face, dans un bas-relief de demi ronde-bosse, les géants essayent d'escalader le ciel, entassant Ossa sur Pélion. Vains efforts! les rochers les écrasent, le tonnerre les déchire et les dévore ; leur colossale ambition n'aboutit qu'à une chute immense ; ils s'élançaient vers la lumière, et retombent dans l'ombre. A
Ces Titans, ce sont les passions, les vices, les puissances malfaisantes, qui ne sauraient prévaloir contre le bon principe. Défaite des Titans, précipitation des anges, création de l'enfer antique et moderne, refoulement des esprits immondes aux régions inférieures, la victoire du bien sur le mal, tout cela se trouve clairement symbolisé sur ce vase de deux pieds de haut, où les imaginations de Michel- Ange, de Benvenuto et de Franz Floris s'entremêlent à travers une inépuisable fantaisie d'arabesques. — Le salon de 1847, qui a produit MM. Couture, Clésinger, Gérôme, Vetter et Vetche, doit être marqué d'une pierre blanche !