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PEINTRES DE PAYSAGES ET DE MARINE

MM. Paul Flandrin, — Corot, — Emile Lapierre, — Desgofle,

— Bellel, — Gaspard Lacroix, — les deux Salzmann, — Fiers, — Jules André, — Hoguet, — Charles Leroux, — Théophile Blanchard, — Michel Bouquet, — Thierry, — Anastasi, — Jules Grenier, — Brissot de Warville, — Boyer,

— Buttura, — Charles Collignon, — Balfourier, — Coignard,

— Lorentz, — Damis, — Lepoitevin , — Granet, — Bellangé, — Biard, — Gudin, — Durand-Brager, — Mayer,

— Joyant, — P. Thuillier. — Mademoiselle L. Thuillier.

— MM. Baccuet, — Frère, — Fromentin, — K. Girardet,

— Borget.

Le paysage n'a pas tous ses champions, Aligny, Cabat, Jules Dupré, François Troyonsont absents. Contentons-nous de ceux qui restent, la part est encore assez belle.

M. Paul Flandrin a été fécond cette année : outre son grand paysage historique des Bergers lutteurs, il compte au livret pour trois autres toiles : la Poix, la Violence et un Pot/sage.

Bien que la nature n'y soit pas étudiée de près, et que la convention dirige trop souvent le pinceau de 1* artiste, nous aimons les paysages de M. Paul Flandrin. Ils ont une placidité d'effet, une noblesse de lignes, une poésie d'idylle antique, qui nous séduisent. Ce sont des arbres littéraires, qui ont lu Tliéocrite et Virgile, que les arbres de M. Flandrin. Us n'ont rien de paysan et de sauvage. Ce faire uni, sans épaisseur, sans touche apparente, ces tons doux et passés, cette sobriété excessive de moyens, ont leur originalité dans ce temps de surcharges et d'effets forcés.

La Violence et la Paix sont traduites, Tune par un orage dans un site âpre et désolé; l'autre, par un jour radieux dans une belle campagne, plutôt que par l'action de figurines imperceptibles.

Quant à l'autre toile désignée sous le nom de Poijso,jc, c'est celle que nous aimons le mieux.

Dans un ravin mêlé d'arbres et de roches, un cerf et sa biche se reposent, couchés sur la

mousse, avec un sentiment de sécurité parfaite ; l'air ne leur apporte aucune émanation inquiétante ; mais regardez cette tache fauve sur cette grosse pierre, c'est une lionne qui guette le groupe heureux et qui s'est placée au-dessous du vent pour ne pas se trahir par son acre parfum. Elle mesure et médite son bond, aplatie contre terre, déroulée comme un serpent, le mufle appuyé sur les pattes. Tout à l'heure, détendant le ressort de sa puissante échine, elle va se darder hors de sa cachette et tomber, par un saut de vingt pieds, sur les pauvres cerfs, si tranquilles et si reposés sous l'ombrage.

Cette petite toile, pâle de ton et d'un aspec

peu saisissant au premier abord, nous a ten u

arrêté longtemps devant elle. Cette lionne ca.

chée, et ces cerfs à deux doigts du danger et

qui ne pensent à rien, n'est-ce pas toute la vie

humaine? iVy-a-t-il pas toujours autour de

nous-mêmes, à nos moments de relâche et de

sécurité, un malheur à l'affût prêt à#nous

sauter d'un bond sur les épaules ! A l'heure où

nous sommes étendus sur le gazon, aspirant

la fleur du printemps, devisant de choses

gaies, un noir messager de mort n'est-il pas

souvent en route nous apportant un pli funèbre?— Quand la bête féroce cachée doit-elle nous enfoncer ses dents et ses griffes dans la chair ? nul ne le sait ; mais elle est toujours là qui rôde, quœrens quem devoret.

C'est un singulier talent que celui de M. Corot : il a l'œil sans la main ; il voit comme un artiste consommé, et peint comme un enfant à qui Ton mettrait pour la première fois une brosse entre le pouce et V index. A peine sait-il tenir le pinceau et appliquer la couleur sur la toile; eh bien! tout cela n'empêche pas M. Corot d'être un grand paysagiste : l'amour de la nature, le sentiment de la poésie, Fintelligence de l'art, suppléent à tout cela ; ce maladroit arrive à des résultats étonnants , où n'atteint jamais la dextérité la plus consommée. Cette touche lourde, épaisse, incertaine en apparence, rend des effets impossibles aux pinceaux habiles qui vont plus vite que la tête.

Regardez de près, par exemple, la petite toile intitulée tout simplement Paysage, et qui se trouve à côté du Mendiant de Penguilly- L'Haridon. Vous n'apercevez d'abord que des zones de couleurs grisâtres pénjblement em-

pâtées, un chaos de tons lourds, étouffés, boueux, inappréciables. Reculez de quelques pas, et vous assisterez à un vrai changement à vue.

Un ciel orageux et crépusculeux, rayé de nuages gris et séparé par une berge baignée d'ombre d'un fleuve dont les eaux pâles reflètent sa lividité, se déploie devant vous avec une puissance d'illusion incroyable.

Une barque traverse ce miroir morne et déchire de son sillage la pellicule plombée qui le recouvre. Celte tache sombre est devenue un batelier qui se penche. Ces bavochages bruns sont maintenant des arbres dans le branchage desquels frissonne le soufde intermittent du soir; il y a de l'espace, de l'air, de la profondeur dans ce tableau, qui vous paraissait tout à l'heure barbouillé de tons sales.

C'est que l'on peint avec la tête e\ avec le cœur encore plus qu'avec la main : tout, dans cette toile, est vu, observé, senti; rien n'est donné à la convention et à la pratique, et même cette gaucherie si complète a ses adresses et ses ressources : la franchise, la bonhomie, la simplicité rustique; on ne s'en méfie pas, et, par une maladresse faite à propos,

elle surmonte une difficulté tout aussi bien que la rouerie vulgaire y pourrait parvenir au moyen du chic et des ficelles.

Dans le Berger jouant avec une chèvre , Pair joue librement autour des feuillages et des troncs d'arbre, grises colonnes implantées sur la déclivité verdoyante d'un coteau qui se creuse en ravin, et se relève de l'autre côté de la toile, laissant apercevoir un triangle azuré de mer. La solitude, le silence, le recueillement et la fraîcheur habitent sous ces ombrages discrets, tout préparés pour les luttes alternées de l'idylle antique.

Quoiqu'il expose depuis longtemps, M. Corot n'a jamais excité l'attention de la foule, qui court aux verts vifs, aux jaunes crus, aux gros bleus et à la touche tirebouchonnée en façon de paraphe ; mais il a pour lui la sympathie de tous les artistes, de tous les connaisseurs fins et délicats, qui ne laissent passer, sans s'y arrêter longtemps, aucune de ses toiles, si terne et si mal placée qu'elle soit; car ils sont sûrs d'y trouver un sentiment exquis et l'étude profonde de cette nature mystérieuse qu'on a plus tôt fait de peindre que de regarder.

Le Jardin Boboli à Florence, de M. Emile Lapierre, avec son escalier de briques roses, horde de statues de marbre, et montant vers un ciel d'azur entre deux charmilles vermeilles, a une singularité d'aspect qui étonne et séduit. C'est bien le type de ces parcs italiens, plutôt bâtis que plantés , ou l'architecte a plus à faire que le jardinier, et qui remplacent la verdure, les fleurs et le gazon par des terrasses, des rampes de marbre, des statues et des vases sculptés, goût pompeux et théâtral, dont le parc de Versailles est la plus haute expression, et que la France avait emprunté à l'Italie.

Deux jolies figurines, où nous avons cru reconnaître la touche fine et spirituelle de Baron, gravissent amicalement les marches du colossal escalier et animent le tableau; il fallait bien, sur cette rampe rococo, une marquise et un marquis en costume du temps.

Le Soir est un paysage plein de fraîcheur et de calme, où le cygne bat de l'aile et scintille comme une étoile blanche dans une eau assombrie par le reflet des grands arbres qui l'entourent. — Le ciel a ces nuances de turquoise que produit la rencontre de l'azur

diurne avec les tons orangés du couchant, et sur son front clair se découpent hardiment le tronc droit et les branches à feuilles rares d'un peuplier qui monte dans le coin de la toile.

Par la recherche des lignes et la sûreté du dessin, M. Emile Lapierrc se rapproche des paysagistes historiques, ou, pour parler plus juste, des paysagistes de style; mais il colore davantage et se préoccupe de l'effet plus que ne le font les imitateurs de d'Aligny. Avec plus de varité de tons, il a quelque chose de la candeur de Corot.

L Argus et la Vallée (TÉgérie, paysages historiques de M. Desgoffe, ne plaisent pas à première vue. Le coloris terne, la sévérité de l'aspect, rebutent ceux qui cherchent avant tout dans un paysage de l'air et de la verdure. Cependant, en s'y arrêtant, on trouve aux toiles de M. Desgoffe des qualités sérieuses. 11 a de la noblesse et du style, malheureusement déparés par une exécution pauvre et systématiquement froide. M. Desgoffe s'est, de sa propre volonté, soumis à un ascétisme pittoresque que nous lui pardonnerions s'il faisait des saint Jérôme dans le désert, des

Thébaïdes peuplées d'ermites, mais qui ne va pas à un païen dont l'œuvre est entièrement mythologique.

\e voulant pas s'embarrasser de la couleur dans sa recherche de la ligne, M. Bellel a pris Je bon parti : il a exposé des paysages au crayon noir d'une puissance et d'un style extraordinaires. Ces dessins, au nombre de quatre, représentent V Enfant prodigue, une Vue prise dons Vile de Capri, les Environs de Subiaco, et une Vue prise à Massa près de Sor rente.

Quelle vigueur et quelle maestria dans ces arbres au feuille touffu, aux racines bien agrafées, à l'attitude robuste, d'un style si grand et si noble! dans 'ces roches, et ces fabriques, et ces montagnes, que le Poussin n'aurait pas composées d'une façon plus sévèrement pittoresque! La couleur n'ajouterait rien à de si belles lignes, et pourrait leur ôter quelque chose; la force de la pensée est bien servie par la fermeté de l'exécution; comme tout cela est écrit et voulu! comme chaque coup de crayon porte !

In léger frottis de couleur à l'huile étendu sur les ciels donne à ces dessins quelque res-

semblance avec ces paysages pris au daguerréotype, où T atmosphère semble prendre un commencement de coloration. Le papier, imbu de certaines préparations, a la douceur des vieilles gravures jaunies par le temps, et contribue à l'harmonie grave de l'ensemble.

M. Gaspard Lacroix a placé une fable de La Fontaine, V Avare qui a perdu son trésor, dans un grand et magnifique paysage poussinesque : le désespoir du malheureux, à la vue de la pierre mise à l'endroit où il avait caché une bourse d'or, est rendu avec plus de connaissance de l'anatomie humaine que n'en ont habituellement les paysagistes, pour qui, trop souvent, un corps vivant ne diffère pas beaucoup d'un tronc d'arbre, et qui les traitent tous deux par les mêmes procédés. M. Gaspard Lacroix est dans une route excellente, il n'a qu'à continuer. Son paysage au pastel a les mêmes qualités que sa peinture à l'huile.

M. Gustave Salzmann, car ils sont deux, nous paraît se rattacher à l'école des paysagistes dessinateurs. Son bois de gros arbres, sous les rameaux desquels pénètrent les rayons obliques du soleil, est peint avec une solidité

— J83 — et un rendu qui rappellent les bonnes pages de Cabat.

L'autre Salzmann, dans son Souvenir d'Ischia, a fait un véritable tour de force de coloriste. Ce souvenir d'Ischia se compose tout bonnement d'une locanda blanche que festonne au bord du toit et sur les angles des murs une vagabonde guirlande de vigne; les murailles de la maison font plusieurs coudes; mais à midi, sous le soleil napolitain, les ombres sont bien peu de chose. Nous avons déjà parlé de ces transparences bleuâtres qu'elles prennent dans les rues de Séville et d'Oran.

Il s'agissait donc de faire comprendre les différents plans, avances, retraites et côtés latéraux de parois parfaitement blanches et frappées par une lumière aveuglante ; c'est à quoi M. Salzmann a réussi avec un bonheur que pourrait envier Decamps. Ces quatre ou cinq blancs juxtaposés, pareils et prenant des valeurs différentes, intéressent et amusent ceux pour qui le principal drame d'un tableau est dans la lutte ou l'accord des tons, et nous sommes de ceux-là.

Fiers, dont, l'an passé, l'on avait refusé les pastels, nous revient avec une armée de

tableaux charmants; c'est la meilleure vengeance qu'on puisse tirer d'un arrêt injuste. Fiers, pour faire de petits chefs-d'œuvre, n'a pas besoin d'aller bien loin ; les environs de Paris lui suffisent : les îles de Saint -Ouen, les bords de la Seine et de la Marne, et, pour extrême limite, la verte et grasse Normandie, voilà le domaine où Fiers a circonscrit son talent.

Personne mieux que lui ne sait pencher la chevelure bleue du saule sur les roseaux verts de l'étang ou de la petite rivière; couvrir de joubarbes et de mousses le toit de chaume d'où s'échappe un mince filet de fumée'; poser contre un puits une roue de charrue qui tombe en javelles; faire courir dans les aunes, les bouleaux et les noyers, l'air et la fraîcheur humide des matinées d'automne ; égarer le regard dans de jolis horizons gazés de brume transparente ; — il connaît à fond les prairies où nagent les bestiaux, les étangs aux vannes pittoresques, les villages enfouis dans les bois. Il a pénétré tout ce que renferment de charmants mystères les plis de ces petits vallons que dédaigne le voyageur amoureux des grandes routes. Pour rendre tout cela, il s'est

fait une manière à lui : original dans sa douceur, il a trouvé des tons fins, légers, transparents, argentés, des gris qui blondissent et qui verdoient à propos , et rendent sa peinture harmonieuse et calme. Dans des motifs qui sembleraient les mêmes si on les énonçait, il a mis de la variété et ne se répète jamais.

Maintenant que Cabat, son élève, converti au style par le voyage d'Italie, a renoncé au Cabaret de Montsouris, à la Mare de Villed'Avray, au Jardin Beaujon, et à toute cette pauvre nature parisienne qu'il savait revêtir de tant de charme, Fiers est le roi de la prairie et de la chaumière ; nul ne Ta encore égalé sur ce terrain. A une époque où, grâce aux chemins de fer et aux bateaux à vapeur, les paysagistes s'éparpillent aux quatre coins du globe, et rapportent des études de l'Amérique, de l'Asie, de l'Afrique, de la Nouvelle-Hollande, il n'est pas mauvais qu'un homme de talent nous reste pour peindre Tile Saint-Denis et les bords de la Marne, qu'on ne connaîtra bientôt plus,

M. Jules André s'est encore moins éloigné de Paris que Fiers, et il n'en a pas moins fait

trois très-jolis tableaux. De la terre, des arbres et du ciel forment partout les éléments constitutifs du paysage, et peuvent se combiner, à deux pas des forts détachés, en d'aussi heureuses proportions que partout ailleurs. Les bords de Yille-d'Avray et de Sèvres, la maison du garde sur la lisière de la forêt extrêmement peu vierge et tropicale de ce village, célèbre par une manufacture de porcelaine, ont fourni à M. Jules André tout ce qu'il lui fallait pour composer et peindre trois paysages très-frais, très-agrestes, pleins d'air et de lumière, avec des terrains solides, un feuille léger et bien troué par le soleil, et tout aussi intéressants que s'il avait été les chercher sur les bords de l'Hooglv ou du Gange.

Quant à M. Hoguet, l'habile peintre du Bovin, si fort admiré l'année dernière, c'est au bout de la rue des Martyrs, sur la butte Montmartre, qu'il a découvert le site à la vue duquel il a saisi ses pinceaux avec enthousiasme. L'aile ennuyée d'un moulin qui se démanche dans un ciel gris, uue déchirure ocreuse au flanc d'un tertre, une raie de lointains bleus à l'horizon, en faut-il davantage?

Pourtant, il faut croire que M. Hoguet a

poussé jusqu'à Dieppe, ou quelque cote voisine; car voici une véritable vague blonde, transparente, fluide, qui soulève un cotre ou un cbaland sur le bout de sa crête avec une aisance dont la mer sétait déshabituée depuis la mort de Bonnington.

Le Souvenir de la forêt du Gavre en Bretagne, de M. Charles Leroux, rappelle assez la manière grasse et large de M. Troyon. L'œil s'enfonce bien dans cette longue allée, sous cette nef naturelle ouverte dans cette cathédrale de feuillage. Il y a de la vérité et de l'observation dans ce tableau, à qui l'on a reproché l'abus de tons verts, et que nous louerons à cause de ces mêmes tons verts.

Une plaisanterie fatale sur les paysages comparés à des plats d'épinards, lorsqu'ils représentent réellement la verdure des bois et des prairies, nous a valu, dans la peinture, un automne perpétuel, des arbres habillés de feuilles jaunes, rousses, fauves, rouges, noires, de toutes les couleurs imaginables, le vert excepté, bien entendu ; un gazon rissolé et doré au four de campagne, quelle que soit la saison. 11 est pourtant incontestable que les feuillages et les prés, au printemps et au eommen-

cément de Tété, sont d'un vert très-prononcé, très-cru, très-vif. Il se peut que la nature ait tort, mais les chosest se passent ainsi. Comment se fait-il que le bon Dieu n'ait pas pensé à faire des arbres gris, roses, bleu de ciel et lilas, pour la plus grande commodité des amateurs de T harmonie?

Au moins, M. Théophile Blanchard a-t-il la franchise d'intituler son grand paysage : Effet d'automne , pour se débarrasser du vert une fois pour toutes.

L1 Effet d'automne, de M. Théophile Blanchard, est une composition d'une élégance charmante. La courbe décrite par la rivière, et que suit une rangée de grands arbres à la taille svelte, aux poses coquettes, donne une ligne serpentine gracieuse comme l'inflexion d'un torse grec. Les cimes roses des arbres, se détachant en clair sur le bleu du ciel, présentent un rapport de tons juste comme la vérité, et charmant comme le mensonge.

Dans son Pacage en Normandie, M. Michel Bouquet n'a pas reculé devant le vert , et c'est beau à lui, qui a voyagé dans les pays du soleil et trempé son pinceau dans cette poudre d'or de l'atmosphère orientale : il a

compris que de F herbe saturée d'eau, que des feuillages baignés de vapeurs humides, ne pouvaient avoir L'ardeur fauve des broussailles sèches et des palmiers d'El-Kantara : il s'est résigné à des tons moins incendiaires, gardant son feu pour la Vue prise aux environ* de Païenne.

Vous avez sans doute admiré à l'Opéra, au Cirque-Olympique et ailleurs, de magnifiques décorations de Thierry ? — Malgré l'opinion vulgaire, qui veut que toutes ces merveilles s'exécutent à coups de balai et en répandant des seaux de couleur sur de la toile à torchon, il n'en est pas moins vrai que les décorateurs de théâtre sont des artistes très-instruits et très-intelligents, connaissant à fond la perspective, science qui, hélas ! manque à bien des peintres. Ils ont une habileté de main et une précision de touche incroyables, et possèdent tout ce qu'il faut pour faire d'excellents paysages, des intérieurs, des architectures, des marines, car leur profession les prépare à tout ; et, dans l'exécution de ces toiles immenses, ils acquièrent une largeur et une habitude des grandes choses que les artistes ordinaires ne peuvent posséder au même degré.

Le paysage et la scène de Freyschutz représentant la fonte des balles, de M. Thierry, ont de nombreuses et fortes qualités : l'effet fantastique de la fonte des balles, la lueur rouge du réchaud contrastant avec la lueur blême de la lune, sont rendus avec la supériorité d'un homme passé maître en ces sortes de prestiges. Le paysage, plus réel, n'a pas moins de mérite.

Il y a, de M. Anastasi, une foule de petits paysages qui risquent fort d'être bons : dans le moindre, pétille une étincelle, se montre une velléité : à travers toutes les incertitudes d'une manière qui cherche à se former, et va de Diaz à Français, de Jules Dupré à Trayon, on démêle un peintre qui ne tardera pas à se dégager des langes de l'imagination involontaire ou cherchée.

Les pastels de M. Jules Grenier, représentant des sites des bords du Doubs , valent qu'on les cite avec éloge : eaux vives, atmosphère bleue, aspect mélancolique et taciturne des pays de montagnes, exécution solide et sans fard, impression très-juste et très-immédiate de la nature, voilà ce que l'on remarque dans ces paysages. — Les quatre vues

des Pyrénées sont dune faeture énergique. 11 est rare de voir des pastels d'un ton aussi monté et d'une réalité si fort exempte de manière.

Mentionnons avec honneur MM. Brissot de Warville, Boyer, Buttura, — un Passage de bac par Charles Collignon , doré par un vif rayon de soleil qui fait scintiller les eaux de la rivière d'une traînée de paillettes ; Mazeppa, Son-Moraguès, étude d'après nature à Val de-Muza, et le Souvenir d'Italie, de M. Balfourier, qui tient à la fois de Thuillier et de Chacaton. — >"ous en passons, « et des meilleurs, » comme dit Buy G ornez de Silva au roi qui s'impatiente.

Avant de partir pour les régions lointaines, sur les pas des paysagistes voyageurs, nous nous apercevons que nous n'avons rien dit du magnifique Combat de taureaux de Louis Coignard. Sur ce mot, n'imaginez rien d'espagnol; ne pensez ni à Montés ni au Chiclanero. Il s'agit de taureaux français se nattant entre eux, pour les beaux yeux d'une vache ou d'une génisse (style noble) : Paul Potter dirait à M. Coignard : Coignard, je suis content de vous. INous avons aussi-oublié cette fougueuse

Reçue de cavalerie de notre ami Lorentz, et cette délicate guirlande de fleurs jetée autour d'un médaillon de vierge par le pinceau exact et soigneux de M, Damis.

. . . Mais si Ton voulait finir toutes ses affaires, on ne s'embarquerait jamais! A quoi bon vous parler, par exemple, de M. Lepoitevin, qui, avec beaucoup de talent, refait toujours la même vague, le même rocher et le même chapeau; de M. Granet, qui continue à tirer des coups de pistolet dans des caves; — le Martyr Eudore, retiré du cloaque, vaut cependant mieux que ses a,i*tres toiles; de M. Bellangé et de son éternelle bataille? cela n'a rien d'urgent; de M. Biard et de sa grimace?

La flottille des peintres de marine s'avance toute pavoisée et va nous porter où nous voudrons. M. Gudin, autrefois l'amiral de l'escadre, a perdu les épaulettes du commandement. Ses vaisseaux s'avarient et font eau de toutes parts ; ses mers, excepté quelques vagues qui conservent encore leur limpidité, ne sont plus navigables. Comment voulez- vous que la proue d'un brick ou d'une frégate , même ayant le vent arrière, vienne à bout de fendre

ces bourrelets de blanc de plomb qui figurent Técume, ces volutes de verre coulé qui sont censées des lames? La seule embarcation portant le pavillon Gudin à qui nous oserions nous fier, c'est la galère d'André Doria ou le canot de Jacques Cartier, quoiqu'il vogue entre de bien étranges rives.

La traversée nous parait plus sûre et plus prompte sur les vaisseaux de M. Henri Durand-Brager,et nous monterions volontiers le corsaire français la Dame Ambert ou la corvette anglaise la Fly, si Ton ne s'y canonnait pas d'une manière si furieuse.

Ce sont de bons navires, qui flottent bien et qui doivent être fins voiliers, si on en juge à leurs hanches effacées , à leur taille-mer tranchant, à leurs esparres hautes et déliées, aux nuages de toiles qui tombent de leurs huniers.

Pourtant, voilà deux épisodes de la vie maritime qui ne sont guère encourageants pour un homme qui, debout sur la jetée du port, cherche et choisit de l'oeil le navire qui doit l'emporter. Rien n'est plus triste que le Matin d'un dernier jour, si ce n'est le Soir d'un dernier jour. Figurez-vous deux ou trois mal-

heureux blancs et noirs, avec un chien, sur des débris de mâts et de vergues que ballottent des vagues monstrueuses ; ils se battent à qui se mangera : quand arrive le navire sauveur, la lutte est finie, et le chien resté seul aboie à la lune. Tout cela se passe sur une eau si vraie, qu'on a peur de s'y noyer.

ïNous prendrons donc passage à bord du capitaine L. Mayer, qui nous parait un habile constructeur et un homme versé aux choses de la mer, et nous lui emprunterons une de ses nefs pour nous débarquer à Venise dans le Canal de la douane de Joyant, en qui Pâme de Canaletti semble s'être incarnée. Posons le pied sur ces blancs escaliers de marbre que monte et descend le flot vert des lagunes, et sur lesquels s'appuient, comme des cols de cygnes noirs, les proues recourbées des gondoles. Ce sont bien les blondes coupoles arrondies comme des seins gonflés de lait! les murailles de briques roses, les poteaux armoriés, où s'amarrent les barques! cette Venise du rêve qui est encore la Venise de la réalité ! — Les tableaux de Joyant font comprendre l'acharnement du jeune Foscari à revenir dans son ingrate patrie. Sans eux, la tragé-

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De là, transportons-nous en Afrique, où M. Thuillier va nous montrer encore une fois notre chère Constantine.

Voilà bien le nid de vautours sur sa plateforme de rochers, avec sa ceinture de murailles couleur de liège, son ancienne caserne des janissaires qui s'élève comme une île au milieu de la mer tumultueuse des toits, ses minarets dont aucun n'est d'aplomb , et sur lesquels se posent les cigognes et les ramiers ; — voila bien le précipice de huit cents pieds où s'engouffre le Rummel, la vallée où il serpente étanchant à peine la soif du sable aride ; l'immense horizon pulvérulent de lumière et de chaleur, et le ciel chauffé à blanc qui recouvre cette nature embrasée.

Le tableau de M. P. Thuillier donne complètement raison à notre théorie de la lumière dans les pays chauds. Sur sa toile tout est blanc, azuré et gris ; à peine quelques tons dorés viennent-ils réchauffer cette froideur brûlante, si différente de l'Afrique, couleur potiron, telle qu'on la représentait avant la conquête d'Aller.

Louons M. P. Thuillier d'avoir eu cette hardiesse de faire un paysage sans arbres et sans végétation, entièrement composé de ciel, de montagnes et de sable : — l'arbre est un préjugé du paysagiste qui l'empêche d'embrasser ces vastes horizons aux lignes sévères, aux superbes ondulations, et le réduit souvent au métier misérable de chipoteur de feuille; la terre glabre de végétation prend des teintes merveilleuses, inconnues et d'une beauté étrange : ce sont des gris, des violets, des roses, des bleus, des tons de peau de lion dont on n'a pas idée dans les pays recouverts d'herbages et de forêts, ces moisissures du fromage terrestre.

On n'a rien fait, en peinture, d'une lumière plus tranquille, d'une plus éblouissante pâleur que cette vue de Constantine.

Al-Cantara ou le pont du Rummel, vu du Mansourah et de Sidi-Mecid, a été représenté avec une égale exactitude, sous son double aspect, par M. Thuillier et sa fille, qui marche de près sur les traces de son père. — Le tableau de mademoiselle L. Thuillier est d'une rare vérité de ton, bien qu'il puisse paraître incroyable à ceux qui n'ont pas regardé

le Rummel et la ville cTAchmet vus à l'heure de midi.

En compagnie de Baccuet, notre ancien camarade de route en Kabylie, nous ne craindrons pas de nous engager dans cette gorge du Jurjura, malgré les bournous et les mousquets que nous voyons briller derrière les roches quitte à venir nous reposer avec M. Frère, au café des Platanes, avant de suivre M. Fromentin dans la coupure de la Chiffa; irons-nous avec M. Karl Girardet en Egypte, et avec M. Borget au Brésil, au Bengale et à Manille? Non, c'est assez voyagé pour un seul jour.

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