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Salon de 1892

ou s ne nous attarderons pas plus que nous ne l’avons fait l’année dernière à donner ici, en façon

de préambule, un aperçu général du Salon des

Champs-Elysées. Nous ne rechercherons pas tout de suite l’enseignement qui s’en peut dégager. Nous ajournerons pour le lecteur cette digression prématurée, désireux que nous sommes de lui signaler d’abord les œuvres qui, dans tous les genres, par leur originalité, par leurs tendances esthétiques, par leur écriture, par les

souvenirs qu’elles peuvent évoquer et qu’il y a, à nos yeux, intérêt à fixer, doivent retenir tout particulièrement son attention.

C’est vers les grands cadres que nous le conduirons d’abord, vers les grandes compositions décoratives auxquelles a permis de se formuler la munificence des villes et des particuliers.

Entre tous, Paris s'est distingué par l'importance des sacrifices qu’il a consentis pour enrichir son Hôtel de Ville. Il y aurait injustice à n’en point tenir compte; il y aurait quelque mépris de la méthode à ne point grouper des agencements qui ne tarderont pas à se trouver réunis, mais que les hasards de l’alphabet ont momentanément disséminés dans diverses salles.

C’est par le plafond central de la salle des Fêtes que nous commencerons et nous n’avons pas besoin d’en développer autrement la raison. L’exécution en a été confiée à M. Benjamin Constant. Il représente — sujet imposé — Paris conviant le monde à ses fêtes.

Dans une note qu’il a bien voulu nous adresser, en réponse à une lettre où nous lui demandions de préciser sa pensée pour le public, M. Benjamin-Constant a pris la peine de nous indiquer ce qu’il avait voulu et quelles formules il avait choisies pour mieux rendre son idée. Nous ne pouvons mieux faire que de lui céder la parole :

« Mon cher ami,

« Vous me demandez quelques-unes de mes idées au sujet de l’art décoratif. Vous me faites beaucoup d’honneur; mais je ne peux vous donner que celles correspondant à mes goûts et à mon tempérament, ce qui ne m’empêche pas de reconnaître que d’autres, dans des voies opposées, ne puissent de même avoir raison.

« Comme peinture murale, en principe, je suis pour un métier mat, sans l’huile qui fait jaunir ou l’essence de térébenthine qui fait noircir. Ce dernier véhicule ne devrait servir qu'à nettoyer nos brosses ou enlever les taches de nos habits. Un peu de cire, au besoin, peut aider pour mater le ton, et cependant, il serait, je crois, préférable

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LA PEINTURE

de ne pas trop en user. L’art de faire voisiner les complémentaires et les tons vierges en les mettant en valeur juste ne peut que produire des œuvres décoratives fraîches et vibrantes, et mettre sur les murs de la lumière et de l’air! Peu importe le sujet si la tache est belle, porte de loin, et donne de loin la sensation d’une belle tapisserie. Les rehauts d’or ne sont point à dédaigner. Pinturicchio, au Vatican, dans les plafonds des appartements de Borgia, nous a laissé un des plus curieux spécimens de peinture décorative rehaussée d’or. Le sujet nous représente des grands seigneurs se promenant à cheval ou à pied et faisant parade de leurs riches habits et de leurs armes. C’est de la joaillerie rare en matière d’or et d’argent, et dont les reliefs accrochant la lumière mettent des scintillements dans la pénombre des voûtes. Travail de lapidaire ayant, tout d'abord, pour dessous, un dessin soutenu et une composition d’une charmante originalité.

« Raphaël, dans la Dispute du Saint-Sacrement , n’a point dédaigné ces fantaisies. La chape de Léon X est dorée avec des repeints pardessus; les couronnes de la tiare sont également dorées et en relief; les rayons qui entourent la tète du Christ sont de même en relief d’or et criblés de petits trous pour recueillir au passage les reflets du soleil. Donc, dans son œuvre la plus conçue, la plus élevée, la plus solennelle, Raphaël n’a point dédaigné d’être un peu lapidaire, ornemaniste érudit et d’un goût exquis. Mais tout ceci n’est, évidemment, que du bien petit détail, et la composition architecturale, la couleur harmonieuse et forte, le dessin plein de caractère, font des œuvres comme les Stances de Raphaël ou les Sibylles de Michel-Ange! En art, comme en autre chose, le Passé fait le Présent, et sans nuire à nos goûts modernes il est plus que permis de nous appuyer sur ces deux géants de la peinture murale. Essayons, même de loin, de marcher dans cette voie! N’attendons pas que notre rêve, à ce sujet, se réalise. Mais en marchant vers ce but on avance et le chemin parcouru console du chemin à parcourir. Entrevoir ce qu'on a rêvé est déjà plus que suffisant, en Art, et la Terre promise, même vue de loin, donne le courage de marcher vers elle malgré la fatigue et le pressentiment de

ne jamais y arriver! En attendant, comme nous pourrons, tâchons de colorer les murailles; Véronèse le magnifique le faisait royalement, et Titien et Tintoret lui tenaient dignement compagnie. Seulement, leur façon de peindre convenait aux tableaux et non à la peinture murale. Tiepolo, plus tard, fut un véritable décorateur, un mural!

« Cependant, il me souvient d’une petite coupole à fresque de Véronèse, dans la salle de l’anti-collège au palais Ducal, à Venise, qui me donna la sensation d’un bouquet de fleurs. A ma honte j’avoue ne pas connaître les fresques de la Villa Masère où Véronèse s’est montré, paraît-il, aussi mural que n’importe qui; dans tous les cas, Michel-Ange et Raphaël restent les deux sublimes maîtres du grand art décoratif.

« Et maintenant après m’être entraîné à vous dire tout ceci, comment voulez-vous que je puisse vous parler, ô misère! de ma tentative de cette année!... Moi aussi j’ai voulu faire une fresque colorée!... peindre mat et garder toutes les rutilances nécessaires! Et en cherchant ces rutilances n’ai-je pas dépassé les ressources matérielles de la palette? Ai-je fait de la force dans l’harmonie? D’autre part, pour être placé à i5 mètres de haut, et dans l'ombre d’une voûte, ne doit-on pas hurler pour se faire entendre? Un rouge de loin ne l’est presque plus ! un bleu pas davantage. Enfin, j’ai mis dans l’œuvre que j’envoie au Salon toute mon âme, toute ma foi, tout ce que je crois avoir appris. Je vois, hélas ! tout ce qui manque... mais il arrive un moment où il faut exprès mettre dans l’œuvre à venir ce qu’on n'a point mis dans l’œuvre présente. On se dit : Je ferai mieux!

« Enfin voici le rêve que j’ai voulu exprimer avec ce titre imposé : Paris conviant le monde à ses fêtes...

« Dans un ciel de nuit sillonné par des clartés de bombes d’artifice, passe dans l'air, comme un météore, un nuage aux mille couleurs!... et ce nuage prenant forme humaine nous montre à droite Paris, se dressant coquettement, la tète haute, ayant dans ses cheveux la couronne murale et s’appuyant sur son éventail.

« Et cette ville de Paris, je l’ai voulue moderne, très moderne!

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sans pour cela trop définir son costume pour éviter qu’il se démode. Et cette ville de Paris, j’ai essayé de la personnifier reine d’élégance avec son charme indéfinissable, son spirituel regard, son malin sourire et son joli cou bien planté sur des épaules d’une ligne pure; à ses pieds partent joyeusement et inondés de lumière les génies de la France, messagers des fêtes parisiennes; et, à ses côtés, les nymphes de la Seine se sont endormies dans des lueurs d’aurore et au bord d’une trouée de nuages s’ouvrant sur le bleu de la nuit et le scintillement des étoiles...

« Benjamin-Constant. »

Ces explications, si élégamment présentées, permettront au public de se rendre un compte plus exact des préoccupations qui ont guidé

M. Benjamin-Constant dans l’élaboration d’une œuvre qui tranche d’une façon si sensible avec toutes celles par lui exposées jusqu’ici. Les notes sombres en ont été résolument bannies. Les bleus les ont remplacées, et il est à prévoir qu’une fois en place, éclairé par une chaude lumière, ce plafond donnera bien au spectateur, placé à i5 mètres au-dessous, l’illusion d’une échappée sur un ciel étoilé qu’illuminent les irradiations d’un feu d’artifice.

On ne doit point oublier, en l’examinant au Salon, cette loi des colorations optiques dont les grands décorateurs d’autrefois avaient l’intuition et dont, près de nous, Delacroix, à la Bibliothèque du Luxembourg comme à celle du Palais-Bourbon, a tiré de si merveilleux effets. Ici vous trouverez, dans la Muse d’Hésiode, l’emploi d’un vermillon pur neutralisé par les émeraudes qui l’environnent, donner la sensation des ombres intenses. Là, dans une figure de femme à demi nue, assise sous les grands arbres de l’Élysée des poètes, un torse sillonné de hachures d’un vert clair neutralisé par le rose qui l’avoisine.

C’est à l’aide de ces combinaisons savantes que Delacroix avait triomphé de l'obscurité des coupoles et des voussures, tout en conservant ses fermetés dans la pénombre, d’exquises fraîcheurs dans les clairs. Le plafond de M. Benjamin-Constant, dans le choix de ses colorations, trahit les mêmes recherches et nous persistons à croire qu’il donnera à l’Hôtel de Ville ce qu’on ne peut raisonnablement lui demander dans une lumière crue pour laquelle il n’a point été fait.

L’élévation de la pensée, le mouvement et le caractère qu’elle revêt, ajouteront au charme de l’orchestration. Et à ceux qui prétendraient qu’il s’y rencontre, dans certaines figures, des parties traitées en esquisse, nous prendrons la liberté de rappeler qu’il est parfois des détails qu’un maître néglige de parti pris pour assurer à l’impression générale toute sa grandeur, toute son intensité.

Pour ce même grand salon des fêtes, dont l’œuvre de M. Benjamin-Constant décorera le plafond central, M. Gabriel Ferrier doit

Mo R O T (A.) "Les danses françaises à travers les âges plafond destiné à l’Hôtel de Ville .

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LA PEINTURE

exécuter deux plafonds latéraux célébrant les Fleurs , les Bijoux et les Parfums.

Le premier seul est exposé au Salon de cette année. L’artiste y a symbolisé les Fleurs à l'aide de figures en raccourci d'une coloration claire et joyeuse.

Avec MM. Aimé Morot et Blanchon nous ne sortirons point de l’allégorie. Le premier nous a conté avec sa verve accoutumée les diverses phases de l’histoire de la Danse; le second la variété des Travaux Parisiens.

Au contraire, avec M. Francis Tattegrain, nous toucherons à l’histoire. L’ Entrée de Louis XI à Paris , tel est en effet le sujet que l’artiste a traité.

Il lui permettait, mieux que tout autre, de raconter ce que fut, au moyen âge, une fête parisienne. On lui avait d’abord proposé de redire quelques épisodes du siège. Puis, la commande ayant été restreinte à un panneau, M. Tattegrain avait présenté deux compositions, l’une moderne : un coin de la Fête nationale du 14 juillet, dans le petit square du Pont-Neuf; l’autre, rétrospective : celle de l'entrée du Roi terrible. La Commission opta pour celle-ci et l’artiste, qui avait dévoré les chroniques du temps, interrogea les monnaies, les médailles, tous les documents du passé recueillis dans nos musées, nos bibliothèques, nos archives. Il constitua tout un matériel de costumes, d’armures; il multiplia enfin les études et essaya de rendre vivants les récits que nous ont faits de la cérémonie et Du Clercq et Jehan de Troyes.

Reproduisons-les d’abord. Ils sont singulièrement pittoresques :

« ... Portoit le heaulme du Roy, avec une couronne d’or, le fils Floquet, capitaine d’Évreux... Et puis après alloit le Roy sur ung blanc cheval, en signe de seigneur, vestu d’une robbe blanche de soye sans martres et un pourpoinct cramoisy vermeil et un petit chaperon loqueté. Et portoient quatre bourgeois de Paris sur lanches bien hautes un drap d’or dessus lui, ainsi qu’on fait au Saint-Sacrement.

« Et y avoit deux hommes d’armes à pied, chacun une hache au

poing qui alloient pas à pas derrière le Roy. Après, le duc de Bourgogne tant noblement habillé lui et son cheval, et après lui estoient neuf pages, chacun portant une rolade moult riche... Avoit le Duc, à sa sénestre, le duc de Bourbon, son nepveu, moult richement monté et habillé. Et au coté senestre du duc de Bourbon estoit le comte de Charollois tant bien en poinct et tant richement habillé que c’estoit merveille à regarder... Et après... grand nombre autres seigneurs; au moins 1200 chevaux... Et estoient les fenestres des maisons et gouttières toutes pleines de gens et louoit-on les fenestres bien cher. Estoient venus gens de tous cotés, de Picardie, de Normandie et de Bourgogne. » [Mémoires de Du Clercq.)

Arrivé rue Saint-Denis, au coin de la rue du Ponceau, raconte à son tour Jehan de Troyes, le roi « moult regarda en la fontaine du Ponceau trois belles filles faisant personnaiges de Sirennes, toutes nues, et leur veoit-on le beau tetin droit, séparé rond et dur (qui estoit chose bien plaisante) et disoient de petits mottets et bergerettes. Dessus estoit ung petit bois où y avoit hommes et femmes sauvaiges qui faisoient esbattements en plusieurs manières.

« Près d’eux jouoient plusieurs bas instruments qui rendoient de grandes mélodies. Et pour bien rafraîchir les entrains, y avoit divers cônduicts en ladicte fontaine, gettant vin ethypocras dont beuvoit qui vouloit ou qui pouvoit.

« Ung peu en dessous dudict Ponceau, y avoit une Passion de personnaiges, et sans parler, Dieu estendu en la croix et les deux larrons à dextre et à senestre. »

M. Tattegrain a suivi ce récit à la lettre. Il s’est borné à y ajouter un oiselier « lâchant moineaulx », bien que les grands lâchers aient eu lieu sur le Pont-au-Change. Enfin il a déplacé la Passion qui avait lieu à i5o mètres en arrière, dans le but fort plausible de grouper les « numéros » typiques de la fête.

La plupart des études préparatoires de cette mise en scène ont été faites à Senlis, dans une rue très calme où pousse l’herbe et où M. Tattegrain pouvait, sans ameuter les badauds, faire poser ses modèles dans

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les costames les plus xve siècle. Les « Sirennes », elles, ont été exécutées aux Batignolles, dans un petit jardinet. Les demoiselles qui les posaient eurent pas mal de séances entrecoupées de bons rhumes. Elles étaient protégées contre les regards indiscrets par de grandes bandes de toile tendues de distance en distance. Un jour, cependant, une équipe d’audacieux fumistes découvrit le trio du haut du toit voisin. Stupeur, admiration, interjections, appels, répliques déplus en plus vertes, colères du peintre qui ne cherchait guère la petite bète ! Rien ne manqua à cette ironie déconcertante du hasard.

Ajoutons, pour finir, que la tète de Louis XI a été exécutée d’après le médaillon de Lauraux, conservé au Cabinet des médailles et la miniature de Jehan Fouquet (statuts de l’ordre de Saint-Michel), qui en donne la face. Le jour de son entrée, le roi était anormalement beau dans sa robe de néophyte. Il ne ressemblait en rien au Louis XI qui,

un an plus tard, en entrant à Hesdin, aux côtés de Philippe le Bon, provoquera par sa tenue négligée les questions des braves gens accourus pour le voir : « Qui est le Roy ? Où est-il ? Lequel est-ce ? » et leur fera dire qu’il ressemble bien plutôt à un « varlet qu’à un chevalier ». Et cependant, malgré le décorum qu’il s’était cru obligé de garder au lendemain de son sacre, il s’était permis une énormité, une grave infraction aux lois de l’étiquette de la cour : il avait monté une jument, une haquenée, au lieu de monter un cheval entier !

Dans un grand cadre aussi, dont le livret ne nous révèle point la destination future, M. Fr. Sallé a raconté l’un des incidents qui marquèrent au iv° siècle l’histoire de l’Eglise primitive : la lutte de l’arianisme et de l’orthodoxie trinitaire. La sentence du concile de Nicée, qui condamne les doctrines du fameux hérésiarque d’Alexandrie, vient d’être rendue. L’empereur Constantin est présent. Il déclare qu’il la fera respecter et il menace de l'exil tous ceux qui refuseraient de s’y soumettre. Arius est de ceux-là; il va être déporté en Galatie. M. Sallé a trouvé, pour nous dire cet épisode, une mise en scène qui n’est point sans grandeur; mais sa couleur est banale, d’une orchestration rudimentaire, desservie par une facture bizarre qui n’est point le pointillé, qui se rapproche notablement de la formule adoptée l’année dernière par M. Henri Martin pour nous expliquer, après Baudelaire, comment, en ce monde, chacun a sa chimère.

M. Luminais, le maître de M. Sallé, 11e paraît pas avoir été plus heureusement inspiré dans son Passage de la Meuse par les Francs au IV siècle. Les personnages qu’il a groupés sur un vaste radeau, formé d’arbres rectilignes, n’ont pas l’air bien robustes. Leur modelé est d’une insuffisance notoire et il faut souhaiter qu’après la fermeture du Salon, M. Luminais reprenne et complèteuneœuvre qui ne manque cependant point d’ordonnance.

On pourrait former le même vœu à l'adresse de M. François Flameng dont le Repos en Égypte n’est qu’une ébauche sans éclat et le plafond, Dans l’Olympe , une composition assez vide dont la couleur n’est point venue racheter la pauvreté.

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LA PEINTURE

M. Fritel, que nous rencontrons un peu plus loin, n’aime point les conquérants. Il estime avec M. de Ségur que ce sont des joueurs déterminés qui prennent les hommes pour jetons et le monde entier pour tapis. Il en a formé une sorte de bataillon carré, s’avançant sous un jour éteint, dans quelque cycle dantesque, sur une route bordée de cadavres soigneusement alignés. César précède Napoléon. Il a pour compagnons l’Égyptien Sésostris, Alexandre, Attila et jusqu’à Charlemagne. Tous montent des chevaux d’une complexion singulière et rien n’est bizarre comme ce cortège tiré au cordeau, perdu dans l’immensité d’une toile dont les lignes horizontales accentuent encore la monotonie.

Monotone est aussi, par le ton cette fois, Y Échouage par un gros temps de M. Eugène Chigot. La mer est houleuse; le bateau est en péril, les marins qui le montaient réunissent leurs efforts pour le tirer à la côte. La scène est simple, elle pouvait comporter la couleur et surtout le mouvement. M. Chigot n’a point cherché à dramatiser son récit. Il s’est tenu dans une gamme grise sans délicatesse et il y a lieu de le regretter d’autant plus qu'il s’agit ici d’une commande de l’État.

M. Maurice Le Liepvre a groupé dans un même cadre une série de panneaux destinés à la décoration de l’escalier de l’Hôtel deM. Paul Cosson. L’ensemble réuni forme un vaste paysage lumineux, heureux de lignes et d'aspect.

M. Albert Maignan a laissé là, cette année, le monde sous-marin pour écrire une sorte d’apothéose de Carpeaux. Le maître valenciennois mourant est dans son atelier, étendu sur une chaise. Les êtres nés de son génie, la Flore des Tuileries, le groupe de la Danse de l'Opéra, la fontaine de l’Observatoire, viennent lui donner le baiser d'adieu. La page est pathétique, harmonieuse, et l’on y retrouve la main de l’auteur des Cloches.

M. Brunin est un Anversois; c’est, de plus, un transfuge du Salon du Champ-de-Mars où il avait exposé l’année dernière deux morceaux puissants. Sa Lame recommandée est un prétexte à bibelots, à étoffes, supérieurement traités, dans une gamme riche, dorée, avec une lumière discrète, habilement ménagée.

M. Van Aken, qui lui fait pendant dans le grand Salon carré, est aussi un peintre anversois. Il a conté très simplement une Misère humaine. Dans une humble chambrette, une femme malade, assise sur son séant, cherche à intéresser à ses infortunes une brave vieille qui prête à son récit une oreille attentive. Le faire en est solide; mais le ton est lourd et le voisinage des splendeurs de M. Brunin en souligne davantage la vulgarité.

Tout autre est l’art de M. Pierre Billet, élève de M. Jules Breton. La distinction du ton, la vigueur dans l’harmonie, tels sont les deux traits qui caractérisent sa Femme de pêcheur et son G ardeur d’oies , d’un dessin un peu mince.

La Retraite d’artillerie dans Bapaume, appuyée par un bataillon de chasseurs, de M. Beau quesne, reste dans son cadre modeste une page intéressante, enlevée avec un certain brio.

Voici, dans la salle suivante, un petit portrait délicat de M. Axilette et une idylle de M. Bréauté, qui a pour titre : l’ Apprentie. C’est le soir; la lampe est sur la table, encombrée d’accessoires de fleuriste. Rejetée dans une ombre douce et tranquille, une femme, dans une tenue de travail qui laisse voir sa poitrine, explique à une fillette qui lui fait face l’art difficile de gagner sa vie en montant ces fleurs qui demain ajouteront à la parure de nos élégantes. La chose est contée avec sentiment, avec un esprit de patiente recherche, dans une note harmonisée.

M. Darien pouvait, sur la Récolte des champignons dans la forêt de Fontainebleau, écrire quelque morceau sans prétention. Il n’a point voulu se borner. Il s’est trouvé à l’étroit dans une toile ordinaire, il a rêvé une grande mise en scène. Il n’a pas su la rendre pittoresque, enrichir son décor et il ne reste de ce vaste agencement que la preuve d’un grand effort mis au service d’un très petit sujet.

M. Alexandre Defaux a été moins ambitieux. Il nous a redit les fraîcheurs de Montigny-sur-Loing, la vétusté d’un puits de Ver-sur- Mer, simplement, sans excès, en animant la prairie d’un régiment de volailles qui rompent la monotonie de son émeraude.

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