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S’inspirant des procédés du peintre lyonnais Saint-Jean devant lequel se sont ouvertes les portes du Louvre, M. Eugène Bidau a marié les matités de poussins espiègles aux rubis des raisins mûrs; M. Eugène Claude nous a réservé pour la soif les meilleurs fruits de l’automne, pendant que M. Biaise DesgofFe, toujours méticuleux, étalait sur quelque riche tenture un casque d’acier repoussé d’une facture singulièrement raisonneuse et lisse.
M. Détaillé s'était donné à tâche de redire un épisode glorieux de notre histoire militaire : la Sortie de la garnison de Huningue en 1 8 1 5 . Le général Barbanègre avait, avec 200 hommes à peine, défendu héroïquement la ville contre 3oooo Autrichiens commandés par l’archiduc Jean. Il n'avait, en dernière analyse, consenti à sortir de la place qu’avec les honneurs de la guerre. Lorsqu’il parut à la tête d’une cinquantaine d’hommes, l’archiduc étonné lui demanda où était lagar-
i4 LE SALON DE 1892.
nison : « La voilà! » répondit fièrement Barbanègre en désignant ses compagnons d’armes. Chacun fut surpris; un sentiment d’admiration s’empara des officiers autrichiens qui saluèrent spontanément ce petit groupe de héros. Profondément ému, l’archiduc témoigna hautement à leur chef l’estime qu’il avait pour leur vaillance. Le trait était joli à conter. M. Détaillé l’a fait avec verve, en inscrivant sur la physionomie de tous ces braves une mâle énergie et il faut convenir que cette œuvre, aux grandes dimensions, est la plus complète qui soit sortie de son atelier.
Les caprices de l’alphabet ont donné comme voisins à l’élève préféré de Meissonier deux maîtres sculpteurs, MM. Paul Dubois et Falguière. M. Dubois est représenté par deux portraits de femmes d’une facture solide; M. Falguière par Une servante assise sur un banc dans un jardin, derrière du linge qui sèche sur une corde, occupée à astiquer quelques ustensiles de cuisine qui comptent de nombreux états de service. On n’y retrouve guère la main assurée et la vision vigoureuse du peintre des Lutteurs. Le modelé y est sommaire et s’il y a, dans l’ensemble, des colorations délicates, il y a, à côté, des vulgarités auxquelles M. Falguière ne nous avait pas habitués.
Vulgaire aussi, dans sa structure épaisse et dans ses carnations plébéiennes, la femme que M. Doucet nous montre de dos, à sa toilette, dans un intérieur d’allures opulentes. Il faut, pour retrouver quelque distinction, revenir au portrait d’enfant de M. Gabriel Ferrier qu’encadrent deux puissantes natures mortes de M. Fouace.
On a quelque peine à reconnaître, en entrant dans la salle suivante, les énergies passées de M. Checa. La petite toile qu’il a intitulée Bacchanale nous reporte aux temps de la décadence romaine. Les joyeux viveurs qu’il a mis en scène n’ont rien des Fluns dont il avait l’année dernière escorté Attila, ni de ces fiers habitués du Cirque qui, il y a deux ans, avaient appelé sur lui l’attention. La distance qui sépare ces productions diverses est considérable et on ne peut mettre sans doute que sur le compte d’une défaillance passagère un morceau qui ne se recommande d’aucune qualité sérieuse.
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LA PEINTURE
Pendant que M. Dawant peignait des Alsaciennes à l’église, M. Fantin-Latour, fidèle aux allégories, reportait sa pensée vers Hélène et écrivait, avec le procédé qui lui est personnel, quelque fantaisie sur le Prélude de Lohengrin; M. Français fixait sur la toile une Vue de Clisson et redisait dans les Vosges, à Bellefontaine, les ensoleillements de la saison des Regains.
Elève de Boudin, M. Louis Braquaval a cherché, dans les pays du Nord, les grises harmonies. A côté de lui, d’intéressants portraits signés de MM. Foubert, Fischer et de M110 Jenny Fontaine.
M. Georges Desvallières a mis dans Un coin de salon, avec un piano, deux fillettes qui suivent avec une attention espiègle les leçons d’un papa complaisant. L’artiste a pris soin de nous dire qu’il y avait là une étude d’éclairage. La précaution était superflue. L’effet en est accusé dans d’heureuses conditions.
M. Denneulin s’est fait une spécialité de petits sujets où l’anecdote tient presque toute la place. On n’a pas oublié l’amusante façon dont il nous a, à diverses reprises, narré certaines infortunes de chasseurs. Il nous mène aujourd’hui sur une plage dont Eugène Feyen se complaît d’ordinaire à mettre en scène les habitants. Assis devant son chevalet, le peintre fait le Portrait du mousse, sans se laisser distraire par les réflexions des curieux accourus en critiques improvisés. Tout cela est observé, d’une couleur agréable quoiqu’un peu uniforme. Mais le dessin n’a ni précision ni aisance.
Il faut revenir à quelques paysagistes réunis dans cette salle pour trouver plus d’élévation et de sérénité. M. Paul Lecomte cherche l’air, les profondeurs d’horizon. Il a cependant le défaut de ne pas être encore personnel. Il est élève d’Harpignies; le livret nous le confesse. Ses deux motifs de Coutainville suffiraient à nous en avertir.
Élève de Maxime Lalanne, de Baudit et de M. Auguin, M. Didier- Pouget s’est au contraire affirmé une personnalité dans son Lever de lune sur la lande comme dans ses Bruyères sous la rosée. Ce dernier motif est même une trouvaille d’agencement et d’effet. Sous un ciel radieux, dans lequel s’enfoncent de lointaines collines, un bouquet
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d’arbres bien massés. En avant, des terrains accidentés couverts de bruyères en fleurs que le soleil caresse de ses rayons naissants. Tout vibre dans cette atmosphère lumineuse; reflet y est juste et il semble que par là a passé la Muse.
M. Denduyts, de Gand, est aussi un poète. Nous le voyons depuis quelques années fidèle au Salon parisien, contant volontiers et avec art les élégies des pays du Nord, éclairés par un soleil d’hiver descendu derrière les grands arbres dont les branches dénudées profilent sur le ciel leurs délicates arabesques. Les routes défoncées, boueuses, sont coupées de flaques d’eau qui redisent les tons cuivrés du couchant. C’est bien là l’écho attendri d’une nature qui tristement s’endort.
M. Guillemet nous ramène vers Paris, à Conflans, à Moret; M. Gérome au genre. « Ils conspirent », tel est le sujet de son tableau. La scène se passe en quelque hôtellerie, dans une vaste salle déserte. Blottis dans l’un des coins, trois hommes se concertent en chuchotant. Une chandelle, qu’on ne voit point, éclaire discrètement l’un des conspirateurs, accuse la silhouette des autres et projette dans la salle une faible lueur. C’est bien l’heure du mystère. On sent que toutes les précautions ont été prises pour que rien n’en transpire. Personne dans la pièce; pas d’autre meuble qu’une grande table dont la disposition horizontale accentue le calme delà scène et une chaise qui en éloigne les acteurs par un artifice de perspective. Le tableau est complet. Il restera à coup sûr Tune des œuvres marquantes de M. Gérome.
Il est peu d’allégories qui aient tenté autant les artistes que celle de l’homme placé entre le vice et la vertu. L’antiquité païenne s’est complu souvent à cette antithèse. Plus près de nous, Annibal Carrache, reprenant l'apologue de Prodicus de Céos, embelli par Xénophon, a peint Hercule irrésolu entre la Vertu chastement vêtue et la Volupté qui lui montre des arguments qu’elle croit irrésistibles. Rubens, dans son tableau du Musée des Offices, a placé Hercule entre Vénus qui lui presse doucement le bras et Minerve qui lui prend la main en lui
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montrant des armes enterrées près de là. Poussin a trouvé, pour symboliser la vertu, une femme modestement vêtue d’une robe à la grecque, indiquant du doigt au héros un rocher désert, symbole du travail et de l’aridité de la route qui mène à la gloire. Battoni, au musée de Turin, Gérard de Lairesse au Louvre, Crayer, dans une grande composition gravée pour le Musée français, ont cherché des arrangements analogues. On pourrait, parmi les modernes, citer des adaptations similaires. Ces précédents n’ont pas déconcerté M. Henri Martin. Il a peint, lui aussi, Y Homme entre le Vice et la Vertu et, prenant la conclusion de Musset, il nous a dit qu’il suivit la Vertu, parce qu’elle lui avait semblé plus belle.
A vrai dire, M. Henri Martin a voulu rajeunir ce thème tant de fois rebattu. Il a voulu le rajeunir par la disposition, par le faire. Il a
laissé Hercule aux anciens pour lui substituer quelque académie ano-
nyme, perdue dans un milieu désolé. Les vices qui la sollicitent ne sont guère séduisants. Ils portent en eux leurs stigmates et pour un peu ils toucheraient à la caricature. L’homme n’a point grand mérite à ne les point écouter. Et comme la Vertu entrevue par M. Henri Martin n’a rien de bien angélique, on peut croire que c’est au fond de sa seule conscience, en ne prenant conseil que de sa raison, qu’il s’est déterminé. L’apologue est subtil et la moralité à en tirer confusément exprimée. Mais ce n’est point sur ce chapitre qu’il convient peut-être d’insister. Ce qui nous arrête devant cette vaste toile, c’est d’abord que M. Henri Martin s’est répété à douze mois d’intervalle. Il avait, l’année dernière, redit d’une façon absolument neuve la boutade de Baudelaire : «. A chacun sa chimère. » L' Homme entre le Vice et la Vertu n’est en réalité qu’une édition nouvelle de cette allégorie d’hier. Même groupement, mêmes recherches dans l’ordonnance, mêmes colorations, mêmes préoccupations d’éclairage, même faire moucheté, ressemblant à s’y méprendre au crépi des murailles. M. Henri Martin attend de cette facture, pour laquelle les vieux maîtres n’auraient point assez de mépris, des vibrations, des accrocs de lumière qui en exaltent encore le scintillement. Le temps, qui est aussi un grand maître, ne ratifiera certainement point cette écriture. Il incrustera la poussière dans les sillons de la pâte. La fraîcheur d’aujourd’hui fera place à une cuisine innomée et il ne restera pas grand’chose d’une œuvre où le talent a été mal servi par la formule avec laquelle il a voulu s’affirmer.
A ce faire compliqué et pénible d’un mosaïste de la couleur, il convient d’opposer la simplicité de M. Henner. Deux tons promenés avec art suffisent à traduire les rêveries du maître alsacien, à fixer sur la toile ce qu’il a entrevu aux heures de méditation, à donner au spectateur l’impression de la beauté et de la grâce, dans ce qu’elle a de plus chaste et de plus savoureux. Sur une fourrure sombre, une femme nue sommeille, étendue dans un mouvement plein de souplesse et d’abandon. Son corps d’ivoire se modèle et palpite sans avoir demandé à la brosse des excès de caresses. Nulle fatigue, nulle trace
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d efforts dans 1 enfantement. La déesse est sortie du néant sans labeur et il se dégage de ce petit cadre, qu Henner appelle modestement une Étude , un charme inexprimable.
Le charme ! c est avant tout ce qu Henner demande à la peinture. D autres exigent d elle la reconstitution des grandes scènes qui ont marqué les fastes du monde, la traduction des sentiments si divers qui agitent les hommes, l’interprétation des drames de la nature, les réalités contingentes du bibelot. Henner aime la peinture pour elle seule, pour elle-même, pour le charme qu’elle peut donner et non pour ce qu'elle pourrait raconter. Il l’aime quand elle traduit le beau, quand elle traduit l’idéal, quand elle parle au cœur et non point quand elle parle seulement à l’esprit. C’est un poète qui trouve dans la couleur un moyen familier d’expression : Pictura poesis. C’est, de plus, un poète qui sait à l'occasion trouver les énergies, souligner le caractère : témoin ce portrait de général qu’il expose avec son Étude et qui traduit éloquemment les mâles aspirations du soldat.
M. Charles Jacque appartient aussi à cette école d’artistes qui demandent à la peinture leurs émotions. Son œuvre si considérable est la revendication hautaine, soutenue, constante des enchantements que les Hollandais lui ont demandés en promenant avec art le rayon prisonnier. Il a vu la nature robuste; il en a cherché les contrastes, mêlant à elle l'homme, les animaux pour concourir à des ensembles qui pouvaient parler à l’âme. Toutes ces belles préoccupations de sa jeunesse, M. Charles Jacque en a mis la marque dans son Abreuvoir aux vaches , dans son Vilain temps et il faut saluer au passage la brosse octogénaire que l'âge n’a point encore refroidie.
M. Jean-Paul Laurens s’est reposé cette année de son grand labeur du Salon précédent, où il exposait la Voûte d’acier. Il a limité ses envois à un portrait d’une fière énergie, celui de M. le colonel Brunet, et à une Liseuse , d’une allure toute vénitienne : une grande dame revêtue d’un costume florentin, lisant devant une table renaissance.
Sous ce titre : Juin, M. Jules Breton a représenté une prairie simple de lignes, coupée de monts de foin et d’arbres grêles derrière les-
quels descend le soleil qu’ils voilent en le laissant irradier à l’entour. Le ciel est clair, légèrement doré. Sur la principale meule, un faneur est assis, buvant avidement à même une cruche pansue. A ses côtés, nonchalamment couchées, deux femmes mangeant des cerises, pendant qu’une jeune fille debout, appuyée sur son râteau, interroge l’avenir.
Le second envoi de M. Jules Breton a pour titre : Souvenir de IJouaniene{. Ciel rose et or. Mer bleu turquoise adouci, calme complet. A droite s’étagent et ondulent les monts sur les falaises. Des sables où miroitent les cours d’eau venant des sources et les lames étalées. Autour d’une de ces sources, enfermée entre des rochers, trois femmes, l’une vue de dos, la tête un peu inclinée, tricote et lie conversation avec deux laveuses dont l’une joue du battoir pendant que l’autre rince son linge. O11 retrouve là les qualités picturales de M. Jules Breton, en même temps que le sentiment d’un poète qui manie aussi aisément l'alexandrin que la brosse.
Mra0 Demont-Breton a écrit deux chants d’un poème de l’enfance. Ici c'est une mère qui, pour faire de son fils un robuste marin, l’accoutume à la rude caresse des vagues. Là ce sont deux bébés jouant sur le rivage avec un chien d’une exemplaire composition.
Le premier de ces chants répond par la fierté de son exécution au caractère même du sujet. La femme de pêcheur qui, dès le jeune âge, habitue son enfant à la lutte contre les flots qui doit remplir sa vie, est une solide gaillarde, familiarisée de longue date avec l’Océan. Son mâle profil, sa fruste chevelure s’accusent avec fermeté sur une mer d'un ton délicat, sous un ciel finement indiqué. Elle se cambre dans un mouvement énergique. Son épaisse casaque, d’un rouge passé, attendri par le temps, fait valoir les verts sourds et rompus d’une jupe écourtée et cent fois rapiécée. C’est superbe d’allure, d’arrangement, de couleur, de facture et cette Trempée est incontestablement l’œuvre la mieux conçue, la plus heureusement venue que Mmc Demont ait encore exposée.
Au pays bleu procède d’une idée plus tendre. La mer — la douce
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Méditerranée — est riante, azurée. C’est à peine si ses ondulations d’émeraude se soulèvent pour baiser sur la rive, semée de coquillages nacrés, les pieds roses de deux enfants nus, fille et garçonnet, espiègles et sans pitié, poussant à l’eau un chien résigné, compagnon ordinaire de leurs jeux. L’œuvre est née à Nice. Elle veut exprimer — et elle y a réussi — le bonheur inconscient, absolu, à l’âge heureux où l’on voit tout en beau.
Jeunesse et Abel, tels sont les titres des deux paysages de M. Adrien Demont. Le premier est gai comme son titre. Il représente une grande allée, bordée de pivoines en fleurs, que le soleil caresse par endroits. A gauche, une fontaine; au centre, des pigeons voltigeant, faisant la roue. Sur un banc de pierre, une jeune fille rêveuse. Le second représente Abel étendu mort au bord du ruisseau où il est
tombé en voulant fuir. Le paysage est grand, triste. L'herbe rase
laisse voir la structure des terrains primitifs dont les lointains se perdent dans la nuit qui descend. La lune commence à briller. Auprès d'Abel monte lentement vers le ciel un léger filet de fumée bleuâtre qui annonce la fin du bûcher consumé. Une impression profonde, servie par une science affinée, se dégage de cet ensemble et nous
applaudissons à l’initiative de la Commission qui, à l’unanimité, a
décidé de faire, pour l’Etat , l'acquisition de cette toile.
La Toilette de M. Édouard Dantan est, comme la Trempée de Mme Demont, une hymne à l’enfance. Assise dans un fauteuil de soie jaune rayée de rose, la jeune mère vêtue d'un peignoir rose achève de débarbouiller un bébé de quelques mois, qu’une jeune bonne essaie d’intéresser en lui montrant un caniche. M. Dantan a mis toute sa tendresse de père à peindre cette scène intime; il a, dans ses Pauvres gens, réussi à nous apitoyer sur une infortune dont Victor Hugo, dans la Légende des siècles , a tracé ce poignant tableau :
Elle entra. Sa lanterne éclaira le dedans
Du noir logis muet au bord des flots grondants.
L’eau tombait du plafond comme des trous d’un crible;
Au fond était couchée une forme terrible...
Un cadavre...
Près du lit où gisait la mère de famille.
Deux tout petits enfants, le garçon et la fille,
Dans le même berceau souriaient endormis.
Ce tableau, M. Dantan y a longtemps pensé. En villégiature à Villerville, il a fait sur place, en vue de son exécution, des études de figures et d’intérieur. Il ne faut pas chercher d’autre explication au costume de la femme qui entre dans ce logis désolé ; c’est celui d’une moulière de cette petite plage normande.
M. Georges Boudoux s’est inspiré de M. Henri Godin pour écrire son Retour d’exilé ( 1 8 1 5) :
Sur les tombeaux épars le temps a fait son œuvre;
Gazon, soleil, orage, effriteurs jamais las,
Et la mousse, et la ronce aux replis de couleuvre...
Le vieux champ de repos s’endort sous le ciel bas.
Et tandis que le jour, assombri d’inclémence,
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LA PEINTURE
Se traîne morne et lourd comme son souvenir,
L’homme, debout, savoure en lui la jouissance De savoir, près des siens, une place où dormir,
M. Gaston Bussière a exposé, avec un portrait, la Mort des preux ainsi racontée dans la Chanson de Roland :
Roland s’en retourna fouiller le champ de bataille,
Il y a trouvé le corps de son compagnon Olivier,
Le tient étroitement serré contre son cœur,
Et, comme il peut, revient vers l’archevêque;
Sur un écu auprès des autres pairs il couche son ami,
Et l’archevêque les a tous bénis et absous,
Dans un grand cadre, avec une préoccupation visible des fonds clairs, M. Chicotot a redit comment était mort Pierre Corneille, dont les deux fils avaient été tués au siège de Grave. Pour payer la pension de sa fille Marguerite, religieuse au couvent des dominicains, l’auteur du Cid avait dû vendre sa maison de Rouen. Abreuvé de chagrins, abandonné de tous, il avait sollicité plus d’une fois près du roi la modique pension dont les arrérages avaient été fort souvent oubliés. Réduit à la dernière misère, le grand poète mourut le Tr octobre 1684 dans les bras de sa fille Marguerite. « Sa gloire, comme ditM. Gustave Merlet, n’avait enrichi que notre littérature. »
M. Gaston Mélingue a peint le maréchal de Catinat, se réveillant le lendemain de la bataille de la Marsaille, entouré des drapeaux pris à l’ennemi. Le lit du maréchal avait été placé sous des couvertures de mulets étendues sur une traverse soutenue par deux fourchettes. Tout autour, on avait planté plus de deux cents drapeaux et amené toutes les pièces de canon ainsi que le butin. Le souvenir de ce trait ne peut que flatter notre amour-propre national. Dans les conditions modestes où il a été interprété, il ne constitue en réalité qu’une anecdote.
M. Moreau de Tours, qui a exposé le portrait de sa fille, a touché également la corde patriotique avec l’exécution, à Ingolstadt, du sergent Gombald, de Dinan, du 2e tirailleurs. Gombald avait été condamné à mort à la suite d’une altercation avec un caporal allemand. Il fut
amené garrotté, sans bandeau sur les yeux. Il n’en avait pas voulu. Six mille Français, à qui on imposait ce spectacle, l’entouraient : « Vous autres, dit-il aux fusiliers bavarois, ne tirez que lorsque j’aurai donné le signal. — Et vous, chers camarades, je vais mourir; mais avant, criez tous avec moi : « Vive la France! » Et une immense clameur s’éleva dans tous les rangs des Français. Les rives du Danube redirent avec eux : « Vive la France ! »
Roybet a fait, avec deux portraits, une rentrée triomphale au Salon, qu'il avait déserté depuis près de quinze ans. Le premier de ces portraits est celui de M. Prétet, commissaire général des Expositions, chargé spécialement par la Société des artistes français de diriger le placement des œuvres et dont la mine réjouie de Franc-Comtois bon enfant a tenté plus d’un peintre. Roybet s’était promis depuis longtemps de fixer à son tour cette physionomie si connue des habitués du Salon. Un dimanche du dernier hiver, Prétet vint à son atelier de la rue du Mont-Thabor. Il posa coiffé d'un feutre. Puis, en manière d’amusement, il passa un hausse-col, sur lequel fut jeté un manteau de velours d’un ton superbe. Le soir, la tête était peinte. Le lendemain l’œuvre était terminée.
Le second portrait est celui de M"° Juana Romani, dans une toilette sombre qui fait admirablement valoir les matités d’une physionomie éveillée.
Pour écrire ces deux pages magistrales, Roybet a trouvé de fiers accents. Il a mis au service de leur exécution ses plus belles qualités de peintre, en même temps qu’il affirmait toute la science d’un dessinateur vigoureux formé aux meilleures écoles et qu’il apportait, dans leur construction, les préoccupations d’un graveur de talent.
C’est en effet comme graveur que Roybet a débuté dans les arts. Né le 12 avril 1840 à Uzès (Gard) où ses parents tenaient un café, boulevard du Petit-Cours, il était entré à dix-sept ans à l'Ecole des Beaux- Arts de Lyon. Il y reçut les leçons de gravure de M. Vibert, mariant le burin, l’eau-forte et la lithographie, étudiant les maîtres, surtout Véronèse, Tintoret, le Titien et Rubens. Après la mort de son père,
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survenue en 1862, Roybet, devenu chef de famille, dut travailler pour subvenir aux besoins communs. La province offrant trop peu de ressources, il vint à Paris en 1864 et obtint d’un peintre verrier la commande d’une série de dessins pour vitraux d’église. Il se lia avec Ribot, avec Vollon, qui l’engagèrent à faire de la peinture. Émerveillé de son début, Ribot, qui n’était pas riche, lui acheta sa première toile.
Les commandes arrivèrent. Roybet, encouragé, soutenu par ce succès naissant, parut au Salon de 1866 avec un Fou sous Henri III, acheté immédiatement par la princesse Mathilde et qui valut une médaille à l’artiste. Cette œuvre fit sensation. Elle ne rallia pas seulement les suffrages du jury. La critique lui avait fait également fête avec le public. Edmond About écrivait qu'il ne pouvait voir avec indifférence un début aussi éclatant.
« Il y a quinze jours, disait-il, je ne connaissais pas le nom de ce
jeune homme. Je rencontre un tableau original, puissant, d'une couleur éclatante et savante. Je me sens attiré, je m’approche. Je vois que le dessin n’est nullement indigne de la couleur; que la tête du fou est très fine et très spirituelle, que les dogues tenus en laisse sont parfaitement modelés ; bref, il est évident, à mes yeux, qu’il vient de naître un artiste complet, armé de toutes pièces, comme Minerve sortit du crâne de Jupiter. Je vous réponds, ami lecteur, que lorsqu'on fait une trouvaille comme celle-là on n’a pas perdu sa journée.
« D’où vient-il? quels ont été ses maîtres? De qui tient-il ces qualités qui le placent lui-même au rang des maîtres dès son premier pas? Le livret n’en dit rien; il dit en son langage sec :
« Roybet (Ferdinand), né à Uzès (Gard), rue Friant, 28. Petit Montrouge. — 1702. — Un fou sous Henri III.
« Et ces trois lignes annoncent l’éclosion la plus imprévue, la plus rapide, la plus miraculeuse à laquelle nous ayons assisté depuis longtemps.
« J’ai l’air de me monter la tète. Eh bien, oui! ce tableau m’a rendu fanatique pour le talent d’un homme que je n’ai jamais vu. Mais si l’on croit que j'exagère en le mettant d'emblée parmi les maîtres, il y a une expérience facile à faire.
« M. Haro... vient d’ouvrir, au Palais de l'Industrie, une exposition rétrospective. Dans une grande salle qui fait suite aux galeries de dessins, il a réuni un beau choix de chefs-d’œuvre empruntés aux galeries particulières... Je voudrais voir le Fou de M. Roybet installé pour une heure dans cette exposition, et je parie dix contre un qu’il y tiendrait son rang. »
Théophile Gautier n’était pas moins affirmatif : « Un fou sous Henri III, de M. Roybet, est à coup sûr un des meilleurs morceaux du Salon. La tête coiffée du bonnet à grelots, le masque encadré d’une mince ligne de barbe, vêtu d'un costume et la main appuyée sur la cuisse, le fou tient en laisse un couple de mâtins superbes, à physionomie férocement bénigne et d’un pelage fauve, zébré de noir.
LA PEINTURE
Il semble appeler un chien qu’on ne voit pas et qui se serait séparé de la meute. Son expression est bien celle de ces bouffons de cour, plus méchants encore que fous, et qui prenaient pour mordre le prétexte de rire. Au besoin, Triboulet changerait sa marotte en poignard et deviendrait Saltabadil. Le rouge du costume est d’un ton magnifique, solide et fort, avec des reflets de pourpre et des transparences de rubis auquel un fond de forêt d'un vert sourd donne toute sa valeur. On ne trouve plus de ces rouges, que notre école paraît craindre, que dans les peintures de Bonifazzio, du Moro et de Giorgione. Au milieu de la tonalité grise qui règne, cette splendide note rouge éclate comme une fanfare.
« M. Roybet peint les chiens comme Jadin, c’est-à-dire avec une brosse large et vaillante. Les mâtins valent le fou. Au reste, nous ne concevons guère qu'un artiste de talent fasse bien les animaux et mal les hommes, ou réciproquement. Quant à M. Roybet, qu’on nous dit être tout jeune, il marche dans une excellente voie. Il n’a qu’à poursuivre. »
Et il a poursuivi, produisant avec facilité, avec bonheur, trouvant à peine le temps d’écrire quelque chose pour le Salon. Elle serait trop longue à dresser la liste des toiles qui sortirent alors de son atelier. Bornons-nous à citer celles qui, à l’époque, firent le plus de bruit : un Duo, les Joueurs d’échecs, le Rendeq-vous de chasse acheté par le musée de Cologne, une Cuisine au moyen âge, un Page aux chiens acheté par le gouvernement russe, etc.
La Commune venue, Roybet se réfugia à Bruxelles. De là, il passa en Algérie et en rapporta des œuvres d’une tonalité claire et vibrante. Parmi elles, il faut notamment signaler un Intérieur de harem , qui appartient à M. Dupuis, de Cognac; la Favorite jouant avec un perroquet , pendant qu’auprès d’elle une négresse agite un énorme éventail. Cette dernière toile, très remarquée, appartient au grand-duc de Russie.
Rentré à Paris, Roybet se remit à l’œuvre. Il peignit pour Mlle Angelo une Chanson à boire dans un intérieur flamand ; — les Amateurs
d’estampes et les Joueurs de cartes pour M. Crémieux; — les Joueurs d'échecs pour M. Tabourier; — le Concert sous Louis XIII, pour M. Vanderbilt, le richissime Américain ; — la Consigne de l’antichambre, la Santé du premier-né ; — des Joueurs de trie trac , pour M. Émile Pingat, et une série de portraits d’une exécution solide et vigoureuse.
Dès 1880, Roybet avait caressé l’idée de retracer, dans un grand cadre, une scène tirée de l’histoire des ducs de Bourgogne. De nombreuses études furent faites par lui en vue de l’exécution de ce tableau, exposé en 1890 seulement chez Georges Petit. Ce fut une sorte de résurrection. Roybet, comme nous l’avons dit plus haut, avait renoncé aux Salons et aux expositions particulières. On ne voyait plus de lui aucune œuvre, les amateurs et les marchands se disputant la moindre de ses productions. Installé place Pigalle, dans l’ancien hôtel de Diaz et de Fromentin, il racontait, avec une fécondité intarissable, les amusements des grands seigneurs du temps de Louis XIII. Son atelier était devenu une sorte de musée où l'on n’apercevait qu’étoffes, armures, bibelots les mieux faits pour inspirer un peintre ami de la couleur.
Un jour, on le perdit de vue. Il s’était en quelque sorte exilé au fond d'une thébaïde, mettant à profit le temps pour tenir des engagements antérieurement contractés. Le voilà aujourd’hui libéré. Il nous revient plein de jeunesse, de verve, d'entrain, tel qu’il l’avait promis à ses débuts : un maître dont la plupart des œuvres feront bonne contenance au Louvre.
Le caractère des deux figures exposées par Mllc Juana Romani nous amène naturellement à les rapprocher des deux portraits de M. Roybet. Élève de Roybet et d’Henner, Mlle Romani apporte, dans l'interprétation, des qualités qui tiennent de ces deux maîtres, tout en y mêlant un sentiment personnel. Bianca Capello et Manuela , — tel est le titre de ses deux envois, — affirment une virtuosité qui a déjà appelé sur la jeune artiste l’attention du public, et nul doute que plus d’un Vénitien n’ait consenti à les contresigner.
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Emile BOUTIGNY
M. Désiré-François Laugée est un vétéran. Il est né en 1823, en Normandie. Il a, sous la direction de Lemasle, appris le dessin à Saint-Quentin, à l’école fondée par le pastelliste de La Tour. Plus tard, élève de Picot, il débuta au Salon de 1840, et depuis il n’a guère laissé passer une exposition sans y participer, alternant le portrait, l'histoire, le genre, la décoration et les scènes rustiques que Millet avait mises à la mode. Ses deux envois de cette année se rattachent à cet ordre de production. Le premier a pour titre le Dimanche des Rameaux. Il représente une brave paysanne accrochant à un bénitier suspendu au mur le buis que le prêtre vient de bénir. Les Approches de l'automne mettent en scène d’humbles paysans occupés aux travaux agrestes de la saison, dans un champ bordant une route qui conduit au village perdu dans le lointain.
M. Georges Laugée, fils de M. Désiré Laugée, n’a pas mis au service
de ses conceptions les qualités solides qui distinguent le Dimanche des Rameaux. Son pinceau paraît s’être fatigué à caresser une figure de bergère ramenant le soir ses moutons à la ferme qui s’endort, là-bas, dans le fond de la vallée. Sa seconde figure, — une robuste paysanne, venue dans les champs à l’heure de traire, — découpe sur le ciel une silhouette qui ne manque point d’énergie, mais dont le modelé accuse malheureusement une réelle insuffisance.
Gendre et élève de M. Désiré Laugée, M. Julien Dupré s’est cantonné cette année en des sujets modestes : des bœufs rentrant à la ferme, une vache qu’une paysanne va traire, paissant à l'ombre des pommiers. Le soleil chante des deux côtés sa fanfare sur l’émeraude des prés. C’est dire que M. Julien Dupré est resté fidèle à des recherches pour lesquelles il montre depuis plusieurs années une prédilection très accusée.
Dans une note plus jeune et plus sonore, M. Jean Geoffroy a modelé une série de têtes d’enfants dont le groupement s’appelle ici la Leçon de lecture , là Un jour de composition.
Dessinateur d'ornement et sur étoffes à ses débuts, M. Victor Gilbert s'est, depuis 1872, date de son apparition au Salon, intéressé tout particulièrement au mouvement des halles et marchés parisiens. Le marché Maubeuge, le carreau des Halles centrales ont, avec les marchés aux fleurs, tenté plus d’une fois son pinceau. Sa Bonne pèche nous conduit bien cette année dans quelque port, au moment de la vente du poisson à la criée. Mais si le cadre est changé, le sujet reste le même. Son Pont de la Concorde diffère un peu. Il s'agit ici d’un effet, assez heureux d’ailleurs, et rendu avec esprit.
M. Edouard Gelhay, son voisin de cimaise, nous a intéressé à la conversation, dans un salon très clair et d’un aimable arrangement, de trois jeunes mondaines qui ont beaucoup de choses à se raconter. Son récit ne manque point d’esprit non plus, et, à tous égards, nous préférons son Entre amies , acheté par la Société des Amis des Arts, à sa. Promenade matinale qui rappelle un peu trop, par la coloration, les préoccupations de M. Gagliardini.
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LA PEINTURE
M. Jules Girardet a conté, sans accents fort tragiques, l’un des épisodes les plus poignants des guerres de Vendée : la fin de la journée de la bataille de Quiberon où Hoche fît subir une défaite décisive à 1 armée des émigrés. A la tête de sept cents grenadiers, le général républicain pressait la légion de Sombreuil et allait lui faire perdre terre. Quel spectacle présentait en ce moment cette côte malheureuse. La mer agitée permettait à peine aux embarcations d’approcher du rivage. « Une multitude de chouans, de soldats fugitifs, raconte M. Thiers, entraient dans l’eau jusqu’à la hauteur de la tète pour joindre les embarcations et se noyaient pour arriver plus tôt. Un millier de malheureux placés entre la mer et les baïonnettes des républicains étaient réduits à se jeter ou dans l’une ou sur les autres, et souffraient autant du feu de l’escadre anglaise que les républicains eux-mêmes. Quelques embarcations étaient arrivées, mais sur un autre point. De ce côté il n’y avait qu’une goélette qui faisait un feu épouvantable et qui avait suspendu un instant la marche des républicains. Finalement, beaucoup d’émigrés se percèrent de leurs épées. D’autres se jetèrent dans les flots et y périrent. » La mer en furie s’associa au désastre en venant sur la rive frapper les cadavres des malheureux.
A côté, M. Léon Glaize a exposé et un portrait de femme et un petit tableau de genre, Un signal , étude de soleil à laquelle sert de prétexte une dame montée sur une terrasse et agitant un mouchoir pour appeler l'attention de l'amant ou du mari, — la toile ne précise point, — dont la venue est attendue.
M. Glaize ne s’est point borné à ces deux envois. Il a, dans la section des monuments publics, exposé la décoration destinée à la salle des mariages de la mairie du XXe arrondissement.
Nous avons revu, de M. Hareux, la Femme au puits , effet de nuit réussi, précédemment exposée dans un cercle.
M. Guéry a rapporté de la Champagne et de la Picardie des motifs agrestes d’une certaine harmonie et il y a lieu de constater qu’ils dénotent chez lui de sérieux progrès.
M. Lobrichon a trouvé, pour mettre en scène des enfants, ses modèles préférés, un arrangement assez ingénieux. Nous sommes dans l'intérieur du magasin d’un marchand de jouets. Les fillettes et les bambins qui passent devant l’étalage s’arrêtent, contemplant avec des yeux allumés par la convoitise cet amoncellement de joujoux. Ils s'approchent. Ils se collent le nez sur la vitrine, et ce dernier trait surtout est raconté avec esprit.
Nous rapprocherons de M. Lobrichon, qui a accompagné sa Terre Promise , — ainsi s’appelle sa composition, — d’un portrait d’homme, un artiste qui, dans une note complètement différente, ne rappelant pas davantage celle de M. Jean Geoffroy, s’est fait une spécialité des scènes de la vie enfantine : M. Degrave. Au service d’une fine observation, M. Degrave a mis une couleur distinguée, une entente de l’effet qu’on avait pris plaisir à noter il y a quelques années déjà dans une classe peuplée de bambines et éclairée à droite par des baies ressemblant fort à des croisées d’église. Après avoir travaillé longtemps à Saint-Quentin, M. Degrave était venu s’installer à Saint-Denis, où il pouvait plus aisément trouver des modèles et compléter sa moisson de documents. Mais bientôt la nostalgie du pays natal l’a repris. Il est retourné à Saint-Quentin. Il a continué à s’intéresser aux enfants, et rien n’est amusant comme sa conversation de trois fillettes qui, assises sur un banc d’école, se redisent très certainement l’histoire du Petit Poucet. On aurait aimé cependant à voir de M. Degrave une composition plus importante, qui sortît un peu du champ restreint de l’anecdote.
M. Masure nous mène au bord de l'océan, à l’heure où le soleil couchant jette sur les flots ses radiations irisées.
Aucun cri dans l’espace,
Nulle barque qui passe,
Et la couleur est seule A chanter ses chansons.
C’est déjà bien. C'est même presque tout pour beaucoup, notamment pour Corot, le maître de M. Masure. Quoiqu’il se répète,
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M. Masure nous intéresse cependant. Il connaît bien son clavier. Il en joue avec virtuosité, et il faut lui en tenir compte.
M. Olive redit, avec sa sûreté ordinaire, le pittoresque des rues et des ports de Marseille; M. Guédon, dans une note plus grise, mais avec une égale enveloppe, le mouvement du port de Bordeaux.
M. Michelena, l’artiste vénézuélien qui avait attiré l’attention l’année dernière avec le Combat des Amazones, accroché dans le grand salon carré, a exposé un portrait très solide et très parlant de M. Paul Dupont, en même temps qu’une scène de tauromachie où nous ne retrouvons point ses entraînements d’autrefois.
M. Hector Le Roux a écrit, dans le mode léger, le poème d'Agar et Ismaël , en l’accompagnant d’un coin de la Villa Médicis, à Rome, qui n’est évidemment qu’une très modeste étude.
Au passage, nous noterons des bœufs solidement construits de
M. Adolphe Marais, et nous féliciterons M. Amable Lenoir du sentiment qu'il a mis dans A vingt ans. C'est le soir, dans une chambrette discrètement éclairée par une lampe. Deux jouvenceaux s'embrassent dans un abandon plein de charme et échangent leurs serments. L’œuvre est délicate, le dessin élégant et la tonalité générale d’une tendresse en parfaite harmonie avec le sujet.
Entre deux paysages de M. Jacomin, M. Jacquet reparaît avec une série de seigneurs et de jolies femmes en costumes Louis XV. On se souhaite la bienvenue, on trinque; mais on ne se dit pas grand’chose d’inédit et on ne retient de cette réminiscence qu’un luxe d’étoffes habilement traitées.
A côté d'un portrait de M"* Morisot, M. Mac-Ewen a écrit une grande page dans laquelle il met en scène des Sorcières gardées à vue dans une prison étroite, recevant le jour d’en haut. Originaire de Chicago et élève de M. Cormon, M. Mac-Ewen a oublié de nous dire bien nettement ce que viennent faire dans le fond de son tableau des personnages sans attributs parlants. Mais nous ne chicanerons point M. Mac-Ewen sur ce détail. L'œuvre est bien composée, bien éclairée, peinte avec aisance, toutes conditions qui l'ont fait apprécier.
M. Gaston Lecreux est un délicat. Il aime les fleurs avec passion, et c’est aux fleurs que, chaque année, il sacrifie. Il en cherche les colorations délicates; sous une apparence de laisser-aller, il connaît l'art de les grouper. 11 n’a pas été inférieur à lui-même à ce Salon. Ses marguerites et ses iris ont la fraîcheur du printemps. Ses fonds architecturés font tort cependant à son ensemble. L'esprit, qui aime à butiner, à se reposer sur ses fleurs, regrette d etre sollicité par des accessoires sans utilité, qui distraient l’attention au lieu de la concentrer sur le sujet principal.
M. Hippolyte Fournier a cherché, dans la Lecture à l’aïeul , comme dans son Avant le souper, des effets d’éclairages contrariés.
Pour le musée de Budapest, le Hongrois M. Halmi, élève de MM. Lofftz et Munkacsy, a peint une petite scène qu’il intitule Après l’examen. Les fillettes qui viennent de le subir racontent, dans un
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LA PEINTURE
restaurant inondé de lumière, sous l’œil attendri de leurs mères, les émotions par où elles ont passé. C’est en somme un assez bon tableau, auquel il faut cependant reprocher des lourdeurs de ton.
M. Henry Mosler, que nous trouvons aux côtés de M. Halmi, est comme lui un artiste étranger. Il est originaire des États-Unis et a fait ses études en France sous la direction de M. Hébert. Il a trouvé dans les mœurs bretonnes un thème sur lequel, depuis plusieurs années, il exécute une série d’intéressantes variations. Il nous fait assister cette année à un Repas de noces plein d’entrain. Les jeunes gens sont debout, au fond de la salle. Ils chantent gaiement. Les parents sont restés à table avec les fiancés. A droite, un brave curé, suivant avec un paternel intérêt les ébats de deux petites filles qui trouvent la séance évidemment trop longue. Tout cela est bien mis en scène; l’exécution est serrée et vigoureuse et d’un intérêt supérieur à L’heure de traire, autre tableau de M. Mosler, auquel cette fois un paysage sert de cadre.
Fidèle à la Norvège, M. Grimelund a exposé une Matinée d’été et un Soleil de nuit Scandinaves d’une coloration délicate. Il a pour voisin un Hollandais, devenu depuis longtemps un Parisien, qui s’est épris d’une belle passion pour les choses du Directoire : M. Kæmmerer. L’élève de Gérome ne s’est point attaché cependant à nous dire, en historien, les traits saillants de cette époque, à nous en présenter, comme Boilly, les acteurs. Il a cherché bien plutôt à traduire des sentiments, des passions qui sont de tous les temps, en donnant simplement à ses modèles le costume d’une période qui lui est apparu séduisant et pictural. Les gens qui participent à la Noce, au Baptême, qui font l’Ascension dans quelques montgolfières, portent la livrée du temps. Ce sont, au fond, des contemporains déguisés, qui pensent comme nous, s’amusent comme nous, vivent de notre vie et ont nos petits travers.
La jeune fille qu'il a mise, cette année, derrière une statue du jardin du Luxembourg, épiant un amant ou un préféré infidèle, est une Parisienne de l'an de grâce 1892. Son attitude dit bien ce qu’elle ressent, ce qu'elle recherche et, au fond, c’est après tout ce qu’on peut lui
demander. Au demeurant, d’ailleurs, M. Kæmmerer est un peintre habile et aimable, qui dessine avec élégance, s’entend à merveille à chiffonner les étoffes, à rouler les feuillages jaunis et à faire avec peu de choses un amusant tableau.
M. John Lure Hamilton, de Philadelphie, se réclame d’un autre art, dans son portrait de M. Gladstone. Le vieil homme d’Etat anglais est seul dans sa bibliothèque d’Hawarden. Il lit une histoire du Parlement écrite en français et semble s’y intéresser d’une façon particulière. C’est un morceau délicat, qui a droit à tous nos suffrages.
Intéressants aussi les deux portraits de MUe Marguerite Godin, qui a pour voisin M. Le Quesne, auteur d’une Toile d’araignée qui n’est en réalité qu’un syndicat d'académies féminines.
Dans une grande toile, assez terne et assez vide, où figurent plusieurs huguenotes enfermées à la tour de Constance, à Aigues-Mortes, M. Max Leenhardt, de Montpellier, a raconté l’un des traits les plus poignants de la persécution religieuse qui marqua encore le milieu du siècle dernier. Machault, le ministre réformateur, avait rêvé l’établissement d'un impôt direct universel qui touchait même les biens ecclésiastiques. Le clergé résista. Il entama une de ces campagnes auprès desquelles l'intervention présente de Mgr Gouthe-Soulard paraît bien bénine. Il ne s’attaqua pas seulement au roi, il essaya de renouveler les querelles confessionnelles, d’ameuter Louis XV contre les protestants et de recommencer contre eux, au nom de l’œuvre de la Révocation de l'Edit de Nantes, une persécution déjà reprise depuis que les pasteurs et les anciens avaient tenu un synode au désert, dans le Bas-Languedoc. Cette assemblée, la première qui se fut réunie depuis la révocation, n’avait témoigné que des sentiments de paix et d’extrême modération. Elle avait décidé un jeûne solennel dans toutes les églises réformées, pour la conservation de la personne du roi, le succès de ses armes, la délivrance de l'Eglise; enjoint aux pasteurs de prêcher la soumission aux puissances légitimes, de s’abstenir de toute controverse directe. Le pouvoir n’avait répondu à la douceur des opprimés que par de nouvelles violences.
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Deux ordonnances des icr et 16 février 1745 avaient prescrit d’envoyer aux galères, sans autre forme de procès, quiconque aurait assisté aux assemblées des religionnaires. Des amendes arbitraires devaient être infligées à tous les nouveaux convertis. Les femmes devaient être rasées, battues de verges, puis envoyées, pour la vie, à la tour de Constance, si fameuse dans le martyrologe de la Réforme. Il y avait là des filles enfermées depuis l’âge de six ans et caduques à vingt par l’excès de misère et par les exhalaisons des marais salants. Elles ne furent délivrées qu’en 1767, par la généreuse intervention du prince de Reauvau, commandant militaire en Languedoc.
Elles n’étaient plus qu'au nombre de quatorze et beaucoup étaient là depuis quarante ans !
M. Max Leenhardt s’est inspiré de cet épisode douloureux. Il a, dans une note monotone, souligné, suivant le mot de Michelet, la bar-
bare distinction faite alors par le pouvoir, qui laissait aller les hommes, mais gardait les femmes plus fidèles à leur foi.
Après avoir signalé un portrait de M. Guay, la Messe en Bretagne, de M. Walter Gay, nous passons dans la salle suivante dont M. Michel Lévy nous fera tout de suite les honneurs avec des Modistes d'un accent tout moderne.
C'est là que nous trouverons un grand tableau très lourd, très opaque, et cependant consciencieusement étudié, de M. Enders, le Testament du père Tiennot ; le Singe savant de M. Ferraris, qui expose plus loin une Partie de dominos dans une rue orientale; un Atelier de doreur, de M. Firmin, d’un effet optique assez curieux.
Il représente, — son titre le dit, — un atelier empli de cadres, les uns debout à restaurer, les autres accrochés et séchant pour revêtir leur riche parure. Près de la fenêtre, violemment éclairé par conséquent, le patron, en manches de chemise, polissant, repolissant sans cesse. Plus près du spectateur, un ouvrier debout donnant un dernier coup à un cadre commencé.
De près, l'œuvre ne dit pas grand’chose. Les bleus violacés qui y dominent lui donnent un aspect singulièrement froid et le relief fait défaut. Clignez de l’œil ; chaque objet va prendre sa valeur, s’isoler, s’aérer, vibrer. Le patron travaillera, remuera; l’ouvrier sera à son plan, et il vous semblera être dans la pièce, ou plutôt la voir au bout d’une lorgnette! Par quel miracle ? Par descombinaisons décolorations optiques que nous n’attribuerons point aux seules recherches de M. Firmin, qui paraît s'ètre borné à copier ce qu’il avait devant les yeux le plus fidèlement possible. On dira que beaucoup de tableaux ainsi regardés produisent souvent cet effet. Nous en convenons, la chose est fréquente. Nous ne l'avons jamais constatée cependant avec cette intensité, et c'est à ce titre tout physique que nous signalons, comme une curiosité, la petite toile de M. Firmin.
L’Armée du Salut de M. Forbes est aussi une œuvre d'observation, et d’observation pénétrante. Mais c’est en même temps une œuvre de sentiment et d’émotion. Une vague tristesse, un souffle de
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LA PEINTURE
mélancolie y ont passé. Mais n'est-ce point couleur locale au premier chef? Le ciel est gris; la lumière est tamisée, également répandue avec discrétion. Au bord d’une plage, les soldats du maréchal Booth battent la grosse caisse et accompagnent les chants plaintifs d’une série de misses, fagotées comme l’on sait, la figure à moitié enfouie sous le légendaire chapeau-capote bien connu des habitués du boulevard et des Bouffes-Parisiens . Des pêcheurs sont accourus pour écouter tout ce monde, qui s’agite sans grande conviction et qui d’ailleurs ne réussit à entraîner personne.
Au demeurant, le tableau de M. Forbes est une œuvre qui fait honneur à l’Ecole française ; car si son auteur est Irlandais, s’il vit à Londres, on ne saurait oublier que c'est en France qu’il a étudié et que c'est de l’atelier de M. Donnât qu’il est sorti.
Notons plus loin deux portraits de M. Monchablon, une scène d’atelier, — un chien qu’on fait poser, — de M. Moisand; saluons une Manon Lescaut d’un faire habile et raffiné, qui porte la signature de M. Maurice Leloir, le Jeu de quilles ci la Forge, de M. Marée, toujours préoccupé de certains éclairages; un petit paysage délicat de M. Gillet, acheté par la Société des Amis des Arts, et un portrait de femme de Michel de Munkacsy.
Il serait difficile de retrouver dans ce portrait les qualités brillantes qui ont, autrefois, si légitimement assis la réputation du maître hongrois. Si l’ensemble ne manque point d’ordonnance, si le cadre est riche, le faire en est singulièrement monotone. Les chairs, les étoffes, tout y est traité avec la même brosse, dans le même sentiment. La formule ne varie point, et il est grand temps que M. de Munkacsy se souvienne qu’il a été un beau peintre.
Plus sévère, plus robuste et plus vrai est l’art de M. Jean Buland. Observateur humoriste, M. Buland s’est attaché surtout à écrire des sujets populaires avec des scrupules de conscience qui conduisent parfois à la sécheresse. Qui ne se rappelle le sentiment attendri de son Mariage innocent, mettant en scène, par une radieuse journée de printemps, au milieu d’une nature rajeunie, deux adolescents folâ-
trant à travers les prés fleuris, loin du hameau qui s’enfonce à 1 horizon? Qui ne se rappelle Y Hommage à la Vierge , où les grands parents attentifs, assis sur un banc d’église, suivaient d’un œil béat les mouvements de la petite fille déposant une corbeille de fleurs sur l’autel? Tout cela était vu et vécu.
Depuis, M. Buland n‘a pas mis moins de pénétration dans cette scène où l’enfant de la maison, retour de Paris après deux ans d’absence et nippée comme une cocotte, raconte à ses vieux parents ahuris, tout en grillant une cigarette, comment dans la capitale une jolie fille arrive rapidement à l’aisance. Pas le sou, n’avait pas moins de philosophie. Devant un vieux marchand d'images, une fillette et un gamin en extase convoitaient les enluminures accrochées au mur. Rien pour les acheter! Aussi le marchand, impassible, continue-t-il à fumer tranquillement sa pipe, sans faire la moindre avance à ces clients sans surface. Cette année, M. Jean Buland a surpris au greffe deux plaideurs obstinés, le mari et la femme, accourus de bien loin, endimanchés. Une indicible expression de désappointement résigné se lit sur leurs physionomies, lorsqu'ils entendent prononcer la remise de leur procès à huitaine.
Dans une cuisine dont les cuivres redisent l’opulence, M. Buland a ensuite aperçu trois braves compagnons qui se préparent à tuer le ver avec l’aide d’un trois-six généreux. L’amitié les a-t-elle réunis ? S’agit-il au contraire d’un de ses exordes par insinuation souvent indispensables en affaires? Non, M. Buland n’a pas voulu nous conter cet apologue : sa pensée s'est rapprochée davantage de celle du fabuliste. Car au bas de cette agape il a inscrit en guise de moralité : « On a souvent besoin d’un plus petit que soi. »
Peu importe au surplus. Il y a dans ces deux tableaux des qualités d’observation, des consciences de rendu qui nous touchent. M. Buland n’y apparaît point seulement comme un philosophe : c’est aussi un peintre très respectueux de la nature, qui charmerait s’il consentait à chercher, à côté du modelé et de la valeur, la distinction dans le ton et la transparence dans les ombres.
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M. Franc Lamy a tenté de redire sur une grande toile, qu’il intitule le Renouveau , les tendresses du printemps. Dans une clairière, coupée de flaques d’eau et plantée en partie de bouleaux, il a promené une série de jeunes filles rêveuses, interrogeant l’avenir.
Dans A l'échelle de M. Jules Girardet, cet avenir s’est déjà dessiné. Un jeune peintre mandé pour barbouiller un balcon y lie conversation avec une accorte soubrette assise sur le rebord, au milieu des fleurs qui l’enguirlandent.
M. Adrien Moreau, en rupture de costume Louis XIII, a fait une nouvelle incursion dans ce qu’on est convenu d’appeler le plein air. Il a mis dans un grand paysage emprunté aux bords de la Seine des gamins qui se baignent pendant que les grandes sœurs, campées avec
grâce, attendent la fin de leurs ébats balnéaires. Dans une rue de
Brolles, il a arrêté des curieux autour d'un Tambour de village qui fait part aux habitants du dernier arrêté municipal.
M. Pierre Lagarde a redit, sur un mode éteint et gris, la légende de Saint Martin. M. Gentz a rapporté de Tripoli un agréable intérieur de synagogue, pendant que M. Lansyer s’attardait à nous dire en architecte les ordonnances du paysage aux environs de Menton.
M. Henri Lévy a envoyé une Ère cueillant la pomme et un Œdipe s'exilant de Thèbes où l’on note un sentiment dramatique.
De M. Jules Lefebvre, nous retrouvons un portrait précieux de M. Guy déjà exposé dans un cercle et une Fille d’Ève d’une ligne délicate.
M. Julien Le Blant est revenu, dans son Retour du régiment , à ces soldats d’autrefois qu'il connaît si bien.
M. Charles Lebayle nous a montré Cicéron, assis dans quelque coin de son parc de Tusculum, s’entretenant avec des auditeurs de tout âge des différents points par lui traités dans ce fameux ouvrage des Tusculanes où l’orateur romain s’est appliqué à apprendre à l’homme les moyens d’ètre heureux, d'écarter les obstacles qui s’opposent à sa félicité, à lui prouver que son bonheur ne dépend que de lui-même, en le rassurant en même temps contre les frayeurs de la mort, en lui enseignant à supporter patiemment les douleurs corporelles et à s’élever au-dessus des événements capables de nous affliger.
M. Lebayle a conservé, pour nous rappeler les sérénités de cette haute philosophie, un cadre assez idyllique dans son agencement agreste. Il s'est tenu dans une gamme légère, harmonieuse, pour mieux marquer sans doute le calme reposant qui se dégage d’un enseignement dont Erasme disait qu’une divinité l’avait inspiré.
M. Mélida, un Madrilène, s’est attendri un jour en assistant à l'une de ces scènes plus fréquentes qu’on ne le croit à Paris : un enfant perdu. La fillette, que sa bonne n’a sans doute pas surveillée pendant qu’elle-même folâtrait avec quelque tourlourou, pleure à chaudes larmes, incapable de dire où demeurent ses parents. La foule commence à s’amasser. Mais combien divers ses sentiments, depuis le
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vieillard qui se hisse sur ses talons, le gâte-sauce qui ne trouve en cette aventure qu’un prétexte à faire attendre le client, l’ouvrier pressé qui continue sa route et les dames attendries dont pas une ne veut prendre une initiative! Heureusement une brave femme est venue à passer. Elle interroge l’enfant. C’est elle, sûrement, qui s’occupera de retrouver les parents.
Voulez-vous un spectacle moins émotionnant? M. Paul Meyerheim, — un Berlinois qui est resté à Berlin, — vous offrira un intérieur de ménagerie où l’on exhibe des crocodiles bons à être empaillés.
Préférez-vous une note plus érotique? Voici M. Ooms, — un Belge, — avec des baigneuses derrière lesquelles s’est glissé Cupidon.
M. Alexandre Nozal, dans la salle suivante, va nous reposer de ces impressions contraires en ouvrant soit sur un étang du Berri, soit sur la baie du Mont Saint-Michel d’aimables perspectives. M. Machard nous arrêtera avec un portrait assez brillant d’allures, M. Luc- Olivier Merson avec une Annonciation qui se réclame du néo-mysticisme. M. Merson a donné pour pendant à cette scène biblique une allégorie cent fois traitée : l’Homme et la Fortune. Il en a rajeuni, il est vrai, le thème. La Lortune s’est endormie au bord d’une route où passe un homme guidé par un chien. Cet homme est aveugle; il continue son chemin sans se douter qu’il a, pour toujours, manqué l’occasion.
M. John-Henry Lorimer, d’Edimbourg, élève de M. Carolus Duran,a exposé, avec le portrait de son père, une Berceuse bien composée et d’une couleur riche; M. Léon Perrault, un Repentir et un Petit Saint Jean habilement ordonné; M. Quinsac, la Vierge noire ; M. Piot, une aimable figure de jeune fille qu’il intitule Printemps ; M. de Penne, des chiens; MM. Gagliardini et Pointelin, des paysages qui n’accusent aucune modification dans leur manière; M. Henri Pille, le bourgmestre d’une ville dont il a oublié de donner le nom.
M. Pille est d’ailleurs un artiste de race. Il peint bien; il entend l’effet, gradue ses lumières comme il convient et fait à l'occasion une débauche d’imagination qui l’a achalandé auprès des journaux illus-
très en quête de piquant. On pourrait lui reprocher de n’être point toujours de notre siècle, de vagabonder souvent en pleine fantaisie moyen âge, de ne nous servir d’ordinaire que teneurs d’auberges, matrones, seigneurs et ribauds de ces temps lointains où se percevait la dîme, où l’on parlait encore beaucoup de don Quichotte; mais comment ne pas s’intéresser à ses fantaisies? Pille y apporte tant d’humour, d’à-propos, de verve, qu’en voyant son bourgmestre préhistorique on s’occupe bien plus de son modelé, du faire des armures qui l’encadrent que de ce qu’il peut penser lui-même et signifier.
Sacrifice! Tel est le titre du tableau de M. Alfred de Richemont. Dans une pièce où le jour, à son déclin, filtre encore par une fenêtre dont les jalousies sont baissées, deux femmes, assises sur le parquet, passent en revue à la lueur d’une lampe, pour les détruire, une série de lettres qui constituent autant de pages d’un roman vécu. L’héroïne de ce roman, adossée au mur, est anéantie; son amie a plus de résolution. Elle parcourt avec une curiosité inquiète les lettres qui, tout à l’heure, seront jetées au feu.
M. de Richemont a trouvé, pour nous raconter ce drame intime, d’extrêmes délicatesses. Il a cherché les légèretés, l’enveloppe, les contrastes et répandu sur le tout un charme plus pénétrant encore que celui qui avait décidé l’État à lui acheter son Rêve de 1890, pour le musée du Luxembourg.
Élève de MM. Bin et Maignan, M. Alfred de Richemont est né à Paris en 1857. Il a exposé pour la première fois au Salon en 1880. Il a obtenu, en 1884, une mention honorable avec les Réfugiés , épisode du siège de Paris; en 1886, une troisième médaille avec la Légende de Sainte Marie de Brabant qui appartient à la ville d’Angers; en 1889, à l’Exposition universelle, une médaille de bronze pour sa Sainte Cécile martyre, acquise pour le musée d’Orléans par M. Marcille, l'amateur bien connu, et exposée en même temps qu’un Lendemain de Rocroy , acquis par l’État, pour le même musée. Enfin, en 1890, son Rêve , inspiré par le roman de Zola, lui valait une première médaille.
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Talent fin et délicat, M. de Richemont est assurément un des jeunes artistes sur lesquels on a le droit de fonder des espérances.
De Mme Parlaghy, une artiste hongroise, nous retiendrons un portrait de Kossuth d'une discrétion voulue et d’un éclat raisonné dans son cadre sourd; de M. Peraire deux paysages; deM. Robert- Fleury un portrait, et de M. Richir, un sujet dramatisé qui a pour titre Misère.
M. Eugène Thirion a accompagné son portrait d’une scène maritime : des femmes anxieuses, sur la plage de Berck, interrogeant l’horizon et se demandant, au pied du Calvaire, pourquoi ne rentrent point les barques montées par leurs maris.
M. Réalier-Dumas a réuni, au bord d’un ruisseau dont l’eau dort sous la feuillée qui l’ombrage, toute une famille d’enfants goûtant sur l’herbe fraîche. On en est déjà au thé et le petit épagneul, qui est
4b LE SALON DE 1892.
naturellement de la fête, monte la garde devant un saint-Honoré affriolant.
Voulez- vous des fleurs? En voici de M. Quost, traitées dans un sentiment personnel. En voici d’autres deM. Jeannin, dont la palette s’alourdit et dont le faire devient dur; en voilà d’autres de M. Biva, de M. Pierre Bourgogne, éclatantes et bien massées; de M. Charles Armand Thomas, le cadre de celles-ci voilé d'un crêpe pour nous avertir que le jeune artiste, élève de V. Leclaire, est décédé il y a quelques mois; de M. de Schryver, celles-ci débitées par une marchande qui appelle la clientèle avec le: « Fleurissez-vous, mesdames! » traditionnel.
M. José Salgado a racheté un mauvais Jésus, perdu dans une immensité boueuse, par un portrait clair, expressif et très ressemblant de M. Adrien Demont.
M"° Thérèse Schwartze, — une Hollandaise, — agroupé une série de portraits d’enfants d’une exécution très large, mais d’un ton bien lourd.
Quant à M. Quignon, dont on avait suivi avec intérêt les progrès annuels, il se présente à ce Salon avec deux toiles bien inégales. L’une est d’une désespérante sécheresse, c’est la Plaine au crépuscule ; — l’autre, des Avoines en fleur , redit sans grande variante un motif que l’artiste nous avait déjà montré.
Un grand paysage de M. Pelouse, VA panne, près Besançon, entrevue par une matinée d’août, évoque la mémoire d’un artiste qui a occupé une place importante dans l’art contemporain. On ne peut pas dire que ce morceau résume d'une façon complète le caractère de son talent. S’il est harmonieux dans son ensemble, s’il est assez heureux de lignes, il est un peu triste. L’œil s’est assombri bien plutôt que la nature, et il n’y a guère, pour nous intéresser, que cette facture singulièrement habile qui avait, dès ses débuts, assuré à l’artiste clientèle et notoriété. Les herbes des marais, les joncs enchevêtrés qui garnissent les premiers plans et meublent l'eau, sont les unes courbées, les autres cassés et profilés avec une impeccable sûreté de main. Leur dessin en
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de sous-officiers qui donnent rue de l’Entrepôt. Je réussis, et quatre mois après, aux yeux de tous les troupiers ébahis, qui ne se doutaient nullement qu’un peintre logeait parmi eux, une voiture emportait deux grandes toiles de 2m,5o pour le Palais de l’Industrie.
« Elles figurèrent au Salon de 1869. L’une d’elles se trouve aujourd’hui au musée de Nantes.
« Le malheur pour moi, à cette époque de débuts, c’est que, n’ayant passé par aucun atelier, je ne connaissais aucun peintre; j’ignorais même qu’il pût exister certains coins chers aux paysagistes.
« J’entendis parler de Cernay en 1870, j’y allai. Mais trois mois après, les Prussiens approchaient : il fallut rentrer à Paris. »
A de certains égards, la guerre profita à Pelouse. La paix signée, il y eut en effet une recrudescence dans le commerce des tableaux. Les artistes ne pouvant suffire aux commandes, les marchands s’adressèrent même à ceux qui n’avaient point encore un nom. Conduit par un de ses amis qui connaissait Pelouse et prisait fort sa note, l’un d’eux vint à Cernay. Il acheta.
A dater de ce jour, la misère cessa pour Pelouse, qui mit le temps à profit. En 1873, il obtenait une seconde médaille, puis une première en 1876, avec sa Coupe de bois , récompense qui, depuis trente ans, n'avait pas été donnée à un paysagiste.
Reconnaissant pour ce petit coin de Cernay, qui avait été le berceau de sa fortune, Pelouse s’y était fixé.
Il est mort le 3 1 juillet 1891 , et au mois d’avril dernier, son œuvre, réunie à l’École des Beaux-Arts, a redit éloquemment quel avait été son labeur pendant sa courte carrière.
Un autre paysagiste, M. Edmond Yon, a exposé deux motifs d’aspect et de facture différents. L’un a pour titre un Calvaire dans la dune. Dans un site désolé, où l’herbe jaunie accuse la pauvreté du sol, se dresse, près d’une tour abandonnée, une croix au pied de laquelle une femme du peuple, vêtue d’une mante, est venue s’agenouiller. On dirait que l’artiste a vu ce coin de terre, perdu sans doute sur la côte picarde, à travers les lunettes deM. Cazin. Mais il n’y a là
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évidemment qu’une concordance de réalités, et dans son Ruisseau de Dannes , M. Yon nous a montré qu’il était bien toujours lui-même, cherchant les gaîtés de la lumière, asseyant bien ses lignes et mettant de l’entrain et de l’esprit à redire la poésie des herbes folles.
M. Thiollet s’est préoccupé, dans sa vue de Tournèdes-sur-Seine , de faire solide, coloré. Il a méprisé les verdures poitrinaires que le courant contemporain semble se complaire à anémier encore. Il leur a donné de la santé, de la sève, persuadé que les vigueurs de Daubigny toucheraient plus la postérité que les grisailles de feu Rapin.
M. Charles Busson appartient aussi, — ses Anciennes Carrières et son En automne l’affirment à nouveau, — à cette école qui n’a point pactisé avec le gris. Il est resté fidèle aux enchantements de la couleur; il a cherché le drame aérien, et s’il n'y a pas mis toute l’émotion, toute
la fougue des chefs de cette école, il a racheté cette infériorité par des qualités qu'on ne saurait contester.
M. de Vuillefroy a rapporté d’Espagne deux pages d’une intensité particulière. La première nous conduit sur un chemin ombragé que suit un troupeau de bœufs : c’est du plein air, et cependant c’est richement coloré; le soleil est de la partie et il éclate çà et là en notes justes. La seconde nous introduit dans une auberge de la Vieille- Castille, au moment où muletiers et muletières arrivent et étalent les légumes et les fruits qui, tout à l’heure prendront le chemin du marché. Ici aussi la note est riche, intense. M. de Vuillefroy a-t-il cependant réussi complètement à mettre dans l’ombre les personnages que son architecture met à l’abri du soleil? On peut en douter. Mais oublions ce solécisme pour ne penser qu’à la vigoureuse protestation, inscrite dans ces deux tableaux, contre la décoloration à la mode aujourd’hui.
Riche et distingué est aussi le petit coin vénitien deM. Yarz, qu’a acheté la Société des Amis des arts; ensoleillé s’étage son coteau de Provence.
La Tyne a Newcastle de M. Pierre Vauthier nous ramène vers l'atmosphère embrumée de l’Angleterre; le Chemin du marché , la grande toile de M. Vayson, à la peinture d'animaux. C'est le moment de saluer au passage les moutons de M. Brissot de Warville, qui change peu sa manière, mais qui voit la nature colorée.
Est-il nécessaire de dire, en écrivant le nom de M. Bergeret, qu’il connaît mieux que personne les crevettes, les moules, les huîtres; qu’il les traite avec l'esprit d’un Hollandais dont la palette tend à s’éclaircir? La chose serait superflue. Mais M. Bergeret ne s’est pas tenu à ces hors-d’œuvre; il est entré dans la cuisine d’un hôtel de Châteauroux; il y a vu naturellement des cuisiniers, et il a tenu à nous redire les blancheurs de leur équipement.
Il s’est fait beaucoup de bruit, aux environs du i5 mai, autour d’un des tableaux qu’exposait M. Georges Vibert, le Médecin malade. Quelque vandale imbécile s’était amusé à donner des coups de canif
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LA PEINTURE
dans la figure du client, qui, par un renversement des rôles, se voit dans la nécessité de soigner son docteur. Le tableau est resté dans cet état. Il sera facilement réparable, quoi qu’aient pu faire dire au peintre des reporters dont la rage inquisitoriale, si plaisamment mise à l’épreuve par le pseudo-duelliste M. Roulez, ne connaît plus de bornes. — Ne le fût-il point, que l’art français n’aurait pas à en prendre le deuil. La chromolithographie de M. Vibert n’a avec l’art proprement dit que de très lointaines affinités, et si M. Vibert ne mettait point un incontestable esprit dans le récit de ses anecdotes, on pourrait ajouter qu'il n’y a rien sur ses panneaux, que les Yankees prisent, paraît-il, au poids de l’or.
M. Worms est aussi un anecdotier et un anecdotier spirituel; mais il a sur M. Vibert l’avantage d’être en même temps un peintre. Sa facture est fort propre; elle vise à l’impeccabilité ; elle ne connaît ni les entraînements ni l’esprit de sacrifice. Il faut cependant lui faire assez bon accueil et reconnaître qu'il y a Che\ le fripier , comme dans tous les motifs espagnols que cultive M. Worms, un incontestable sentiment de la couleur et du relief.
M. Ralli, qui est né à Constantinople de parents grecs et qui est élève de M. Gérôme, a avec M. Worms certaines affinités et les hasards de l’alphabet ne sont pas seuls à opérer ce rapprochement. Ses Confitures de roses nous intéressent par la couleur, tout comme ses Saintes Reliques au mont Parnasse. Mais la couleur ne suffit pas et on ne nous trouvera certainement point trop exigeant en lui demandant de nous parler sur un mode plus ému.
La Leçon de lecture de M. Paul Thomas est à coup sûr une œuvre émue. Dans un intérieur discrètement garni de meubles traités avec un sentiment intime des choses, une jeune mère apprend à son bébé à déchiffrer l’alphabet. Elle apporte à ce travail une conviction attendrie. M. Paul Thomas a mis tout son art à la rendre et à la préciser.
M. Paul Thomas, qui est né à Paris en 1859, et qui est élève de M. Lefebvre, a accompagné cette petite scène d’un grand tableau où il a, dans une église assez éclairée, groupé des communiantes. Pour
LE SALON DE i8q2.
l’exécution de cette composition, qui a pour cadre l’église de Gagny (Seine-et-Oise), M. Paul Thomas a fait de nombreuses études à Gagny même, à Livry, à Montfermeil, à Neuilly, à Champs. Il s'est fait, pour un temps, l'hôte obligé de ces sortes de cérémonies liturgiques et l’on peut dire qu’elle aussi cette œuvre a été vécue. Nous ne pouvons donc qu’applaudir à la décision du jury qui a accordé une troisième médaille à M. Paul Thomas.
M. Bramtot a été tenté par le même sujet. Dans un cadre plus modeste, il a peint la Première Communion à Garennes [Eure), envoi qu’il a accompagné d’une composition toute parisienne — En bateau , — achetée par la Société des Amis des arts.
Avec Mmo Réal del Sarte, nous passons du sacré au profane. La jeune fille qu’elle a peinte, la tète couchée sur l’oreiller, les paupières appesanties par la fatigue, a passé la nuit au bal. L’exécution en est solide, les blancs sont d’une distinction contestable, mais il faut bien reconnaître dans l’ensemble la manifestation d’un tempérament.
.. M. Thévenot a fait du portrait de Mme D... un agréable tableau de genre. Nous sommes loin cependant des portraits si robustes par lui exposés autrefois aux pastellistes.
M. Souza-Pinto a écrit avec précision, mais dans une gamme monotone et sans accents, l'histoire d'un petit bateau réparé ; M. Buffet, les tribulations d’une fillette amenée chez le dentiste; M. Berne- Bellecour fils, les passe-temps du père et de la fille Après le déjeuner ; M. Georges-Auguste Cain, les joies du châtelain collectionneur qui montre à ses invités le tableau nouveau qu’il vient d'acquérir ; M. Henri Cain, la Convalescence, et un petit roman chez la Tireuse de cartes ; AI. Surand, une Tentation, qui constitue la critique peinte du célibat des prêtres. Un brave curé de campagne, tout jeune, fraîchement sorti du séminaire, est à l’autel. Il implore la protection du Dieu toutpuissant contre les séductions d’une bande de femmes qui viennent tenter sa vertu. L’assaut a dû être terrible, car ces excellentes hétaïres ne négligent rien, pas même les mouvements, pour faire valoir tous
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leurs charmes. M. Surand nous dira sans doute l’année prochaine qui l'a emporté dans cette lutte inégale.
Le Guêpier de M. Bouguereau appartient aussi à l’ordre érotique. Il est vrai qu’il s'agit ici d’un érotisme chaste: ce n’est plus le prêtre qui est obsédé par un chapelet de nymphes ; c'est une jeune fille entourée d’une nuée d’amours, et ils ne sont pas bien terribles.
M. Bonnat nous dédommagera de ces fadaises avec un portrait de femme vigoureux et un portrait de M. Renan qui comptera assurément parmi les meilleurs qu’il ait encore exécutés. On fera a ce portrait plusieurs reproches : on dira que la pose rappelle celle du Berlin de Ingres, que la facture de la figure est pénible, que sa tonalité laisse à désirer au point de vue de la distinction, et que tout cela est bien sec et bien dur. Il y a cependant dans ce morceau une volonté, une énergie et une science qui doivent faire oublier ces imperfections.
Les deux portraits de M. Wencker attirent aussi l'attention par leur intensité, et en apercevant M. Vuillier che\ lui , on ne peut que féliciter M. Boulard d’avoir su profiter des enseignements et des exemples de son père.
A l’actif de M. Marcel Baschet, nous mettrons deux portraits conçus et exécutés dans des genres différents. Le premier, — un portrait d'homme, — se recommande par sa construction et sa solidité; le second, un portrait de femme assise, vêtue d’une robe paille, par son expression et la fraîcheur des colorations. M. Marcel Baschet, qui est né à Gagny le 5 août 1862, qui a été Prix de Rome en 1 883, s'est cantonné jusqu’ici dans le portrait. Aux trois Salons où il a exposé, c'est avec des portraits qu’il s’est affirmé. Nous ne pouvons que le louer d'une constance qui prouve à quel point il a le culte de la personnalité humaine.
M. Émile Adan n’a pas beaucoup renouvelé sa formule dans son Retour des champs. Un mur, deux personnages, et voilà un tableau. Le mur, ici, n’est plus en balustrade d’une terrasse; c’est un mur murant un parc. Les deux figures n’ont rien des châtelaines. Ce sont deux paysannes. A part ces détails, la composition se répète.
Proche de lui, M. Félix Barrias expose deux portraits : ceux de M. Joseph Chevalier, de Chalons-sur-Marne, bienfaiteur du musée de la ville, et de M. A. B... professeur au collège Stanislas. On peut en rapprocher le portrait de femme en pied de Mme Julie Buchet, qui expose aussi une nature morte, Crevettes et Citrons , d’une agréable tonalité et celui de MUe Madeleine Carpentier dont l’envoi fut, en 1890, couronné d’une mention honorable.
La Doctoresse est également un portrait. Il porte la signature de M"° Beaury-Saurel qui a exposé en même temps un grand morceau de nu, peint d’une façon vigoureuse : Deux Vaincues.
Signalons aussi un Marmiton nettoyant un cuivre , peint par M. J. Bail, que nous retrouverons dans une autre salle avec un Pain bénit d’une tonalité puissante, mais où les noirs sont trop violents; un paysage breton bien silhouetté par M. Camille Bernier, deux tableaux
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LA PEINTURE
militaires de M. Boutigny, des vues de Marseille et de Villefranchesur-mer, de M. Allègre, qui s’est souvenu qu’il était l’élève de Vollon, le maître exécutant par excellence dont on regrette l’absence à ce Salon; des animaux de M. Barillot : des bœufs robustes et pesants qui, à l’approche d’un train, s’enfuient en une course folle, ou broutent paisiblement sous la surveillance de bergères lorraines, et un petit portrait aimable de M. Cresswell, que le livret intitule Une Pastelliste.
Le Credo de M. Bastet nous mène au lutrin, où des chantres bien étudiés redisent la gravité de la musique sacrée. M. Bastet a accompagné cet envoi d’un grand portrait d'une pose douteuse et d’une exécution moins brillante. Le portrait de M. Clairin n’est pas non plus très séduisant. Il faut malheureusement en dire autant du Campement de /’ année française devant le palais ducal de Venise. Il semble en vérité que la palette de M. Clairin soit inquiète. Elle s’embarrasse de tons violets uniformes, qui ont, avec certaines encres, des liens de parenté et mettent dans les ombres des tristesses que l’artiste, espérons-le, saura bientôt vaincre.
M. Brispot, qui se complaît aux anecdotes de la vie bourgeoise, a écrit sur le Roi boit une amusante historiette. Leroi, ici, c’est l’enfant, et la famille attentive assiste heureuse à ses premiers sacrifices à Bacchus. La scène, comme on le voit, est tout intime. Elle ne rappelle que par le titre ces compositions si brillantes et si pittoresques qui ont tenté le pinceau de plus d’un Flamand, notamment celui de Jordaens.
MUe Abbéma nous a donné un portrait de Gyp, — - la comtesse de Martel, — qui n’ajoutera pas grand’chose à sa réputation. En toilette grise, la tète dissimulée derrière une voilette, tenant une ombrelle dont le manche est surmonté d’une tête de lapin, 1 aimable romancière est dotée de deux mains d’inégales dimensions.
Plus sévère, plus solide et plus juste est le portrait de M. Rue, le maître d’armes, peint par M. Béroud, qui expose en même temps le Porche de Saint-Germain-V Auxerrois, morceau décoratif s il en fut, que l’élève de Lavastre a caressé d’un pinceau attendri. La page est modeste; elle ne rappelle point la grande ordonnance du fameux
Salon Carré du Louvre , qui fut, lors de son apparition, toute une révélation. File n’en reste pas moins l'œuvre d’un œil délicat et sûr.
M. Cormon n’a pas fait grand non plus cette année. Dans un cadre modeste, il a raconté, avec de certains accents tragiques, les Funérailles d'un chef à l’àge de fer. Le morceau est harmonieux. Il a l’aspect d’une esquisse très poussée.
M. Brozik alterne volontiers les sujets agrestes avec la peinture d histoire. Il se repose du luxe des costumes d’autrefois et des grandes mises en scène en s’arrêtant aux détails de la vie des petits et des humbles. Cette fois c’est le tour de cette seconde manière. Il a suivi des enfants joueurs traversant les bois au sortir de l’école; puis dans un verger , perdu derrière quelque village où s’attardent deux gamines, il s'est épris des arbres fleuris par le printemps. Ceci ne fait point oublier cela. M. Brozik, né à Pilzen en Bohème, en 1 85 1 , et élève de Munkacsy, est tout comme M. Albert Maignan, qui a décroché cette année la médaille d’honneur, un archéologue convaincu. Il est membre de la Société d'Archéologie de Prague et Part avec lequel il reconstitue les fastueux intérieurs du moyen âge prouve qu'il n’en fait point partie à titre purement honoraire.
M. Raphaël Collin est l'aîné d’un an de M. Brozik. Il a vu le jour à Paris en i85o. Il s'est trouvé, au collège de Verdun, le condisciple de Bastien-Lepage. Elève de Cabanel, il cherche surtout les élégances de la forme et les délicatesses du modelé. La vérité nous oblige à reconnaître que s’il a atteint les premières dans son portrait de femme, il a quelque peu méconnu les secondes dans cet essaim de jeunes nymphes qu'il a fait danser en rond au bord de la mer. Ces filles d’Lve n'ont pas toutes des silhouettes idéales et l'ensemble est d’une tonalité monotone qui n’ajoutera rien à la gloire de l’auteur de Floréal , cette gracieuse figure de femme couchée qui est au Luxembourg.
Floréal ! C’est un titre qu’a repris M. Édouard Bisson, pour le donner à une aimable jeune fille qui sème autour d’elle des fleurs printanières. Il n’y a d’ailleurs que le titre de commun entre les
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deux compositions. Ce qui n’est point le cas du Sonnet moderne de M. Émile Boggio, lequel met en présence, dans un salon luxueusement meublé, deux amoureux transis. M. Tofano, il y a quelque dix ans, nous avait conté quelque chose d’analogue. Il nous avait éloquemment expliqué les joies des jeunes mariés, ravis de pouvoir enfin se trouver seuls après le tralala de la noce. M. Boggio n’a pas connu sans doute cette aimable histoire, popularisée cependant par la gravure. De la meilleure foi du monde il l’a redite sans y changer grand’chose. Il ne nous en voudra pas si nous nous en souvenons pour lui.
On doit rapprocher de ce sujet passionnel le Baiser furtif de
M. Gaston Charpentier-Bosio, récompensé d’une mention. La mère
s’est endormie; par la fenêtre entr’ouverte, Daphnis dérobe à Chloë un innocent baiser. Dans une donnée différente nous signalerons Y Idylle de M. Fernand de Cordova; Le long du vieux chemin , de M. Coëssin de la Fosse.
Le Bénédicité et le Dévidoir de M. Crochepierre appartiennent à l'art précieux. II Hallali de M. Georges Busson, qui expose en même temps les Coachs arrivant au relais et le Retour de destruction de M. Paul Tavernier nous ramènent vers les sujets cynégétiques; M. Bridgman, l’auteur du Songe, vers la peinture d’histoire avec le Passage de la mer Rouge par l’armée de Pharaon, courant à la poursuite des Hébreux. On pourrait adresser à M. Bridgman l’observation que nous avons faite à propos du Sonnet moderne, de M. Boggio : c’est qu'il a eu l’année dernière un précurseur en la personne de M. Checa. M. Checa avait, dans une note argentée, montré l’armée des Huns se ruant à la conquête d’un nouveau butin, après avoir rançonné quelque ville de la Gaule. Les soldats de Pharaon de M. Bridgman ont, dans leurs allures, dans leur mise en scène, plus d’un point de contact avec les soldats d’Attila. Mais ce n’est là évidemment qu'une coïncidence et on nous permettra de n’y point insister outre mesure.
Un peu plus loin, nous trouvons le portrait d’un maître d’armes d’une hère allure, que le jury a mentionné. C’est un vote auquel nous acquiesçons volontiers, car le faire en est solide. L’auteur de ce portrait, M. Breun, est né en Angleterre; il habite Londres et ne se recommande d’aucun maître. C’est une discrétion que nous regrettons, car M. Breun nous est apparu ici comme une personnalité dont on aurait aimé à connaître les débuts dans la carrière artistique.
M. Frank Bramley est aussi un Anglais, qui habite l’Angleterre. Le livret nous révèle cependant qu’il est élève de M. Verlat, ce qui indique qu’il a vraisemblablement appris son art en Belgique. Ce qui est certain c’est que cet art est un art sévère que le jury a récompensé à fort juste titre d’une deuxième médaille. Triste est le sujet du tableau de M. Bramley, Y Enterrement d'un enfant. Le cercueil, tout
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LA PEINTURE
de blanc recouvert et orné de fleurs discrètes, est porté par quatre grandes jeunes filles en blanc. Devant elles, des enfants qui chantent d’un air inconscient. Derrière, les parents, vêtus de noir, accablés d’une douleur qui se devine; car, par un artifice renouvelé des temps héroïques, M. Bramley nous en a dérobé la figure. Il n’importe. La lumière qui l'éclaire est à l’unisson de ce deuil et l'artiste a trouvé pour modeler ses blancs éteints d’extrêmes délicatesses.
M. Evariste Carpentier est, comme M. Bramley, un étranger. Il est né près de Courtrai et a étudié à l’Académie d’Anvers. Mais il habite Paris depuis longtemps et son art s’est quelque peu francisé. Son Goûter, comme son Soleil d’Eté sont deux choses très observées, très fidèlement rendues et qui lui font honneur.
M"° Bilinska est aussi une étrangère. Elle est née en Pologne et a reçu, à l'atelier Julian, les enseignements de MM. Bouguereau et Tony Robert-Fleury. Le concierge qu’elle nous représente, lisant les journaux des locataires et s’attardant à la politique, a du relief. Son nez rubicond nous prévient au surplus que ce vieux grognard a quelque peu conservé les habitudes d'intempérance de la caserne.
Sur un mode ancien, un élève de Drolling et de Cabat, M. Georges Brillouin, a écrit le poème du Dernier jour du condamné et redit l’accueil fait autrefois à l’almanach qui contenait les Prédictions de Nostradamus.
Avec un portrait de femme, M. Debat-Ponsan a relevé une vieille coutume du Midi : la Bénédiction des bestiaux à la Saint- Rock; M. Édouard Fournier, la Rencontre de Washington avec sa mère, dans sa petite ferme de Frederiksbourg , en Virginie.
Citons encore : En batterie , de M. Walker, qui est originaire de Calcutta; la Convalescente , de Willems; Octobre , fantaisie de M. Toudouze; la Culture des fleurs au cap d’Antibes , de M. Dameron; et passons au Portrait de Léon XIII , par M. Chartran.
Ce portrait a une histoire. Laissons à 1 artiste lui-même le soin de
la conter :
« Il y avait longtemps que je souhaitais faire ce portrait. La figure
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du pape me tentait. J’étais pensionnaire à Rome lors de l’élévation de Léon XIII au pontificat. J’avais même eu l’honneur d’être présenté au Saint Père, et, dès cette époque, j’eus le désir de faire son portrait.
« J’ai fait demander, par l’intermédiaire de notre ambassadeur, une audience au pape, qui voulut bien me l’accorder. Le matin du jour de l’audience, je lui avais fait remettre une esquisse de son portrait comme je le comprenais. Cette esquisse, je l’avais composée de mémoire. J’avais d’abord tenté d’en faire une d’après les photographies et portraits qui existent de lui; mais je l’avais déchirée et j’avais préféré m’en rapporter à mes souvenirs de Rome. J’avais raison d’ailleurs, car j’ai une très grande facilité pour me graver dans l’esprit les traits d’une personne.
« Le pape voulut bien se montrer satisfait de mon esquisse. Il fit quelques observations et j’en profitai pour demander au Saint Père la faveur unique de poser devant moi. Le pontife eut la bonté d’acquiescer à ma demande.
« J'en fus très flatté; car il avait jusque-là refusé à tous les peintres, sauf à M. Bon, un peintre de Venise, qui lui fit, en 1884, un portrait que Léon XIII donna à Mgr Gibbons, évêque de Baltimore. Aux solliciteurs, le pape répondait toujours : « Prenez des esquisses quand « vous m’apercevrez. Faites votre portrait d’après ces esquisses. Je ne « veux pas poser. »
« Quand il venait pour poser, il se rendait seul, suivi d’un camérier, de la Bibliothèque à la salle du Consistoire qu’il avait fait transformer pour moi en atelier. Le pape s’asseyait et restait là une heure, une heure et demie. Pendant tout ce temps, il parlait. Sa conversation est charmante, pleine d’entrain et de gaieté. La séance terminée, il repartait, toujours accompagné de son camérier, qui l’attendait à la porte.
« Le pape était mécontent de tous les portraits qui ont été faits de lui jusqu’à ce jour. On l’avait représenté d’une façon qui lui déplaisait. On lui prêtait une bouche ironique, sévère, un sourire presque voltairien. C’était un tort, la bouche est au contraire douce et sou-
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riante. Il est vrai qu’aux heures de contrainte elle prend facilement une expression amère. Mais, dans les causeries familières, elle n’exprime que la douceur et la bonté, c’est d’ailleurs ainsi que je l’ai représentée.
« Quand le tableau fut achevé, Léon XIII m’a déclaré que c’était le seul portrait vrai qui existât de lui. Il m’a prié de choisir, à Paris, le meilleur graveur pour le faire reproduire, et de lui en envoyer aussitôt trois cents exemplaires. Il veut aussi en faire graver un tout petit pour l’Almanach de Gotha qui a publié jadis un affreux portrait de lui.
« Après le Salon, le portrait retournera à Rome. »
Comme Léon XIII le souhaitait, le portrait de M. Chartran a été
gravé. Il est exploité par une société anonyme dite « de l'Édition internationale du portrait de S. S. Léon XIII, seule propriétaire du droit de reproduction », qui vend les épreuves « depuis 5 fr. jusqu’à 3oo fr. ».
Parlant de ce portrait dans le Journal des Débats, M. André Michel a rappelé comment Saint-Simon s’y était pris pour que Rigaud exécutât à l’insu du modèle, qui se refusait à poser, celui de M. de la Trappe :
« Il fallut recourir à bien des subterfuges pour mettre le peintre en présence du modèle, et l’artiste, empêché de prendre aucun croquis, devait essayer de retrouver, après une muette contemplation, la ressemblance de mémoire. Saint-Simon annonça à M. de la Trappe qu'un officier de ses amis, un peu bègue et qui ne l'importunerait pas par ses discours, avait une telle passion de le voir, qu’il le suppliait de vouloir bien y consentir. L’abbé sourit, trouva cet officier « curieux de bien peu de chose », et promit de le recevoir. On obtint ainsi, à grand'peine, trois entrevues, au sortir desquelles Rigaud « jetait sur sa toile les idées et les images dont il s’était bien rempli ». Après la troisième entrevue, M. de la Trappe témoigna sa surprise d'avoir été tant et si longtemps regardé par une espèce de muet, refusa formellement de se prêter une fois de plus à cette curiosité indiscrète, mais le portrait était fait : « La ressemblance de la dernière exactitude, dit « Saint-Simon, la douceur, la sérénité, la majesté de son visage, le « feu noble, vif, perçant de ses yeux si difficile à rendre, la finesse et « tout l’esprit et le grand qu’exprimait sa physionomie, cette candeur, « cette sagesse, paix intérieure d’un homme qui possède son âme, « tout était rendu, jusqu’aux grâces qui n’avaient point quitté ce visage « exténué par la pénitence, l’âge et les souffrances. » Voilà ce que peut un grand peintre; c’est Saint-Simon que je veux dire. Il ajoute : « Le matin je lui fis prendre au crayon le Père abbé assis au bureau de M. de la Trappe pour l’attitude, les habits et le bureau même tel qu’il était, et il partit le lendemain avec la précieuse tête qu’il avait si bien attrapée, et si parfaitement rendue, pour l’adapter à Paris sur
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