‹ Salon deChapitre 6 sur 20 · C.JRAHUKT · texte numérisé non relu

C.JRAHUKT

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M. Franc Lamy a tenté de redire sur une grande toile, qu'il intitule le Renouveau, les tendresses du printemps. Dans une clairière, coupée de flaques d'eau et plantée en partie de bouleaux, il a promené une série de jeunes filles rêveuses, interrogeant l'avenir.

Dans A réchelle de M. Jules Girardet, cet avenir s'est déjà dessiné. Un jeune peintre mandé pour barbouiller un balcon y lie conversation avec une accorte soubrette assise sur le rebord, au milieu des fleurs qui l'enguirlandent.

M. Adrien Moreau, en rupture de costume Louis XIII, a fait une

nouvelle incursion dans ce qu'on est convenu d'appeler le plein air.

Il a mis dans un grand paysage emprunté aux bords de la Seine des

gamins qui se baignent pendant que les grandes sœurs, campées avec

grâce, attendent la fin de leurs ébats balnéaires. Dans une rue de

Brolles, il a arrêté des curieux autour d'un Taïubow de village qui fait part aux habitants du dernier arrêté municipal.

M. Pierre Lagardc a redit, sur un mode éteint et gris, la légende de Saint Martin. M. Gentz a rapporté de Tripoli un agréable intérieur de synagogue, pendant que M. Lansyer s'attardait à nous dire en architecte les ordonnances du paysage aux environs de Menton.

M. Henri Lévy a envoyé une Èi'e cueillant la pomme et un Œdipe s\\\ilant de llièbes où l'on note un sentiment dramatique.

De M. Jules Lefebvre, nous retrouvons un portrait précieux de M. Guy déjà exposé dans un cercle et une Fille d'Eve d'une ligne délicate.

M. Julien Le Blanl est revenu, dans son Retour du régiment., à ces soldats d'autrefois qu'il connaît si bien.

M. Charles Lcbayle nous a montré Cicéron, assis dans quelque coin de son parc de Tusculum, s'entretenant avec des auditeurs de tout âge des différents points par lui traités dans ce fameux ouvrage des Tuscnlanes où l'orateur romain s'est appliqué à apprendre à l'homme les moyens d'être heureux, décarter les obstacles qui s'opposent à sa félicité, à lui prouver que son bonheur ne dépend que de lui-même, en le rassurant en même temps contre les frayeurs de la mort, en lui enseignant à supporter patiemment les douleurs corporelles et à s'élever au-dessus des événements capables de nous affliger.

M. Lebayle a conservé, pour nous rappeler les sérénités de cette haute philosophie, un cadre assez idyllique dans son agencement agreste. 11 s'est tenu dans une gamme légère, harmonieuse, pour mieux marquer sans doute le calme reposant qui se dégage d'un enseignement dont Erasme disait qu'une divinité l'avait inspiré.

M. Mélida, un Madrilène, s'est attendri un jour en assistant à l'une de ces scènes plus fréquentes qu'on ne le croit à Paris : un entant perdu. La fillette, que sa bonne n'a sans doute pas surveillée pendant qu'elle-même folâtrait avec quelque tourlourou, pleure à chaudes larmes, incapable de dire où demeurent ses parents. La foule commence à s'amasser. Mais combien divers ses sentiments, depuis le

vieillard qui se hisse sur ses talons, le gâte-sauce qui ne truuve en cette aventure qu'un prétexte à faire attendre le client, l'ouvrier pressé qui continue sa route et les dames attendries dont pas une ne veut prendre une initiative! Heureusement une brave femme est venue à passer. Elle interroge l'enfant. C'est elle, sûrement, qui s'occupera de retrouver les parents.

'Voulez-vous un spectacle moins émotionnant? M. Paul Meyerheim, — un Berlinois qui est resté à Berlin, — vous offrira un intérieur de ménagerie où l'on exhibe des crocodiles bons à être empaillés.

Préférez-vous une note plus erotique? Voici M. Ooms, — un Belge, — avec des baigneuses derrière lesquelles s'est glissé Cupidon.

M. Alexandre Nozal, dans la salle suivante, va nous reposer de ces impressions contraires en ouvrant soit sur un étang du Berri, soit sur la baie du Mont Saint-Michel d'aimables perspectives. M. Machard nous arrêtera avec un portrait assez brillant d'allures, M. Luc- Olivier Merson avec une Annonciation qui se réclame du néo-mysticisme. M. Merson a donné pour pendant à cette scène biblique une allégorie cent fois traitée : l'Homme et la Fortune. Il en a rajeuni, il est vrai, le thème. La Fortune s'est endormie au bord d'une route où passe un homme guidé par un chien. Cet homme est aveugle; il continue son chemin sans se douter qu'il a, pour toujours, manqué l'occasion.

M. John-Henry Lorimer, d'Edimbourg, élève de M. Carolus Duran,a exposé, avec le portrait de son père, une Berceuse bien composée et d'une couleur riche; M. Léon Perrault, un Repentir et un Petit Saint Jean habilement ordonné; M. Quinsac, la Vierge noire; M. Piot, une aimable figure de jeune lille qu'il intitule Printemps ; M. de Penne, des chiens; MM. Gagliardini et Pointelin, des paysages qui n'accusent aucune modification dans leur manière; M. Henri Pille, le bourgmestre d'une ville dont il a oublié de donner le nom.

M. Pille est d'ailleurs un artiste de race. Il peint bien; il entend l'effet, gradue ses lumières comme il convient et fait à l'occasion une débauche d'imagination qui l'a achalandé auprès des journaux illus-

très en quête de piquant. On pourrait lui reprocher de n'être point toujours de notre siècle, de vagabonder souvent en pleine fantaisie moyen âge, de ne nous servir d'ordinaire que teneurs d'auberges, matrones, seigneurs et ribauds de ces temps lointains où se percevait la dîme, où l'on parlait encore beaucoup de don Quichotte; mais comment ne pas s'intéresser à ses fantaisies? Pille y apporte tant d'humour, d'à-propos, de verve, qu'en voyant son bourgmestre préhistorique on s'occupe bien plus de son modelé, du faire des armures qui l'encadrent que de ce qu'il peut penser lui-même et signifier.

SacriJjcc.'Tel est le titre du tableau de M. Alfred de Richemont. Dans une pièce où le jour, à son déclin, iîltre encore par une fenêtre dont les jalousies sont baissées, deux femmes, assises sur le parquet, passent en revue à la lueur d'une lampe, pour les détruire, une série de lettres qui constituent autant de pages d'un roman vécu. L'héroïne de ce roman, adossée au mur, est anéantie; son amie a plus de résolution. Elle parcourt avec une curiosité inquiète les lettres qui, tout à l'heure, seront jetées au feu.

M. de Richemont a trouvé, pour nous raconter ce drame intime, d'extrêmes délicatesses. Il a cherché les légèretés, l'enveloppe, les contrastes et répandu sur le tout un charme plus pénétrant encore que celui qui avait décidé l'Etat à lui acheter son Rére de 1890, pour le musée du Luxembourg.

Élève de MM. Bin et Maignan, M. Alfred de Richemont est né à Paris en 1857. Il a exposé pour la première fois au Salon en 1880. Il a obtenu, en 1884, une mention honorable avec les Réfugiés, épisode du siège de Paris; en 1886, une troisième médaille avec la Légende de Sainte Marie de Brabant qui appartient à la ville d'Angers; en 1889, à l'Exposition universelle, une médaille de bronze pour sa Sainte Cécile martyre, acquise pour le musée d'Orléans par M. Marcille, l'amateur bien connu, et exposée en même temps qu'un Lendemain de Rocroy^ acquis par l'Etat, pour le même musée. Enfin, cx\ 1890, son Rêve, inspiré par le roman de Zola, lui valait une première médaille.

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Talent fin et délicat, M. de Richemont est assurément un des jeunes artistes sur lesquels on a le droit de fonder des espérances.

De M"" Parlaghy, une artiste hongroise, nous retiendrons un portrait de Kossuth d'une discrétion voulue et d'un éclat raisonné dans son cadre sourd; de M. Peraire deux paysages; de M. Robert- Fleury un portrait, et de M. Richir, un sujet dramatisé qui a pour titre Misère.

M. Eugène Thirion a accompagné son portrait d'une scène maritime : des femmes anxieuses, sur la plage de Berck, interrogeant l'horizon et se demandant, au pied du Calvaire, pourquoi ne rentrent point les barques montées par leurs maris.

M. Réalier-Dumas a réuni, au bord d'un ruisseau dont l'eau dort sous la feuillée qui l'ombrage, toute une famille d'enfants goûtant sur l'herbe fraîche. On en est déjà au thé et le petit épagneul, qui est

naturellement de la fête, monte la garde devant un saint-Honoré aftViolant.

Voulez-vous des fleurs? En voici de M. Quost, traitées dans un sentiment personnel. En voici d'autres de M. Jeannin, dont la palette s'alourdit et dont le faire devient dur; en voilà d'autres de M. Biva, de M. Pierre Bourgogne, éclatantes et bien massées; de M. Charles Armand Thomas, le cadre de celles-ci voilé d'un crêpe pour nous avertir que le jeune artiste, élève de V. Leclaire, est décédé il y a quelques mois; de M. de Schryver, celles-ci débitées par une marchande qui appelle la clientèle avec le : «Fleurissez-vous, mesdames! » traditionnel.

M. José Salgado a racheté un mauvais Jésus, perdu dans une immensité boueuse, par un portrait clair, expressif et très ressemblant de M. Adrien Demont.

M"" Thérèse Schwartze, — une Hollandaise, — a groupé une série de portraits d'enfants d'une exécution très large, mais d'un ton bien lourd.

Quant à M. Quignon, dont on avait suivi avec intérêt les progrès annuels, il se présente à ce Salon avec deux toiles bien inégales. L'une est d'une désespérante sécheresse, c'est la Plaine au crépuscule; — l'autre, des Avoines en Jleur^ redit sans grande variante un motif que l'artiste nous avait déjà montré.

Un grand paysage de M. Pelouse, V Avanne, près Besançon, entrevue par une matinée d'août, évoque la mémoire d'un artiste qui a occupé une place importante dans l'art contemporain. On ne peut pas dire que ce morceau résume d'une façon complète le caractère de son talent. S'il est harmonieux dans son ensemble, s'il est assez heureux de lignes, il est un peu triste. L'œil s'est assombri bien plutôt que la nature, et il n'y a guère, pour nous intéresser, que cette facture singulièrement habile qui avait, dès ses débuts, assuré à l'artiste clientèle et notoriété. Les herbes des marais, les joncs enchevêtrés qui garnissent les premiers plans et meublent l'eau, sont les unes courbées, les autres cassés et profilés avec une impeccable sûreté de main. Leur dessin en

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est ferme, vigoureux et cependant, il sait, ici, se faire oublier. On y sent toutefois une formule qui se répète, une palette qui est restée toujours la même et que la nature n"a pas suflisamment émue poLU^ arriver à la discipliner, à Taccorder à sa propre variété. Qu'il ait été à Cernay, dans les environs de Paris, en Franche-Comté ou en Hollande, Pelouse n"a pas pris garde qu'il se redisait, que ses ciels roulaient les mêmes nuages, que ses verdures sortaient du même tube de couleur, que ses arbres se garnissaient des mêmes ramures, que ses lointains s'estompaient dans un même mélange de brun-rouge et d'indigo.

Ces réserves faites, il faut reconnaître cependant que Pelouse, en dépit d'une certaine monotonie, a compris la mise en scène, l'effet, trouvé les contrastes et mis au ser^•ice de ces qualités une écriture très personnelle.

Pelouse était né à Pierrelaye (Seine-et-Oise) en iS^q. Avant de s'adonner complètement à la peinture, il était resté pendant on/e ans comme voyageur dans une maison de tissus de Rouhaix. Un beau jour, il laissa tout là, « partit pour les champs et — c'est lui qui nous Fa raconté dans une lettre assez curieuse, — rien que des espérances en poche. » C'était peu, ajoute-t-il, aussi, vous dire ce que j'ai enduré de pri\ations est inénarrable I

« Je me vois encore rue .lean-Jacques Rousseau, dans une petite chambre de bonne prenant jour par le toit. C'était un véritable petit atelier en miniature. Deux personnes à peine pouvaient y tenir. Un ami de surcroît et il eût été obligé de rester sur le carré!

« Je payai d'audace, je cherchai à faire quelques décorations d'appartements, de céramique. Kt j'étais bien heureux quand, après ces efforts industriels, je pouvais aller passer un mois dans quelque campagne ignorée pour y faire quelque étude.

« Sans atelier, désireux pourtant de faire une grande toile pour le Salon, je me souvins que je connaissais un officier du 5[' de ligne, lequel casernait au Château-d'Eau. J'allai le trouver. Je iis toutes les bassesses imaginables pour obtenir par lui une des grandes chambres

de sous-officiers qui donnent rue de FEntrepôt. Je réussis, et quatre mois après, aux yeux de tous les troupiers ébahis, qui ne se doutaient nullement qu'un peintre logeait parmi eux, une voiture emportait deux grandes toiles de 2"',5o pour le Palais de l'Industrie.

« Elles figurèrent au Salon de 1S69. L'une d'elles se trouve aujourd'hui au musée de Nantes.

'( Le malheur pour moi, à cette époque de débuts, c'est que, n'ayant passé par aucun atelier, je ne connaissais aucun peintre; j'ignorais même qu'il pût exister certains coins chers aux paysagistes.

« J'entendis parler de Cernay en 1870, j'y allai. Mais trois mois après, les Prussiens approchaient : il fallut rentrer à Paris. »

A de certains égards, la guerre profita à Pelouse. La paix signée, il y eut en effet une recrudescence dans le commerce des tableaux. Les artistes ne pouvant suffire aux commandes, les marchands s'adressèrent même à ceux qui n'avaient point encore un nom. Conduit par un de ses amis qui connaissait Pelouse et prisait fort sa note, l'un d'eux vint à Cernay. Il acheta.

A dater de ce jour, la misère cessa pour Pelouse, qui mit le temps à profit. En 1878, il obtenait une seconde médaille, puis une première en 1876, avec sa Coupe de bois, récompense qui, depuis trente ans, n'avait pas été donnée à un paysagiste.

Reconnaissant pour ce petit coin de Cernay, qui avait été le berceau de sa fortune. Pelouse s'y était fixé.

Il est mort le 3 1 juillet 1891 , et au mois d'avril dernier, son œuvre, réunie à l'Ecole des Beaux-Arts, a redit éloquemment quel avait été son labeur pendant sa courte carrière.

Un autre paysagiste, M. Edmond Yon, a exposé deux motifs d'aspect et de facture différents. L'un a pour titre un Calvaire dans la dune. Dans un site désolé, où l'herbe jaunie accuse la pauvreté du sol, se dresse, près d'une tour abandonnée, une croix au pied de laquelle une femme du peuple, vêtue d'une mante, est venue s'agenouiller. On dirait que l'artiste a vu ce coin de terre, perdu sans doute sur la côte picarde, à travers les lunettes de M. Cazin. Mais il n'y a là

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évidemment qu'une concordance de réalités, et dans son Ruisseau de Dannes, M. Yen nous a montré qu'il était bien toujours lui-même, cherchant les gaîtés de la lumière, asseyant bien ses lignes et mettant de l'entrain et de l'esprit à redire la poésie des herbes folles.

M. Thiollet s'est préoccupé, dans sa vue de Touniècies-sur-Seine, de faire solide, coloré. Il a méprisé les verdures poitrinaires que le courant contemporain semble se complaire à anémier encore. Il leur a donné de la santé, de la sève, persuadé que les vigueurs de Daubigny toucheraient plus la postérité que les grisailles de feu Rapin.

M. Charles Busson appartient aussi, — s.es Anciennes Carrières et son En automne l'affirment à nouveau, — à cette école qui n'a point pactisé avec le gris. Il est resté fidèle aux enchantements de la couleur; il a cherché le drame aérien, et s'il n'y a pas mis toute l'émotion, toute

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la fougue des chefs de cette école, il a racheté cette infériorité par des qualités qu'on ne saurait contester.

M. de Vuillefroy a rapporté d'Espagne deux pages d'une intensité particulière. La première nous conduit sur un chemin ombragé que suit un troupeau de bœufs : c'est du plein air, et cependant c'est richement coloré; le soleil est de la partie et il éclate çà et là en notes justes. La seconde nous introduit dans une auberge de la Vieillc- Castille, au moment où muletiers et muletières arrivent et étalent les légumes et les fruits qui, tout à l'heure prendront le chemin du rnarché. Ici aussi la note est riche, intense. M. de Vuillefroy a-t-il cependant réussi complètement à mettre dans l'ombre les personnages c|ue son architecture met à l'abri du soleil? On peut en douter. Mais oublions ce solécisme pour ne penser qu'à la vigoureuse protestation, inscrite dans ces deux tableaux, contre la décoloration à la mode aujourd'hui.

Riche et distingué est aussi le petit coin vénitien de M. Yar/, qu'a acheté la Société des Amis des arts; ensoleillé s'étage son coteau de Provence.

La True a Neivcastle de M. Pierre "Vauthier nous ramène vers l'atmosphère embrumée de l'Angleterre; le Chemin du inarché^ la grande toile de M. Vayson, à la peinture d'animaux. C'est le moment de saluer au passage les moutons de M. Brissot de Warville, qui change peu sa manière, mais c]ui voit la nature colorée.

Est-il nécessaire de dire, en écrivant le nom de M. Bergeret, qu'il connaît mieux que personne les crevettes, les moules, les huîtres; qu'il les traite avec l'esprit d'un Hollandais dont la palette tend às'éclaircir? La chose serait superflue. Mais M. Bergeret ne s'est pas tenu à ces hors-d'œuvre; il est entré dans la cuisine d'un hôtel de Châteauroux; il y a vu naturellement des cuisiniers, et il a tenu à nous redire les blancheurs de leur équipement.

Il s'est fait beaucoup de bruit, aux environs du 1 5 mai, autour d'un des tableaux qu'exposait M. Georges Vibert, le Médecin malade. Quelque vandale imbécile s'était amusé à donner des coups de canif

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LA PEINTURE. 5i

dans la figure du client, qui, par un renversement des rôles, se voit dans la nécessité de soigner son docteur. Le tableau est resté dans cet état. Il sera facilement réparable, quoi qu'aient pu faire dire au peintre des reporters dont la rage inquisitoriale, si plaisamment mise à l'épreuve par le pseudo-duelliste M. Roulez, ne connaît plus de bornes. — Ne le fût-il point, que Fart français n'aurait pas à en prendre le deuil. La chromolithographie de M. Vibert n'a avec l'art proprement dit que de très lointaines affinités, et si M. Vibert ne mettait point un incontestable esprit dans le récit de ses anecdotes, on pourrait ajouter qu'il n'y a rien sur ses panneaux, que les Yankees prisent, paraît-il, au poids de l'or.

M. Worms est aussi un anecdotier et un anecdotier spirituel; mais il a sur M. Vibert l'avantage d'être en même temps un peintre. Sa facture est fort propre ; elle vise à l'impeccabilité ; elle ne connaît ni les entraînements ni l'esprit de sacrifice. 11 faut cependant lui faire assez bon accueil et reconnaître qu'il y a Cht'i le fripier^ comme dans tous les motifs espagnols que cultive M. Worms, un incontestable sentiment de la couleur et du relief.

M. Ralli, qui est né à Constantinople de parents grecs et qui est élève de M. Gérôme, a avec M. Worms certaines affinités et les hasards de l'alphabet ne sont pas seuls à opérer ce rapprochement. Ses Confitures de roses nous intéressent par la couleur, tout comme ses Saintes Reliques au mont Parnasse. Mais la couleur ne suffit pas et on ne nous trouvera certainement point trop exigeant en lui demandant de nous parler sur un mode plus ému.

La Leçon de lecture de M. Paul Thomas est à coup sûr une œuvre émue. Dans un intérieur discrètement garni de meubles traités avec un sentiment intime des choses, une jeune mère apprend à son bébé à déchiffrer l'alphabet. Elle apporte à ce travail une conviction attendrie. M. Paul Thomas a mis tout son art à la rendre et à la préciser.

M. Paul Thomas, qui est né à Paris en iSSq, et qui est élève de M. Lefebvre, a accompagné cette petite scène d'un grand tableau où il a, dans une église assez éclairée, groupé des communiantes. Pour

l'exécution de cette composition, qui a pour cadre Téglise de Gagny (Seine-et-Oise), M. Paul Thomas a fait de nombreuses études à Gagny même, à Livry, à Montfermeil, à Neuilly, à Champs. Il s'est fait, pour un temps, l'hôte ohHgé de ces sortes de cérémonies liturgiques et l'on peut dire qu'elle aussi cette œuvre a été vécue. Nous ne pouvons donc qu'applaudir à la décision du jury qui a accordé une troisième médaille à M. Paul Thomas.

M. Bramtot a été tenté par le même sujet. Dans un cadre plus modeste, il a peint \a. Première Communion à Garennes {Eure) ^ envoi qu'il a accompagné d'une composition toute parisienne — En bateau, — achetée par la Société des Amis des arts.

Avec M""' Real del Sarte, nous passons du sacré au profane. La jeune fille qu'elle a peinte, la tête couchée sur l'oreiller, les paupières appesanties par la fatigue, a passé la nuit au bal. L'exécution en est solide, les blancs sont d'une distinction contestable, mais il faut bien reconnaître dans l'ensemble la manifestation d'un tempérament.

M. Thévenot a fait du portrait de M°" D... un agréable tableau de genre. Nous sommes loin cependant des portraits si robustes par lui exposés autrefois aux pastellistes.

M. Souza-Pinto a écrit avec précision, mais dans une gamme monotone et sans accents, l'histoire d'un petit bateau réparé ; M. Buffet, les tribulations d'une fillette amenée chez le dentiste; M. Berne- Bellecour fils, les passe-temps du père et de la lille Après le déjeuner ; M. Georges-Auguste Gain, les joies du châtelain collectionneur qui montre à ses invités le tableau nouveau qu'il vient d'acquérir ; M. Henri Gain, \aConvalescenee, et un petit roman chez la Tireuse de cartes ; M. Surand, une Tentation, qui constitue la critique peinte du célibat des prêtres. Un brave curé de campagne, tout jeune, fraîchement sorti du séminaire, est à l'autel. Il implore la protection du Dieu toutpuissant contre les séductions d'une bande de femmes qui viennent tenter sa vertu. L'assaut a dû être terrible, car ces excellentes hétaïres ne négligent rien, pas même les mouvements, pour faire valoir tous

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leurs charmes. M. Surand nous dira sans doute Tannée prochaine qui Fa emporté dans cette lutte inégale.

Le Guêpier de M. Bouguereau appartient aussi à Tordre erotique. Il est vrai qu'il s'agit ici d'un érotisme chaste: ce n'est plus le prêtre qui est obsédé par un chapelet de nymphes ; c'est une jeune fille entourée d'une nuée d'amours, et ils ne sont pas bien terribles.

M. Bonnat nous dédommagera de ces fadaises avec un portrait de femme vigoureux et un portrait de M. Renan qui comptera assurément parmi les meilleurs qu'il ait encore exécutés. On fera à ce portrait plusieurs reproches : on dira que la pose rappelle celle du Beriiii de Ingres, que la facture de la figure est pénible, que sa tonalité laisse à désirer au point de vue de la distinction, et que tout cela est bien sec et bien dur. Il y a cependant dans ce morceau une volonté, une énergie et une science qui doivent faire oublier ces imperfections.

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Les deux portraits de M. Wencker attirent aussi Tattention par leur intensité, et en apercevant M. Yuillicr chc'i lui, on ne peut que féliciter M. Boulard d'avoir su profiter des enseignements et des exemples de son père.

A l'actif de M. Marcel Baschet, nous mettrons deux portraits conçus et exécutés dans des genres différents. Le premier, — un portrait d'homme, — se recommande par sa construction et sa solidité; le second, un portrait de femme assise, vêtue d'une robe paille, par son expression et la fraîcheur des colorations. M. Marcel Baschet, qui est né à Gagny le 5 août 1862, qui a été Prix de Rome en i883, s'est cantonné jusqu'ici dans le portrait. Aux trois Salons où il a exposé, c'est avec des portraits qu'il s'est affirmé. Nous ne pouvons que le louer d'uye constance qui prouve à quel point il a le culte de la personnalité humaine.

M. Elmile Adan n'a pas beaucoup renouvelé sa formule dans son Retour des c/iamps. Un mur, deux personnages, et voilà un tableau. Le mur, ici, n'est plus en balustrade d'une terrasse; c'est un mur murant un parc. Les deux figures n'ont rien des châtelaines. Ce sont deux paysannes. A part ces détails, la composition se répète.

Proche de lui, M. Félix Barrias expose deux portraits : ceux de M. Joseph Chevalier, de Chalons-sur-Marne, bienfaiteur du musée de la ville, et de M. A. B... professeur au collège Stanislas. On peut en rapprocher le portrait de femme en pied de M'"' Julie Buchet, qui expose aussi une nature morte. Crevettes et Citrons^ d'une agréable tonalité et celui de M"' Madeleine Carpentier dont l'envoi fut, en iSgo, couronné d'une mention honorable.

La Doctoresse est également un portrait. Il porte la signature de M"° P^eaury-Saurel qui a exposé en même temps un grand morceau de nu, peint d'une façon vigoureuse : Deux Vaincues.

Signalons aussi un Martnilon nettoyant un cuii're, peint par M. J. Bail, que nous retrouverons dans une autre salle avec un Pain bénit d'une tonalité puissante, mais où les noirs sont trop violents; un paysage breton bien silhouetté par M. Camille Bernier, deux tableaux

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militaires de M. Boutigny, des vues de Marseille et de Villefranchesur-mer, de M. Allègre, qui s'est souvenu qu'il était Télève de Vollon, le maître exécutant par excellence dont on regrette l'absence à ce Salon; des animaux de M. Barillot : des bœufs robustes et pesants qui, à l'approche d'un train, s'enfuient en une course folle, ou broutent paisiblement sous la surveillance de bergères lorraines, et un petit portrait aimable de M. Cresswell, que le livret intitule Une Pastelliste.

Le Credo de M. Bastet nous mène au lutrin, où des chantres bien étudiés redisent la gravité de la musique sacrée. M. Bastet a accompagné cet envoi d'un grand portrait d'une pose douteuse et d'une exécution moins brillante. Le portrait de M. Clairin n'est pas non plus très séduisant. Il faut malheureusement en dire autant du Campement de l'armée française devant le palais ducal de 'Venise. Il semble en \-èrité que la palette de M. Clairin soit inquiète. Elle s'embarrasse de tons violets uniformes, qui ont, avec certaines encres, des liens de parenté et mettent dans les ombres des tristesses que l'artiste, espérons-le, saura bientôt vaincre.

M. Brispot, qui se complaît aux anecdotes de la vie bourgeoise, a écrit sur le Roi boit une amusante historiette. Le roi, ici, c'est l'enfant, et la famille attentive assiste heureuse à ses premiers sacrifices à Bacchus. La scène, comme on le voit, est tout intime. Elle ne rappelle que par le titre ces compositions si brillantes et si pittoresques qui ont tenté le pinceau de plus ci'un Flamand, notamment celui de Jordaens.

M"" Abbéma nous a donné un portrait de Gjy, — la comtesse de Martel, — qui n'ajoutera pas grand'chose à sa réputation. En toilette grise, la tète dissimulée derrière une voilette, tenant une ombrelle dont le manche est surmonté d'une tète de lapin, l'aimable romancière est dotée de deux mains d'inégales dimensions.

Plus sévère, plus solide et plus juste est le portrait de M. Rue, le maître d'armes, peint par M. Béroud, qui expose en même temps le Porche de Saint-Germain-rAuxerrois, morceau décoratif s'il en fut, que l'élève de Lavastre a caressé d'un pinceau attendri. La page est modeste; elle ne rappelle point la grande ordonnance du fameux

Salon Carre du Louvre, qui fut, lors de son apparition, toute une révélation. Elle n'en reste pas moins l'œuvre d'un œil délicat et sûr.

M. Cormon n'a pas fait i^rand non plus cette année. Dans un cadre modeste, il a raconté, avec de certains accents tragiques, les Funérailles d'un chef à l'âge de fer. Le morceau est harmonieux. Il a l'aspect d'une esquisse très poussée.

M. Brozik alterne volontiers les sujets agrestes avec la peinture d histoire. Il se repose du luxe des costumes d'autrefois et des grandes mises en scène en s'arrètant aux détails de la vie des petits et des humbles. Cette fois c'est le tour de cette seconde manière. Il a suivi des enfants joueurs traversant les bois au sortir de l'école; puis dans un verger, perdu derrière quelque village où s'attardent deux gamines, il s'est épris des arbres fleuris par le printemps. Ceci ne fait point oublier cela. M. Brozik, né à Pilzen en Bohème, en i85i, et élève de Munkacsy, est tout comme M. Albert Maignan, qui a décroché cette année la médaille d'honneur, un archéologue convaincu. Il est membre de la Société d'Archéologie de Prague et l'art avec lequel il reconstitue les fastueux intérieurs du moyen âge prouve qu'il n'en fait point partie à titre purement honoraire.

M. Raphaël Collin est l'aîné d'un an de M. Brozik. Il a vu le jour à Paris en i85o. Il s'est trouvé, au collège de \'erdun, le condisciple de Bastien-Lepage. Élève de Cabanel, il cherche surtout les élégances de la forme et les délicatesses du modelé. La vérité nous oblige à reconnaître que s'il a atteint les premières dans son portrait de femme, il a quelque peu méconnu les secondes dans cet essaim de jeunes nymphes qu'il a fait danser en rond au bord de la mer. Ces filles d'Lve n'ont pas toutes des silhouettes idéales et l'ensemble est d'une tonalité monotone c|ui n'ajoutera rien à la gloire de l'auteur de Floréal., cette gracieuse figure de femme couchée qui est au Luxembourg.

Floréal! C'est un titre qu'a repris M. Edouard Bisson, pour le donner à une aimable jeune lillc qui sème autour d'elle des Oeurs printanières. Il n'y a d'ailleurs que le titre de commun entre les

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deux compositions. Ce qui n'est point le cas du Sonnet moderne de M. Emile Boggio, lequel met en présence, dans un salon luxueusement meublé, deux amoureux transis. M. Tofano, il y a quelque dix ans, nous avait conté quelque chose d'analogue. Il nous avait éloquemment expliqué les joies des jeunes mariés, ravis de pouvoir enfin se trouver seuls après le tralala de la noce. M. Boggio n'a pas connu sans doute cette aimable histoire, popularisée cependant par la gravure. De la meilleure foi du monde il l'a redite sans y changer grand'chose. Il ne nous en voudra pas si nous nous en souvenons pour lui.

On doit rapprocher de ce sujet passionnel le Baiser furtif de M. Gaston Charpentier-Bosio, récompensé d'une mention. La mère

s'est endormie; par la fenêtre entr'ouvcrte, Daphnis dérobe à Chloë un innocent baiser. Dans une donnée différente nous signalerons V Idylle de M. Fernand de Cordova; Le long du vieux chemin , de M. Coëssin de la Fosse.

Le Benedicite et le Dévidoir de M. Crochepierre appartiennent à Fart précieux. \J Hallali de M. Georges Busson, qui expose en même temps les CoacJis arrivant au relais et le Retour de destruction de M. Paul Tavernier nous ramènent vers les sujets cynégétiques; M. Bridgman, Tauieur du Songe, vers la peinture d'histoire avec le Passage de la mer Rouge par l'armée de Pharaon, courant à la poursuite des Hébreux. On pourrait adresser à M. Bridgman l'observation que nous avons faite à propos du Sonnet moderne de M. Boggio : c'est qu'il a eu l'année dernière un précurseur en la personne de M. Checa. M. Checa avait, dans une note argentée, montré l'armée des Huns se ruant à la conquête d'un nouveau butin, après avoir rançonné quelque ville de la Gaule. Les soldats de Pharaon de M. Bridgman ont, dans leurs allures, dans leur mise en scène, plus d'un point de contact avec les soldats d'Attila. Mais ce n'est là évidemment qu'une coïncidence et on nous permettra de n'y point insister outre mesure.

Un peu plus loin, nous trouvons le portrait d'un maître d'armes d'une fîère allure, que le jury a mentionné. C'est un vote auquel nous acquiesçons volontiers, car le faire en est solide. L'auteur de ce portrait, M. Breun, est né en Angleterre; il habite Londres et ne se recommande d'aucun maître. C'est une discrétion que nous regrettons, car M. Breun nous est apparu ici comme une personnalité dont on aurait aimé à connaître les débuts dans la carrière artistique.

M. Frank Bramley est aussi un Anglais, qui habite l'Angleterre. Le livret nous révèle cependant qu'il est élève de M. Verlat, ce qui indique qu'il a vraisemblablement appris son art en Belgique. Ce qui est certain c'est que cet art est un art sévère que le jury a récompensé à fort juste titre d'une deuxième médaille. Triste est le sujet du tableau de M. Bramley, V Enterrement d'un enfant. Le cercueil, tout

LA PEINTURE. Sg

de blanc recouvert et orné de fleurs discrètes, est porté par quatre grandes jeunes filles en blanc. Devant elles, des enfants qui chantent d'un air inconscient. Derrière, les parents, vêtus de noir, accablés d'une douleur qui se devine; car, par un artifice renouvelé des temps héroïques, M. Bramley nous en a dérobé la figure. Il n'importe. La lumière qui féclaire est à l'unisson de ce deuil et l'artiste a trouvé pour modeler ses blancs éteints d'extrêmes délicatesses.

M. Evariste Carpentier est, comme M. Bramley, un étranger. Il est né près de Courtrai et a étudié à l'Académie d'Anvers. Mais il habite Paris depuis longtemps et son art s'est quelque peu francisé. Son Goûter, comme son Soleil d'Été sont deux choses très observées, très fidèlement rendues et qui lui font honneur.

M"° Bilinska est aussi une étrangère. Elle est née en Pologne et a reçu, à l'atelier Julian, les enseignements de MM. Bouguereau et Tony Robert-Fleury. Le concierge qu'elle nous représente, lisant les journaux des locataires et s'attardant à la politique, a du relief. Son nez rubicond nous prévient au surplus que ce vieux grognard a quelque peu conservé les habitudes d'intempérance de la caserne.

Sur un mode ancien, un élève de DroUing et de Cabat, M. Georges Brillouin, a écrit le poème du Dernier jour du condamné et redit l'accueil fait autrefois à l'almanach qui contenait les Prédictions de Nostradamus.

Avec un portrait de femme, M. Debat-Ponsan a relevé une vieille coutume du Midi : la Bénédiction des bestiaux à la Saint- Roch ; M. Edouard Fournier, la Rencontre de Washington avec sa mère, dans sa petite fenne de Frederiksbourg, en "Virginie.

Citons encore : En batterie^ de M. "VValker, qui est originaire de Calcutta; la Convalescente, de "Willems; Octobre, fantaisie de M. Toudouze; la Culture des fleurs au cap d'Antibes, de M. Dameron; et passons au Portrait de Léon XIII, par M. Chartran.

Ce portrait a une histoire. Laissons à l'artiste lui-même le soin de la conter :

« Il y avait longtemps que je souhaitais faire ce portrait. La ligure

6o LE SALON DE 1S92.

du pape me tentait. J'étais pensionnaire à Rome lors de Télévation de Léon XIII au pontificat. J'avais même eu l'honneur d'être présenté au Saint Père, et, dès cette époque, j'eus le désir de faire son portrait.

« J'ai fait demander, par l'intermédiaire de notre ambassadeur, une audience au pape, qui voulut bien me l'accorder. Le matin du jour de l'audience, je lui avais fait remettre une esquisse de son portrait comme je le comprenais. Cette esquisse, je l'avais composée de mémoire. J'avais d'abord tenté d'en faire une d'après les photographies et portraits qui existent de lui; mais je l'avais déchirée et j'avais préféré m'en rapporter à mes souvenirs de Rome. J'avais raison d'ailleurs, car j'ai une très grande facilité pour me graver dans l'esprit les traits d'une personne.

» Le pape voulut bien se montrer satisfait de mon esquisse. Il fit quelques observations et j'en profitai pour demander au Saint Père la faveur unique de poser devant moi. Le pontife eut la bonté d'acquiescer à ma demande.

i< J'en fus très flatté; car il avait jusque-là refusé à tous les peintres, sauf à M. Bon, un peintre de Venise, qui lui fit, en 1884, un portrait que Léon XIII donna à M°'' Gibbons, évéque de Baltimore. Aux solliciteurs, le pape répondait toujours : « Prenez des esquisses quand « vous m'apercevrez. Faites votre portrait d'après ces esquisses. Je ne « veux pas poser. »

(( Quand il venait pour poser, il se rendait seul, suivi d'un camérier, de la Bibliothèque à la salle du Consistoire qu'il avait fait transformer pour moi en atelier. Le pape s'asseyait et restait là une heure, une heure et demie. Pendant tout ce temps, il parlait. Sa conversation est charmante, pleine d'entrain et de gaieté. La séance terminée, il repartait, toujours accompagné de son camérier, qui l'attendait à la porte.

« Le pape était mécontent de tous les portraits qui ont été faits de lui jusqu'à ce jour. On l'avait représenté d'une façon qui lui déplaisait. On lui prêtait une bouche ironique, sévère, un sourire presque voltairien. C'était un tort, la bouche est au contraire douce et sou-

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riante. Il est vrai qu'aux heures de contrainte elle prend facilement une expression amère. Mais, dans les causeries familières, elle n'exprime que la douceur et la bonté, c'est d'ailleurs ainsi que je l'ai représentée.

« Quand le tableau fut achevé, Léon XIII m'a déclaré que c'était le seul portrait vrai qui existât de lui. Il m'a prié de choisir, à Paris, le meilleur graveur pour le faire reproduire, et de lui en envoyer aussitôt trois cents exemplaires. Il veut aussi en faire graver un tout petit pour l'Almanach de Gotha qui a publié jadis un affreux portrait de lui.

« Après le Salon, le portrait retournera à Rome, n

Comme Léon XIII le souhaitait, le portrait de M. Chartran a été

gravé. Il est exploité par une société anonyme dite « de FEdition internationale du portrait de S. S. Léon XIII, seule propriétaire du droit de reproduction », qui vend les épreuves « depuis 5 fr. jusqu'à 3oo fr. ».

Parlant de ce portrait dans le Journal des Débats, M. André Michel a rappelé comment Saint-Simon s'y était pris pour que Rigaud exécutât à l'insu du modèle, qui se refusait à poser, celui de M. de la Trappe :

« Il fallut recourir à bien des subterfuges pour mettre le peintre en présence du modèle, et l'artiste, empêché de prendre aucun croquis, devait essayer de retrouver, après une muette contemplation, la ressemblance de mémoire. Saint-Simon annonça à M. de la Trappe qu'un officier de ses amis, un peu bègue et qui ne l'importunerait pas par ses discours, avait une telle passion de le voir, qu'il le suppliait de vouloir bien y consentir. L'abbé sourit, trouva cet officier « curieux de bien peu de chose », et promit de le recevoir. On obtint ainsi, à grand"peine, trois entrevues, au sortir desquelles Rigaud « jetait sur sa toile les idées et les images dont il s'était bien rempli ». Après la troisième entrevue, M. de la Trappe témoigna sa surprise d'avoir été tant et si longtemps regardé par une espèce de muet, refusa formellement de se prêter une fois de plus à cette curiosité indiscrète, mais le portrait était fait : «La ressemblance de la dernière exactitude, dit « Saint-Simon, la douceur, la sérénité, la majesté de son visage, le « feu noble, vif, perçant de ses yeux si difficile à rendre, la finesse et « tout l'esprit et le grand qu'exprimait sa physionomie, cette candeur, « cette sagesse, paix intérieure d'un homme qui possède son âme, « tout était rendu, jusqu'aux grâces qui n'avaient point quitté ce visage « exténué par la pénitence, l'âge et les souffrances. » Voilà ce que peut un grand peintre; c'est Saint-Simon que je veux dire. Il ajoute : « Le matin je lui fis prendre au crayon le Père abbé assis au bureau de M. de la Trappe pour l'attitude, les habits et le bureau même tel qu'il était, et il partit le lendemain avec la précieuse tête qu'il avait si bien attrapée, et si parfaitement rendue, pour l'adapter à Paris sur

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une toile en grand ci y joindre le corps, le bureau et tout le reste. Il fut touché jusqu'aux larmes du grand spectacle du chœur et de la communion générale de la grand'messe le jour de la Toussaint. Il fut transporté de contentement d'avoir si parfaitement réussi, d'une manière si nouvelle et sans exemple... et il m'a avoué que de l'effort qu'il s'était fait à la Trappe et de la répétition des mêmes images qu'il se rappelait pour mieux exécuter les copies, il en avait pensé perdre la tète... >i Tout fait espérer que M. Chartran est déjà remis de ses fatigues et n'a pas couru d'aussi grands dangers. »

L'histoire d'Orphée et d'Eurydice est de celles qui ont tenté bien des peintres. Le Poussin l'a retracée avec le souffle qu'il savait mettre en toutes choses. Rubens a promené aux Enfers le fils de Calliope et d'Apollon. Corot, Gustave Moreau, Emile Lévy, Français, pour ne parler que des contemporains, l'ont, avec Delacroix, pris pour thème de leurs compositions diverses. Drolling, lui aussi, a peint Orphée au moment où il perd Eurydice. Debout sur un rocher escarpé, Orphée étend amoureusement les bras pour saisir Eurydice que Mercure emporte aux enfers. M. Deully, à qui le jury a accordé une première médaille, s'est par trop souvenu de la composition du maître alsacien, que la gravure de Garnier a popularisée. Il lui a emprunté servilement son agencement, le lieu de la scène, le groupe de Mercure et d'Eurydice. Il s'est borné à nous donner, en fait d'inédit, une pose d'Orphée étendu sur les roches, succombant à la douleur. C'est un morceau académique que cet Orphée-là. Nous n'en contestons point les qualités et nous nous expliquons que le jury y ait prêté attention. Etait-ce cependant une raison pour attribuer à ce flagrant pastiche une des plus hautes récompenses ? Nous ne le pensons point et nous ne pouvons nous expliquer sa décision que par un oubli de l'œuvre de Drolling qui a longtemps figuré au Luxembourg.

Nous en dirons autant de son verdict en ce qui concerne le panneau décoratif de. M. Lynch : une femme en toilette blanche, se détachant sur un fond de jardin violemment éclairé. Il y a assurément dans cette figure des délicatesses, des distinctions heureuses. Prise en elle-

même, l'œuvre ne s'impose ni par la conception, ni par la maîtrise et l'on cherchera longtemps les raisons qui ont conduit le jury à lui réserver un pareil accueil.

Serait-ce par hasard parce que, pris dans son ensemble, le Salon des Champs-Elysées ne renferme point d'œuvres transcendantes et qu'on a dû se borner à récompenser certains efforts individuels ? Si telle est la vraie raison, nous nous inclinons, car elle est fondée.

Le Salon des Champs-Elysées contient des morceaux intéressants; on a pu y constater combien nos peintres étaient toujours diserts et habiles; combien ils avaient le goût de l'arrangement et le sens de la couleur. Mais de grandes pensées, point. En s'élevant, le niveau de l'exécution a enrayé quelque peu l'imagination. On s'est attardé à parler beaucoup aux yeux, fort peu à l'esprit et, malgré nos recherches, nous n'avons trouvé au Palais de l'Industrie que fort peu de poètes et encore moins de philosophes.

Les temps héroïques sont définitivement passés. On n'aperçoit pas bien ce qui leur succédera. L'art dit nouveau n'apparaît qu'avec des formules, des systèmes; l'observation prend plus de place que le rêve. Pour beaucoup c'est un bien; pour nous ce ne serait un mal que si elle entendait remplacer tout et reléguer au second plan les tendances des maîtres qui, comme Delacroix, ont su, avec la forme et la couleur, nous intéresser au drame humain, raconter à grands traits les faits qui ont le plus fortement marqué les diverses étapes de la civilisation.

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SOCIÉTÉ NATIONALE DES BEAUK-ARTS

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