I.A PEINTl'RK. J
mélancolie y ont passé. Mais n'est-ce point couleur locale au premier chef? Le ciel est gris; la lumière est tamisée, également répandue avecdiscrétion. Au bord d'une plage, les soldats du marécha Booth battent la grosse caisse et accompagnent les chants plaintifs d'une série de misses, fagotées comme l'on sait, la figure à moitié enfouie sous le légendaire chapeau-capote bien connu des habitués du boulevard et des Bouffes-Parisiens. Des pécheurs sont accourus pour écouter tout ce monde, qui s'agite sans grande con\iction et qui d'ailleurs ne réussit à entraîner personne.
Au demeurant, le tableau de M. P'orbes est une œuvre qui fait honneur à l'Ecole française ; car si son auteur est Irlandais, s'il vit à Londres, on ne saurait oublier que c'est en France qu'il a étudié et que c'est de l'atelier de M. Bonnat qu'il est sorti.
Notons plus loin deux portraits de M. Monchablon, une scène d'atelier, — un chien qu'on fait poser, — de M. Moisand; saluons une Manon Lescaut d'un faire habile et raffiné, qui porte la signature de M. Maurice Leloir, le Jeu de quilles et la Forge, à.^ M. Marec, toujours préoccupé de certains éclairages; un petit paysage délicat de M.Gillet, acheté par la Société des Amis des Arts, et un portrait de femme de Michel de Munkacsy.
Il serait difficile de retrouver dans ce portrait les qualités brillantes qui ont, autrefois, si légitimement assis la réputation du maître hongrois. Si l'ensemble ne manque point d'ordonnance, si le cadre est riche, le faire en est singulièrement monotone. Les chairs, les étoffes, tout y est traité avec la même brosse, dans le même sentiment. La formule ne varie point, et il est grand temps que M. de Munkacsy se souvienne qu'il a été un beau peintre.
Plus sévère, plus robuste et plus vrai est l'art de M. Jean Buland. Observateur humoriste, M. Buland s'est attaché surtout à écrire des sujets populaires avec des scrupules de conscience qui conduisent parfois à la sécheresse. Qui ne se rappelle le sentiment attendri de son Mariage innocent, mettant en scène, par une radieuse journée de printemps, au milieu d'une nature rajeunie, deux adolescents tolâ-
trant à travers les prés fleuris, loin du hameau qui s'enfonce à l'horizon ? Qui ne se rappelle VHommage à la Vierge^ où les grands parents attentifs, assis sur un banc d'église, suivaient d'un œil béat les mouvements de la petite fille déposant une corbeille de fleurs sur l'autel? Tout cela était vu et vécu.
Depuis, M. Buland n'a pas mis moins de pénétration dans cette scène où l'enfant de la maison, retour de Paris après deux ans d'absence et nippée comme une cocotte, raconte à ses vieux parents ahuris, tout en grillant une cigarette, comment dans la capitale une jolie fille arrive rapidement à l'aisance. Pas le sou, n'avait pas moins de philosophie. Devant un vieux marchand d'images, une fillette et un gamin en extase convoitaient les enluminures accrochées au mur. Rien pour les acheter! Aussi le marchand, impassible, continue-t-il à fumer tranquillement sa pipe, sans faire la moindre avance à ces clients sans surface. Cette année, M. Jean Buland a surpris au greffe deux plaideurs obstinés, le mari et la femme, accourus de bien loin, endimanchés. Une indicible expression de désappointement résigné se lit sur leurs physionomies, lorsqu'ils entendent prononcer la remise de leur procès à huitaine.
Dans une cuisine dont les cuivres redisent l'opulence, M. Buland a ensuite aperçu trois braves compagnons qui se préparent à tuer le ver avec l'aide d'un trois-six généreux. L'amitié les a-t-elle réunis? S'agit-il au contraire d'un de ses exordes par insinuation souvent indispensables en affaires? Non, M. Buland n'a pas voulu nous conter cet apologue : sa pensée s'est rapprochée davantage de celle du fabuliste. Car au bas de cette agape il a inscrit en guise de moralité : « On a souvent besoin d'un plus petit que soi. »
Peu importe au surplus. Il y a dans ces deux tableaux des qualités d'observation, des consciences de rendu qui nous touchent. M. Buland n'y apparaît point seulement comme un philosophe : c'est aussi un peintre très respectueux de la nature, qui charmerait s'il consentait a chercher, à côté du modelé et de la valeur, la distinction dans le ton et la transparence dans les ombres.