‹ Salon de mil huit cent vingt-deux: ou, Collection des articles insérés auChapitre 3 sur 4 · INTRODUCTION · texte numérisé non relu

INTRODUCTION

Le goàt est mobile , le beâm édt imiâmblé.

Les dispit4:es sur le beau ne sont pas moins vive» que celles qui s'élèvent sur le bien. On se passionne pour ses impressions > on veut être certain que les plaisirs qu'on a goûtés sont les seuls Té* ritables. Ce n'est pas assez d'avoir joui ^ on veut avoir joui à bon droit. Mais si les uns s'obsti* aent et s'échauffent ^ d'autres pour sauver leur goût se réfugient dans une espèce de scepticisOLe et nient le beau. Ainsi ^ dans les arts comme en philosophie y comme en politique , comme par-* tout , il arrive à l'esprit humain de se désespérer et d'en finir par le doute. Chacun a son goût, répètent les raisonneurs fatigués ou paresseux; et ils ne manquent pas, comme ceux qui nient

la morale^ la justice, la liberté, dénumerer ies contradictions des peuples; ils rappellent les monstrueuses bizarreries des sauvages ; ils opposent l'Italie à la France , la France de Lebrun et de David à celle de Boucher; ils opposent même les jugemens portes au même instant sur un même tableau , et ils prétendent qu'il, n y a pas de goût fixe , ce que j'admets ; mais ils ajoutent qu'il n'y a point de beau , ce que je nie, car si le goi\t est mobile, le beau est immuable.

Je ne dirai que peu de mots à tous ceux qui nient la certitude en fait de vrai et de beau. U ne s'agit pas de renouveler ici les disputes des philosophes sur la portée de nos moyens , sur la véracité de nos sens ; il ne s'agit pas de savoir si en effet les chcfees sont en elles-mêmes ce que nos sens nous les montrent ; mais je leur dirai : est- il vrai, oui ou non, que vous les voyiez telles? quand un cheval se précipite, vous détournez-vous pour éviter d'être foulé à ses pieds ? à la tête d'un état vous condusiez^vous suivant l'expérience du passé ? si vos notions à cet égard provoquent vos mouvemens , vous font tenir une certaine conduite , elles sont donc suffisantes pour vous faire agir. Or, êtes-vous ici bas pour autre chose que pour agir , sans doute le mieux possible , mais enfin pour agir? voilà pour le vrai ; peu de mots suffiront pour le beau.

Une femme défigurée, soit par les douleurs ,

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€oitpar le vice, vous e'meut-elle comme cette jeune fille pleine de grâce dont la pudeur fait rougir le front et baisser la paupière? une malheureuse chaumière , asile hideux de la misère, élève-t-elle votre âme comme ce magnifique fronton soutenu par des colonnes jumelles, que les Français appellent la façade du Louvre? si pas un homme n'he'site entre ces objets , tout n'est donc pas égal ; il y a donc des objets qui produisent universellement une sensation agréable ou désagréable? c'est ce que j'appelle le beau. Que dans un autre ordre de choses , le beau soit beau ou ne le soit pas , qu'importe? il vous fait sentir, il vous attire , il vous attache, il est assez beau pour vous. Habitez le monde oii vous êtes , demeurez où Dieu vous à placés , et ne veuillez point aller au-delà.

<( Mais , dira-t-on , ce cercle est trop vaste : » sans doute chacun est d'accord pour préférer » une belle femme h une laide , le Louvre à » une chaumière ; mais entre ces termes ex- I) trêmes , il y a un espace immense pour les » variations du goût ; ainsi , si l'on ne dispute » pas entre le Louvre et une chaumière , on dis- » putera entre le Louvre et le Panthéon. »

D'abord on convient que sur le premier point il y a un accord universel , qu'il existe un pis et un mieux sensible à tous les hommes. Mais resserrons le cercle : entre une tête de Vanloo , qui ne faisait pourtant pas la laideur, et une

de Raphaël on ù'hësite paS| on préfère universd^ lement la noblesse, la pureté naïve de Raphaël à la beauté maniérée et un peu commune de Vanloo. Il est vrai , cet accord général ne se manifeste pas chez le vulgaire y car il confondra souvent Fun et l'autre ; mais chez les connaisseurs^ chez les hommes d'un goût exercé. Mats qu'on me dise si .c'est le peuple qui préfère Racine à Pradon , Bacon aux scolastiques ?

Si le peuple disjtingue seulement la beauté de l'extrême laideur y c^est aux yeux habiles à discerner la beauté mêlée de la beauté pure.

La raison en est simple : c'est par les sens et l'intelligence que le beau arrive au cœur de l'homme. Le cœur ne sait qu'aimer ou haïr , c'est-à-dire se mouvoir vers un objet ou loin de lui f mais c'est l'esprit qui lui montre les objets , si l'esprit n'est pas exercé à distinguer le bien du mal , ou le mieux du bien , le cœur hésite avec lui et l'égaré à sa suite. Ainsi il y a des degrés dans le goût comme dans le savoir : l'homme du peuple poursuit une certaine beauté dans sa grossière épouse ; l'homme dont lé goût est plus exercé cherche des traits plus purs , et s'élève jusqu'à la beauté morale i et enfin le sublime Raphaël j conçoit la tête humaine dans toute sa perfection , réunit la virginité touchante avec la beauté enchanteresse.

Tout se réduit donc à ces termes : il y a des vérités assez vraies pour nous faire agir, tin beau assez beau pour nous charmer ; mais ce

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beau y comme la vëritë , est placé loin de non$f

et il faut s'y élever avec effort. Quoique le rhéteur La Harpe se soit écrié : Malheur à Vart qui n'est fait que pour les connaisseurs ^ il est certain que Virgile^ Racine et Raphaël ne sont pas faits pour la n^ultitude. Le beau enfin est la vérité même ^ et la vérité n est pas faite pour tous. Sans doute un jour, tous doivent y arriver, mais il n'y arrivent pas en même temps ; et ^n littendant, elle appartient aux plus éclairés. Le yrai , le beau , le bien , sont un but où tous tendent , où quelques-uns s'avancent , oii très^ peu amvent ; c'est une longue marche « et cela devait être : si l'homme eût été jeté ici bas avec la vérité trouvée , le beau contiu , le bien réa-» lise f il n'y avait plus rien à faire , plus rien à chercher , il n'y avait plus n'y action , ni vie , ni univers.

Ce sont ces progrès de l'homme vers le beau, ce sont les divers états oii Us passe qui forment la mobilité de ses goûts ; mais ce beaii est immuable ; l'homme s'y arrête quand il en a dé* couvert une partie : on s'en tient aujourd'hi^i , et on s'en tiendra toujours , à la tête de l'Apollon et aux vierges de RaphaëU

Chaque art a se» juges.

Le beau est l'imitation choisie de la nature. Cette imitation a lieu par divers moyens, par

les sons> les couleurs et la parole; et elle se divise en plusieurs arts , qui sont la musique , la peinture et la poésie. Ainsi quoique la nature à imiter soit une, les moyens d'imitation diffèrent, et il faut des sens particulièrement exerces pour juger si ces moyens d'imitation ont été bien ou mal employe's. Non-seulement il faut avoir une idée de la plus belle nature, mais il est nécessaire de posséder les secrets du langage pour juger de la poésie , de connaître les rapports des sons pour juger la musique, les proportions des formes pour juger du dessin.

Il existe un singulier conflit entre les peintres, les gens de lettres et le public. Les peintres et les gens de lettres s'accordent à déclarer le public incapable de décider du mérite des tableaux ; les peintres à leur tour contestent l'autorité des gens de lettres, et ne leur accordent que la faculté de les louer; car ils ne peuvent méconnaître en eux les organes indispensables de l'opinion. De plus, les peintres se jugent entre eux avec une singulière diversité d'avis , et sont rarement d'accord sur leurs ouvrages. Ainsi le public étant déclaré ignorant par tous, les gens de lettres par les peintres, et ces derniers pouvant difficilement se concilier , il semble qu'on ne devrait jamais s'entendre en peinture; cependant , la vérité s'établit là , comme ailleurs, peu à peu , par le choc des opinions et l'assimilation successive des impressions les plus diverses.

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, Les . peintres devraient arrêter les gens de

lettres et leur dire, dès le premier abord : connaissez-vous les moyens d!expressions propres k notre art? Connaissez- vous les rapports des li-

, gnes ,. des formes et des couleurs? Si vous ignorez cela , vous ignorez notre langue , et vous ne savez pas si nous nous exprimons bien ou

. niai.

La manière dont le langage est mis en œuvre en poésie , s'appelle le style ; ce style est souvent le seul mérite , car il est tel poëte qui est placé au premier rang par le style seul. Si donc l'emploi du langage est quelquefois tout en poésie , lemploi des lignes et de la couleur doit être beaucoup en peinture, et à moins de le connaître, il est impossible d'en jouir et d'en juger. Ce faire admirable de Racine , par qui est-il bien senti? est-ce ou non par les habiles? Or si on ne connaît pas la distribution de l'espace, la valeur des proportions , l'harmonie des couleurs , si on ne peut apprécier la manière dt)nt

^ un membre est attaché à un corps ; si on n'a pas appris à sentir comment le pinceau peut rendre par un trait la forme des objets, de même

. qu'un mot peint toute une chose, comment pourrait-on juger en peinture? Le poëte, versé dans le style , aperçoit une foule d'effets dans un

^ motf le musicien une foule de dégradations dans un son; de même le peintre dans une couleur en apparence uniforme, aperçoit une foule de jiuances qui ne frappent pas le vulgaire. Il est

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reconnu que les sens exercés aperçoivent pliis, et plus vite^ saisissent en un instant^ goûtent avec délices ce qui est caché pour les sens oisi& de la multitude.

Voilà ce que peuvent dire les artistes pour réclamer le jugement de leurs pairs. Mais j'a-« jouterai que s'ils ne sont eux-mêmes que pein-> tres^ ils sont, sous un rapport^ incapables de prononcer. Comme tels, ils jugent bien de l'exécution, c'est-à-dire de l'emploi des moyens d'expression ; mais ils ont les préjugés d'état, les habitudes invincibles et fausses que l'exèr-^ çice d'une profession donne toujours; quelquefois ils sont préoccupés d'une couleur, d'un style , et outre cela ils manquent souvent de la poétique générale des arts.

Enfin, ils sont lout-à-fait dépourvus de l'impartialité nécessaire pour bien juger; et si les rivalités existent partout, nulle part elles ne sont plus violentes que chez les peintres. Une nombreuse jeunesse afflue, rangée sous divers maîtres, ne recon naissant ^ ne vantant que son chef, n'admettant de mérite qu'en lui. Le tableau d'un grand artiste vient-il à paraître, ils se groupent autour du nouvel œuvre , s'encouragent à l'attaquer, et bientôt le déchirent pièce à pièce avec l'aveuglement et le courroux de la médiocrité. Si parmi eux un talent s'élève, malheur à lui s il ne peut être opposé à un autre talent déjà établi; on le brise s'il n'est pas une arme utile. Si on me dit qu'il en est ainsi partout oh

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çfudispute la gloire ^ chez les hommes de lettres , chez les musiciens; je répondrai que, suivatit les artSi on trouve dans ceux qvLi les cultivent plus ou moins de raison ou d'irritabilité. La littérature exerçant davantage Tintelligence, les mouvemens des littérateurs sont moins aveugles et moins prompts f de même ceux des peintres le sont moins que ceux des musiciens , parce que la peinture «xcerce plus l'esprit que la musique ; jamais en effçt la peinture n'a vu dans s<>n sein les guerres des piccinistes et des gluckistes. Cependant les musiciens ont L'avantage de vivre au milieu du monde, beaucoup plus que les peintres, ce qui adoucit leur humeur; mais ces jeunes artistes sortis des ateliers, sont impitoyables, et toujours plus sévères en raison de leur miédiocriték Combien est différent le vrai talent ! Oh» dans tous les genres, le talent est facile, bienveillant , équitable, quelquefois ombrageux et susceptible^ ^i la sensibilité domine en lui la raison; mais dans ses injustices mêmes, c'est en<u)re le talent^ •S'il hait , il est plein de verve et d'originalité ; s il aime, plein d'abaiulon , de grâces et de charmes. Enfin, si au sentiment il joint des connaissances vastes, s'il est sorti de son art, et « visité diverses régions intellectuelles, s'entra tenir iivec lui c'est parcourir le monde avec un -enchanteur qui peint tout ce qu'il explique , et embellit tout ce qu'il touche. Mais il ert rare celui qui, universel comme Rubens> sait peindre et négocier, charmer à la fois ceux qui contem-

plent ses toiles /et ceux qui recueillent ses paroles.

Le littérateur qui n'a que des connaissances littéraires y ne peut donc juger des arts du dessin ; le peintre le pourrait davantage , mais il manque souvent de connaissances générales ^ et presque toujours de bonnes dispositions morales. Le juge-véritable serait celui qui , sans appartenir exclusivement à la classe des littérateurs ou des peintres, joindrait à la connaissance suffisante du matériel d'un art, la poétique générale des autres, qui connaîtrait ce qui est propre à chacun , et commun à tous.

Cependant quoiqu'un juge pareil soit rare, desjugemens se portent, et le temps les sanctionne. Malgré l'ignorance partielle des littérateurs, l'ignorance complète du vulgaire , et Tinji^tice violente des artistes , la vérité perce et triomphe. £h bon dieu! ne triomphe -t- elle pas des institutions qui l'étouffent, aussi bien que des violences qui la tuent? ne triomphe-t-elle pas du pesant islamisme, aussi bien que de la tyrannie la plus impétueuse? sa marche dans les arts est facile à saisir : chacun reçoit une impression; ces impressions se communiquent, et il n'y . a que celles qui sont justes, qui se transmettent au grand nombre des esprits. La passion fait un reproche, mais la passion de l'un n'est pas celle de l'autre; chacun attaque ou défend l'oeuvre par un côté, et il n'y a que le reproche , ou Téloge vrai, qui se reproduise univerçellement.

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ainsi avec le temps, les parties vraies d'un jugement se communiquent, les parties fausses, au contraire , restent dans les individus ou les coteries, comme des accidens, et la vérité se généralisant seule , finit tôt ou tard par dominer. Telle est cette puissance souveraine et mystérieuse qu on appelle le temps , et que le génie n'a jamais vainement implorée,

Des divers mérites propres aux arts du dessin.

J'ai déjà dit qu'il ne serait pas si difficile de* s'entendre en peinture, si d^avance on convenait bien des termes. Dans les arts comme ailleurs, l'ambiguïté du langage produit celles des idées, et par suite les disputes; mais cette ambi* guïté injustement reprochée aux mots , n'est la faute que des choses, qui sont mal déterminées. Le mot ne vacille jamais quand l'idée est fixe et arrêtée. Je vais m'expliquer rapidement et avec le plus de clarté possible.

Si la poésie, qui est la nature imitée avec le langage, a ses divers mérites bien distincts, la peinture doit avoir les siens. Ainsi 1^ poésie aura l'ordonnance des événemens, l'élégance et la pxireté du style, le tour, l'expression, et une foule d'autres qualités qu'il serait trop long d'énumérer.

La peinture , qui est la nature imitée avec les lignés et les couleurs, doit avoir ses divers

les yeux des aiiistes qui connaissent la difficulté du maniement y des beautés de tissu qui sant réelles peureux , et qu'on n'a pas droit de leur contester, quelque matérielles qu'elles paraissent; rien n'est à dédaigner de ce qui répond à la pensée, et sert à la réveiller. Lorsqu'à vec des consonnances on produit des beautés poétiques, on doit souffrir qu'une matière disposée d'une certaine façon ^ touche les artistes, puisqu'elle a pour eux une véritable expression.

JÔans les vastes dimensions où la couleur s'étend largement, on ne parle que de pâte; dans les petites , on parle de touche. Là le dessin ne pouvant pénétrer dans les détails des objets , il faut que le pinceau , par une seule touche abrégée , rende par exemple un œil , un nez/ une bouche. Quand la main de l'artiste est assurée, il n'appuie qu'une fois le pinceau sur la toile , et chaque fois il y laisse ce qu'il a voulu. La touche, comme l'expression dans l'art d'écrire , révèle chez le peintre la promptitude de sentiment et la vivacité d'esprit. Elle est tour à tour légère , spirituelle et ferme , ou lourde et incertaine.

Tels sont les mérites en quelque sorte matériels de Fart. En voici de plus relevés, et qui ont un plus grand nombre de juges.

La conception est le choix du sujet et la disposition faite pour le rendre visible et intelligible. Ainsi David choisit la mort de Socrate pour sujet ; ce choix fait , voici quelles sont ses

»7 dispositions : Socrate dans sa prison, assis stir un lit, montre le ciel, ce qui indique la nature de son enti*eticn; reçoit la coupe, ce qui rappelle sa condamnation ; tâtonne pour la saisir ^ ce qui annonce sa préoccupation philosophique, et son indiflfe'rence sublime pour la mort. C'est là ce qu'on peut appeler la construction du poëme. Le poëte épique choisit ce qui prête au récit , le poëte tragique ce qui prête au drame ^' le peintre ce qui peut devenir visible.

Ûordonnance relève immédiatement de la conception, c'est la distribution des personnages «n groupes^ et des groupes en un ensemble , 4suivant les scènes et Taction principale. Elle est claire si elle fait comprendre l'action ; si on y pénètre de suite , si on distingue instantanément l'objet principal et les parties. Il faut que la distribution des groupes dans l'espace concorde avec celle de la lumière ; que divisés par leui* position, ils le soient par le jour; qu'ils forment ensuite des lignes harmonieuses ; qu'en un mot l'œil comprenne vite sans souffrir d'aucune discordance. Quand les scènes abondent , sans que Funité soit lx)mpue, elle est riche. Elle est riche dans Lebrun et simple dans Lesueur..

Le visage est le théâtre de la pensée , sa manifestation s'appelle l'expression. C'est là ce qui! y a de plus grand et de plus difficile en peinture. Il ne suffit pas en effet que des corps humains soient disposés ensemble et dans une certaine relation , il faut que les visages annoncent pour-

i8 quoi ; car si l'appareil de raction est dans les mouvemens des corps , son motif évident est dans l'expression du visage, et ce mérite est aussi supérieur aux autres que la pensée à toutes les choses de la terre. Il frappe tellement les hommes, que Raphaël, quoique repréhensible à beaucoup d'égards, a paru sublime et supérieur â ses rivaux par l'expression seule.

Ainsi le dessin trace les corps ; la distribution de la lumière les détache et les rejette dans les profondeurs de l'espace ; le coloris fait valoir et concilie le& couleurs ; la touche ou la pâte est la disposition de la matière colorée ; la conception est le choix du sujet et sa traduction en formes sensibles; l'ordonnance est la disposition des personnages pour une action commune; l'expression enfin est le sens de cette action rendue parles visages. Telles sont les qualitésde l'art qui représente la nature aux yeux ; elles tiennent , <îomme on le voit ; et devaient tenir à l'espace , à la couleur , à la matière.

11 est sans doute inutile d'ajouter que la peinture , comme la poésie , a ses caractères généraux^ Elle est grande et terrible , gracieuse ou naïve , comme un morceau de musique ou un poëme. Les effets généraux dans les arts étant les mêmes , sont rendus par les mêmes désignations.

On connaît maintenant la diversité des mérites que peut offrir un ouvrage de peinture. Dans cet art , comme dans les autres , une seule qua-

lîté , tant il est rare d'en posséder une , donne toujours l'immortalité, t Ainsi tel des grands maîtres n'a que le des* sin, tel autre que la couleur , et, comme je l'ai dit, le plus grand de tous n'est dominant que par l'expression.

Parmi ces qualités , il en est qui frappent diverses classes de spectateurs. L'expression et la vérité frappent toujours le vulgaire, parce qu'il n'entend rien aux lignes , aux couleurs , et n'a -que des yeux pour reconnaître son voisin. Ainsi on le voit s'arrêter devant des portraits représentant des personnages connus , ou devant un ;tableau de genre , pourvu qu'il soit vrai.

Les littérateurs remarquent la conception , ef surtout ce qu'ils appellent les grandes pensées Ainsi on les voit admirer David, pour avoir placé Brutus au pied de la statue de Rome.

Les peintres préfèrent surtout le dessin , le coloris , le pinceau , eux-mêmes enfin , car ce qu'on sait on le sent davantage, et on l'apprécie inieux.

La première qualité aux yeux des artistes ^st la correction. Ce n'est pas sans douTte celle qu'ils placent au plus haut rang, mais c'est celle qu'ils considèrent la première. Un tableau est-il bien dessiné et bien peint, ils s'occupent ensuite de l'expression , de l'ordonnance , et , à la dernière extrémité, de ce qu'on appelle les pensées. Les littérateurs se soulèvent ici : que nous importent, disent-ils, vos lignes, vos couleurs? l'ex-

pression est-elle grande ou Traie^ tout est rem— pli. — Voilà un singulier égoïsme : parée qu'ik n'ont pas l'œil délicat et sensible ^ parce qu'ils, ne soufirent pas ou d'une ligne dure ou d'une eouleur fausse , ils tiennent ces défauts pour rien. Mais^ sensibles à une expression incorrecte dans le langage y n'ont-ils pas fait de la correction du style la première condition ? Boileau û*a-t-il pas dit :

Sans ht langne» en nn mot, Tantetir le pins dÎTin Est toujours t quoiqu'il iasse , un méchant écrivain»

Quelle doit donc être la pi*emière condition pour les artistes? C'est que les corps représentés, soient dans les proportions de la nature , que les lignes ni les couleurs ne blessent leur sens devenus délicats par le grand exercice; alors le langage étant correct ils jugent ensuite des idées. Sans doute je ne Yeux pas faire de ces mérites le& plus sublimes de l'art , mais ils sont indispensables à un certain degré > et à un degré élevé ils deviennent des beautés du prenCiier ordre.

Non-seulement les ouvrages de peinture frappent diversement les difierentes classés de spectateurs f mais j^ai remarqué souvent qu'un tableau ne faisait pas à tous les instans la même impression sur un même individu. D'abord l'im^ pression varie suivant les dispositions actuelles, suivant le degré et la durée de Tattention^ suivant la fréquence des retours. Ainsi le plaisir • use ^ la peine s'adoucit ^ et un tableau qui

repousse d'abord s'habitue peu à peu, et ou pénètre ses qualités cachées. Une foule de traits qui n'avaient pas frappé au premiier instant se révèlent au second : l'impression se varie continuellement jusqu'à ce qu'il soit entièrement observe €t connu ; toutes les sensations finissent par se résoudre en une seule qui est la véritable. Il arriva ainsi aux individus ce qui arrive aux masses. C'est par l'effet du temps que leur jugement se forme, parce que l'homme étant borné ne peut pas tout percevoir à la fois.

Il arrive aux peuples, comme aux peintres et aux individus, de se passionner exclusivement pour un genre ou un style. C'est ce qui opère la direction d'une époque. Ainsi Tltalie avait autant de goûts différens que d'écoles, la France en a eu autant que de siècles. Ces diversités de goût chez les peuples ne prouvent pas plus contre l'immuabilité du beau, que celles qui se manifestent chez les individus en présence d'un même tableau. Dans la suite des temps la vérité résulte de ces impressions contraires : ainsi il ne nous est resté des Grecs que le beau universel , c'est-à-dire réel ; les peuples passent devant les écoles comme les individus devant un tableau , et la vérité est la seule chose qui leur survive à tous.

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