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Il y a quelque dix ans, on ne se déclarait pas volontiers peintre de genre.
L'art était comme une énorme table sur laquelle il n'y avait qu'un plat, et le plat était un vaste pâté d'anguilles.
Tout le monde mangeait au plat d'anguilles quand même et cachait sous son habit le morceau de pain qu'il lui préférait. Derrière les mangeurs se promenaient des maîtres de cérémonies qui regardaient si chacun mangeait au pâté d'anguilles et mettaient à la porte ceux qui n'y mangeaient pas.
Ce plat d'anguilles dont il fallait s'empiffirer vaille que vaille, était ce qu'on appelait la peinture noble.
L'art n'admettait que le pâté d'anguilles et il fallait grignoter à la porte son morceau de pain.
Aujourd'hui c'est le contraire : le genre envahit tout — même l'histoire.
Il y a le genre proprement dit qui est la peinture de mœurs ; il y à le genre historique qui est la fantaisie appliquée à l'histoire ; il y a le genre anecdotique historique qui est de la petite chronique familière ; et il y a la peinture d'esprit qui joue à peu près le rôle du vaudeville dans les lettres.
J^aime l'art franc et n'aime pas les sous-entendus.
Le genre n'admet que des situations bien définies et compréhensibles par tout le monde.
Les situations exceptionnelles ne sont pas d'ailleurs du domaine de l'art : l'art répugne au phénomène.
Dites-moi un trait de mes mœure :
je le saisirai. Les mœurs ont partout un fond de nature qui les assimile. Racontez-moi un trait d'esprit : il est douteux que je le saisisse sans la connaissance préalable du sujet. L'esprit est comme un pantalon fait sur commande. Il est toujours trop grand ou trop petit pour ceux à qui il n'est pas destiné.
Je passerai rapidement sur les peintres à surprises et à malices et m^éten^ drai' d abord sur les peintres de mœurs et de caractère.
Voici une bien charmante toile dé M. Eug. Giraud, pleine de mystère et close comme un confessionnal, avec on ne sait quelle odeur d'ambre répandue dans la demi-teinte : elle n'est pas bie»
redoutable, la Confession avdPnt le combat, et le torreador est un brave garçon.
H n'a pas fait grand mal, et c'est to^t au plus s'il a tué le sirvante de sa belle, un Soir qu'il la ramenait au logis . Entre Italiens une pareille peccadille se comprend, et Ton achète du confesseur, par une petite absolution en règle, le droit de recommencer toujours. Le menton dans la main et les jambes croisées, l'abbé penche la tête pour mieux enten^ dre et couvre de la pointe de son énorme chapeau comme d'une aile le pénitent assis à sa droite sur un escabeau. Ce torreador, est, du reste, un beau gar-
çon couleur chocolat aux joues duquel les côtelettes disparues ont laissé deux tranches à reflets bleu-de-corbeau et qui découpe galamment sous la veste à passequilles et la culotte guillochée d'or, sa carrure que lorgneront tantôt les dames. Les deux figures, très souplement dessinées, se détachent avec aisance d'un fond gris de muraille qu'égratigne un rayon de soleil. M. Giraud a rondement enlevé la scène avec beaucoup d'observation et d'entrain — dans une solide pâte travaillée sans faiblesse à touches serrées.
M. Ad. Leleux est un artiste consciencieux et observateur. Sa Tablée dans une cour d'auberge réunit sur des bancs de bois, autour d'une énorme planche posée sur des piquets, une longue lignée de figures rôties et chevelues.
Un ciel pâteux tamise sur la tablée des lueurs argentées. Le Rendez-vous de chasse pèche par le paysage qui est petit et maigre : mais les figures ont une certaine vérité locale qui dénote l'étude.
M. Leleux n'est pas un brosseur et manque d'énergie ; ses figures sont souvent molles et mal emmanchées ; mais il a de la volonté et de l'honnêteté. Il ne cherche pas à tricher au jeu.
Je prise à un haut point le talent énergique de M. Munkacsy : son Dernier jour d!un condamné est le tableau de genre le plus saisissant qui soit au salon. Dans un crépuscule farouche comme l'heure qui s'approche pour le condamné, un homme est debout, en bras de chemise et l'air fatal. Autour de lui , silencieux et mornes , des hommes, des femmes et des enfants se groupent , les mains croisées , détachés en gris sur le fond bitumineux de la muraille. Une femme, la sienne peut-être, cache son visage de ses mains et s'abîme dans la désolation de son prochain veuvage. Une ombre de mort flotte sous la ténébreuse voûte à travers le silence plein d'angoisses que le glas des trépassés interrompra bientôt de ses lugubres coupetées. En haut, comme une
^corchure livide , blêmit un étroit soupirail, et il en tombe une éclaboussur^ àe jour qui change la prison en tom«beau.. .C'est la coutume, en Hongrie, trois Jours avant l'exécution , d'ouvrir au peuple les portes de la prison, et le peuple vient jeter au condamné quelque monnaie pour sa mosse des morts. Le misérable a senti la terre se dérober fious ses pieds , et plongé avant l'heure dans les abîmes de la mort, il entend, sou à sou, tomber à ses pieds le rachat 4e son âme. Une émouvante désolation pèse sur le groupe qui entoure le condamné, et ces honnêtes gens , dont l'at*titude ressemble à la fois à de La prière^ À de la gêne et à de la compassion « osent à peine lever les jeux sur lui- Le gamin qui se baisse pour ramasser une pl^oe de monnaie roulée de son côté.
iQûJ3tstitue dans la funèbre composition iun petit épisode qui , sans distraire de l'émotion du sujet, l'accentue d'une toux^he réaliste. Dans l'angle et l'arme a.u bras, un soldat surveille le prisonnier
et assiste , témoin impassible , au deuil •de la scène.
M. Munkacsy a senti son sujet : le condamné, terrible et hagard, suit dans l'ombre les apprêts du suppUce prochain.
Sa tête, ravagée par les veilles et pétrie dans le désespoir, plaque l'horrible crépuscule d'une pâleur ensanglantée par la lèche rouge de deux flambeaux allumés près de lui. Une tonalité juste et sévère harmonise dans les crêpes d'un jour ehténébré les personnages du groupe, et ceux-ci se soudent l'un à l'autre dans des attitudes variées et expressives. L'artiste, avec un art vrai, a assourdi sa gamme dans des demi-teintes composées de valeurs exactes. M. Munkacsy est un dramatiste simple et consciencieux, bâtissant sans fatras son drame et en exprimant , dans une syn^ thèse forte, les émotions. Son exécur tion a de la largeur, de la sobriété et de l'énergie : il travaille le gris avec la science des effets contenus.
M. Salmson nous conduit en Suède,.
et sa Révélation nous entrebaille le mystère d'une famille de Dalécarlie. Qu'estil arrivé ? A la gauche du tableau , une vieille femme montre du doigt un jeu de cartes déployé à terre et regarde en môme temps la jeune fille qui , la tête baissée, dans la partie droite, chiffonne entre ses doigts son tablier. Certainement il y a là-dessous quelque histoire d'amour, et les cartes sans doute ont marqué que les noces s'en iraient à la vanvole. Une femme en tablier jaune , assise de face à côté d'une enfant pror filée debout et d'une voisine qui vient sans doute d'entrer, animent la toile des tons vifs du vêtement. J'aime beaucoup l'attitude de la petite amoureuse isolée dans son coin : elle a le cœur bien gros et se pince pour ne pas pleurer. M. Salmson a rhabillé habilement ce sujet qui n'est pas neuf et lui donne la valeur d'une scène de mœurs. Il a du dessin , de la couleur, une composition facile, et tapote sa petite note sentimentale sans la casser.
M. Vanhove na ni le trait ni la facture de M. Salmson : celui-ci poursuit le caractère; M. Vanhove se contente de l'impression. Son Intérieur hollandais y verni comme un potiche japonais, harmonise dans une clarté tendre le bouquet de coquelicots qui, sous la forme de deux jeunes filles à bonnets blancs plaqués de cuivre, s'ébouriffe derrière de grandes estampes glacées en demi-teinte du rayon qui les traverse à contre-jour. M. Vanhove lisse à pinceaux délicats comme des plumes de pigeon la fraîche beauté frisonne, et il a toujours de jolis fonds d'or bruni pour l'y étaler.
Le soleil a ambré les joues de la jeune fille qui s'avance dans le. Dimanche des RameauLX de M. Truphême et l'on sent la romaine. Elle tient dans sa main les petits doigts de sa jeune sœur, et d'un mouvement juste, sans se hâter, avec une gravité douce, elle s'avance à son plan, de face, et dessinée dans une forme charmante.
L'a Ruelle dé village de M. Veyi«Assat éiïcâdTe de murailles éraÔées d'Une bontiô griffe de îiimière, uiie gro^e femme Rougeaude lampée à dos d'âWè, son pcmpon dans les bras, 'et comînéî^Èil&t avefc une façon de Bas^ti^ appuyé de ^la main 'au garrot du griSon. La tonaitté un peu crue de la tofle manque de Wiâ*monie qui est à la couleur ce q-u'eèt îunîté au dessin.
M. Brion fait glîsset» sdus les atnîtes ^mystérieuses des ponts de Venise , ^^ coup de i»ame d'une barque tendue d^écarlate, un Enteiv^ement bien oMo^né et teâ^é en rouge dans les eaukdù'ôanal. L'éclat des costumes, assourdi faîbleriaèht "par le «demi-jout dont lés bautes marsolisVénî tiennes obombrént là scôn^.
tranché avec quelque dureté sur fes fondé. J'aime mieux Dï^iofn bretc^nnaftt.
Il a pourtant ici dé 1-énérgie, du caractère, tiùô ^fttde sérietise des ^iSgut'éfs %i cette science de composer <im ^ki ^ëst familière.
M. Rougeron accentue d'uïié viîte
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tournure son combat d'hommes dans une Posada espagnole. Les voilà cajupés. jarret tendu, couteau à la main, pied contre pied, et emboesés dans leur manteau. Caramba! le feu jaillit des prunelles et le sang coulera. Les ténaoias jugent les coups , comnae des parieurs au jeu, et penchent pour mieux voir leurs faces de cuir craquelé. Des maçon^ neries reorépies s'écaillent dâji$ la foad et détachent sur leurs tons de chaux salie les figures expressives des lutteurs et des témoins, La toile^de M. Rougeroft se soutient dans toutes ses parties .par un faire énergique et sobre.
Vous remarquerez que j'ai entamé cette revue de là peinture de genre au salon par son côté le jplus intéressant, celui des mœu^rs, des îtriaiditions et des coutumes. La peinture de genre^ alimentée par l'étude des milieux âoeia^ux et l'observation des indi'viduaiîtés nationales» s'élève au rai^ de l'histoire.
L^avenir ne nous admettra à ses pan^ théons que si nous lui apportons This-
toîre de notre temps : et cette histoire, le genre seul peut la faire.
Quand nous aurions amassé la puissance de Rubens, la grâce de Velasquez et la magie de Titien à refaire ce que ces génies, ont fait à leur heure, les hommes de plus tard ne sauraient rien de notre art, de notre vie, de notre âme, de notre esprit, et ces* répétitions sublimes d'une épocjue qui ne sut pas trouver sa formule n'auraient d'autre apologie que celle-ci : Copistes superbes et point d'artistes.
L'homme a parfois plusieurs patries.
La société lui en donne une ; Dieu lui en donne une autre. Le hasard qui place son berceau dans tel lieu du monde se corrige des marques irrésistibles par lesquelles la patrie de son âme se fera connaître à lui.
Qu'il naisse et meure aux mêmes lieux, il n'aura vécu peut-être que dans le mirage lointain d'où lui vinrent les ivresses qui lui révélèrent ce qu'il ne fut point et ce qu'il eût dû être.
Eh bien ! l'artiste obéit à ces voix qui l'appellent, et levant les ancres qui le retiennent aux rivages où son corps seul a vécu, il appareille pour les contrées qu'à travers la distance, son âme saluait d'un battement d'ailes. Le songe et la chimère pour cet amoureux des réalités lointaines demeureront toujours au port qu'il a quitté, et comme un voyageur qui connaît les routes, il marchera dans l'inconnu nouveau en appelant d'un nom familier des objets qu'il a déjà rencontrés dans son cœur.
Peintre de paysages ou d'hommes, l'artiste ne comprendra jamais que les hommes et les paysages de cette patrie de son âme. Tant mieux si le pays dont il est le citoyen peut le contenir en même temps comme homme et comme artiste et s'il fond dans une unité qui lui épargnera les déchirements sa double existence physique et spirituelle.
En retour, rien ne me paraît plus misérable que la sottise des gens qui, incapables de voir et de sentir, s'en pren-
ûent à leur pays de n^êSre boos^à rîen et jôueui't à pile ou face ta contrée» qm leu?
dOïïnera la gloire et te gétti^.
Les orientalistes constituent, parmi les» nomades en quête d'e la patrie mo* rate, une tribu éprise plutôt de Porigî- BaKté riante de ces- pays du soleil que âeieur sévère et caractéristique p«vésie.
EtSetam (71 l)de M. Delamaàn groupe dans une poussière rose une halte d|e chejvaux profilés en silhouettes flottantes et plaqués de touches rouges trem* blotées. L'impression de son petit ciel purpuirescent où l'aube s^effiloohe en miées légèrement fouettées, est char^ mante comme de la poésie de salon.
Malheureusement il n'attache pas plus fees vapeurs au ciel que ses chevaux à la terre, et le dessin, fugace comme l'é^ clair» se dérobe sous son crayon.
Les femmes turques aua> eaux d^Asie (2181) de M. Pasini ont, en retour, la consistance savoureuse et la grasse assiette des femmes molles et fainéante».
Des coussins de soie se prêtent aux for^
— luî-
mes voluptueuses (le ces beautés rondes et gonflent sous la pression des, coi^defi, des dos et des ventres qui s'y appuyent.
ËlJ^s sont couchées dans le crépuscule riant, comme au, sein de lolyjpape les.
(Jéesses d'E[omère, ^t parées, d etoJQfes, (Jclatantes qui s'allument à l'or des bra-.
celet$ et aux topazes des corsages, elles SsQmmeiUent sous la brise du soir ainsi qu,e des Heurs qui s'éventent à la vesr prée. Une douce et mordante vapeur &Wt d^s plis 4e leur lere^jé et flotte sur l|eur délicieux groupe en senteurs; çaoitesi où Vanibçe et l'encens des casso^ tettes se Bçiélent aux effluves de leurs, corps, perlés de sueurs. Les demi-teintes d'une Oiipabre chaude grisaillent, ^n leuf paradis d'oiçives délices, ces houris. voi-.
\^ à la fois de la fumée des narguiU^és ^t des mousselines vertes et jaunes, sous, k^squelles transparait leur chair t>loi^4^ avivée de khoU et de carmin. Un ravisr sant ciel pâle, poiu^ielé de flocon?, roses, b^aigne un bout de paysage où \e Bospii.Oire ne se voit pas. mais se devine , ei^
dore le coin de gauche d'une tranche de soleil qui en envermeille les nacres légères.
M. Pasini met un art exquis à nuancer ses gris de demi-teintes liches en valeurs de ton où les figures se meuvent en relief et qui détachent les objets sans placage, dans une atmosphère souplement rendue. La Porte de la Mosquée de Yeni-Djami, ardoisée dans une sourdine de jour, ne s'éclaire d'aucun reflet et d'un bout à l'autre se développe dans une fine grisaille. Un grand escalier sur les marches duquel sont accroupies des figuresconduit àlaporte qui s'ouvre au milieu du tableau. Le ton des étoifes, amorti dans la gamme générale, se dégrade en atténuations savantes. A gauche, près de son cheval qu'il vient de quitter et qui allonge vers lui la tête, un turc passe ses pieds déchaussés au filet d'eau d'une fonta;ine qui sourd de la muraille.
M. Pasini peint solidement et proprement : sa touche est serrée , abon-
dante et grasse ; il est gourmet de finesses. Mais son dessin, très correct et très vrai, manque de caractère et ressemble à de superbes vignettes d'illustration. Et puis encore , il est trop sûr de lui. Il est dans son petit monde rose comme un pacha dans son pachalick, et tout vient à son commandement.
M. Huguet n'a pas cette sûreté : il tâtonne à menus coups de pinceau , bat les tailUs, suit la piste, cWfibnne, furète et parfois se fait papillotant. Une cohue de chevaux et de cavaliers fourmille dans le Marché du Tlèta , à Borghari, Algérie, dans une poussière de flamme où les figures s'allument de paillettes rouges comme des braises piquées d'étincelles. Les pur-sang secouent leurs longues crinières et grattent le sol de leurs sabots. Le soleil polit leurs croupes noires et brunes de luisants d'acier et découpe en sèches arêtes, sous son rayon qui claque comme un fouet, leurs nerveuses structures. En selle et le fusil à l'épaule , des Arabes
vôtujs (te toftgs^ twnoii^ tig-ttente gfpftt, oai»pé3 au miliôn 4u paarché; dae,^: 1% barioJbage dje ton,^, t.u^ie.Q^ qui fai|t, penser aux devantures dfesi Twçs^ du»
Iwîmleyart. La lui»<ièire ton^fee d<'^pl(^fe stju? ce. fouillis d'àommesL, dç fèi^gtjiîieg ,. de chevaux et d^étoflfesr , et paMi^e d'ait-grette3> qui sç»tiUejî:t le. tableau entieç;. Les premieps plaïas.,. p^s asse?- tjra,yail- Ife, S'ébauriflfent dans ua^ exéci^tioiçfci de pochadle et bataillent dans \m^ eoiik-.
flagratioû de touches bigaFcées;!. Lai plaine, étagée en aiaphithéâtre. s^ Qre-^ vaase d'écaillures^ ro*issâtres où percent des; tauflfes d'herbe pelée, Unje botane^ odeur de. grillade sort de toute cette FÔtissure du solj ^t marque quil est euilr à point.. M- Huguet. a de la verve , diè brio, de, la justesse dans la toucheiOt in-% cendie d\in soleil tout à lait torride sesr tableaux. Il ne dessine^ pas. :- il mouler dans la pâte ses figures. Malheweuse-r notent son faire se tatou,e d'un maquil" lage semblable à des, bavochure^ de jus de gPQseiUe » et il poche de petite^ toi^-»
ches tremblotées ses sujets.
J'ai pria beaucoup d'intérêt à la grandi toile que M. Dehodencq a bâtie 8€^U3 U légende : Fête juive à Tanger. Une cour qu'entourent des pgrtiques surmontés de balcons encadre de ses murs écailleux un groupe de musiciens as^ sis en rond. Accoudées aux balcoois. de$ figures d'hommes en turban et de femmes en féredjé se penchent sur la cour et plaquent de leurs vêtements de couleur la chaux grenelée de la muraille. Un bout d'azur torréfié bleuit le haut de la toile et découpe âprement la crête blan«che de la maçonixerie. De cet entrebailr lement de ciel tomba un pétulant rayoïi qui chauffe à blanc, dans une éblouissante flaque de clarté, 1^ côté gauche et as»spmbrit la partie droite de demi-tednteu sèches. L'endroit de 1^ cour où sont ac^ croupis les musiciens plonge dans un petit crépuscule gris-brûlé qui harmor nise les tons des étofies et découpa nettement les figures. Ces braves geM chantent en montrant leurs dents hlmr ches, la tête à demi renversée sur
Tépaule et Toeil clos dans les extases du' paradis; et pendant qu'ils . braillent à pleins poumons, le tarbouka ronfle , la viole nazille, la flûte piaule, et le murmure de la galerie se môle, comme un saint bourdonnement, à leur discordante musique.
Une bonne odeur de juiverie rancit la scène, et ces fils d'Israël, basanés comme des cuirs de Cordoue, pincent avec une magnifique furie de leurs sèches mains aiguës la corde et le bois des instruments. M. Dehodencq est un habile metteur en scène .: il groupe à leur plan ses personnages et leur donne l'assiette nécessaire. Il n'outre pas le caractère de son sujet par des altérations grotesques et en tire, au contraire, l'apparence de quelque chose de religieux.
Je regrette que la toile, trop haut placée, ne m'ait pas permis de suivre de près l'exécution, mais je la tiens pour serrée et virile. L'artiste ne perd pas son temps à tailler* à coups de touches des bouchons de cristal : il attaque
d'une pièce, pose nettement le ton, l'atténue par la pénombre, le relève par des vigueurs dans la clarté, cherche la tonalité de l'ensemble et croque en deux tons le détail.
M. Bédouin est passé maître dan^ l'art d'égratigner un placard de soleil sur des plâtras et d'émietter la brique eflfritée. La Porte dCune mosquée à Co7tstantine se découpe sur un pan de ciel bleu cru, entre deux lignes de maisons mi-parti rôties de lumière , mi-parti dentelées d'une ombre bleuâtre. Au milieu de la toile, un cavalier arrête son cheval et plonge la main dans des corbeilles de fruits que lui tend une femme brune à vêtements bleus. — Le coin de droite se glace de demi-teintes chaudes en opposition avec la lumière cassante du côté gauche. M. Bédouin connaît toutes les pratiques et les emploie.
Sa facture, énergique et serrée, marque le scrupule, l'amour du bien faire et la science des effets. Sa toile a des rappels heureux et de charmantes valeurs.
M. Berchère brouillasse de tendres pellicules roses, dans une vapeur <du matin joliment fouettée^ son Embofx^ ehure du Nil à Leshéh. M. Berchère est un délicat et raffine, non ^ns magie, âveô une aimable distinction de coloris, le côté riant de la nature âpre.
Sî vous voul^ avoir chaud, regardez la Rue de Tmxris de M. Laurens (Augustin). Un effroyable soleil blanc lèche le chemin et blêmit Fatmosphère . Les murs des maisons, écaillés et grenus, pou^ droi^t comme de la craie. Des bouffées de fournaise s'échappent de la ^brique rôtie ei incendient la rue. Dans oe paysage de feu, Tartiste a placé desca^ valiers : ilsnlescendent le chemin, vétaé d'étoffes rdjigés et jaunes, dans l'irtrocô lueur aveuglante et allongent derrière eux de courtes ombres sèches et bleues « M. Laurens possède une superbe palette d'orientaliste > riche en tons calcinés, 0t sa touche a du nerf. l\ pose des valeurs exactes et recherche la jos^ tesse du ton.
'i--^ I ■"!■ ■■Il ■M^^g—^^— '*^— ^*^W— W^— ^^^^^^B
ffe m'oufelieraî pas non plus M. Sebi^on : ses ^Ruines du temple de Balbeok ont uwe certaine grandie^r et se font re>marquer par aïie èxécatioa solide,
'M. E. d^ Beaiamonrt, ilui, est un'orienh MiiSte de fatitmiste et Je gage qu'il ii'«.
Jamais va i'Orient que daïis les toiles ^e M. Grërôme. iDes fSèinftéé^ sont chères'!
fot^ment uafe .piquantie «cène de v^udie^ v^ ÊBeinent «construite et eaûcadrèè d'un joli motif de décor. M. àe Beain^ «ont, qtti ;a «n 'taleSît gii*acieu^ et'ré^^, ^ tort ide tutoyer ^au^si faKiilièrôîû»ô5»t l'Orient ^ quttllaisi^ doï^mir ^en ses voi^ lefe ^éttô teigne des poètes et dès cM»taèt^s : îl a ti^p d^ei^îiit pouî^ en saisir -le ^mM ma% -^^àxa^é, ^Quil dépense cet es|Mt ^gmx soi^rs >de l'opéra et dans les -cal)inets de la Malison d'Or, î^ieâ 'de ^i^.u^ :: il est pat^^ie^n dans les ongles^.
'Maîns ^âu idiôis, trois ima^cbands v^iï^ -tîiçoteafe, xiiiaiis id^aig^^e trogne, ^H^A»- '4>€»it ^1^ jolie >tût)aâifMièkle poû^néOëè nues et font la grimace en polissant >te <jr4 qtri ^st ^lè titre du teJbleau. Les pe-
tites guenons, effarouchées et tremblantes, se cachent les yeux de leurs doigts ouverts, croisent les jambes avec pudeur, se couvrent la gorge et crient comme des canes qu'on plume. Elles sont grassouillettes comime des beurrés demi-blettes et pleines de petits potelés friands. Je crois bien qu'elles ont des chignons et que lune a gardé ses bottines et ses bas. Ce sont des Parisiennes, jolies filles qui ont vu le feu, soubrettes ou actrices , tombées là par malechance ou par désœuvrement. Je ne cache pas que ces petites nudités à demi dévêtues me semblent plus polissonnes que les nus les plus absolus et que je préfère une gorge étalée vastement sans corset ni draperie à ces bouts de tetin paraissant dans les joints des doigts. Règle générale : la Parisienne est, par excellence, la femme habillée; nulle ne porte moins bien qu elle sa nudité. La Parisienne nue n'existe pas dans l'art.
M. de Beaumont a croqué avec une
verve tout à fait charmante les petites silhouettes de son groupe de femmes.
Ses marchands pansus , arrondis en carênes de jonques, font une plaisante moue im peu trop chargée. L'ensemble a du trait , de l'originalité , de la finesse , et s'harmonise dans une composition excellente. M. de Beaumont peint à petits pinceaux lisses, dans une pâte solide et bien étendue, sobrement et proprement, avec une science réelle des valeurs et des demi-teintes.
M. Vibert me sert de transition pour passer à la peinture de genre anecdotique. Son Gulliver (2871) est une page spirituelle où l'ingéniosité abonde et qui marque énormément de savoir-faire.
Couché de son long comme un Pélion, le brave géant repose à terre, jambes ouvertes et bras écartés , dans une attitude qui montre de face la semelle de ses bottes , le boulet de ses genoux , la pyramide de son ventre , le plateau de sa mâchoire et les fosses de son nez. Il couvre un espace énorme de la petitô
toile et dort à poings fermés. Mais voici que Lilliput est sorti de ses mottes de terre et a cerné de ses légions grandes comme le doigt Tabrupt pourtour du colosse. Ça été alors ime grande aflaire :
on a poussé les balistes en avant, on a dressé les grues , on a roulé les câbles et tous à la fois , chefs et soldats , ont monté à l'assaut du bloc humain. Mais le brave Gulliver dormait comme dort parfois le peuple, sans bouger d'une paille et faisant entendre seulement comme des ouragans dans des cavernes le soufflet de ses terribles poumons. Lilliput fit si bien que Pélion fut en un rien de temps ficelé de cordes et ligamenté comme une fiole d'apothicaire. Ces bouts d'hommes grimpaient sur lui, s'installaient dans les fosses du nez, marchaient dans les sillons des joues et n'y pesaient pas plus qu'une mouche. Mais il arrive que le peuple qu'on croyait bien garrotté se réveille et que Gulliver, d'un mouvement d'épaules, secoue la vermine qui logeait dans ks poils de sa mous-
tache. Nous n'eu sommes pas là. et M. Vibert se contente de nous montrer le géant garrotté. Il a, du reste, bonne mine, songeant, et, plongé dans un somme énorme, il mamelonné le roc de son ossature hardie. Les tout petits hommes de Lilliput, généraux, marechaux, chambellans, sénateurs, se groupent à côté en postures mignonnes et fourmillent avec une fièvre comique.
M. Vibert a de l'esprit et Swift serait content de lui. Il déploie un joli brio dans son amusante petite peinture vernissée et n'escamote aucun détail. Son OvlKver est d'un dessin à la pointe d'aiguille qui approche de bien près celui de M. Gérôme. Il excelle aux moues simiesques, aux allures griffues, aux naïvetés drolatiques, et dans son geaxe^ il emporte au salon une belle palme de muguet. Mais qu'il ne recommence plus.
Je désire que M. H. Pille (2270), ouvre et ferme dans cette critique la série des don quichottades qui puUulent au salon. Les Sajicho et les Dulcinée s'y
livrent à des débauches inomes de couleur et de dessin. Et pour ne citer que celui-là, le Sancho de M. Pille, clapoté à petites touches papillotantes, miroite comme ces glaces à facettes auxquelles se prennent les alouettes. Quelle rage, messieurs, de tomber à la fois sur le dos de ce pauvre Cervantes?
A ton tour, vieux Will! M. Léon Olivié (2121) te prend Falstaff et Dorothée chez M^^ Vabontrain. Il y a de l'intelligence et du groupement dans cette toile de M. Olivié, mais il n'a pas lu Shakespeare. Son Falstaff trognonne agréablement entre pots et plats, la panse pleine et les jambes allongées, comme un beau sire. Il fourre sa main pattue dans la gorge nue de la belle fille et la caresse gaillardement. Quelques museaux de musiciens grimacent à la droite sur des flûtes et des musettes.
Dans la pénombre de gauche le prince Henri contemple les ébats du soudard.
M . Olivié détache en silhouettes piquantes ses personnages , mais il ne leur donne
pas de physionomie. Sa peinture, un peu coulante, a des finesses et point de -vigueurs. Dorothée pelotonne bellement aux mains de Falstajïet montre une gorge satinée de bons luisants de chair.
M. Merino, de Lima, taille une grande toile dans un Seigneur Comaro vengé (1945). Traitée sombrement, dans la gamme étouffée d'un appartement clos et sous un jour maigre qui ne laisse voir que la victime étendue à terre les bras ouverts et l'assassin qui se relève dans une posture violente, cette vengeance est dramatique. L'homme assassiné tranche, en manteau rouge sur les fonds noirs et cette note crue accentue le caractère de la situation. (La toile est très mal en place et luit aigrement dans la lumière de frise qu'on lui a donnée).
M. Luminais me pardonnera de le classer parmi nos peintres de genre :
peut-être a-t-il aspiré à l'histoire.
M. Luminais nous donne deux toiles :
En vue de Rome, qui est une chevau-
chée de cavaliers galopant sur leurs coursiers chevelus vers Rome entrevue à l'horizon, et Éclaireurs qui laisse voir sous bois deux soldats romains dont lun est couché l'oreille en terre et dont l'autre, penché dans la posture du guet, recueille les bruits du lointain. Le vaillant artiste s'est mépris s'il a pensé que l'archaïsme ajouterait à l'intérêt de ses tableaux. Ses gros chevaux aux paturons musclés et corsés du ventre, se ramassent épaissement dans un lourd galop; mais que n'emportent-ils dans l'échevélement de leur crinière des bretons courant à la foire à travers landes comme M. Luminais sait en faire? Le dessin, au surplus, a cette énergie saine et un peu sauvage que le peintre sait si puissamment accorder avec sa forte et âpre facture. Le pan de ciel où Rome se découpe est d'un gros bleu effiimé de nuées grises — et \e^ Éclaireurs tranchent des nus superbes sur un fond de bois vert foncé.
M. Antony Serres a voulu se tailler
aussi sa petite place derrière le paravent de l'histoire et il s'est mis à brosser du pathétique. Eh bien, non, le pathétique n'y est pas du tout, et je préfère à cette divagation académique, conçue selon l'école dans une ligne d'ailleurs excellente et fournie d'épisodes étudiés, les petits panneaux où AÇ. Serres me raconte sa nature élégante. Les Fugitifs (2630) ne fuient pas malgré le bruit et le mouvement qu'ils font pour détaler :
on sent qu'ils collent à leur place, englués dans un faire pâteux. La composition manque, au surplus, d'unité et d'ampleur, et la tonalité générale s'écréme moUassement.
Puisque la parenthèse est ouverte, mettons-y encore ou plutôt excusonsnous de ne pas y avoir mis tout d'abord M. Victor Giraud. Son Charmeur est la toile la plus extraordinaire du salon.
Il est sveltement découpé, ce charmeur, en ses membres bruns et polis comme du bronze, dans la lumière qui vient du seuil ouvert. Un vol de colombes doci-
les révente de légers battements d'ailes et se plie à ses ordres. Des dames égyptiennes aux robes flottantes et pailletées d'or, s'asseyent en hémicycle devant le jongleur et baignent dans une atmosphère enivrante où le parfum des fleurs se mêle à l'odeur des vêtements.
Une galerie tendue d'un vélum dont les mailles laissent filtrer le soleil, abrite le spectacle et charme les yeux de l'éclat des fleurs renfermées dans les corbeilles. Par terre s'enchevêtrent en arabesques des mosaïques éclatantes où croulent à petits plis les draperies des femmes.
M. Giraud a peint son énorme toile dans une gamme dont les flamboyants coloristes italiens atteignent à peine l'éblouissante magie. Le Charmeur me fait l'efiet d'un de ces étincelants vitraux gothiques que le soleil fait resplendir comme s'ils étaient enchâssés d'escarboucles. Cette intensité prodigieuse s'explique par le procédé même du peintre qui heurte sans atténuations des tons
crus et les forôe à s'harmoniser dans une gamme violente. Les tons gardent presque tous une valeur égale et ne font que changer de localités. Tel jaune, brûlé jusqu'à paraître safrané, se dégradera plus loin dans la pâleur de l'ambre ; mais ambre et safran flamboieront dans une force égale de lumière. Cette intensité du ton donne aux figures un relief considérable et les fait sortir du cadre.
Je ne voudrais pas prononcer le dernier mot sur le tableau de M. Giraud :
il est d'une nature si exceptionnelle et si phénoménale qu'il me faudrait laisser passer, avant de me prononcer, le trouble où il m'a jeté chacune des six fois que je l'ai vu. Les couleurs sont crues, c'est vrai, mais ne plaquent point. La lumière éblouit, mais ne papillote pas.
L'harmonie n'a pas été 'recherchée et pourtant elle y est. Les figures ont de la vie, du corps, de l'assiette et de la souplesse : je ne sais rien de mieux à son aise que la femme jaiine qui penche la
tête ; c'est un bijou de grâce facile et de modelé brun. Les corbeilles de fleurs, panachées de couleurs incendiaires, s'ébouriffent somptueusement — un peu comme des bouquets d'artifices. Le malheur de l'artiste en cette étrange et superbe curiosité me semble venir du souci qu'il a eu de faire quelque chose d'excessif. Son tableau laisse à la longue une impression pénible dans l'œil comme l'aspect d'une lumière artificielle trop vive. Il a voulu obtenir d'emblée ce velouté sombre du coloris que Véronèse et Titien demandaient au temps et il l'a obtenu au détriment de la fraîcheur et de la clarté qui sont la magie des maîtres. Il est noir et opaque par l'absence des clairs et paraîtra charbonneux avant dix ans.
Tout au rebours, M. Lematte peint de petites chairs pâlottes et crayeuses, et y taille sur le patron de M. Glaire des poupées qu'il s'ingénie à faire jouer aux Osselets, sans songer seulement à leur en mettre dans le. corps. M. Le-
matte a ça et là des rosés fins mais il ne connaît pas les valeurs — sans lesquelles la peinture n'est plus que du co- loriage. — Cette absence complète des valeurs nuit à la robuste exécution des
peintres belges Albert et Julien De Vriendt. U Offrande à la madone du premier et V Alain Chartier du second sont des archaïsmes à la Ley s, assez gauchement composés et sans autre intérêt qu'une belle pâte énergique souplement travaillée , mais sans les finesses qu'y mettent les valeurs. Le même reproche s'adresse à M. Dansaert qui néglige de plus en plus sa facture. Avant la vente (713) est une réunion de person- , nages Louis XV dans un bazar empilé d'objets — petitement peinte d'une touche hâtive et chiffonnée, sans esprit ni dessin. — Les Dames vénitiennes de M. Arnold Scheffer sont bien posées, d'une attitude franche et juste, notamment la dame debout qui lit dans un livre d'heures posé à plat sur ses mains.
La tonalité brune des accessoires s'har-
monise sobrement au groupe noir des dames. — J'ai beaucoup cherclié M, Zamacois que je n'ai pas trouvé et dont on dit du bien. En revanche j'ai trouvé M. Comte pleurant^ dans ses jabots son petit pleur familier et manœuvrant, un caniche à côté de lui, sa pleurnicharde serinette.
M. A. de Beaulieu a l'instinct du drame et l'on sent qu'il a passé chez Delacroix. Son Souvenir d'une rencontre^ peint dans une tonalité sombre, est composé terriblement, d'un dessin malheureusement un peu maigre.
Gustave Doré garde toujours sa . même âpreté d'exécution tapotée et sèche et son parti-pris de couleurs aigrement tranchées. Les noirs de Y Aumône sont balafrés de luisants de fer-blanc et ont l'opacité du carton. Le groupe est, d'ailleurs, composé avec cette facilité et ce jet abondant qui sont la magie de cet adorable croquiste dans ses dessins et recueil de ce peintre difficultueux dans ses tableaux. — L'Awmône espagnolisée
de Doré nous conduit à V Aumône parisianîsée de M. Caraud, et celle-ci nous ramènera à l'instant au genre bourgeois. M. Caraud fait de la bonne peinture distinguée : sa dame en velours noir est joUe , mais sans rien qui me dise la femme. Quel malheur que M. Goupil , qui est encore à l'école, en ait déjà fait une! M. Caraud peint le châle du même pinceau que la chair et la pierre comme le velours.
M. Edm. Castan peint l'orphelin; c'est un genre, mais après lui avoir ôté père et mère, il lui ôte encore la couleur et le dessin. M. Patrois lisse de ses fins pinceaux une Scène russe (2190), et M. Pécrus travaille un peu pâteusement une Leçon (2199). — M. Claude a de la finesse et une touche juste dans son Retour de chasse. : — Les Petits cousins dune excellence de M. Linder, un Prussien libéré, sont l'aimable caricature, facilement enlevée, d'une grosse famille de la province venue expressément au ministère pour y voir un
arrière-cousin qui leur donnera congé au bout de cinq minutes. L'huissier en casaque rouge galonnée d'or vient d'ouvrir la porte : les trois parents se faufilent à la queu-leu-leu avec une petite contrition béate amusante avoir, et font la révérence à Tescogrifie qui les voit passer avec un dédain majestueux. — Un moine passablement peint mais banal de M. Pauwels, sert à mieux apprécier l'excellente qualité de la moinerie de M. Hermans {Un enterrement à Rome,) La procession s'avance du fond, étagée sur les marches d'un escalier, aux lueurs des flambeaux qui piquent çà et là dans la cohue un nez, un front, une joue ou une tonsure. Les trognes sont goguenardes et les panses épaisses.
M. Hermans croque ses moines avec une crânerie narquoise, et sa facture, facile et solide, en fait d'excellents morceaux de peinture.
Je terminerai cette revue des peintres de genre par une petite toile de caractère de M. Saint-François. Sous une
rousse nuée s'écorne en grimaçant l'astre des assassins. La nuit se troue d'une éclaboussure blafarde dans le ciel et sur terre s'ensanglante des rougeoiements d'un incendie. Une meule brûle au milieu du champ, et V Incendiaire (2522), vague silhouette, blêmie au dos et à la tête par la lune, s'encourt sinistrement.
Il n'y a qu'un homme, la nuit et une meule : c'est terrible. M. Saint-François a tordu âprement sa lune et lance à toutes jambes le criminel vers le cadre du tableau.La tonalité d'ensemble, bleue noire, a de la justesse et de l'énergie.
M. Saint-François est un dramatiste.
J'arrive sans préambule au paysage et tout premièrement je vais saluer le maître suave , le poète sacré , le poète virgilien, non, mieux que cela, l'âme de paysan qui s'appelle Corot. Devant lui l'enchantement va jusqu'à oublier ce qu'on a vu d'art et ce qu'on sait de critique. Ce n'est plus une toile et ce n*est plus un peintre : c'est le bon Dieu et c'est le matin. J'ouvre -la fenêtre et je suis chez moi, dans le chez moi des poètes, je veux dire la nature. Quelle adorable vision que cet Etang de Ville cTAvray! Arrondi dans la courbe des verts, l'étang lisse son petit flot qui se ride d'un zéphyr et pousse à la rive , en le berçant , un bachot qu'un homme dirige à la rame. Toutes les rosées de l'aube perlent dans cette toile, à travers le tendre voile des brumes doucement illuminées de soleil. La naissante fécon-
dite du priatemp* môte déjà le« arbres entre eux par des enlacements de brandies verdoyantes.. L'herbe épanouit en bouqtiets qui vaguement étinceilent ses fleurîtes rouges et hhnes , et Tair qui flatte en ondulations vaporeuses roiâle avec les neiges des pomiûiers Faite des jeunes papillons. Corot est le charmeur par exodlenee en ces représenta1ioEs,de la natee fraîche et menâtlée des premières heures. Commo tout est pur en lui!. C«mme tout est jeua-e! Comme tout est joie , amour, mystère , espérance d'un' jour serein! J'y vois, en même temps que la grande mère qui parfois se pare des mousselines de la fiancée, la douce âme rêveuse de son peintre! Corot, du reste, possède par excellence œt art suprême du paysage qui consiste à rendre juste assez pour laisser penaer et devin«. Ses ^âles verdures, brouiJlées^ dans des vols roses d'étaminés et de poussières» sont comme le visible mystère des. nids qu'on entend chanter et qu'on regarde s'ébattre à
petits coups d'ailes frémissantes. Ses toiles sont des hymnes : je m'en vais dire même qu'en les peignant, il me semble qu'il prie. Il est ému devant râube; il tremble devant le feu rouge' du soleil dans les arbres ; la brume se peuplé pour lui de chimères sacrées.
Aussi qu'il est personnel ! qu'il est naaf !
qu'il est religieux ! qu'il est lui et lui seul par son inimitable exécution tout à la fois creuse et toufiue, inégale et soutenue , tendre et vigoureuse ! Il est comme le poète devant Dieu et il balbutie. Ne dirait-on pas qu'il tremble quand il cherche ses tons, et il en trouve d'admirables. Quelle manière de détacher ses verts en teintes argentines des flottantes lueurs violettes où baignent ses fonds ! Il peint avec rien et dit tout d'une touche. Les chemins qui serpentent derrière Y Etang sont indiqués d'un coup de pinceau. Qu'il fait frais chez Corot! Amoureusement nué de blanc dans une transparence d'azur qui fait penser à l'alouette au matin , le ciel fuit
immense et doux dans l'ascension des clartés matinales.
Dans le Paysc^ge avec figures y c'est le soir qui tombe dans les pourpres pâlies du couchant et glace de reflets lie-devin la brunissure des eaux. A travers le feuille léger des arbres, des bouts de ciel rose et lilas s'écbevèlent en fumées floconneuses. On voit danser en rond le chœur folâtre des nymphes et les sylvains dans les bois font taire le bruit de leurs pieds fourchus. Je ne sais rien de suave et de doux comme cette vesprée idyllique.
Corot ne voit pas de lignes dans la nature : tout est pour ses yeux souffle, atmosphère et lumière. Il ne dessine pas un arbre ni un étang : il fait d'abord l'air, le ciel, l'eau, la lumière , puis il songe au reste. Le reste se compose de teintes et de tons produits par les rencontres de la lumière, ses jeux, ses hasards et ses mirages.
Corot est le poète des poètes : pour l'aimer il faut être un peu comme lui et
avoir couru, les pieite Humides, dans les rosées de l'aube et du crépuscule, en pleurant et en priant.
Daubigny contraste puôssamme^ta^vec Corot. L'un est le sourire du printemps avec 43^udque cbose d'amoureux et de fortuné; l'autre est l'accablement des étés av^ec une mélancolie pléiade de trouble. Corot, léger, souple, facile, naïf jusqu'à montrer en chaque toile un écolier toujours à Tépole, rêve, cherche, pense, se renouvelle dans une exécution mystérieuse ^t vague comme se3 sujets.
Daubigny , plus lourd, plus frvMtJ^ plus tecioûque, a plus de forc^ et mpin»s de grâce, r^ye moins et peint plus, M ^ ô$te praticien inégal , étrange , -cifeerchant avajit tout l'e^Ëet. Il n'est pas ra^e de trouver des toiles de Daubigjaj qiui tout d'abord ont l'air de vastes bavodmrf^s maculées de placar4s et égratâgnées eau pinceau sec. Mettez^vous au pmipit de vue : tout se fixe ; • tout se met au ton ; l'illusion arrive. Qualité let défaut à la Ibis, car s'il est grand d'approcher de la
nature parla vérité àeTimpression, lar* tiste n'est complet que s'il y ajoute la perfection des moyens. Je n'aime pas plus le brouillassé que la polissure, et je déteste autant rinachevé que le fini.
Il suffit de voir lune des deux toiles de Daubigny au salon pour le connaître tout entier : on sent de suite que c'est un peintre honnête et de bonne foi.
Suivez-le dans ses campagnes : il m montre rien qu'il n'ait vu de ses yeux.
Il connait la terre et les lieux qu'il peint; il les a étudiés avant de les peindre ; on voit qu'il y a son assiette.
Le Pré des Graves (Normandie) et le Sentier, fin de mai ont tous deux ce que j'appellerai le caractère brun du maître.
Les clartés, sobrement dispersées, £1^ trent à travers des ciels lourds, et une grisaille alternée de demi-teintes pâles et foncées baigne la gradation des plans. Un bouquet d'arbres masse dans le Pré, vers la droite, sur une motte de glaise brûlée, son feuille roux plaqué de verts épais. A la gauche, derrière une
succession de terrains bcreux coupés de plaques rouillées et terminés par un bout de plage mouchetée de traînées vert-de-gris, un horizon de côtes bleuâtres court sur un ciel gris fin, veiné de filets azurés. — Le Sentier, plus riant, s'éclaire d'un joli ciel doux pommelé de flocons roses et se pousse à travers champs , bordé d'aubépines et de pommiers en fleurs.
Daubigny est avant tout le peintre des étés lourds et des midis accablants.
Quand les grenouilles chantent et que la cigale altérée fait entendre sa crécelle, il sort et pousse sa barque à l'eau. Il connait les verts de toutes les heures et de toutes les saisons, mais il aime principalement les verts noirs de l'été. Son Pré^ des verts admirables. En retour, son Sentier, trop épais pour la saison, n'a pas la tendresse claire des fins de mai. Daubigny a la main un peu lourde pour les feuilles printaniers, et il écrase, en voulant les prendre dans ses doigts, les délicats papillons des premières
m^aBBEsai
brises. Mais quelle fermeté dans les solides! Comme les plans sont à leur place! Les terrains grenus s'écaillent dans une brunissure splendide avec une exactitude et une finesse étonnantes des valeurs.
M. Karl Daubigny est élève de son père : on le voit à cette puissance de la touche dans les verdures et les terrains.
La ferme Toutain se détache sur un ciel pesant et bien brossé avec des verts roussâtres sous lesquels de petites figures, indiquées d'une touche juste, sont assises. Je lui préfère toutefois les Barques de Pêcheurs (Trouville) dont les carènes ^ tapotées par un petit flot mouvant, se profilent sur un délicieux bout de plage noisette et qui seraient tout à fait bien si le ciel, panade de bavochures, ne confondait pas ses valeurs avec celles de la mer.
Le ruisseau d'Orchimont de M. Emile Breton coule en petites moires tranquilles sur un clair gravier au fond d'un entonnoir de montagnes où le jour s'as-
sombrit d^s teinteâ du orépuâcule. Les pentes, arrondies sous des verts fbnoéis, s'incrustent à droite de rocs savatnment égratignés et a'édentent à la crête sur le bleu vif du cieL M. Breton peint solidement, et son paysage a l'odeur de la truite.
J'aime énormément le Marais d'Audemas, de M. Chabry . Le ciel, enflammjé dès rougeurs décroissantes du crépuscule, plaque d'une ombre grise qui se roussit à l'horizon de vastes landes écaillées d'eaux où s'allument deis reflets sanglants. Une lisière d'arbres bruns dentelé les dernières lignes du paysage et se noue aux massifs qui boisent çà et là les plans intermédiaires. La facture rude et serrée caractérise avec grande^Hr l'heure et le lieu.
Millet envoie un pan de lande grand comme un champ de bataille. Figurezvous de la terre, rien que de la terre, groupée en mottes quasiment sculptées le long d'un talus, et dans un b^ut de sillon inachevé» la silhouette d'une
charrue. Brune àu premier plan et rosée plus loin, la lande s'argente aux crêtes de l'aigre clarté du ciel. Je ne connais plis de paysage plus empoignant que ce morceau de terre taillé au hasard dans les brumes de Novembre et pétri massivement dans une facture où l'on croit voir des coups de pouce. Quelle puissance et quelle sève dans cette pâte humide et cette grasse glèbe ! Le champ se repose comme une femme après ses couches. Tout en haut, naïveté charmante, un arbre ébouriffe ses branches maigriottes, et des perdreaux reçoivent en fuyant le plomb du chasseur.
M. Harpignies déploie de la vigueur dans sa Vue de Montréal (1328), et son ciel bleu pommelé de rose a une jolie transparence nacrée. — h' Effet de soir (2163) de M. Papeleu, manque de caractère. M. Papeleu a vu petitement le paysage. Son ciel orange effumé de cardées lie-de-vin a de l'éclat. — Une belle mare rousse, éclaboussée de lueurs, étincelle sombrement dans la Solittcde
en Sologne (2845) de M. J.-R. Verdier.
— M. Vernier met de Tair dans sa Plage près d^Étretal, mais ne travaille pas assez les finesses du sable. — La Vallée de M. Auguin carre dans une excellente assiette des roches nerveusement feuilletées et égratignées de tons gris sur lesquels tranchent des verts sombres ; l'exécution est molle. — M. A. Bernard sculpte une sévère Campagne romaine dans un ciel orangé strié de barres violettes et groupe dans une ligne pleine de grandeur un tombeau rougi par le couchant, une chapelle vers laquelle montent des pèlerins et la croupe sourcilleuse d'une^ montagne gros-bleu arrondie sur l'horizon.
— De charmantes finesses de ton, cherchées à petites touches serrées, distinguent M. Brissot de Warville dans sa Fontaine en Espagne. — Les Bords de la Seine de M. Daliphard s'assombrissent avec une sorte de recueillement senti dans les teintes du crépuscule et groupent dans une tonalité excellente
leurs verts sombres sur la couleur topaze claire du ciel. — Les buffles que M. Jules Didier a campés dans sa Campagne romaine de Castel Fusano scandent d'un bon pas pesant la poussière du chemin et profilent leurs osseuses silhouettes sur les pâleurs argentines du ciel. Le paysage me paraît un peu vaporeux et dérobe sous une note trop claire les énergies de la farouche nature romaine. — M. Flahaut feuille ses arbres avec ampleur; une clarté blondissante, éparpillée en filets tamisés, joue finement dans les verdures de son Chemin de Mérantais; mais peut-être les verts du Soir s'épaississent-ils dans une gamme trop uniforme. — La Gorge-^aux-Loups de M. G. de Hagemann s'illumine d'une large traînée de soleil qui cingle les feuillages, écaille de lueurs les troncs, dore les herbes et pique de paillettes vives les cornes des bœufs au pacage. Le paysage est intéressant, chaud, solidement enlevé et abondant. Je note surtout, dans une
demi- teinte griffée d'éclats de lumière, le groupe entortillé des chênes du premier plan. — M. Japy a une tonalité assez heureuse dans la Soirée dPautomne, mais les fonds sont maigrement touchés. Sa Matinée de printemps est tapotée et d'une exécution qui manque de franchise. M. Lepine ramasse dans les chemins de Corot la neige de ses pommiers. Sa Prairie à Saint- Qiéen baigne dans une lumière tendre qui fait scintiller les moires argentines des eaux et se teinte à l'horizon d'un gris-lilias brouillassé par les fumées de la terre. Le ciel est pâteux et les verdures manquent de finesse. — Dans la môme noté inimitable de Corot, M. Rico étoupe de poudre de riz un petit printemps, floconr neux, très gentil, mais impossible^ [Bords de la Seine à Poissy) qui, dans certaines parties, ressemble à un blanc d'œuf fouetté. — M. Sauvageot écaille ses Maisons de Blanchisseicses d'une bonne griffe de soleil qui s'atténue finement à droite dans des demi-teintes de
murs bruBs, -^ M. Segé sculpte dans un coin de la palette de Rousseau les Chênes de Kertrégonnec et détaille leur robuste bouquet en ramures laborieusement tortillées sur un ciel pâle. — M. Vuillefroy a l'œil : son Bornage de Chailly s'argente un peu trop à travers son aspect roux et trempe dans un joli ciel pommelé. — La Vrjie prise en SiLède de M, Wahlberg s'enlève fortement sur un ciel banal avec un horizon plein d'air où s'incruste un bouquet d'arbres. — M. Merlot dentelé dans les lueurs du couckant des rocs convenablement égratignés et réfléchis en bas dans les moires d'une eau bien touchée. — Le bac de M. Maris mêle dans le matin, sur le bo(rd d'un horizon lumineux, le ciel et l'eau comme des bouches amoureuses. Des bœufs glacés de clartés traversent le lac qui scintille, et dans leurs nids de brumes, les villages au loin s'éveillent au sein d'une ombre claire.
Toile ravissante et sans fadeur.
M. LavieiUe baigne dans ses nacres
lumineuses d'énormes Fougères balancées comme des palmes sur un fond bleu d'un éclat vaporeux et chaud. Tonalité un peu tendre et molle. — M. Lansyer voit en clignant de l'œil, mais il voit. Sa Rivière de PouldahiU a de belles vigueurs dans les verts des arbres et des finesses dans les gris du ciel; les plans sont solidement assis. — La Rivière du Loing de M. Hearn, plus légère et moirée de transparences nacrées, s'argente gentiment dans une tonalité, assez juste. — M. Heilbuth feuille légèrement sur la crème fouettée de son ciel [Au bord de Veau) un saule qui se penche et couvre de demi-teintes ensoleillées les mousselines roses, les soies brunes et les falbalas chifibnnés d'une partie de canotiers. M. Heilbuth fripe prestement sa touche et la sème à petites cassures étincelantes. Je lui pardonne son paysage pour ses figures et ses figures pour son paysage. — M. Patin a trop poussé le ton de son ciel dans son Souvenir de Montigny, et pas assez
harmonisé ses verts. — Les verts de M. Piton frisent, au contraire, en jtons vigoureux dans Belle-Croix, et il eflFrite savanunent ses rocs dans la brunissure des demi-teintes. — J'aime médiocrement le paysage de fer-blanc, plaqué d'éclats criards, qui entoure les bœufs dans le Retour du marché de M. Palizzi. L'artiste strapasse en postures avalées son troupeau et le tape à cru d'une aigre lumière papillotante. — La Vue des aquedtccs de Marly, de M. Mesgrigny recèle peu de personnalité, mais les verts ont une tonalité agréable et le fond des montagnes est assez réussi. — Voici les frimas, et M. Hyp.
Noël se charge de les fouetter en lanières neigeuses sur le fond papier brouillard de sa Vue de Chartres. On dirait un vaste dessin à la plume, et l'impression est absente. — M. Manzoni troue d'une lune roussâtre la nuit qui s'épaissit sur sa Vue de Bristol et écaille de squammes scintillants l'eau qui baigne la bordure. L'artiste a trouvé le caractère et la note juste.
J'ai ménagé une place à part pour le savant petit groupe des paysagistes belges au salon. Une originalité coor sciente s'en dégage de plus en plus, et il y a là plusieurs voyants.
M. Hip. Boulenger a des finesses exquises, une palette chatoyante qui s'assouplit à tout , de la gracilité , une tendresse douce et rude à la fois, la touche nette et grasse, de labondance, de l'ampleur et une manière très personnelle. Mais il est trop sûr de lui et il ne tremble pas assez. Je voudrais le voir un peu à genoux dans l'herbe, trempé de rosée et s'oubliant devant Dieu. Il regarde trop sa main, etje crois bien qu'il s'admire dans la glace quand il peint.
M. Boulenger a un tempérament considérable ; mais il a trop de patte. Je le supplie de peindre pendant un mois de la main gauche. Ses toiles du salon ont un tort pour moi qui les connais de longtemps : c'est d'avoir été vert-émeraude jadis et d'être aujourd'hui grissouris. On ne corrige pas ime toile, mon cher Hippolyte : on la refait.
Je regrette que M. Baron nait envoyé qu'une toile ; plus naïf et plus consciencieux que M. Boulengér, il a une sorte de fougue réfléchie, et Ton sent qu'il n'est pas content de lui. Il aime religieusement la nature et la voit grandement, de préférence par les temps voilés. 'Son Site du Condroz a une belle sauvagerie; mais je l'aime surtout pour sa pratique laborieuse et sentie. M. Baron suit la voie des maîtres : • il se crée d'abord un paysage et une manière de le voir, puis , selon la manière dont il l'a vu, il se crée sa pratique. Généralement sa touche est rude et sévère, neuve du reste à chaque toile et étonnante par sa souplesse.
Je n ai vu de M""® Marie Collard au salon qu'un Verger, effet du soir, et ce n'est pas la meilleure toile quelle ait peinte.
Mais il y a chez Tartiste de l'émotion, une inconscience douce et chercheuse, des bonheurs qui révèlent une rare nature, de la poésie saine, un admirable sentiment rustique et une facture qui
se corse virilement. — M°** Collard me donne toujours envie de me rouler dans l'herbe.
M. Coosemans est un audacieux à force de naïveté. Il a les témérités de la vision. Je ne sais rien de plus hardi que son Soleil l&vant arrondissant son orbe rosé dans l'efiumure du matin ; et tfest adorable de poésie, de chants d'oi^ seaux, d'hupaidité perlée et de candeur artiste.
M. César de Cock peint massivement dans ime gamme plombée et pesante, avec une extrême sûreté de main et un sérieux respect de la nature. L'air abonde dans son Sentier et baigne les feuillages qui, variés de tonalités, brochent en fines dentelures les uns sur les autres.
M. Jules Groethals, un nouveau venu, a , dans une gamme moins fougueuse , avec un amour plus particulier des landes , la naïveté de M. Ooosemans. Le Siletice du soir est d'une belle poésie et Ton sent monter l'odeur de la pomme
âe terre. Sa Campagne flamande a de la vraie rusticité et s'élargit en tonalités bien touchées dans Pénormité d'un crépuscule pommelé de flocons rosés.
Je crains que pour M. Asselbergs peindre un paysage ne soit chose trop fetcile. Ses paysages de la Meuse, pla^qués à plat de tons uniformes, manquent de valeurs et sont petitement étoffés. On sent pourtant chez lui de la conviction* On la sent surtout chez M. Speeckaert qui s'applique sérieusement à bien voir.
J'aime le groupe des paysagistes belges parce qu'il est franc d'allures et qu'il ne se bâtit pas des chapelles dans la nature comme MM. Flandrin, Etez» Dupré et André. Ccys pontifes de la tradition tirent la barbe au bon Dieu de la bête et des hommes et lui disent :
Raca. Le plus antédiluvien est à coup sûr M. Flandrin : il suffit de voir son Groupe de chênes verts tirebouchonnés sur les frisures roses d'un ciel calamistré pour connaître la chapelle entière.
J'arrive aux animaliers.
Je n'ai de préférence ni pour lés vaches ni pour les chiens : c'est pourquoi je commencerai par les moutons, avec MM. Jacque et Laîné.
Un rayon de dimanche filtre par le volet mal joint dans Ylntérieur de bergerie de M. Jacque et barre d'une raie d'or la paiUe roussie du sol. Une ombre fauve, glacée en demi-teinte de reflets ambrés, embrunit les murs et se brouillasse des fumées du soir. Des troupes de moutons pelotonnent dans ce chaud crépuscule et plaquent de leur gris mat les brunissures du fond. M. Jacque croqué tendrement le mouton d'un trait nerveux et sec qui casse l'arête à point et polit l'osselet sous la peau. Avez-vous bien remarqué l'agneau tondu? On dirait un poulet déplumé. M. Jacque trousse à petites touches précises qui
marquent les gras et les creux, la silhouette à la fois ventrue et maigriotte de ses brebis.
La Lisière de bois avec animaux qui est le second envoi de M. Jacque a de la vigueur, un ciel gris laen tapoté de bleu et des feuillages sèchement peints.
Les premiers plans, foncés de ton, repoussent savamment les plans secondaires et accentuent d'une note vigoureuse la tonalité générale du tableau.
Je crois bien que M. Laîné s'est trouvé à sa Bergerie quand M. Jacque se trouvait à la sienne. Le même rayon se faufile dans leurs deux toiles et glace d'une même patine mordorée leurs deux fonds. Seulement le coloris me plait mieux chez M. Laîné et sa Bergerie est plus touffue. Ses petits moutons se toisonnent d'épais bourrelets de laine et font aveoles agnelets accroupis sous les mères un délicieux groupe. Une touche juste et fine détache dans la pénombre la silhouette du berger tondant un agn^eau. La litière est grasse et bien
mordue du soleil. M. Laîné abonde en valeurs délicates et choisies.
Le Troupeau de chèvres en détresse de M. Schenck se presse avec effarement dans une de ces tourmentes où Schreyer cabre ses chevaux. La panique est fort bien exprimée par le mouvement des chèvres, et le dessin a des bonheurs.
M. Schenck travaille la bête d'un crayon un peu pointu et donne à ses silhouettes une sorte d'acuité. Il effrite, du reste, très consciencieusement les maigreurs des côtes et désosse d'un trait sec les angles de la croupe. Son Troupecm s'horripile dans la neige et môle aux lanières de la bourrasque un furieux échevèlement de laines. La facture, plate et creuse, refroidit malheureusement l'ardeur de la composition.
Je constate avec joie que M. Van Marcke poursuit résolument dans la voie qu'il s'est taillée au sortir de l'imitation de Troyon. Sa facture, embarrassée dans la verve d'une touche un peu papillotante, se débarbouille à chaque
toile des bavochures où sa louable opiniâtreté cherchait la saveur et la vérité des tons. Doué d'un tempérament énergique , mais plus dilettante que paysan, il s'afltanchit du maquillage équivoque qui dérobait chez lui la nette perception de la nature et commence à formuler dans de vigoureuses synthèses sa personnalité un peu éparse d'autrefois. Les Charroyeurs de sable à saint Jean de Luz sont une des toiles les plus harmonieuses du salon. Une couple d'attelages descend, en s'arc^boutant sur lés jarrets et en reniflant l'air des naseaux, la pente raboteuse et crevassée du roc. Un ciel magnifiquement lavé dénoue sur le paysage l'éblouissante gerbe de ses lumières et tape à cru l'ossature abrupte des bœufs. La première paire se robe de chaudes teintes isabelle que la clarté plaque de luisants aux arêtes, et la seconde se corse de bruns brûlés dans l'éloignement,
M. Van Marcke est un praticien roué; on le voit bien à la masse et à l'ingénio-
•site des procédés qui lui sont familiers.
De légers frottis lui servent à détacher dans les plans reculés ses personnages secondaires, et c'est aussi par des frottis qu'il balance dans ses ciels les transparentes nuées dont il les ébouriffe.
D'habiles glacis donnent aux croupes de ses bœufs des polissures luisantes et font par opposition valoir les ombres des redans. Il emploie peu le couteau à palette qui solidifierait sa peinture , mais il ne dédaigne pas le gris écru de la foile. Sa facture, naturellement opulente et veloutée, s'étudie toute entière dans le Troupeau de village [Normandie).
Un délicieux ciel moutonné baigne de lueurs tamisées le paysage et s'escamote à demi dans des nuées tendrement ardoisées. Au bas du tableau, les bœufs pataugent dans les grasses eaux d'un marais herbu qui plus loin se mêle aux frottis argileux du terrain. Une pente légère étage insensiblement les seconds plans et les conduit jusqu'aux courbures de montagnes qui saumonent
rhorizon. Eparpillée sur toute la profondeur des terrains, la cohue des bœufs ^e cambre en postures bien saisies qui vont s'amincissant dans les profondeurs de la perspective. Les pourpres brunies se marient sur leurs robes aux satins isabelle en une gamme exquise et veloutée. Ce qui charme chez M. Van Marcke, ce sont les accords du paysage et des bêtes. Il donne à ses bœufs de lair, de l'espace, du vent, et trempe leurs pieds d'une bonne eau dans laquelle ils s'éclaboussent le muffle. Quand le jeune maître cessera d'amollir la rude nature du velouté conventionnel sous lequel il en noie les aspérités, il sera tout à fait fort — et seulement alors il fera grand. Faire grand est la première condition de l'art.
M. J. Gall fait joli, et sous couleur d'harmonie, à l'exeijaple de M. Van Marcke, velouté dans la gamme fondante de la pêche et de l'abricot sa Ferme qui, trop mignardisée dans le faire des terrains et le tapoté rose du
ciel, enlève avec un caractère excellent' sur un paysage du soir une belle vache isabelle taillée à la manière de Potter.
— J'envoie au vert M. GaU-.
Mû de la Bx)chenoire a Tœil ouvert :
il^ regarde ; il verra bientôt. Ses vaches, se campent solidement sur leurs larges sabots et hument à pleins naseaux Tair s^é des marais. J'aime peu sa Pastourelle qui est décolletée comme une demoiselle de la ville. — M. E. de Pratere étoffe facilement ses coins de paysage et croit escamoter à la faveur de la vastitude de ses toiles les imperfections d& son dessin. Il est sec de ton et n'est pas amoureux de la facture. Voilà biea longtemps qu'il brosse, avec une certaine furie qui vient de la dimension des pinceaux et manque de saveur : je ne vois point encore qu'il peigne. — ' Il y a une certaine élégance farouche qui me séduit chez M. Otto Von Thoren et me donne la caractéristique de sa personnalité. Il a beaucoup cherché et il a trouvé — un peu par dessus le mur de.
son voisin M. Schreyer. M. Von Thoren se distingue pourtant de M. Schreyer par une certaine naïveté de la touche et je dirai un petit chatouillement indécis de pinceau qui tranchent sur la pratique implacable et monotone à la longue du maître de postes valaque, M. Schreyer me fait parfois l'effet d'un homme qui n'aurait jamais eu qu'un cheval à l'écurie et l'aurait dressé à prendre des poses plastiques. M. de Thoren n'a point d*écu* rie ni de cheval, mais il va aux champs et travaille le cheval sur le vif, à sa manière — une petite manière sèche et maigriotte qui a de la gaucherie et d'étonnantes finesses. Son Halage s'enlève en brunissures énergiques sur l'incendie du couchant, et la toile Au loup! est bien présentée. M. Von Thoren est un braconnier : à la fureur de l'exécution, il attrape toujours ça et là un peu de dessin.
M. Alf. Verwée devient très personnel : il recherche Fampleur des lignes et les détache dans de robustes tonalités
grises. Ses Chevauœ de trait au pâtu-^ rage sont d'énormes bêtes flamandes dont les dos luisants et ronds s'étalent vastement sous des robes gris-pommelé heureusement égratignées de mouchetures. Le paysage manque de puissance et ne s'accorde pas à la robuste exécution des chevaux.
U Appel de M. Hanoteau nous plonge à mi-jambes dans une ribambelle de canards, de canes et de canetons se poussant sur leurs panses rebindaines et attrapant de leurs gros becs jaunes la nourriture que leur jette une fille de ferme. Cette toile, travaillée dans le gris, a de la solidité et de la justesse dans la touche , mais les valeurs en sont peu variées. — Tout au rebours, le Jeannot Lapin de M. Villa détache sa grêle et réjouissante silhouette dans les clartés rosées de l'aube. Cette petite binette de lapin, finement assise sur sa culotte dans le thym mouillé , dresse les oreilles et ne voit pas le chasseur qui la guette. Le lapin de M. Villa ne dé-
parerait pas un boudoir : il est bien peigné et sent le sécatif — au lieu de sentir le crottin.
Il y a beaucoup de chiens au salon et peu de chats. Je le regrette : les chats sont presque du grand art — depuis qu'on fait du grand art en peignant les femmes. J'adore, d'ailleurs, les chiens, mais il me les faut de race , comme les hommes, et je hais, dans le monde comme au chenil, les roquets. — M. Mélin couple une bonne paire de chiens épaissement musclés, l'un roux, l'autre blanc, et les fait tirer de toutes leurs forces sur la chaîne en frisant furieusement des babines. M. Mélin dessine nerveusement ses bêtes et les peint dans une pâte ferme d'une touche nette. Mais que diable viennent faire derrière les chiens ces croupes de montagnes rousses plaquées en manière de fond sans assiette ni valeurs? — M. Noterman campe sur son derrière, en une petite toile maigre de facture mais harmonieuse et pleine, un chien blanc pelé
duquel les molosses de J. Stevens ne feraient qu'une bouchée . — Joseph Stevens sculpte ses chiens dans du marbre et leur donne la carrure farouche des sphynx. Ils ont, du reste, beaucoup d'esprit, ses chiens, et ils ont une ma* nière de se poser qui sent son petitmaître. Je les voudrais plus bétes et moins civilisés. Mon Dieu! il suffit à un maître comme Stevens de prendre le premier chien venu dans la rue pour en faire un chef-d'œuvre sans esprit ni trompette. Son Intervention est une iberveiUe d'exécution. Trois chiens sont en présence : un petit bichon rousset en manteau bleu» un dogue noir lustré de reflets satinés, et un dogue blanc plaqué d'une belle tranche de soleil. Le bichon collé au mur lève la patte et supplie : le dogue noir s'interpose lèt toise le croque-mitaine noir. Cette scène canine se détache avec un caractère héroïque dans le demi-jour gris d'un fond ardoisé qui s'embrunit a droite.
M. Stevens étoffe splendidement ses
chiens et peint leurs belles ossatures cre\isées à coups de maillet dans la pâte grasse des vieux flamands.
Je ne sais rien de plus étourdissant comme faire que les deux marines de Courbet, la Mer orageicse et la Falaise (TBtretaty après Forage. La Falaise s'escarpe âprement, cassée en deux blocs et trouée d'un entonnoir où croule un chemin blanc plaqué de soleil. Un bout de pré pelé jaunit sur la crête des blocs et tranche d'un ton pâle sur les teintes bleues du ciel. L'orage gronde encore dans les profondeurs et le soleil n'a balayé que la partie du ciel qui baigne les premiers plans du roc et de la marine. La lumière qui descend de cette écorchure bleue a la blancheur et le clignotement des ces azurs délavés par la pluie qui semblent disperser les rayons à travers les trous d'un arrosoir. Posées sur le flanc et la quille en terre, trois barques se découpent en noir sur le sentier crayeux et allongent devant eUes des ombres bleuâtres. Par delà
les barques, découpée en languette , la plage se fond sous la caresse des eaux et la mer y tapote des remous dans une écume qui bouillonne.
Courbet est le plus voluptueux et le plus raffiné des peintres d'exécution.
Couché dans un vaste panthéisme, il voit avec un égal amour resplendir l'étoile au firmament et luire le caillou dans les herbes. Son génie enfantin et corrompu joue indifféremment avec le grume écailleux d'une pierraille et le luisarnement d'une clairière au soleil.
Il n'admet pas qu'il y ait de petites choses dans la nature et il traite tout avec une même grandeur. Cette tendresse qu'il a pour la moindre poussière se synthétise dans ses toiles en formules énormes où la poussière ellemême joue son rôle, mais accordée aux ensembles. Les solides l'attirent irrésistiblement par leur cohésion, et l'habitude de les peindre explique dans ses œuvres Tétonnant groupement de toutes les parties.
Une toile de Courbet semble faite de gravier pilé sur lequel le peintre aurait jeté, comme une colle pour le polir, ses admirables vernissures brunes. Tout se tient dans des attaches étroites où malheureusement les liquides eux-mêmes^ par l'absorbante peinture du maître»
s'ossiiSent au rang des solides. Si le marbre n'existait pas, Courbet inventerait le marbre ; et la magie de sa peinture est précisément dans les prodigieuses énergies qu'il met à marmoriser tout ce que touche son pinceau. Dans ses splendides blocs où serpentent en lumières transfusées les paillettes qui flamboient au cœur des camées, les verts de velours se mêlent par d'adorables transitions aux jaunes des fluorines, les orpiments cristallisés se glacent d'irisations sous les verts des poudings diluviens, les bleus lazurite s'ensanglantent aux reflets des carmins de l'hématite, et les feldspath s'écaillent sous la grifffe des cuivres arséniatés.
La pratique dépasse en ingéniosité.
en furie d'invention , en nouveautés triomphantes, les plus célèbrefs inventions des ateliers. Personne, ni Descamps, ni Diaz, niMarilhat, n'a su gratter les grenus de la pierre et des terrains, ni écraser au couteau dés clottes de couleur sur lesquelles les glacis posent ensuite les transparences, ni égratigner par l'application de loques écrues sur la toile, ni répandre les délicatesses de ton les plus exquises par le moyen de frottis, comme il lefait, en un jeu éblouissant, dans chacun de ses tableaux. Il faut quasiment avoir pratiqué soi-même la couleur et s'être énamouré sur sa palette des hyménées resplendissants que forment çà et là les hasards du ton pour sentir l'ébouriffant prodige du faire de Courbet, Il s'assimile la nature et la passe à son creuset — d'où elle sort avec la marque de sa turbulente personnalité.
La Mer orageuse est sculptée dans un admirable marbre noir veiné de filets carminés auxquels s'entrelacent en
traînées lumineuses 'des verts d'ëmeraude. Figée dans le bloc et roulée en contours courroucés, la vague se creusé et s'enfle dans une polissure qui fait luire sa croupe, et Ton dirait en son carrément de pierre le ventre tordu d'un cheval marin. L'écume qui plaque à bouillons laineux sur leurs crêtes s'effrite dans des éclats de marbre taillé à coups de maillet. Mais le ciel, cylindre de masses ardoisées qui se rembrunis- "Sent à l'horizon, est admirable de vigueur tout à la fois et d'électricité. De petites nuées grises, piquées de filets liede-vin, s'efiument dans le haut du ciel en cardées ravissantes. Et quelle lumière sur l'ensemble! Elle tombe des fissures de la nue, cette lumière, par grandes flaques qui font resplendir les croupes et étinceler les arêtes. On suit en retenant son souffle lés nacres sombres de la clarté sous la vague et l'on pâme devant ces somptuosités d'un génie qui jette à pleines poignées les pierreries sans voir où elles tombent.
Et ne pensez p^s que ces marines ressemblantes à des incrustations do marbre et de métal s'écrasent sous leur opacité. Rien n^est exquis comme les finesses partout répandues et les transparences où baignent les plans. Le ciel a des fluidités et des fraîcheurs comme le plus clair cristal, et des bouts de vague s'irisent en leurs facettes stalaçtitées d'un paradis de lumières où s'entrevoit la face des napées.
Courbet est un des tempéraments de peintre les plus extraordinaires qui se soient rencontrés.
Je ne crains plus pour M. Artan. Il a trouvé sa manière et il devient voyant. Son Souvenir des côtes de Bre^ tagne^ vaste morceau de mer déferlante où s'allonge une pointe de sable, a, l'ampleur et la maestria qui font les grandes marines et les grands peintres.
La vague, puissamment enroulée sur elle-même, est travaillée dans une pâte grasse où l'on croirait sentir l'odeur du sel. La langue de sable couleur noisette
est un peu plate et plafonne en hauteur.
M; Artan fera bien de caler ses plans au moyen de quelques fines valeurs.
M. Bouvier ne fouille pas assez ses marines et les plaque de tons uniformes qui n'existent pas dans Téau de mer. — La vague de M. Mesdag manque de solidité et dëferle avec moUesçe : en retour, elle secrète de bons bouillons d'écume. — La Vue du Port-Louis de M. le Sénéchal de Kerdréoret, un peu sèche mais finement touchée, se teinte de valeurs assorties. — M. Boudin montre une belle entente de l'eau dans sa Rade de Brest, et M. Verriier baigne dans une belle couche d'air sa Plage d'Etretat. — M. Th. Weber dessine solidement là vague dans son Naufrage du brick rEuphé^nie, mais ne lui donne pas assez de turbulence. — Je note encore MM. Fréret et Ponson, mais je ne sais s'ils ont vu beaucoup la mer, et je me permets de les y renvoyer.
Je m'aperçois un peu tard que j'a,! fait le. critique prodigue. Je me suis attardé aux buissons du sentier et voici que tombe rheure; il me faut prendre mes jambes à mon cou et courir à travers noms, sous peine de v5ir se fermer sur mon livre ' les portes du salon avant que . moi-même j'en ai clos le dernier feuillet.
Faisons un bouquet des toiles de fruits et de fleurs, et sans nous laisser prendre à leurs tendres séductions, flairons-les en bloc.
Ph. Rousseau est le maître avec quelque chose de plus solide que Saint-Jean et je ne sais quoi dans les vigueurs qui fait songer à Chardin. Ses Premières prunes et dernières cerises baignent dans un petit jus ro^e qui empourpre l'assiette et mêlent sous une vive lumière
les pulpes luisantes du fruit qui s'en va aux yertes pelures du fruit qui éclot ! La prune s'écorche d'une morsure d'oiseau et saigne un sang onctueux, tandis que la cerise en son disque flambe d'une paillette carminée comme le sang d'une jolie femme. Quel éclat! Quelle fraî^ cheur ! Quelle solidité dans le faire ! La Fontaine fleurie épanche d'une corbeille d'osier, par dessus une fontaine de cuivre reluisant, de grosses roses qui s'effeuillent sur une tablette de pierre à côté d'une bague enchâssée d'un rubis.
Que c'est doux et vrai ! Tout luit et tout embaume ! La touche est nette et le dessin; incisif. Mais l'air noie la touche et le dessin de ses caressantes effluves.
M"® Darru peint en femme la fleur avec une mollesse timide et attendrie qui donne le charme du cœur à ses Chrysanthèmes àidemi ombrées. M. Cha* bal ne s'attendrit pas assez et ne tempère pas suffisamment ses clartés. — Quel charmant épanouissement que les Fleurs des champs de M. Kreyder ! Une
douce lueur flotte sur les roses et son bouquet embaume. — Les Roses et li^ serons de M"* de Longchamp s'enlèvent avec un joli éclat ; cueillies du matin^ elles ont la fraîcheur humide de l'aube, mais on les a trop époussetées. — J'aime le gracieux bouquet de roses-thé et de glycines qu'entremêle lumineusement M"*® Guyroche-Wagner, mais le titre de la toile (A w bord de V abîme) méfait craindre que l'artiste n'ait arrosé son bouquet d'un pleur au lieu de le tremper tout simplement d'une goutte de rosée.
— Ah ! Saint-Jean ! voici de tes tours !
La délicieuse marmelade que la toile Au marché! Dans un cadre de fruits, de perdreaux, de légumes et de lapins, comme sous un seuil que l'on aurait enguirlandé de pêches, d'abricots, de fraises et de cerises, la petite soubrette montre son minois poupin allumé aux rougeurs tendres de la bordure qui l'entoure , et sa bouche dans ses joues a la paillette humide de la framboise piquée d'un éclat de jour. A vrai dire , la fille
est mollette, mais les fruits luisent de fraîcheur et les lapins sont onctueusement ventripotés. Saint-Jean est la Greuze de la nature.
La nature morte au salon compte quelques pages triomphantes où la crânerie de l'exécution parvient à passionner la brutalité môme du sujet. On sent l'odeur de la marine devant les Poissons de mer de M. VoUon. Ecaillés de squammes luisants, ils moirent de leurs verts argentés un fond hareng saur sûr lequel se découpent 1 emaillure d'une casserole et la corde éraillée d'un torchon. Ce bout de table vit. L'un des deux poissons, d'une teinte olivâtre, ne distingue pas assez sa tonalité de celle du fond.
Non loin de ses poissons, M. VoUon expose une page de luxe {Coin de mon atelier) où les velours sont égratignés de beaux reflets clairs et qui fond dans un coloris facile un pêle-mêle de choses vivement éclairées.
Voici le fils d'un homme : Fr. Millet.
Quel malheur qu'un nom pareil! Pour-
tant le tempérament s'annonce, et j'assiste avec émotion à ces premiers efforts d'une inexpérience déjà savante. La Nature morte de M. Millet a de la sav^i»r, des localités excellentes, et se groupe robustement sur un fond brun largement brossé. — Les Huitres de M. Valadon, rugueusement effritées, se mouillent d'un petit jus. perlé trèi^ salin.. — Dans une manière qui rap* pelle Rousseau, rude et sobre, M. Gar libert éplume un poulet sur fond noior et horripile la chair grise d'un grenu bien exprimé. — M. Desgo£fe travaille à la loupe ses natures mortes à petites touches qui se cassent en facettes scisbtiBaiites. Cet honnête forçat de l'art serait capable de refléter dans lapolissure d'une perle grosse comme mil pois la rue de Rivoli toute entière.
Les peintres de vues s^émancipentpeu €t on voit toujours le relevé topogra- •phique dans ce qu'ils font. Ils ne veulent pas comprendre qu'une vue est, en déânitive, un paysage et qu'il faut la sentir pour en donner une bonne impression. Qu'importe que les maisons s^alignent dans un ordre quiT)ermetde les suivre depuis le premier n^ jusqu'au dernier et qu'à vol d'oiseau l'indigène puisse reconnaître le seuil de la femaille?
On ne compte pas les feuilles aux arbres des paysages ni les toits aux maisons des panoramas .
Une vue doit me donner avant tout le sentiment exact et global de la contrée. Quand j'aurai vu sa lumière et son assiette, je la connaîtrai mieux que si je l'avais parcourue un Guide à la main.
M. Jongkind (un hollandais), n'a pas eu la veine qui l'a favorisé dans son
Vieux pont Henri IV, Son Intérieur du port à Dordy^echt, clapoté d'exécution, se gâche de bavochures sans eifet et n'a ' de réussi que le ciel brouillassé de tons verts, rouges et lilas. La précieuse facture de M. Ouvrié me fait trouver parfois ses vues jolies , mais mon cceur n'éprouve rien dans les demi-sourires coquets de sa manière. On voit bien que M. Ouvrié n'est pas né dans les pays qu'il peint. — M. Chataux maçonne dans un peu de soleil cuisant sa Rv£ Kleber à Alger et marie harmonieusement dans son ardent coloris aux flamboiements de la brique rôtie dans la partie de gauche les demi-teintes légères et grises du coin de droite. — M. Jules Noël est sec dans sa Rtœ de Morlaix en 1830. Des clartés dures et blanches balafrent les maisons qui, pointées de tourelles et de pignons, s'enlèvent sur un ciel aigre avec la confusion que donne une mauvaise lumière. — M. Etterson a mieux saisi le côté pittoresque dans sa Vue de Hon fleur, —
St'Georges majeur, à Venise de M. Rosier gaufre de moires roses et bleues un petit flot assez joliment cassé et' raie de la barre d'or du couchant, au bord dun ciel assez fin , l'horizon lointain des maisons.
Le temps me presse et je suis obligé de réunir dans un seul et dernier chapitre des artistes 'de genres opposés et qui méritaient une meilleure place dans cette revue.
Voici d'abord les peintres de soldats et de batailles, ha, Bataille de Waterloo par M. Dupray est sans contredit la bataille la plus personnelle du salon.
Les groupes, originalement campés, s'écrasent fougueusement dans la déroute.
Le dessin, cassé avec intention, semble onduler dans les masses chancelantes.
Un bon jour gris assombrit la mêlée. Il y a là une sorte de naïveté consciente qui a çà et là des bonheurs superbes d'originalité. — M. Meister lance dans une Bataille de Sadowa avec un bon mouvement un groupe de lanciers prussiens solidement dessinés mais d'une exécution creuse. M. Protais peint une Nuit
de Solferino livide où de yagttes silhouettes couchées plaquent sinistrement la plaine et que des feux rouges piquent par endroits. En marche sonne gaillardement la trompette dans un fourré d'arbres solidement peint et fait accourir à l'appel, de tous les coins, dans des attitudes croquées sur le vif. les troupiers en train de buissonner dans les chemins. — M. Regamey campe avec crânerie ses Tirailleurs algériens, mais le placard rouge du manteau à gauche tranche trop crûment sur le fond. — M. de Neuville brosse d*un pinceau robuste dans des poses heureuses ses Clairons,
Je n'oublierai pas de citer dans la peinture décorative M. Faivre qui entortille très joliment dans une atmosphère fouettée d'eau de rose, autour d'une Véniis couchée, la guirlande de ses amours fondants; M. Legrain qui accroche comme des grives à un fil dérobé dans des nuages calamistrés sa ribambelle peu joufflue d'angelots ;
enfin M. MazeroUe, le maître du genre, qui enlève, lestement son Amour et Psyché,
Je glane encore dans mon carnet les noms de M. Ch. Blanc qui cabre superbement à travers l'espace, sur les jarrets d'un coursier taillé dans du bronze, un beau Persée peint dans une tonalité neutre; Cot dont le Prométhée, tordu sans fureur , manque de souffle ; — Yvon qui s'est amusé à colorier une gigantesque vignette apothéotique ; — HeuUant qui sème de feuilles de rose et de plumes de colibris deux adorables toiles où l'on voit sur, un fond de montagnes gorge -de -pigeon se détacher avec une magie riante d'amoureux groupes en train de lutiner des papillons ; — Jundt qui tapote dans des reflets d'aube à petits pinceaux secs de jolies fantaisies maigres de dessin ; — Juglar dont les Habits! galons! convenablement exécutés, sont une spirituelle allégorie ; — Lefebvre (J J) dont la Vérité y un peu longuette, s'enlève avec une
fine tonalité de chair sur un fond brun;
— Célestin Nanteuil — hélas — qui teint d'un magnifique jus de groseilles le manteau d'un Christ en sucre de pomme;
— Etex qui arrondit une grosse lune brouillonne dans un ciel ejBfumé de lilas et délaie sur cette vesprée une sorte de Diane chasseresse glacée aux contours de lueurs argentées. Le Soir de M. Etex a d'ailleurs de jolies parties, notamment dans le ciel qui est bien touché, mais la figure, profilée en silhouette, a la dureté du bois.
J'aurais voulu consacrer à la sculpture une étude particulière, mais je ne puis que constater ses efforts et ses hésitations. La formule moderne n'apparait au salon que par échappées et dans une sorte d'inconscience trouble. Une magnifique facilité à manier les éléments de la statuaire éclate dans les bustes, les groupes et les statues ; il y a de l'attention, de la recherche, de la science, de la fièvre et de la passion :
on croit même reconnaître dans l'énorme bruit des maillets le bouillonnement de l'éclosion prochaine au fond des creusets ; mais la marque triomphante du siècle ne griffe pas ces bronzes et ces marbres, et Galathée continue à dormir dans ses limbes.
Carpeaux est un travailleur admirable : sous -sa main nerveuse et. leste le marbre vibre et moule vaguement
l'idéal futur. Sa Mater dolorosa, pathétiquement taillée, a la convulsion sévère de la douleur. M^® Eugénie Fîocre (buste), au contraire, façonnée d'un style régence, a des coquetteries émouvantes.
Le jet des étoffes, aisé et souple, fait sentir le nu et innove le vêtement à la place de la draperie. Carpeaux est au salon la plus éclatante expression des tendances de la statuaire moderne. — Préaull envoie deux bustes furieusement martelés et empreints d'un souffle fougueux, mais un peu excessifs comme faire. — M. Tournacbon a de l'ampleur et de l'énergie dans son Mythe de Cybêle. — Le Balzac de M. Vasselot, un peu sèchement taillé et frotté d'une paline lie-de-vin, manque de génie. — M. Irvoy sculpte avec assez d'énergie un Bamave et le drape facilement. — Le Frederick Lemattre de M. Déloye est d*un beau faire ample et robuste. — Je citerai encore M. Blezer pour son John Broum assez accentué, et M. Destable pour un portrait de femme joliment modelé.
M. Falguière enlève avec grâce dans une svelte attitude un Vainqtteur au combat de coqs. — Le ventre de la Prê^ tresse de M. Le Bourg se replie dans un modelé souple et vrai. — M. Leroux étire élégamment sur une chaise longue sa Somnolence et fait bouillonner sur les contours du nu une draperie froissée en menus plis. — La gorge de la Psyché de M. Peiffer est un morceau friand.
— M. Pètre a le faire moelleux et rond.
Sa Source, bien assise sur les jambes, se corse de contours finement assouplis.
— Un fin modelé sec dessine la carrure du Faune de M. Vanderstappen et son exécution a de 1 élégance.
M, Bartholdi lance au galop un Verdngétoriœ taillé dans un mouvement violent. Le Louis d Orléans de M. Frémiet, très fin dans les détails, a une assiette solide, mais pas assez sculpturale.
U Amazone et le Lapithe combattant de M. Lévêque a une belle ordonnance :
le cheval se cabre dans une attitude bien saisie, mais Tamazone manque de
fixité sur son cheval. — M. Scho^weneck serre de près la nature dans son Enlèvement de Déjanire et oublie de faire grand. — Le Naufrage de M. Gauthier, dramatiquement conçu, se groupe dans une ligne pathétique, sobrement et simplement. — M. Mène expose un Valet de chiens menant harde, M. Mène sculpte en fins méplats frémissants les côtes de ses chiens et leur donne une délicieuse turbulence pleine de réalité.
Je cite encore MM. Chevet, Deleplanche, Morice, Cordier , Rivey, Gouget et surtout cet original et fougueux hifrons Marcello, si savant et si ignorant, dont la Pythie, cambrée en manière de femme alpache, se cri:^pe sur le bord d un trépied dans une attitude extravagante et superbe.
Je dis aux artistes : Soyez de votre siècle.
Il vous appartient d'être les historiens de votre temps, de le raconter tel que vous le voyez, de l'exprimer tel que vous le sentez, sous toutes ses faces, .sous toutes ses formes, dans toutes ses manifestations, à travers toutes ses vicissitudes et toutes ses grandeurs.
Je ne sais rien de plus grand, de plus émouvant, de plus digne de nous et de la postérité que le récit vivant, palpitant, saignant, avec tous les pleurs, .tous les rires, tous les enthousiasmes et toutes les folies, de la vie telle que nous la vivons d'âme et de corps, de mœurs et d'habitudes, pleine de frissons, de colères, de douleurs, d'aspirations, de haines et d'amours.
On a objecté la pauvreté du costume moderne et la difficulté de l'accorder aux exigences du coloris.
Notre costume moule des mœurs qui ne sont plus celles qu'abritait la guenille pailletée du passé. Il n'est pas plus pauvre : il est différent, voilà tout.
Le costume est toujours riche d'ailleurs, qu'il soit à galons ou à trous, du moment qu'il revêt une âme et un esprit.
L'art moderne revendique le costume moderne. Nous ne sommes ni des antiquaires ni des fripiers. Nous sommes des vivants et nous n'avons que faire de la défroque des morts.
Toute notre époque est dans notre habit noir. Mais on regarde à la surface et non dessous. On prend son point de vue de près au lieu de le prendre à la distance qu'il faut pour voir l'âme.
L'homme^ s'obscurcit alors, et l'habit, ce linceul des vivants, bride sur le néant.
N'oublions pas que les grands artistes ont en eux une certaine manière de voir qui, sans dorures ni galons, par l'effet dune lumière dont ils créent les hasards, change en richesses chatoyantes
les pauvretés les plus sordides. Ils contiennent un type qui s'étend à la figure comme au costume et auquel ils rapportent toutes leurs conceptions. Ce type apparaît, chez Velasquez, dans le grand art dont il croque ses velours, chez Véronèse, dans la volupté qu'il met à faire houffer ses damas ; chez Rubens, dans l'opulence bourgeoise de ses magnifiques robes étoffées à grands flots de plis ; chez Rembrandt, enfin, dans le magique clair-obscur où se baigne toute sa friperie constellée de soleil.
La magie des hautes imaginations consiste précisément dans cette aptitude à donner aux moindres choses, presque sans recherche, le relief de forme et la valeur de ton qui font du manteau troué des carrefours une splendeur plus éclatante que la pourpre des palais.
Mettez ce froid habit noir dont vous avez peur sous les jeux contrariés de la lumière ; corrigez la stupidité banale de sa coupe sans plis ni cassures par une désinvolture spirituelle dans la re-
tombée des pans, Tentournure des bras où le périmètre de la taille ; ne le jetez pas sur l'épaule de vos personnages avec le goût barbare du tailleur dont les procédés s'appliquent également à l'homme maigre et à l'homme gras ; mais taillez dans un même bloc la figure et l'habit d'un coup de pinceau qui les fasse vivre tous deux d'une vie e^ quelque sorte corrélative; donnez à ces noirs opaques et lourds des draps de fabrique la légèreté, la chaleur, et, pour ainsi dire , la transpiration humaine qui font le caractère du vêtement artistique ; variez surtout par la science des gradations et des dégradations, en les afiaîblissant et en les renforçant successivement, la série des nuances particulières au noir ; gardez-vous bien de le balafrer de stries blanches pour en marquer les clairs, comme font certains imagiers qui s'imaginent indiquer par des blancs crus le relief, le modelé ou la position dans la lumière des objets; ôtez-lui le chatoiement criard qui donne à l'habit
Tair d'aroir été taillé dans du fer-blanc ; songez que la peinture répugne souve* rainement au clinquant et au battant* neuf, que la vieille loque éraillée, rapiécée, rousse par la sueur et marquée d'usure, est tout naturellement, par cette sorte de patine qui en confond les tons dans une brunissur^ splendide et sordide, ce qu'il serait impossible que soit rhabit neuf avec son air coUetT monté, sa raideur guindée, son miroite* ment d'occasion, tout ce faux éclat d*un jour, bon dans la garde-robe et insoutenable au grand air ; consultez enfin ce que l'art de Titien, de Velasquez, de Van Dyck, de Hais, de Fourbus, de Rubens même, le peintre rouge, a su créer dans le noir par la fragmentation des nuances, en rompant ses duretés par des glacis moelleux, en le teintant de bleuissures claires, en l'estompant de brunissures foncées , ou bien en Tatténuant par des reflets doux, des lueurs tamisées, une façon de grisaille indécise et piquante; enfin en l'enlevant par des
éclats de jour hardis, des polissures nettes, des rougeoiements et presque des pétillements ; — et dites-moi si cet habit, bête, ridicule et sot qu'il est , avec on ne sait quoi de funèbre et de balourd qui le fait ficeler au corps comme un linceul ou flotter au vent comme une blouse, n oflFre pas, en définitive, à l'artiste qui saurait le comprendre, des ressources aussi considérables que la scintillante et précieuse friperie chamarrée des siècles à paillettes, à pompons et à falbalas?
Le moindre coin de rue avec son pêlemêle de redingotes pleutres et de jaquettes tapageuses où les rapures vieilles d'un demi -siècle coudoyent les fraîcheurs épanouies du matin — sous la pluie qui fait fumer les guenilles comme des buées et le soleil qui dessine en arêtes sèches les cassures du frac neuf — le moindre coin de rue contient tout ce qu'il faut de contraste dans la forme et de variété dans la couleur pour être mille fois, plus vivant, plus vibrant, plus
passionnant que les plus splendîdes forums inondés de soleil par dessus un fourmillement de draperies miroitées d'arcs-en-ciel.
Je conseille passionnément aux artistes de sortir de leurs ateliers et de considérer, à la place des poses académiques d'un modèle drapé d oripeaux symétriquement plissés, la prodigieuse variété des allures de la rue. Ils épuisent leur imagination à chercher en eux-mêmes des sujets qu'ils trouveraient là par milliers, — et encore ne parviennent-ils pas à leur donner cette sorte de vibration morale qui sert à empoigner le spectateur. Leurs créations, conçues sans la passion qui fait les grandes œuvres et les grands artistes, qu'elle soit d'ailleurs dans le cœur ou dans la tête, demeurent des abstractions auxquelles on voit bien que la colère, la haine, l'amour ou simplement l'observation n'ont point eu de part.
Au contraire, ils ne sauraient faire un pas dans la réalité pleine de rêves
des rues, sans voir se résumer autour d'eux, avec une vitalité autrement terriflajite que celle qu'ils pourraient concevoir, toutes les situations, toutes les misères, toutes les grandeurs, des dévoûments semblables à ceux de l'Histoire, des martyrs douloureux comme ceux de l'Église, des amours dignes de Tibériade , de Messaline ou d'Olympia, des combats plus terribles que les luttes d'Homère, des Iliades humaines ténébreusement couvertes de mystère et révélées seulement par l'éclair des yeux, la pâleur des fronts, la profondeur des rides, on ne sait quel bouleversement d'orage. La misère et l'honneur aux prises ; la vertu et la fierté combattant ; les rapides et lugubres dégradations de la faim sur la face humaine; les vices stigmatisant la beauté de leur fer rouge; les passions faisant de la chair un crible par les trous duquel jaillit Tâme ; le ridicule Titan : Hercule aux pieds d'Omphale ; le ridicule nain : Thersyte devant Agamemnon ; le ridicule féroce : Cali-
gula, Domitien et Claude ; Hamlet, l'esprit, s'opposant à Falstaff, la paiise ; les luttes éternelles de ce qui tend en haut contre ce qui tend en bas ; le triomphe, régardé avec épouvante par les visionnaires, du mal sur le bien ; les gouflEres ouverts complaisamment à Técroulement des âmes , et, par contre ,répanouissement des hydres sur les cimes; le cloaque roi; le forfait sire ; la turpitude monseigneur; la lâcheté excellence ; le sénat valet ; le monde ainsi fait par moments que le vomissement de tout ce qui devrait ramper dans 1 egout refoule au tombeau et à l'exil tout ce qui devrait planer dans la lumière , l'honneur et la gloire ; les adulations platement prosternées devant la puissance; les tyrannies gonflées de tous les venins et de toutes les haines ; les sommeils des peuples et leurs réveils ; le formidable rugissement du lion qui se voit enchaîné et qui brise ses entraves ; le Capitole et la roche Tarpéienne; tous leB contrastes, toutes les antithèses, les scènes infinies de l'éter-
nelle comédie et de rétérnel' drame, voilà des sujets pour les artistes. — Je plains ceux qui oseraient affirmer qu'il n'y a pas place pour des chefs-d'œuvre dans tout ce que sue constamment dé larmes, de rires, de démences, d'en-, thoùsiasmes, de crimes et de vertus, le pavé plein d'âmes sur lequel nous vivons et mourons nous-mêmes à chaque heure du jour.
L'art est là, dans cette intelligence du siècle, de son esprit, de ses grandeurs et de ses faiblesses. Le côté lumineux de la conscience éclatera sous la forme de scènes fortunées dans des foyers parfumés de joie et de vertu, ou dans les orages pleins de déchirements de la vie publique, au sein.de toute sorte de ballottements parmi lesquels elle demeure debout. Son côté ténébreux, au contraire, visible sous les apparences fiirieuses du désordre, de la faute et du crime, montrera l'ameutement des Tisiphones da^s les lividités spectrales d'un incessant enfej. — ; Or ç'egt
— gala la vraie peinture d'histoire : l'artiste, en peignant ainsi son siècle, en sera tout à la fois l'historien, c'est à dire la juge, et l'artiste, c'est à dire le poète.
Concevoir ainsi l'art, c'est chanter et c'est juger. Je demande aux artistes s'ils peuvent rêver quelque chose de plus grand.
Il faut que le siècle parle, prêche, professe, anathématise, combatte, aime et prie par la vaste bouche de l'art ouverte à tous les cris, à tous les enthousiasmes, à tous les enseignements.
L'œuvre d'art est une chaire, un am^ phithéâtre, une salle de clinique, un champ de bataille, un cirque et une école.
Les formes, comme des moules propres à contenir des matières, s'adaptent à tous les sentiments et à toutes les idées. — Les idées, il est vrai, sont à leur tour des moules où les formes changent et s'agrandissent.
En tout cas, sentir et faire sentir, voilà l'art. Avec cette puissance de l'âme
et de l'esprit, rien ne lui est impossible.
Il met le doigt sur la plaie et il la fait crier. Il découvre les sentines publiques et il les frappe de sa colère. Il assiste aux turpitudes sociales et il les cloue en effigies irrécusables. Devenu souverain par cette mission dont il n'a fait que rire jusqu'alors et qu'il exerce tout à coup pontiflcalement, il compte chez ceux qui la professent des hommes et des artistes. Le soldat, complétant le poète, se précipite avec lui sur la brèche, arme de courage ses mains pacifiques, change en coups les caresses de son âme, fait du songeur qui choyait inutilement des chimères un apôtre qui brave l'injustice, l'hypocrisie, le préjugé et ne s'inspife que de lui-môme, du droit et de la vérité.
L'art auxiliaire de la science, la devançant, en pressentant les effets, lui marquant la voie, c'est à cela qu'il faut tendre.
Faites donc des œuvres fortes, robustes, humaines; sentez-les profondé-
ment; vivez de leur vie; assimilez-les vous, mettez-y votre âme et votre sang; dites vos amours, vos haines et vos colères; ne faites rien que vous n'ayez porté dans vos entrailles et formé avec des tressaillements ; surtout craignez le banal, le vulgaire, le commun, le grossier, et, en retour, le gentil, le poli, le léché et le factice ; soyez fougueux, ardents, emportés; montrez vos crins, vos dents, vos ongles, vos nerfs; bouillonnez tout votre sang ; écumez tout votre fiel; enfin , tâchez d'être personnels, dussiez-vous le paraître davantage en ne l'étant point ; ne consultez que vousmême et votre conscience; dites-vous bien que l'art est sévère; qu'il peut rire, mais du grand rire révolutionnaire de Cervantes et de Rabelais; qu'il doit pleurer, mais avec la bouche d'airain de Jérémie et de Dante ; qu'il est tenu de demeurer grand et de faire toute chose grandement ; que la gaudriole est déchéance et décadence; qu'il est la scène, et non pas le tréteau.
Je Tai dit, je le répète. Ces choses étant vieilles et neuves à la fois, on ne saurait trop les répéter. L'art a besoin de conviction . Il faut qu'il sache ce qu'il fait. L'honnête homme n'est pas l'homme inconscient. L'art, comme l'homme, pour être honnête, a besoin de ce conscient.
Qu'il pèse donc aux balances de la justice ce que valent les vaines glorifications autoritaires qu'il édifie encore chaque jour ! Les anciens dieux sont tombés ; les vieux prestiges sont anéantis. Idoles et tyrans, tout a croulé devant l'aube de ce siècle., Si quelque chose reste encore debout, c'est par la faute de l'art, thuriféraire imbécile des cultes vermoulus. Artistes, poètes, je vous le demande, continuerez-vous à allumer vos flambeaux sur des autels détruits? Quand l'humanité entière s'arrache des flancs les chancres qui la dévorent, convient-il que vous les revêtiez des mensonges qui ont si longtemps tenu fermés les yeux dés hommes ? Mettez-vous désormais la main sur la conscience et demandez-
VOUS si ce que tous faites est bien fait.
Êtes-vous encore de ceux qui se jettent à genoux dans les temples devant les sjonboles religieux? S'il en est ainsi, votre heure n'est pas venue ; j'attendrai.
Mais si la foi est morte en vous, cessez d'aider à l'aveuglement de ceux qui n'ont point encore ouvert les yeux par la complicité d'un mensonge que votre raison condamne. Assez de larmes, du reste, ont arrosé les clous de la croix, et le cadavre du Christ lui-même est tombé en poussière. D'autre part, vous sentez-vous assez libre pour concevoir la liberté sans les tyrans, la paix sans la guerre, la souveraineté sans les sou- ^verains? Alors, coupez votre main plutôt que de la faire servir bassement à mentir à vous-mêmes. Assez d'apothéoses ont porté aux nues, dans les flammes et l'encens, à travers toute la nuit du moyen âge, les Césars étreignant le monde dans leurs mains. Ce n'est plus quand le coq a chanté sur la ténébreuse
orgie qu'il faut en célébrer les banquets sanglants.
flfi