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FARDEAU DE LA VIE

LA SCULPTURE

ment poignant qui a guidé la main de l’artiste; c’est du véritable art chrétien, sans la grâce, sans la beauté, surtout sans la sérénité qui donnait aux anciens tant de grandeur devant la mort considérée par eux comme le repos après le voyage, comme l’entrée dans une région de paix. Mais cette conception est périmée dans l'âme populaire et ne vit plus que dans certains esprits élevés. Celle qui a fait naître le Monument des Morts de M. Bartholomé est la seule qui puisse être généralement comprise. Elle a sa séduction, elle a sa philosophie constante et l’oeuvre du sculpteur en garde une signification qui lui assurera une place considérable dans la Statuaire contemporaine.

Un autre tombeau, celui d’Alexandre Dumas fils, par M. de Saint- Marceaux, sollicite l’attention. Le sculpteur, dans la forme qu'il a donnée à son œuvre, n’a fait que suivre les indications de l’écrivain. « Après ma mort, avait écrit celui-ci dans son testament, je serai revêtu d'un de mes costumes habituels de travail, les pieds nus. » Ce vœu, pieusement exaucé, nous interdit de rechercher si l'artiste, livré à son inspiration personnelle, n’eût pas donné une autre forme à ce monument. Il y a mis, au moins, toute la perfection d’exécution dont il était capable, il a traité le marbre avec une délicatesse rare; mais, pour l’effet général, il faut attendre la mise en place qui rectifiera quelques proportions exagérées : nous faisons allusion aux dimensions de la couronne qui abrite le front du dramaturge.

M. Rodin expose la maquette du Monument de Victor Hugo. Nous avons été des premiers à saluer le talent de M. Rodin en un temps où les jurys et le public étaient loin de l’avoir adopté; aujourd'hui son triomphe est complet et il est devenu banal de faire son éloge. Nous regrettons que le Monument de Victor Hugo ne soit pas dans un état d'avancement suffisant pour pouvoir être apprécié dignement et servir d’occasion pour dire tout ce que renferme d’expression cette sculpture si vibrante. Nous connaissons assez la méthode de travail de ce statuaire pour savoir que les imperfections de détail seront effacées, que des remaniements seront faits jusqu’à la dernière heure, sous la pression d’une conscience artistique qui ne se satisfait jamais; nous savons

aussi avec quelle perfection seront exécutés les morceaux de cet ensemble. Dans son état actuel, ce monument est une belle promesse. Souhaitons que, l’an prochain, elle soit tenue et que nous puissions l’admirer sans avoir à lui faire crédit d’amitié ou d’admiration.

Le Triomphe de Silène de M. Dalou a conservé dans le bronze le

mouvement et la couleur qu’il possédait déjà sous sa première forme. M. Dalou continue avec une vigueur rare la tradition de l’Ecole de sculpture française ; il pourrait aller de pair avec les grands artistes, les Coysevox, les Coustou, qui ont fait de Versailles le plus beau centre d’art de deux siècles. Son art ne doit rien ni aux Gothiques, ni aux Florentins ; il refait l’antique mais à travers la tradition française et c’est peut-être là tout ce que nous pouvons en supporter. Le Triomphe de Silène pourrait sans faiblir s’exposer dans le grand parterre, en face du château; il y serait à sa place comme valeur et comme intention. Le buste de Me Cresson et celui de M. Courbet sont également nés de la même inspiration ; ce qui leur constitue une valeur des plus enviables. A côté de toutes les influences exotiques qui viennent, tous les vingt ans, attirer notre vision artistique, il y a plaisir à retrouver un talent qui reprend l’art ou l’avait laissé Houdon pour le portrait et les sculptures de Versailles pour les ensembles décoratifs. M. Dalou peut être, dès aujourd’hui, assuré qu’il occupera une grande place dans notre art. Mais que fait-il au Champ de Mars?

Le Vin , bas-relief de M. Baffier est la continuation des motifs

LA SCULPTURE

de décoration qu’il envoie depuis plusieurs années et dont il tente, avec succès, de renouveler l’originalité. Il est certain que cet artiste a introduit dans la statuaire ornementale des thèmes nouveaux, et qui ouvrent des voies encore peu fréquentées. L’intervention de personnages rustiques dans la sculpture est un retour aux pures traditions des derniers temps du moyen âge. Mais ces temps sont si éloignés, par l’esprit, que c’est une surprise que de les retrouver. Quoi qu’il en soit, c’est un élément fécond, d’une interprétation très difficile, mais capable de donner à une œuvre une saveur très pénétrante.

M. Agathon Léonard expose des maquettes représentant le jeu des écharpes. Ce sont des attitudes de danseuses s’enroulant et se déroulant dans des écharpes du tissu le plus léger. La plupart sont charmantes. On pense en les regardant, à ces statuettes de Tanagra, si menues et d’un art si grand.

Nous ignorons ce que donnera le grandissement de ces figures ; telles qu’elles, elles sont délicieuses.

Le Fardeau de la Vie est symbolisé par M. Fagel par une vieille femme assise, dont les mains s’appuient sur deux bâtons. L’allégorie eût été comprise sans l’aide des béquilles. La statue funéraire de M. Escoula, La Douleur, est simple d’attitude et d’expression suffisante. M. Le Duc a fait un très beau buste de M. Georges du Dramard. Les Boulangers de M. Charpentier sont une adaptation de l’art assyrien, dont la Frise des archers , au Louvre, est un si étonnant modèle. L’essai est intéressant et donnera lieu à de curieuses modifications à notre art décoratif monumental. M. Injalbert est le sculpteur des satyres et des bacchantes. Son Vase de marbre nous les montre dans leur enivrement furieux. L’ensemble possède la vie fougueuse dont ce sculpteur a fait la marque particulière de son talent. Nous ne le jugerons pas seulement sur cet envoi; il a créé pour Paris et Montpellier de puissantes décorations qui le désignent comme un des maîtres du genre.

En somme, pour être clairsemée, l’Exposition de Sculpture du

Champ de Mars se soutient par l’exceptionnelle valeur de quelques œuvres qui, pour la plupart, d’ailleurs, avaient leur place marquée dans le Salon rival. Il nous semble, cependant, qu’elle est bien près d’avoir épuisé son originalité. Car enfin, les thèmes d’expression sont moins nombreux qu’on ne pense. Et puis, chaque époque comprend l’expression à sa manière : combien peu nous intéressent les sentiments qui ont passionné nos aînés ! Au lieu que les formes d’une ligne se diversifient à l’infini et que leur beauté, ne dépendant ni de la mode ni du temps, dure éternellement. Les trois mille statues qui se dressaient sur l’Acropole ne différaient entre elles que par l'attitude.

GASTON SCHEFER.

BAFFIER Le, Vm,

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