SOMNAMBULE
BIESSY
Quel mal est comparable ce V alcool' EDGAR POE
des deux côtés. Dans l’autre vue : Un canal à Gand , effet du matin , l'effet est encore plus délicat. Ici tout est frais et gris; le ciel, l’eau, les maisons. C’est l’heure qui précède le lever du soleil, alors que le jour est partout et le rayon nulle part, une poésie exquise de tranquillité provinciale se dégage de ce paysage devant lequel il faut s’arrêter.
Parmi les peintres de genre du Champ de Mars, il est à remarquer que plusieurs semblent s’être donné le mot pour faire de la vieille peinture. M. Prinet dans son Atelier de jeunes filles s’est trop souvenu des Fileuses de Velasquez; M. Boulard, dans ses Intérieurs parisiens, a trop regardé, dans les musées, les tableaux d'intérieur d’autrefois, assombris par le temps. Comme M. Griveau dans le paysage, ces deux artistes jeunes ont fait du vieux neuf. C’est dommage.
M. Dinet, au contraire, est l’homme de son temps. La Courtisane et la Douleur sont des types algériens d’une violence de couleur qui leur donne du caractère. Sur la Falaise , de M. Adrien Moreau, n'est qu’une petite femme en costume i83o, debout sur une falaise. Pourquoi ? At home , de M. Stewart, est un intérieur de Salon anglo-saxon, lieu d’élection du flirt et de la tasse de thé. M. Rosset-Granger a fait le portrait d'une dame se promenant une lampe à la main : Somnambule. M. Biessy nous montre un homme assis à une table, ayant à côté de lui une bouteille d’eau-de-vie. Quel mal est comparable à l’alcool ! dit la légende. C’est là de la peinture purement littéraire. La Soupe aux Halles par une matinée d’hiver est le spectacle lamentable par lequel M. J. -J. Rousseau veut nous attendrir sur la misère des pauvres gens. Hélas! il y a de la distance entre une bonne action et une belle œuvre d’art. M. Frappa n’a pas tant de philosophie ni tant d’humanité; il ne cherche que l'agréable, comme dans sa Marchande de roses , et il est plus sûr d’être goûté de la foule.
Il faut encore citer avant de descendre à la sculpture, une austère marine de M. Mesdag, La tempête sur la plage de Scheveningue ; une jolie vue de mer de M. Courant, Le retour des crevettiers ; un paysage
de montagne de M. Ruch : Surpris par les neiges et un agréable souvenir d’Algérie, Fantasia , de M. Girardet.
LA SCULPTURE
La sculpture au Champ de Mars ne saurait se comparer à celle des Champs-Elysées, non pas tant pour son importance que pour les idées qui l’inspirent. La doctrine plastique de l’une est l'opposé de l’autre. Ici, il ne s’agit plus de la plastique pure, de la recherche de la beauté des lignes, de l’harmonie des proportions. Cette école y est abandonnée, ou à peu près. On n’y fait plus que de la sculpture expressive; on y cherche la beauté dans le mouvement, dans la couleur, dans tout ce qui constitue la personnalité de l'être humain. Un Grec de la grande époque constaterait avec satisfaction, la perfection de l’exécution dans le morceau, mais s’affligerait de l'affaiblissement de l'instinct des lignes, en un mot de cette absence du sens décoratif qui se révèle chez nos meilleurs sculpteurs. Aussi les bustes, ou les têtes d'expression, forment-ils presque tout l’attrait du Salon du Champ de Mars; les ensembles décoratifs comme le Monument des Morts de M. Bartholomé, valent plus par le sentiment profond qui les anime que par l’exécution technique ou l'équilibre de la composition.
Le fragment, exécuté en pierre, du Monument des Morts, a conservé toute l’intensité de douleur qui l’anime. C'est ici le triomphe de l’esprit sur la matière, sur la technique, sur le dessin, la forme, la couleur, sur tout. Il est impossible de voir sans émotion ce mari et cette femme étendus dans le tombeau dans l'attitude de deux compagnons qui sont morts comme ils ont vécu, dans la plus parfaite union du cœur. Le petit corps de leur enfant, jeté entre eux, les rassemble encore plus étroitement. Ces trois êtres symbolisent tout ce que l’homme peut aimer en ce bas monde, tout ce qui constitue pour lui la raison d’être de son passage sur la terre. Ce groupe n’est valable que par le senti-