M DCCC LXX
Critique-toi toi-même.
C'était il y a longtemps, — bien longtemps, — avant la Révolution — de 1848. Ce temps-là ne ressemblait point à ce temps-ci.
La génération actuelle est étrangère à la génération qui, de 1830 à 4848, dépensa tant d'enthousiasme dans les arts, les lettres, la politique et la philosophie.
Ce T. Thoré passait alors pour original. Il l'était. Même à cette époque oix il y avait tant d'originaux. 11 n'y en a plus guère aujourd'hui.
Son originalité consistait tout simplement à être naturel, à chercher le vrai et le juste. Cela n'est pas commun, en effet.
Étudiant en 1850 et affilié aux carbonari, il toucha au saint-simonisme et au fouriérisme. Aventurier dans toutes les généreuses excentricités do rintelligence à la recherche d'un nouveau monde.
Au demeurant, toujours républicain, avant, pendant et après.
Passionné en politique comme en art et en littérature, outre ses critiques dans F Artiste^ la Revue de Pains, le Siècle, le Constitutionnel^ etc., il écrivait dans les journaux et revues politiques, dans le Réformateur de Raspail, \di Revue républicaine d'Armand Marrast, le Journal du Peuple de Godetroy Gavaignac, le Dictionnaire politique de Garnier Pages Vancien, Y Encyclopédie inoderne^ la Revue indépendante de Pierre Leroux et George Sand, la Revue britannique pendant la direction de Félix Pyat, la Revue du progrès de Louis Blanc, la Réforme de Flocon, etc.
Et quel fameux journal il fit lui-même en 1848 1 Il a connu ainsi le Tout Paris d'un quart de siècle, les plus excentriques et les plus illustres. Ayant été membre du Comité des gens de lettres depuis la fondation de la Société, il y rencontra toute la littérature militante. Gomme artiste, il fut lié avec Eugène Delacroix, Decamps, Ary Schetïer, Gamille Roqueplan, Gigoux, Marilhat, Rousseau, Dupré, Diaz, Gouture, Daumier, Courbet, David d'Angers, Rude, Barye, Préault, etc.
Hélas ! combien sont morts, de ces hommes actifs qui révolutionnèrent la littérature, la poésie, les arts, la philosophie, la politique, la science! Plu-
— vu — sieurs ont fini dans la misère ou dans les maisons de fous, quelques-uns à l'hôpital, comme Hégésippe Moreau, ou par le suicide, comme Gérard de Nerval. Qu'importe ! ce qu'ils ont fait est fait, et souvent très-bien fait,
La jeunesse alors était vivace et tout enflammée. Elle discutait de tout, et partout, dans les foyers de théâtre, dans les cabinets de lecture, dans les ateliers, dans les boudoirs et dans les mansardes, dans lesjarJins du Palais-Royal, des Tuileries, du Luxembourg, sur les boulevards, dans les tavernes. Journalistes, poètes, critiques, auteurs dramatiques, acteurs, peintres, statuaires conspiraient tous ensemble pour la liberté humaine.
L'auteur de ces Salons n'était pas des moins exaltés. Il aimait tout en général;, si ce n'est qu'il abhorrait les vieilles routines. Ses amis trouvaient qu'il avait quelque chose de Diderot dans l'indépendance de l'esprit et le sans-façon du style : sympathie prompte, critique violente. Mais peut-être qu'il ne s'est guère trompé? On en peut juger maintenant par la confirmation d'une sorte de postérité.
Oui, sur le talent des artistes et sur leur valeur relative, il semble qu'il eut presque toujours raison. Decamps et Delacroix, sont-ce des peintres, décidément ? Les reconnaître et les consacrer, ce n'est pas malin , à présent. Mais il faut se reporter à trente
ans en arrière et se rappeler les grandes disputes autour de ces novateurs. Delacroix est l'iiomme de France qui fut le plus injurié. La persécution était impitoyable contre la nouvelle école tout entière. Et que sont devenus les pi'oscripteurs ? Leurs œuvres et même ieuis noms sont déjà oubliés.
T. Tlioré fut le compagnon et le défenseur persé^ vérant de la pléiade révolutionnaire. Les Salons de 1844, 1845, 184(3, 1847 et 1848 ne sont que la fin d'une série ininterrompue depuis 18o2. Une année seulement, en 1841, le critique d'art manque au rendez-vous de l'Exposition, ayant été cloîtré à Sainte-Pélagie pour une brochure politique. Quelquefois il a fait plusieurs comptes rendus d'un même Salon, par exemple, en i8ô8, dans la Revue de Paris et dans le Journal du Peuple; en 1859, dans l'Artiste et dans le Constitutionnel ; en 1842, dans le Siècle et dans la Revue du progrès^ etc. Les autres Salons se trouvent soit dans ces journaux, soit dans le Réformateur^ dans la Loi, ou ailleurs. Les principaux fuient publiés par le Constitutionnel, que le docteur Véron avait ressuscité, en y appelant Balzac, George Sand, Eugène Sue, et en laissant toute liberté à la rédaction. On voit que le citoyen Thoré ne s'y gênait pas trop, même dans ces années qui précédèrent la révolution.
Le romantisme fut une protestation prime-sautière
contre les régies auciennes : fantaisie entraînante, comme l'instinct; self- government, affranchi de toute solidarité avec les antres expressions de la vie humaine. L'artiste ne relevait que de lui-même ; il s'en allait tout seul, sans s'inquiéter de la philosophie, de la politique, de l'économie sociale, de la science, qui pourtant, h la même époque, tendaient aussi à un renouvellement du monde.
Bien qu'engagé au vif de la mêlée romantique, l'auteur de ces Salons ne s'accommodait point de « Tart pour l'art,» et il y opposait dès lors une autre formule, qui semhle devoir caractériser Tart vraiment moderne.
Jadis on faisait de l'art pour les dieux et pour les princes. Peut-être que le temps est venu de faire ((l'art pour l'homme, y) Ainsi pensait le citoyen Thoré, et W. Biirger trouve qu'il n'a pas tort.
Mais, malgré cette prévision d'un art régénéré par le sentiment humain, par l'amour de la nature, par la concordance avec les conquêtes effectives d'une société si différente des sociétés passées, le critique d'art est encore un peu superstitieux en certains passages de ces Salons. La Providence y fait quelques apparitions mystiques, et l'Idéal s'y halance dans des phrases nuageuses.
C'était la mode littéraire. Ils ne savaient trop ce qu'ils voulaient dire avec ces mois amphigouii(|ue.i,
mais on trouvait que ça taisait bien. On se préoccupait moins de la précision de la pensée que de l'éclat du langage. Être artiste en style, ce fut la manie de toute cette génération. Il en restera des orfèvreries merveilleuses, de vrais trésors d'art littéraire, où quelques ouvriers raflînés ont travaillé les matières précieuses de la langue avec une perfection sans pareille.
Une autre manie de l'époque, et qui persévérera longtemps en France, est d'estimer le peuple français au-dessus de tous les peuples de l'univers. On trouvera encore dans les Salons de T. Thoré quelques traces de ces prétentions naïves et ultra-patriotiques.
J'avais connu T. Thoré à Paris avant 1848, mais je l'ai surtout fréquenté à l'étranger, durant son exil, aux bords de la Tamise ou aux bords du Rhin, aux bords du lac Léman ou aux bords du Zuyderzée. On apprend en voyageant. 11 avait beaucoup appris, et surtout il avait beaucoup oublié. Il estimait Shakespeare et Gœthe à l'égal des grands auteurs français. Je lui ai entendu dire que Rembrandt dessinait mieux que Poussin !
Ayant vécu, sans espoir de retour dans sa patrie, avec des peuples très- différents, il était devenu cosmopolite. Il avait compris que l'universalité des relations, favorisée par tant de découvertes
prodigieuses, transformait toutes les conditions des anciennes sociétés isolées; que les caprices les plus poétiques ne pouvaient plus tenir devant la science positive, ni les préjugés les plus opiniâtres devant une confrontation générale ; et, sur l'art spécialement, qu'il y avait à refaire une histoire compréhensive et une critique toute nouvelle, en vue d'un art tout nouveau.
Ces idées le tourmentèrent après l'Exposition universelle de 1855, et il les esquissa dans un article — Nouvelles tendances de l'art, — qui montre peutêtre combien l'esprit s'est remué depuis la période romantique.
En France^, aujourd'hui, les arts et les lettres, comme les autres énergies créatrices, semblent anéantis; mais, n'y a-t-il point cependant un espoir de renaissance en toutes choses, — si la Liberté renaissait?
W. BÛRGER.
NOUVELLES TEiNDANGES DE L'ART.
L'Exposition universelle de 1855 a donné une consécration définitive aux grands artistes de Fécole romantique. Les premiers talents, toujours contestés jusque-là, ont été reconnus décidément par la France et par l'Europe. Le Romantisme pittoresque, comme le Romantisme littéraire, a triomphé devant l'opinion publique. Donc il est fini. Qui a vaincu a vécu. C'est la loi inflexible: Vicit, ergo vixit.
La conquête de la liberté d'invention et de style, ce fut beaucoup. Mais la poésie et la forme, les sentiments et les images, affranchis désormais, que feront-ils de la liberté?
Le Romantisme lilléraire et pittoresque n'était que l'instrument préparatoire d'un art nouveau, véritablement humain, exprimant une société nouvelle, dont lo