Salons (1857-1870)
L’art français avant la guerre. — Prépondérance de la France au dehors ; évolution artistique au dedans, qu’en reste-t-il? — Le ministre, le directeur, le jury. — Deux systèmes : protection, liberté. — Le Salon de 1872 n’exprime pas la pensée française. — Portraü de M. Thiers, par Mlle Nélie Jacquemart.
- Ouvrant comme il ouvre, après une interruption de deux ans et au lendemain des calamités qui ont mis notre faiblesse à nu, le salon do 1872 devait être une enquête, rien de moins, rien de plus. Il s’agissait bien d’épurer, de composer à coups d’arbitraire et de violence un choix plus ou moins digne d’être placé sous les yeux d’un public difficile ! Ce qu’il fallait, c’était être exact, sincère et complet. L’opinion ne demandait pas davantage, mais elle demandait tout cela. Car il est une chose qui importe plus que l’agrément des visiteurs ou la gloriole do M. Charles Blanc, c’est que la France sache si sa puissance intellectuelle et morale a été atteinte.
Avant la guerre, nous avions une vie artistique très brillante et très féconde.
D’abord, nous étions les premiers en Europe, ce qui est toujours flatteur. Les peuples nous regardaient et nous enviaient. Etrangers au mouvement d’idées qui nous
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emportaient de l’art classique à l’art romanliqne. puis ce 1 art romantique à l’art naturaliste, ils acceptaient de nous le fait accompli, se bornant à choisir parmi nos systèmes celui qui allait le mieux à leur tempérament parmi nos grands hommes celui qui convenait le plus à la nature de leur goût. Leurs enfants venaient prendre chez nous 1 etincelle sacrée. Tous se faisaient honneur d etudier a no re école de prendre part à nos expositions. E plus 1 on allait plus notre prépondérance s’accusait. En Espagne on cherchait le grand art dans l’imitation 1 Ingres. En Italie, tandis que Florence préconisait Paul Delai oche, ^aples se réclamait d’Eugène Delacroix. L’Allemagne ouhliait Cornélius et Kaulhach poumons suivre dans 1 éludé de la nature. Quant à la Belgique, travaillée en des sens di\ ers et rélléchissant en même temps toutes
errIccou?ch’ PefUe France
Ensuite nous avions, pour les choses de l’art une compétence singulière. Non seulement nous produisions de quoi faire lace a la consommation du monde entier, mais nous discutions avec vivacité de nos produits, nous en parlions avec une passion .sans égale. A chaque .salon, c étaient des éclats de voix dans les lieux de réunion où on cause, et dans les journaux toute une littérature coulait, celle dont Diderot a fourni le premier type et est demeure le modèle. Nous travaillions sur le vif ce oui est toujours une originalité. Tandis que la lourde Allemagne se saturait d’esthétique et d’archéologie, ici en h rance, penchés sur un phénomène qui se reproduisait pour la première fois depuis le xiv-^ siècle, nous essayions la phpiologie de Part. Voyant naître sous nos yeiix grandir, décroître et mourir les écoles, nous recherchions les lois de leur développement et les conditions de leur vie. Cette étude n’était point le privilège de quelques letties, elle se répandait dans les masses. Malgré la rési.stance de l’Etat et des académies, c’est-à-dire de la routine traditionnelle et de la sottise triomphante, une opinion publique se formait. Théoriciens et producteurs
avaient fini par se mettre (raccord. Une nouvelle forme du goût, faisait iuslice des écarts de l’école romantique, demandant a 1 école classique sa science et ses moyens l>onr les appliquer, non plus à la mythologie et à la légende anliques, mais à la société môme dont nous faisons ])artie, tendait à s’imposer. C’était de toutes parts une sorte de ralliement des esprits qui faisait plaisir à Aoir et donnait les plus belles espérances.
Une reste-t-il de cette influence souveraine si longtemps exei céc au dehors? Que reste-t-il de cette sourde germination d’idées en train de s’accomplir au dedans ? En admettant que nous soyons toujours les maîtres de la brosse et du ciseau, que pensent aujourd’hui nos artistes? Comment les événements de la guerre les ont-ils inlluencés? Quelles impressions en ont-ils reloues ? Quels enseignements en ont-ils retirés? Cette terrible le<;on du inalheur n’a-t-elle point existé pour eux? Tandis que la Tiauce entière sent le besoin de se renouveler, de s’éle- \ei, de monter son âme et de la façonner aux devoirs sévei (3s, con tinueront-ils tranquillement leurs paysages, leurs intéiieurs, leurs natures mortes, leurs exhumations du moyen âge on de l’antiquité? Ne comprendront-ils l)as qu’ils ont un plus haut langage à parler à leurs contemporains que ces muettes ou frivoles images? Ne senliiont-ils pas que, l’art faisant partie de l’éducation publique, tout artiste est cou|)able qui, par la dignité de sa personne, aussi bien que par l’élévation do sa pensée, leste au dessous du rôle que la société lui assigne?
Ces questions valaient bien, j’imagine, l’injustifiable juétention (]u on a émise on haut lieu de composer un Salon siivôrement choisi où ne seraient admis que quol- <}ues privilégiés. Mais pour les apprécier et en sentir I imjiortance a 1 égal du jmblic, il fallait, dans ces sphè- 1 es administratives, la présence de trois éléments qui se rencontrent pou :
Un ministre bien conseillé,
Un directeur bien inspiré,
Un jury bien disposé.
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Les trois éléments ont manqué à la fois.
Le ministre a été mal conseillé Dans cette matière qu’il ne connaît pas, il ne pouvait avoir de parti pris. Si quelqu’un était venu lui dire : « .Monsieur Jules Simon, prenez garde ! vous êtes républicain, et vous méconnaissez l’esprit de la République; vous êtes intelligent et vous rétrogradez non seulement sur M . Maurice Richard, mais sur M. de èsiewerkerke. L’Empire, qui a eu son c.\])0sition des refusés, qui a supprimé les catégories de médailles, qui a brisé le privilège académique, qui a voulu étendre à tous les artistes le droit de suffrage, l’Empire refuserait de signer le programme anti-libéral et antidémocratique auquel on vous demande de mettre votre nom ; y> si quelqu’un était venu lui dire cela, il se serait rappelé que, n’ayant point encore exprimé son opinion sur ce sujet, il n’avait aucune raison de la changer, et il aurait demandé un autre programme.
Le directeur a été mal inspiré. Ce directeur, qui doit être républicain, puisque la République nous le ramène chaque fois qu’elle est proclamée, n’a pas l’excuse de son supérieur. Il connaît la matière, ayant pâli sur des livres d’art et ayant môme attaché son nom à plusieurs ouvrages recommandés aux gens du monde. Il est vrai qu’il la connaît, non en physiologiste qui aime et respecte la vie de quelque façon qu’elle se produise, mais en anatomiste qui opère sur des cadavres. C’est un grammairien et un annotateur. S’il lui fallait analyser l’art français contemporain, il demanderait d’abord à le tuer, et il le disséquerait après. A ce vice de méthode qui le rend peu tendre aux producteurs de son temps, il en joint un autre ; il est autoritaire. Il a la religion de l’Etat, comme Louis XIV. Il s’indigne de ce que nous ayons eu un instant la pensée de réduire le rôle de l’administration « à accrocher des tableaux et à aligner des statues. » Ce qu’il veut, c’est gouverner l’inspiration de l’artiste, c’est régenter le goût du public. « L’Etat, a-t-il osé écrire dans ce laineux rapport au ministre que j’ai sous les yeux, doit avoir une doctrine en art. » Avoir une doctrine, c’est-à-
dire exclure des expositions l’œuvre qui découle d’une octrine opposée ou simplement dissidente ; interdire la paDhcite à 1 artiste coupable de penser autrement que Jilat ; le condamner, lui à l’obscurité, et sa famille à la imsere ; tout cela, parce que le sculpteur ou le peintre ne jerront pas par les mêmes yeux que M le directeur des beaux-arts ! Si encore l’Etat promettait d’avoir toujours a meme doctrine, on saurait à quoi s’en tenir. Mais par malheur es directeurs ne sont pas éternels, çt l’Elat- UiaiJes blanc ne pense pas comme avait pensé l’Etat- Aiewerkerke. Comment parer à cette difficulté? Fauartiste change de doctrine aussi souvent que ^ Etat changera de directeur? Mais alors c’est la honte s ajoutant a la misère : l’avilissement par fe scepticisme on la mort par la faim, tel est le dilemme que M. Charles blanc ne craint pas de posera ses subordonnés.
abominables idées ont trouvé un exécuteur dans le bien diflicile de passer à coté sans en ■ l’appelé le comité des finances auquel
fait allusion dans ses Confessions d’un et la jolie anecdote qui accompagne son r Cl . leire Leroux s’était fait inscrire à ce comité, qui comptait un certain nombre d’illustrations ; il y vint une OIS et ne reparut plus ; « Ce sont des imbéciles, » dit il en partant. Le mot, observe sentencieusement Proudhon,
« n était pas juste quant aux personnes, mais il était proonciement vrai quant au comité ». C’est là d’ailleurs un P 1 nomene d observation assez fréquent. Des gens qui, tous individuellement sont intelligents et instruits, ne tout que des sottises, une fois rassemblés.
Le cas du jury de peinture n’a pas été autre. Je ne par e pas ainsi à cause de l’incident Courbet, quoiqu’il ait tourne a l’avantage do ce grand peintre, contrairement au but bien évident, des membres qui l’avaient soulevé'- ” ' je jiarle à cause de l’immolation de tableaux et de statues a laquelle le jury s'est livré. Il a tant sabré, tant coupe, t.^nt retranché, tant élagué, que beaucoup d’excellentes choses ont été renvoyées à leurs auteurs, et
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que, dans celles qu’on propose inainlcnant à notre admiration, il y en a une ([uantité prodigieuse qui sont exécrables. ou niC'ine, ce qui est pis, nnlles. Et le choix a été si maladroitement l’ait, que ce malheureux Salon de 1872; ({ui, venant après la guerre et les terribles événements de l’an passé, devait avoir forcément une physionomie originale et saisissante, est absolument dépouillé de tout caractère. 11 est diflicile de lui trouver une signilication. On s’y promène sans savoir ni dans quel pays, ni à quelle date on est. A peine oserait-on dire si c’est la Itépuhlique qui règne, ou l’Empire qui continue. Quelques épisodes de gueri-e comme ceux de ^L\l. Pi-otais, l)upray et de Aeuville, quelques Alsaciennes comme celles de M. Marchai mis à pari, rien ne rappelle nos doux dernières années, et les angoisses qui nous ont assaillis, et les horribles drames auxquels nous avons assisté. On se croirait loin de la Seine, loin do Paris, dans je ne sais quelle froide exposilion de pi-ovince on do Belgique. Il n’y a là dedans ni l’âme, ni la vie do la Franco.
Oh! combien [)lus touchante, j>lus pathélicpio, plus nationale, et on somme meilleure à tous les points do vue, efitété une exposition largement ouverte à tous, ne faisant exception d’aucun talent, d’aucune écolo, d’aucune personnalité ; disant aux travailleurs : « Entrez! la patrie a vu la mort do tro}) près pour distinguer désormais entre ses enfants. Elle les veut tous, elle a besoin de tous. Une place pour votre œuvre? la voici. La Piépuhlique sera aussi libérale que rom[)ire a été parcimonieux. Elle recherche les fi-nits en espérance aussi attentivement que les fruils m ùrs. Les jeunes artistes lui sont meme plus chers que les vieux, car c’est sur l’avenir surtout qu’elle compte. Mais venez tous, il faut que tous soient présents ici. Dans l’état de meurtrissure où le Germain nous a laissés, notre premier mouvement, en l'eprenant connaissance, doit être de nous tâter et de savoir si nos blessures sont mortelles. Les commissions j»arlementaires scrutent en ce moment l’administration, la justice, l’armée ; elles sondent le corps, il faut examiner l’esprit.
l’cnsons-nous encore en peinture, en scnlplnre, en archi lecture, et qn’est-ce que nous pensons? Voilà la chose • lu’il ini|)orte avant tout de savoir. »
Et en posant ainsi la question, nous étions dans la vélitéde notie idée, dans la vérité des institutions répuhlicaiucs.
Car, en matière d’administration artistique, il n’y a (pie deux principes : l’un vrai, la liberté; l’autre faux, la protection.
^ La proteclion, — système do M. Charles Blanc, est
d’origine dospotiipio. Elle a ])our but la glorilicalion du monarque ; pour moyens la faveur et l’intrigue ; pour résultat, la dépravation des consciences. En habituant l’artiste d tenir les yeux toujours iixés sur le })ouvoir central, seul (lispensatcur des travaux et des récompenses, elle le dégi-adc, elle 1 avilit, elle rapelisse son caractère, elle souille en lui les sources de l'inspiialion. Dans l’histoire elle est contemporaine des académies, et ne marche qu’entourée d’un cortège de règlements, jurés, médailles, céiémonics, distribution d’éloges et de rubans. Do tous les ouvriers en décadence, c’est elle (pii va le plus vite et qui s’acquitlc le mieux do sa tâche.
La liberté système que nous préconisons — est d’oligine municipale. Son idéal, c’est la glorilication do Hmmanité. Ayant le concours pour moyen, elle prend l’opinion publique pour juge. En habituant l’artiste à ne jamais considérer que la cité, le pays, elle élève son point de Mie, le lorce à purifier son esprit, en fait un citoyen et un homme. Elle résiste aux entraves dans lesquelles la routine essaye d’emprisonner l’esjirit d’invention. N’asjiiidut d d autic récompense cpi’a 1 estime publique et au contentement de soi-mémo, elle abandonne aux enfants les piix et les médaillés. Elle seule crée la vie, engendre le mouvement. C’est elle qui, du xiiP au xvp siècle, dans les républiques d Italie, dans les communes de France, dans les villes bourgeoises de Flandre, dans les cités impériales d’Allemapc,à Venise, à Florence, à Dise, à Sienne, dLucques, a Gênes, à Milan, à Parme, à Bologne, à Mar-
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seillc, à Arles, à Toulouse, à Lyon, à Reims, à Dijon, à Paris, à Gand, à Bruges, à Anvers, à Cologne, à Nuremberg, à Augsbourg, dans cent autres lieux, a allumé ces* innombrables foyers d’activité intellectuelle qui brillent de la nuit du Moyen Age à l’aurore des temps modernes, poussière d’étoiles terrestres, véritable voie lactée de la civilisation et de l’art.
Comment se fait-il qu’ayant à choisir entre ces deux régimes, celui de la tutelle et celui de l’émancipation, M. Jules Simon, qui était tenu par son passé, par son éducation, par ses doctrines, par le respect qu’il doit au gouvernement dont il fait partie, se soit prononcé pour la tutelle? C’est un point sur lequel M. Charles Blanc seul peut répondre.- Mais'M. Charles Blanc ne répondra pas, parce que lui-même déjà est mécontent du résultat qu’il a obtenu. La logique de sa tentative le poussait à être exclusif jusqu’au bout, âne recevoir que des œuvres parfaites, à faire un Salon avec cent tableaux et deux statues. Il ne l’a pas osé,etson entreprise reste condamnée par là même. Car à quoi a-t-il abouti ? Il a bien pu empêcher une exposition démocratique, il n’a pas su faire une exposition purement autoritaire. Incertain, confus, mélangé d'éléments disparates, le Salon qu’il a organisé ou fait organiser, demeure sans si-gnification Gomme sans portée. La pensée intime et profonde de l’art français n’y est point exprimée; la qualité du choix n’y est pas atteinte. A tous les points de vue, c’est une œuvre mauvaise, et qu’il ne faudra pas recommencer. On ne la recommencera pas, si les artistes, foulés aux pieds cette année, veulent enfin secouei' leur inertie et prendre en mains la direction de leurs intérêts.
Sous le bénéfice de ces observations, nous pouvons gravir l’escalier qui conduit au premier étage du palais ■de l’Industrie. C’est là que sont exposées, dans un ordre à ])eu de chose près alphabétique, les. 1,536 tableaux que' le jury a épargnés.
Nous rechercherons tout d’abord, si vous le permettez, le Portrait de M. Thiers, par Mlle Nélie Jacquemart.
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(l’osL la grande curiosité du Salon, ei, au moment où l’auteur y travaillait, quelques Journaux à nouvelles ont |u'onon,:6 le mot de clief-d’œuvre. La recherche d’ailleurs ne sera pas longue : le portrait est situé dans la pièce (rentrée, comme si M. le président avait désiré faire luimème aux visiteurs les honneurs du premier Salon ou- \ ort parla Kéi)uhlique.
On ne saurait trop admirer le soin qui a présidé à la coul'ection du panneau dont le tableau de Mlle Jacquemart occupe le centre. Les tons ont été choisis pour que l ieu, dans l’entourage immédiat, ne fît trou ou saillie, et (pte le regard du spectateur fût de tous les cotés ramené à l’objet principal sur lequel on avait résolu d’appeler sou attention. Le but est absolument atteint, et je plains les deux ou trois malheureux artistes dont les toiles ont été ainsi sacriliées à la glorification de Mlle Jacquemart. Mais parlons du portrait.
J’ai rappelé tout à l’heure le mot de chef-d’œuvre : chef-d’œuvre était démesurément hyperbolique. Le Portrait de M. Thiers ne vaut pas, tant s’en faut, certaines œuvres précédentes du même auteur, le Général Catiro- ' hert, M. Daruy.
Le président de la République est représenté debout, la tête nue, le corps vu à mi-jambes. Il est vêtu d’une redingote marron soigneusement boutonnée, la main gauche ramenée au corps, l’autre appuyée sur une table, où sont jetés quelques volumes : Tacite, Vauban. Aucun insigne. Cette simplicité sied au chef d’un Etat comme le nôtre. Elle est dans les données de la République sérieusement entendue et sincèrement pratiquée. Mais elle est gâtée par je ne sais quelle sorte d’apprêt officiel qui arrête et qui choque : le personnage est costumé, il n’est ]>as vêtu ; sa redingote tout flambant neuf le drape, elle ne rhabille point.
Mlle ISélie Jacquemart a acquis assez de talent, pour qu’elle soit obligée maintenant de réfléchir à son art. Cultivant particulièrement le portrait, elle devrait savoir qu’un peintre ne peut se contenter de modeler une tête
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et des mains. Il est tenu d’exprimer un caractère, des mœurs, des habitudes. Le caractère s’exprime par la partie osseuse de la tête : mais les mœurs et les habitudes ne se peuvent guère indiquer que par les parties molles du visage, et elles se complètent par le vêtement, par les accessoires, si l’on juge à propos d’en ajouter. Il faut que le vêtement soit celui du modèle, qu’il lui ait servi, que ses plis soient naturels et commandés par la désinvolture propre du corps; un peu d’usure môme ne messiérait point. Dans le tableau de Mlle Jacquemart, non seulement le pardessus est neuf comme s’il sortait de chez le tailleur, mais les livres ont l’air de se trouver là par hasard et semblent n’avoir guère été feuilletés : de façon que l’homme est dépaysé dans son habit, et les livres dépaysés sur le guéridon qui les supporte.
Ce sont là des fautes morales qu’un portraitiste de la force de Mlle Jacquemart ne devrait point commettre. Quant aux fautes matérielles, elles sont plus visibles encore et se montrent aux yeux les moins experts. Le bras gauche du portrait, celui qui est ramené au long du corps, fait l’effet d'un bras estropié; le bras droit, celui qui s’appuie sur la table, est cassé au-dessus du poignet. Ces erreurs de dessin seraient peu de chose, si la tête était parliculièrement l’éussie. Malheureusement il n’en est l’ien. La ressemblance n’est pas de la plus grande exactitude, et quant au modelé, qui est à la vérité lin et «lélicat, il manque par trop d’énergie et de vigueur dans les parties essentielles.
Comme on le voit, chef-d’œuvre est un mot dont il fallait s’abstenir. Mile Nélie Jacquemart n’a pas fait un chef-d’œuvre. Elle est restée au-dessous d’elle-même; elle avait donné davantage, ii y a deux ans, en peignant le maréchal Canrobert; et, sans sortir de ce salon, nous trouverons des portraits meilleurs que le sien, ceux de M. Ferdinand Gaillard, par exemple, auquel le public n’a pas encore fait de réputation et qui pourtant s’annonce de plus en plus comme un talent hors ligne.
Questions à résoudre. — Le meilleur tableau du Salon : la Femme couchée, de Gustave Courbet. — Les débutants. —
Ceux qui ariivent. — Lin revenant : Thomas Couture.
Alma-ladcma. Biard. — Pu vis de Chavaniies.
A 1 ouverture de cliaque Salon, un certain nombre de questions se posent, auxquelles le critique doit répondre tout d’abord, pour peu qu’au désir de satisfaire la curiosité de son lecteur, il joigne une certaine décision de l’esprit. Ces questions sont en général les suivantes ; « Ouel est le meilleur tableau, la meilleure statue, et quels sont les plus mauvais? Y a-t-il des débuts éclatants, des réajiparitions inespérées? Gomment s’appellent les nouveaux venus et comment s’appellent les revenants? Quelles sont, en tous les genres, les particularités distinctives, celles qui dilTérencient l’exposition actuelle de ses aînées?» Ixn parlant, dans mon premier feuilleton, du portrait de M. Tliiers par M"« Nélie Jacquemart, je suis aile au-devant d’une do ces interrogations; je vais tâcher de répondre aujourd’hui aux autres.
Le meilleur tableau du Salon de 1872 se trouve en ce moment rue Notre-Dame-de-Lorette, entre la rue Pigallo et biplace Saint-Georges, dans la boutique d’un marchand de tableaux nommé Ottoz. Ce tableau, c’est la Femme couchée, i\e Gustave Courbet, celle-là même que M. Meissonicr a fait exclure par des considérations politiques do ordre le plus élevé, mais qui malheureusement pour eur auteur n’ont pas été goûtées par l’opinion. Pourquoi AI. Meissonier s’est infligé à lui-même le ridicule et pourquoi il a excité les anciens jurés de la princesse Mathilde a assumer la honte de refuser la maîtresse œuvre du Salon, c’est un mystère facilement pénétrable pour ceux
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qui connaissent à quel degré de servitude morale l’empire de Napoléon III avait réduit les artistes. Mais, ayant à parlei ici de beaux-arts et non de dignité humaine, nous ne remuerons pas ces souvenirs. Nous rappellerons seulement qu’aussitôt après avoir fait leur coup, les membres du jury, reculant devant le scandale, firent répandre dans le public le bruit que les tableaux refusés étaient mauvais, et que la mesure d’exclusion prise par le jury n’avait pas d’autre cause. Sur ce, quelques personnes bénévoles, de celles qui croient difficilement à la perversité humaine, qui acceptent comme honnêtes et loyales les décisions d’une autorité quelle qu’elle soit, s’imaginèrent qu’après les événements auxquels il avait été mêlé, le peintre de la Remise de chevreuils avait bien pu en effet ressentir un certain affaissement, et, da’ns ses œuvres nouvelles, se trouver inférieur à luimême. Pour rassurer ces honnêtes personnes et leur montrer combien étaient mensongers les récits ins-pi-* rés par les membres du jury, nous rétablirons les dates.
La Femme couchée n’est point une œuvre récente ; elle a été exécutée à Munich en 1869, un an avant le premier siège de Paris, et dans une des plus, belles périodes ' du talent de 1 artiste, puisqu’elle est placée chronologiquement entre V Hallali du cerf et la Vague.
C’était au moment de l’exposition bavaroise. Courbet était allé a Munich avec un choix de ses grandes œ'uvres, et il y avait obtenu le plus légitime succès. En voyant se produire pour la première fois, chez eux et flans fees meilleurs spécimens, cette peinture saine et franche, qui n emprunte ses sujets qu’au monde environnant, qui ne se ijropose d’autre but que d’exprimer la vie sous tous .ses aspects, les artistes allemands furent surpris. Le vieil idéalisme germain se sentit en face d’une force nouvelle et inconnue. Dans cette ville artificielle, qui ressemble à une rêvene de la Grèce, l’impression fut analogue, à .celle que cause, dans les poètes anciens, la descente d’un vi- ^ant au séjour des ombres. Les jeunes gens firent à Par-
ANXÉr: 1872
tisl.o français nn accueil enlhoiisiaslc, et. les vieillaials eux-mêmes, professeurs et académiciens, s’enipressèrcuL autour de lui. C’élait à qui voulait le voir peindre, siirpiamdre le secret de cet art si lari,m, si sou|)Ie, et en même temps si Trai. Reiide/.-vous fut pris dans râtelier (lu baron Hemberg, à l’Académie; Kaulbach otlVil so:i pins beau modèle'; Follz, Piloly, Schwind acec.j ;renL. Fier des altenlions dont il (Hait l’objet et se scntaul environné de sympathies, le i)eiutre fut en veine. Eu (p;olqiics séances, usant leur à lour du couteau et de Ir, bi'ossc, il lit, au grand émerveillement de l’assistance, cetLc ligurine couchée, la plus iiue et la plus (b'dicaLe peut-être qui soit sortie de ses mains: pose ravissante, modelé délicieux, élolTcs superbes, fond splendide, la; soir du jour oii ce chef-d’œuvre fut achevé, il se but beaucoup de bière dans les brasseries de iMuuich, et il so tint, comme on pense, beaucoup de propos délirants ; mais même parmi les buveurs ivres, il ne s en trouva aucun pour imaginer que jamais des artistes français pusscrd, eu venir à refuser un morceau de cet ordre : les Bavarois ne ])révoyaient pas M. Mcissonicr.
i\ous engageons les amis de la bonne peiulurc à visite" la h'emme couchée, dans la boutique où elle a trouv,'; asile contre les susceptibilités du peintre dn cheval de l’empereur. Ils y prendront un plaisir extrême, surtout le soir, à la pleine lumière du gaz, et ils pourront se convaincre une fois de plus ejue, sous le pinceau des vra'n; artistes, l’art b a içais s’élève à la hauteur du grand ai i de toutes les époques. Voici une petite femme qui sup- ()ortcrait sans soulVrir le voisinage de VAntiope. M. Alci.ssouier, en vertu de son idiosyncrasie propre, l.iifenme les portes du palais de l’Industrie : soit; mais si clic vient jamais frapper à celles du salon carré du Louvre, c’est Ciiorgione, Titien et Corrége qui se lèveront pour la re/;evoir.
L’autre tableau, soumis par Courbet au suffrage de M. Mcissonier, était uu tableau de fruits, — des pommes rouges sur une table de jardin avec uufond de verdure et
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dficiei. On le voit chez M. Dnrand-Ruel. Je n’en dirai ici qn im mol, et ce mot le voici. Pour les fruits et pour tout ce qui se range sous la dénomination dénaturés mortes. la béante consiste dans le rendu et résulte de l’exécution Or, on a contesté beaucoup de choses à Courbet, on no lui a jamais contesté do savoir peindre ; ses plus violents détracteurs ont été obligés de reconnaître la supériorité de son métier. Et, comme c’est la seule qualité qui soit ICI en jeu, on peut aftirmer hardiment que les pommes rouges de Courbet sont admirables, et que, cette fois enl core, él. Moissonnier s’est lourdement trompé.
Il faut aimer les débutants : c’est l’avenir, c’est l’espoir de la moisson prochaine. Pour moi, je me fais un devoir chaiiuc annee de les rechercher et, s’il est possible de les encourager Quel bonheur d’aider les premiers pas de leui lendre facile la route qui a été si dure à leurs dcvanciers ! Mais celte année pas un ne répond à l’appel. On b,ont ils . Morts au champ d’honneur, pour la plus grande gloire du jury. Qui ne s’attendait, après deux ans de jacheres, a une végétation exceptionnelle d’art'? à une année formidable de jeunes gens ? Eh bien ! la végétation a été coupée sur pied, l’armée a été renvovée dans se^lojers. Meissonieret ses complices ont commis cette œmre de destruction. Ils ont cassé l’avenir dans son œuf et 1 ont jele a terre. Vous pouvez errer dans cessalle,b a la recherche de nouveaux venus, c’est à peine si vous en rencontrerez un ou deux ; M. R. de Gironde, un eleve de Bonnat, qui, dans une étude assez brutale intitulée le Sommeil, montre tout à la fois son amour pour la couleur noire et son mépris du dessin correct ; M. Einery Duchesne, autre élève de Bonnat, dont VÉcoaeî’c, bien dessinée, n’est pas sans un certain charme.
Le reste, légion turbulente, race odieuse et honnie, a été misa la porte. C’est à leur absence incontestablement que le Salon de 1872 doit ce calme’, cette uniformité ce manque d’intérêt, et enfin cet ennui discrètement tamisé qui a déjà diminué d’un tiers le nombre des visiteurs.
En avant des débutants, exterminés cette année par
décision supérieure, inarclie lalroupe compacte et sei-r!;c do ceux qui, exposant depuis plusieurs années déjà, arrivent pou à pou à se faire remarquer et à sortir de pair; MM. Vayson, Uupray, de îsittis, Beauvais, Pelouse, Charuay. Je reviendrai sur quelques-uns d’outre eux ; mais dès à présent il convient de dire que la scène de Chasse dans laCamargue, de M. Paul Vayson, est une ])ointure droite et franche, Ihin des meilleurs tableaux du Salon ; ((ue les Fusiliers marins, deM. JJupray, ont un mérite de vérité et de justesse pou ordinaire ; et que \aRouiede Naj)les à Brindisi, do M. de Nittis, brossée avec esprit, serait irréprochable si le blanc delà chaussée no prenait parlois la teinte et l’aspect d’un liquide.
Si 1 année n’a pas eu ses consezâts, en revanche elle voit arriver des vétérans, mémo des vétérans imprévus,
Pu Aoici un qui reparaît après vingt ans d’absence, que tout le monde croyait mort, — ïbomos Couture. Non seulement il respire, mais, par un miracle de préservation, il est intact. Le voilà sous nos yeux, tel que lagéné ration qui vit se préparer l’orage de 1818 le put admirer, cultivant Home, l’allégorie et le gris d’argent. Epiménide dans sa cavoruo ne s’était pas conservé mieux. Dans quel antre, dans quel abîme i)rofond et sourd a-t-il donc vécu qu’il n’a pas entendu le craquement des sociétés, qu’il ne s est pas aperçu du changement de direction dans les idées ! Lien n est resté debout des contemplations et des re\es de sa jeunesse. Ce monde gréco-romain, où les pasticheurs des dernières années de Louis-Philippe avaient prétendu tailler un art et une littérature pour la France, et dont il fut un moment le décorateur inconscient, s’est écroulé tout d’une pièce. La révolution de février a jeté bas cette simagrée de résurrection. Initiateurs, apôtres, Aictimes môme, tous ceux qui, dans dilTérentes mesures et a dillérents litres, avaient pris part au mouvement, ont disparu. Rachel est morte, dont les succès au théâtre avaient servi de prétexte à la levée de boucliers ; Ingres esl mort, qui, dans la Straionice, avait donné la première note artistique du genre; Ponsard est inort, qui
dtins QCB (3ii tîoiino la, prcniiorc nol6 liltcrairo.
Leurs disciples et leurs successeurs sont partis ou ont apostasie. Gérôme, l’auteur du Combat decoqs, a changé à la fois de manière et de sujets ; llamon, qui sur la lisière de l’école cueillait l’idylle en fleurs, s’est retiré du monde ; Emile Augier, se lançant dans la comédie contemporaine,^ a passé armes et bagages à l’ennemi. La société tout entière, en évoluant sur elle-même, est revenue à l’étude directe des réalités sociales et cherche maintenant à retrouver la tradition rationaliste du xviii® siècle. Plus rien ni en nous ni autour do nous, ne rappelle les chimères d’alors, et c’est le moment que le vieillard choisit pour reparaître avec son même cortège de Ltomains, de coupes, de tuniques, de sandales, traités avec le même laisseraller décoratif dans le même ton de plâtre rosé !
Et que vient nous dire ce spectre, cet habitant de l’autre monde? Je défie l’esprit le plus avisé d’en saisir un traître mot.
Un homme drapé à l’antique est assis sur un lit au pied d’un mur. Enchaîné par le bras et par le pied, il appuie sa tête sur sa main droite. Une couronne de lauriers entoure son front rêveur. A ses pieds deux vases, dont l’un supporte des fruits et dont l’autre renversé à terre, laisse couler des pièces d’or. Une lyre, également couronnée de lauiierï,, est à sa gauche. Au-dessus, gravée dans la muraille, je lis l’inscription suivante ; Potior mihi periculosa liber tas quam secura et aurea servitus. — « J’aime mieux les périls de la liberté que la sécurité dorée de la servitude. » J’allais oublier une paire de ciseaux tombés à terre et le nom bizarre inscrit dans le catalogue : le Dnraocl'es.
Le Damoclès, soit; mais que signifie celte cliarade? M. Couture a-t-il voulu nous placer sous les yeux un fait qui se serait passé dans les tempsanciens? Je ne demande pas mieux, mais alors pourquoi n’a-t-il pas ])ris un fait pittoresque, c’est-à-dire se racontant et s’cxpliipiant de soi-même? A-t-il voulu, sous couleur antique, f.iirc allusion aux douloureuses années (|ue nous venons de Ira-
verser, et, par le spectacle de notre récent esclavage, réveiller en nous l’esprit de liberté? Cela- m’agréerait davantage, mais encore- une fois la lumière me manque. Celte figure enchaînée qui s’intitule le Damoclès, que représente-t-elle? Si' c’est la France, pourquoi est-elle habillée en poète romain, avec une lyre à ses côtés, une couronne de lauriers à son front? Si c’est seulement la poésie de l’empire, pourquoi a-t-elle aux pieds une paire de ciseaux, et des ruissellements d’or? Si enfin ce n’est que le journalisme officiel, comme la paire de ciseaux et les pièces de monnaie le i)Ourraient faire supposer, pourquoi est-elle couverte de chaînes? De tous côtés, on se heurte à des extravagcinces ou a dos impossibilités.
Si M. Couture était un homme de notre temps, s’il avait vécu de nos préoccupations et.de nos idées, il siiurait une chose, admise aujourd’hui par tous : c’est que le peintre est limité à ce qui se peut exprimer au moyen du pinceau. Son art s’arrête à celte borne précise : au delà il tombe dans le vide. Peut-on exprimer par le pinceau « que l’on préfère les périls de la liberté aux tranquillités de la servitude? » Non. Cela ne fait pas image ; cela ne peut être expliqué qu’au moyen de paroles, cela ne peut faire l’objet d’une peinture. Car toute peinture qui, pour être comprise, nécessite l’emploi, d’un dictionnaire ou a besoin de s’étayer sur une notice explicative, cessa d’être un tableau. Elle devient un èébns. Et, fùt-il bien dessiné et peint agréablement, ce qui n’est pas le cas du Damoclès, ce rébus n’appartient pas à l’art, est indigne d’arrêter f’attention d’un public sérieux.
Cette question du choix des sujets est certainement très grave. Nous la retrouverons bien des fois, sous bien des formes, et peut-être, à l’occasion, en reparleronsnous ; car c’est là le principal vice de notre temps. Les peintres connaissent mal ce qui est de leur art et ce qui n’en est pas. On ne peut s’imaginer combien on rencontre parmi eux de gens habiles, très experts dans leur métier, et qui ne font rien d’utile, faute de savoir à quel ordre de hréations leur métier s’applique. Chaque Salon en
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révèle quelque nouveau . Vice de naissanc ou lacune (rédiicaüon, ces niallicureux semblent assister, les yeux fermés, au spectable social. Ils ne saisissent rien ni des formes, ni des tons, ni des iné[)uisables sujets que contiennent la nature et la vie; et ])Our trouver de quoi peindre, ils sont obligés de se réfugier dans nne fantaisie sans règle apprécialjlc, comme M. Couture, ou dans une érudition sanscontrôle possible, comme M. Alma-Tadema. Erudition ou fantaisie, dans un ordre dilfércnt, ce sont deux obscurités égales.
Le tableau de iM. Alma-Tadema, en effet, ne demande pas un moins long commentaire qne celui de M. Couture. Pour le comprendre, il faut d’abord être avisé par f[uelqu’un d’instruit qu’il s’agit de l’empereur romain Claude. Ensuite il faut lire l’histoire de ce Claude ])Our apprendre qn’arrèté, tremblant de peur deri'ière uu rideau, il fut proclamé empereur au moment où il se croyait conduit au supplice. Le sujet une fois révélé, il reste encore à étudier l’action des divers personnages, à examiner si elle cadre bien avec le récit des liistoricns. Toute cette besogne est fastidieuse, et quand votre œil n’est pas attiré par les qualités picturales de l’œuvre, vous êtes fort tenté de la suppi'imer. Ainsi, dans le tableau de M. Alma-Taderaa, (pie me fait son empereur Claude, et l’exactitude des costumes et l’autbenticité de l’ornementation architecturale, s’il est vrai que la seule i)artic intéressante, la seule qui retienne la vue, la seule par conséquent qui rentre dans l’art du jieiutre, est un ])avé en mosaïque et un piédestal de marbre imités jusqu’au trompe-l’œil? La facture du marbre, voilà ce qui domine dans cette composition qui aurait jm être dramatique si elle n’avait pas cherché avant tout à être étrange, àl. Alma-Tadema fait admirablement le marbre. Il le fait si bien que cette partie de son talent a déteint sur tout le reste. Comme sous les doigts du roi Midas tout se changeait en or, tout se change en marbre sous le pinceau de M. Alma-Tadema. Les costumes sont en marbre, comme les ligures; et je vois tel soldat tombé dont le surcot vert avec des entre-
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lacs (le dessins semble bien pliiL(jl lire de la carrière qn’achcLcj an magasin (rclolTes.
A[)rès la fantaisie Iransccndanle (rnn Coulure et la pesante crudilion (l’un Alma-Tadema, il est peul-ôLre inconvenant de s’arrêter aux frivolités anccdoli(pics do M. Biard. Mais la curiosité de la loulo n’a pas de règle | renseignée par la cbronirpic, elle va de ci, de là, s’arrêtant au beau, au trivial, au grotes(|ue, à l’amusant, à tout ce qui fait saillie sur le fond banal dn Salon. M. Biard est de ceux (|ui font saillie; il a le privilège de faire rire; et quoi([ue sa peinture ne relève do l’art à aucun titre, nous devons signaler son voyage de Suez à Calcuila, épisode de mal de mer. Ce n’est j)as une recommandation que nous donnons au ](cintrc; c’est un moment de gaieté (|uo nous réservons au promcucur.
Le tableau de M. Biard est nue excentricité de joyeux compère, celui do M. Puvis de Chavannes une singulariti' de sonlimentaliste redoublé. Le premier est trop bas dans l’écbolle pour èlrede l’art; le second est tro]) haut pour en èlrc encore. Excès contraires : mémo résultat. Une belle et robuste créature aflirmant l’éternité de la vie sur le sépulcre des combattants tombés eût [ui donner à nosyeux altérés de réalités l’idée de la rôsurroclion et }iar conséquent de VEspérarice. Mais cette chétive iietite fille (|ui lient à la. main un biin d’herbes en face d’enfantins lumulus, quel l'obaut de cœur peut-elle nous inspirer? Huol réconfort 'peut nous apporter la vue de sa triste et maigrelette ])orsonne? Pour une Espérance, elle csU)ien défaillante. Et ce ciel, et ces- pierres? et toute cotte nature fra[)i)éo do mort et de stérilité? Mais je m’arrête ; car je sais que j’ai devant moi, sinon un talent supérieur, du moins une conviction peu commune, et ce qu’il faut craindre le plus de blesser, c’est la bonne foi désintéressée.
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Disparition de la peinture mythologique et religieuse. — Les peintres de nature morte. — Les peintres de fruits et de tleurs. — Les peintres de portraits. — Les paysagistes.
Une conquête du bon sons et du goût qu’il ne faut pas manquer d’enregistree, c’est la diminution croissante, nous pourrions dire la presque disparition des tableaux mythologiques et religieux. Le Calvaire et l’Olympe reculent également. Sur les douze cents toiles que contient le Salon, c’est à peine s’il y en a quarante dont les sujets soient empruntés à la double légende chrétienne et païenne, et sur ces quarante, c’est à peine si une critique indulgente en trouveraU un à épargner. L’IlérodisLcle montée en couleurs de M. Henri Levy ne vaut pas mieux que le Narcisse exsangue de M. Machard ; l’informe Massacre des innocents de M. Gustave Doré n’est pas plus mauvais que Vllercule si dessiné do M. Bin. Le talent de l’artiste décroît à mesure que l’infirmité du genre se révèle, -ce qui* est un bon signe. La foule, non moins bon signe, se tient admirablement devant ces images ; elle s’en désintéresse au point de ne pas même y chercher un prétexte à moquei'iés. Elle les regarde d’un air indifférent, et elle passe. C’est comme si on lui avait parlé sanscrit. De fait, quand une société en est arrivée à s’éprendre de la nature, à boire aux sources mêmes des réalités vivantes, toutes les rêveries, toutes les idéalisations enfantées par l’humanité en bas âge lui deviennent insipides. Si elle les recherche, c’est pour en déterminer le contenu en les soûmettant à l’analyse de la raison, nullement pour en propager le culte en les faisant ligurer dans des représentations destinées à agir sur l’esprit. Gens de la seconde moitié du xix’’ siècle, nous en sommes là. Chaque jour nous nous détaclmns davantage des hallucinations de l’antique religiosité. Encore
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quelque laps de temps, et dans les créations du peintre aussi bien que dans celles du poète, la croix de Jé.-uis aura rejoint le char d'Apollon. Des Ma?*ie à la crèche, des Scimaritaino au puits, des Madeleine au désert, des ermites et des pénitents, de tout le long cortège des martyrs ensanglantés et des saintes émaciées, chacun de nous a assez. Ce monde biblique, allégorique et mystique a fait son tenips. Il était moins humain, moins riant que le monde des dryades, des naïades, des nymphes, divinisation charmante des forces naturelles issue du clair génie de la Grèce, et il a vieilli plus vite. Qu’ils disparaissent tous les deux ; qu’on les enferme au gardemeubles de l’bistoirc, là où gisent toutes les défroques du passé, et que la République française mette soigneusement la clef dans sa poche. J’aperçois au livret une Tentation de Jésus-Christ, par M. Michel Dumas; une Mort de saint Joseph, par M. Claudius Jacquand; un Thésée, de M. Horace de Callias, qui portent la mention sacramentelle : M. inst. p. et b.-a., c’est-à-dire commande du ministère de l’instruction publique et des beaux-arts, .l’imagine bien que ce sont là des legs de l’administration impériale, et que M. Jules Simon n’est pas coupable de ces acquisitions. Mais la chose ne doit plus se reproduire. La République n’est pas faite pour entretenir un art que l’opinion délaisse et que le goût condamne. Elle se doit à elle-même de lui couper les subsides. C’est une mesure réclamée à la fois par la raison moderne et par la politique : la séparation de l’Eglise et de l’Etat ne saurait mieux commencer qu’en peinture.
Il n’y a pas que les sujets mythologiques et religieux qui s’en aillent, il y a les sujets historiques. Dans ce débordement de toiles de toutes sortes, on en compte au plus quinze ou vingt ayant trait à des événements de l’antiquité, du moyen âge ou des temps modernes. C’est, à proprement parler, les détritus de deux écoles en décomposition, l’école classique et l’école romantique. Le public ne s’y arrête guère, sauf quand il est attiré par l’étrangeté de la scène représentée, comme dans