‹ Salons (1857-1870) (volume 2)Chapitre 2 sur 23 · S:\LOSS · texte numérisé non relu

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I Lmpereur Claiido, de M. Alma-Tade -na; les Porteurs do muucQ.ises nouvelles, de .M. le LeconiLe du Xouy, ou par la décadence croissante d’un artiste dont le talent n’a jamais juslifié le renom, comme dans Giacomina, étude d’un costume Florentin du xv° siècle, par M. Cabanel. De ce fond détachons la Mort du duc d’Enghien, de !\I. J. -P. Laurens, dont l’impression est assez dramatique, et nous aurons épuisé le chapitre des beaux ouvrages. Lue rcllexion pourtant. Ici encore nous rencontrons trois conunandes de l’Etat : un Auguste présentant une conslitution a diverses provinces de la Gaule celtique, par M. Sebastien Cornu ; un Mazurin mourant, par M. Vetter, el nue Bataille de Trahtir, par M. Sorieul. Comme les ])recédenlcs, nous n’en faisons |)as de doute, ce sont des legs de M. de Niewerkorke. Il faut les acquitter, puisque la responsabilité n’est pas admise en matière d’administration artistique comme elle l’est ou va l’être en matière d administiation militaire; mais au moins sachons tirer une leçon de l’obligation qui nous incombe et jurons de ne plus donner dans le travers des commandes. L’Etat n’est ni un Mécène, ni un Petit Manteau-Bleu; il ne doit pas plus favoriser les personnes que secourir les misères. Comptable des deniers publics, sa seule fonction est d’en opérer le placement au mieux des intérêts de tous.

Débarrassé de toutes ces questions préjudicielles, nous n avons plus devant nous que les portraits, les paysages, les natures mortes, les scènes de la vie humaine, c’està-dire la substance même du salon de peinture, la matière dont il est composé et qui fait sa véritable valeur, s il en a une. Aous allons parcourir rapidement chacune de ces catégories.

La vogue a des caprices. Il y a quelques années, c’était a qui s’extasierait devant les cristaux et les cuivres do -M. posgolfes. Cette belle ardeur s’est calmée. Aujourd’hui, quoique leur perfection soit restée la même, on passe Iroid devant eu.x. D’où vient ce retour? De ce qu’en peinture, les qualités de métier sont dominantes. On peut y suppléer un moment par la beauté de l’idée, l’élégance

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de la composillon, l’inaltondii du sujet: ft la longue cet intérêt s’use, et tout ce qui n’est pas conservé par un dessin juste, par une riche et liarmonieuse couleur, risque tort de disparaître. M. DcsgoITes a un métier petit, mesquin, désagréable, qui s’arrête trop vite. Excellent pour rendre les marbres, les ors, les ivoires, tout ce qui est absolument inanimé, il ne peut rien devant une feuille, devant une fleur, là où la vie commence. Scs fleurs sont en verre ou en émail, comme ses bimbcloleries mêmes. Avec le temps, ces défauts ont paru, et les amateurs se sont lassés de ce lini implacable. Ils se lasseront de la brosse facile et abondante de M. Vollon, si M. Vollou s’obstine à ne pas mettre ses objets en perspective, à ne pas prendre de plus vigoureux partis en lumière. Nous ne parlons pas du Polichinelle bleu, laborieux et médiocre ; nous parlons du Chaudron. C’est un tableau qui danse, comme dessin et comme couleurs. Il manque absolument d’effet, et pas un des objets qui y sont com- ])i‘is n’est posé d’aplomb. Bien habile qui pourrait expli- <juer dans quel équilibre se trouve l’objet principal, le chaudron ! Il n’est ni accroché au mur, ni posé à terre ; i! demeure en l’air, et, comme après tout ce n’est pas la complaisance qui lui manque, il se tient immobile, de façon à nous présenter sans obstacle un fond qui change sous l’œil, et, selon le point de vue, devient un fond de cuivre ou bien un lambeau de soie.

Les fleurs nous placent dans un autre milieu et sont plus agréables à contempler que ces détails de cuisine. Aussi nous bornerons-iious à citer en passant le Dîner de M. Villain et les Poissons de M. Valadon, pour aller plus vite admirer les Fleurs des cha7nps de Mlle Darru. Quel éclat ! Quelle vérité ! Humidité, fraîcheur, touche large et juste, tout y est; c’est la nature même. M.Paul Vayson, dans ses Pensées, n’a pas montré un moins vif sentiment de la réalité, et comme c’est un peintre qui possède toutes les qualités, il a fait des fleurs telles qu’on pourrait indifféremment les planter à sa fenêtre ou les les accrocher à son mur. Une Branche de pommier

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avec ses feuilles et ses fleurs, de M. Victor Leclaire, est aussi un morceau exquis. Que citer encore? M. Fiiauiu Girard? Il mériterait plus d’éloges s’il avait simplilié son sujet et choisi délibérément entre les fleurs, la marchande ou la charrette. M. Kreyder ? Il est sans rival dans cette spécialité des arbustes en pied avec un bout de verdure. Toujours certaines duretés dans quelques parties qui ne sont pas assez fondues, assez noyées dans Talmosyihèrc; mais quel charme dans les fleurettes un la prairie et dans certaines grappes de boutons blancs qui penchent à terre! .l’allais oublier Philippe Piousseau, l’un des maiires du genre. J’aime moins le PrintemjDS, où cage, oiseaux, écharpe, chapeau de paille, rubans, lilas, sont rassemblés <lans un pêle-mêle très naturel. ÎMais quel chef-d’œuvi-e ([ue le tableau des CGiifiturcs ! et, dans ce tableau des confitures, quel chef-d’œuvre en paiTiculier que la sou- [lière !

Des nalures mortes, passer aux deux portraits <le M. Carolus Duran, ce n’est pas changer de genre ; ici comme là. il s’agit d’exécution matérielle.

Avant M. Carolus Duran, tout le monde en France s’accordait à croire' que le jiortrait est chose d’intérieur, d’inlimité privée. Les femmes, se faisaient peindre pour leur mari, pour leurs enfants. Les artistes, en les ])eignanf, cherchaient à traduire la douceur de leur âme, ou l’élévation de leur esprit, ou la noblesse de leurs sentiments. Ayant affaire à des traits onctueux, à des physionomies en quelque sorte flottantes, ils s’appliquaient davantage à l’expression. Une fois terminée, la douce image était accrochée au mur; et là, dans le rayonnement paisible du foyer domestique, elle laissait deviner les charmes qui retiennent au logis ou racontait Icsveilus qui fondent les familles.

M. Carolus Duran a changé tout cela. On faisait des portraits pour le dedans ; il en fait pour le dehors, pour ta rue. On cherchait des attitudes discrètes, réservées; il fait des enseignes parlantes qui pourrai.enl être affichées à la porte d’un ^^V}ITh ou de tout autre tailleur

pour femmes.- .lamais la créature humaine, jamais la physionomie et la pensée, n’ont été sacriliées avec plus de sans gène à l’accoutrement. Les têtes ne sont rien, les étoiles tiennent toute la place. Et quelles étoiles ! les satins les plus voyants et les })lus chatoyants. Lé peintre ne comble pas ses modèles, il les accable. Il y a tout à la fois mauvais choix et surcharge. La femme semble un bœuf gras qu’on aurait endimanché et couvert de tous ses ornements. Sur chacun de ses modèles, on a vidé une armoire de soieries. Elles sont merveilleusement biossées, dit-on, et disposées de façon harmonieuse. J’en conviens. Mais quelle vulgarité dans le goût et quel tapage dans l’elfet! Si M. Garolns Duran a entrepris d’imiter Rubens dans ses grandes toilettes de la galerie Médicis , il est victime d’une idée fausse : il ne se rend jjas compte de l’abîme qui sépare le portrait do la peinture décorative. Autant dans les grandes cérémonies que l’iinaginalion de Rubens a créées, les costumes d’ajiparat sont autorisés, commandés même par le nomhi-e des personnages et la dimension de la scène, autant ils sont déplacés dans le portrait, qui est l’indi- \idu pris isolément et présenté par son coté normal. M. Garolns Durau se croit peut-être au point culminant de l’art; à mon humble avis, il est à l’opposé. En 1860, dans le ])ortrait de cette grande jeune femme habillée qui sortait en ajustant ses gants, son genre était encore supportable; devant l’éréganco de la personne et la justesse du mouvement démarché, on oubliait la recherche du costume. iMais il ne fallait pas aller plus loin dans cette voie. En 1870, j)Ourtant, M. Carolus Duran exagérait l’exhibition mondaine dans la femme au petit cJiien, qui soulevait une portière de velours. Cette année, il a -dé[»assé toute mesure. C’est toujours de l’exhibition, mais avec une j)arade en plus sur le j)as de la porte. On ne saurait descendre plus bas dans la trivialité.

Rapproche/, de ces compositions bruyantes à l’excès, où tout est clinquant et se trouve donné à l’apparence, les deux portraits de M. Ferdinand Gaillard, auxquels

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j’ai déjà fait allusion une fois, et qui sont sans contredit les ineillenrs du Salon. Quelle différence dans 1 idée, et comme on sent qn’on a affaire à un esprit supérieur. Pas de guipures ici, pas de tatîetas, pas de volants, i>as d éventails roses. Non ; un visage de vieille femme en pleine lumière, et rien de [)lus. Mais ce visage est étudié a^ec la sincérité et la précision d’un llolbein, et si j)uissammcnt expressif que la couleur et le cadre disparaissent pour ne plus laisser voir que la réalité vivante. Chose singulière! tandis que M. Gaillard exécutait ce portrait d’un travail si minutieux et si patient, il brossait à gi’ands traits la toile où se dresse, dans son costume de marin, le torse maigre de M. F. d’E... Manière opposée, meme résultat, c’est-à-dire même naturel et égal sentiinent de la vie. Si la lumière qui éclaire le visage de M. b. d E... était d’un Ion moins artificiel, j’aimei’ais peut-être mieux ce dernier, étant porté par pi'éférence vers la peinture largement traitée; mais l’auteur oublie de me dire s il a peint son marin dans une casemate, dans son atelier on en plein air. Sa coloration peut être juste, elle n est j»as expliquée dans le tableau même, et c’est un défaut, llans ces conditions, force m’est de m’en tenir à 1 irréprochable vieille et de dire : Voilà le meilleur ])ortrait du Salon.

Le paysage est toujours la force et la gloire de notre école fiançaise. Quoique le jury ait passé sur lui comme une charrue dans un pré vert, il en reste d’assez beaux et d’assez nombreux spécimens pour montrer aux étrangers que sous ce rapport au moins nous n’avons pas dégénéré.

Le plus grand etîort de l’année doit être porté à 1 actif de M. Jules Breton. Il faut en féliciter le jeune maître, car toute bonne intention mérite d’être récompensée. M. Jules Breton a voulu faire des paysans de taille naturelle. C’est une tentative dont je ne sens pas l’absolue nécessité, — la grandeur étant dans le caractère et non dans la taille, comme François Millet l’a prouvé maintes fois, — mais elle ne me choque point. J’aurais voulu seulement que le problème fût plus résolument abordé

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par l’arlisle : des enfants de quinze ans, surtout des jeunes filles, même en cas de réussite, ne pouvaient devenir une preuve. M. Jules Breton n’a pas réussi suffisamment à mon gré. Chose bizarre! on dit que ce peintre ne Iravaille jamais qu’en plein air, ayant sous les yeux le modèle dont il s’inspire, et ce qui lui manque, c’est précisément le trait de nature, l’accent de vérité. Il a la manie d’arranger; et qui ne sait qu’arranger la nature, c’est le plus souvent la déranger. Aussi, il arrive au joli, jamais au grand. Elle est ravissante cette jeune fille en petit fichu, qui vient, les bras arrondis autour de sa cruche posée sur l’épaule, puiser de l’eau à la Fontaine, mais elle n’a rien de vrai. Tout en elle est composé : le mouvement de ses bras, l'expression de son visage, la pose de son pied sur le sol. Tout hors d’elle est com- ])Osé : la jeune fille qui déjà puise de l’eau, les pierres ([ui bornent la fontaine, le bouquet d’iris qui pousse dans le sol imbibé. Un dessinateur trouverait que le bras s’arrondit mal et forme un doublé coude, que la figure n’est pas d’aplomb, que le bout du pied gauche, sur lequel tout le corps repose, ne peut tenir sans une extrême et prompte fatigue. Ce sont là des erreurs de métier qui m’importent peu et que je n’ai aucun goût à relever. Ce (jui me blesse, car ceci touche à l’ordre intellectuel, c’esta-dire à l’invention, c’est de sentir chez l’auteur la préoccupation à peu près exclusive d’être poétique et gracieux. La Jeune fille gardant des vaches n’a pas le môme défaut ou ne l’a qu’à un degré moindre. Elle est un peu courte sans doute, mais elle s’enlève admirablement sur le sol, et la sauvagerie de son expression est tout à fait juste. Pourquoi faut-il que le paysage ici déplaise? Pour rester dans l’barmonie morale de la figure, il fallait un fond très simple, très largement traité. Faute Je l’avoir compris, M. Jules Breton s’est jeté dans des complications de détails si singulièrement exécutés, que le feuillage de ses arbres ressemble à du foin. Il a ruiné en partie l’elfe t de son tableau.

iXous ne dirons qu’un mot de Daubigny, de Corot, de

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Chintrcuil : ces maîtres sont à la hauteur de leur \ieille réputation.

M. Français fait depuis quelques années du paysage classique où tout est dessiné, depuis le brin d’herbe qui fleurit à terre jusqu’à la feuille qui tremble à la cime des arbres. C’est une façon détournée de poser sa candidature à l’Académie. Il serait à souhaiter que la vénérable assemblée lui ouvrît ses portes au plus vile; car l’attcute se prolonge et nous avons hâte de voir le gai paysagiste des bords de la Seine revenir à sa première manière, si charmante et si parisienne!

M. llarpignies a placé dans sa Belle journée d'hiver une chasse microscopique ; mais, quoique monochrome et modelé par teintes plates, le paysage est vraiment beau. M. Hanoteau, empêché sans doute, ne s’est fait représenter que par une Chaumière, où brillent quelquesunes de ses solides qualités. M. Fromentin a changé de pays : d’Afrique, il est remonté à Venise, sans que son talent gagnât à ce déplacement. Les deux vues qu'il expose, le Môle et le Grand canal, sont justes d’aspect, mais si petitement peintes, que l’ami de la couleur y trouverait à peine un carré grand comme la main pour se régaler la vue. Il n’en est pas de même du Combat de V Alabama, de M. Manet, marine qui fait un peu façade, mais qui est d’une grande franchise; ni de laPUifie d'ilonfleur, par M. Jules Héreau, toile d’une grande puissance, qui, grâce au vapeur fuyant dans le lointain, ajoute la poésie au caractère; ni enfin des deux Plages cVYport, par M. Emile Vernier, si lumineuses et si gaies à contempler. Ce sont là des œuvres de coloristes, et plus que tout autre élément de l’art, la couleur est captivante.

Parmi les paysages, il en est encore qui mcriteut plus qu’une simple mention.

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Au premier rang se place le VallojideM. Aiiguin, ou la nature molle et douce de la Sainlonge se trouve admirablement résumée, et où la mélancolie du soir est traduite avec des accents dont la poésie s’impose. Il y a longtemps que cet intelligent artiste lutte au fond de la province, n’ayant reçu jamais d’autre encouragement que les éloges de quelques amis et connaisseurs. On me dit que cette année il est l'objet d’un témoignage plus elîectif, et que l’un de ses deux tableaux, celui précisément que je viens de nommer, a été acquis par l’administration. Ce serait un acte de stricte justice.

La Citerne sous les oliviers de M. Lansyer présente une échappée sur les côtes d’Italie. A travers le feuillage d un antique olivier, construit et dessiné avec une sûreté e.xtrème, reluit la S[)lendeur bleue de la Méditerranée. ^ Rarement tant d’air et tant de lumière furent jetés dans une toile.

Le Départ d'un troupeau de M. Théodore Jourdan nous initie aux mœur§ pastorales de la Provence. Chaque année, au printemps, les troupeaux, hôtes, chiens et gens, émigrent vers les Alpes, où les attend l’herbe née aux premiers l)aisers du soleil. On les voit cheminer j)ar les grandes routes, drus et pressés comme les flots de la mer, se poussant, se culbutant, agitant leurs toisons confuses dans la ])Oussière dorée que leur marche soulève. En tète vont les chèvres, dressant leur front cornu et portant au cou la lourde clochette qui rallie les retardataires. Çà et là, dans l’épaisseur du tourbillon roulant, les bergers debout tâchent de maintenir le bon ordre..

M. Jourdan a rendu ce tableau pittoresque en homme qui a le sentiment de la nature, et qui est depuis longtemps familiarisé avec le spectacle qu’il a entrepris de reproduire.

M. Stanislas Lépine nous ramène dans des horizons jdus proches et plus accoutumés de nos yeux. La Vue de Saint Denis, qu’il expose cette année, continue la série des bords de la Seine par laquelle ce gentil paysagiste s’est fait connaître ; o4, quoique dans un cadre agrandi,

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ne le cède en rien à ses aînées, ni pour l’exactitude ni jiourla tinesse. M. Charles Lapostolct, avec un peu de lourdeur, mais non sans réussite, 0[)ère dans les mêmes parages. Non loin do là, sur le territoire de Seine-cLjMarne, M. Eugène Lavieille montre, dans une Moisson à riieure de midi, ce que peut donner rémoüon d’un véritable artiste quand clic a pour interprète un pinceau délicat et instruit.

Citons encore la charmante Mure aux biches que M. Josc|)h Gall emprunte au bois de Boulogne, les solides Vaches que M. do La Bochonoire fait paître clans un pré normand, le vigoureux Effet d’aulomiie que .M. Pradelles a saisi dans uu chemin creux près de Bordeaux, et les verdoyants Bords du Lizoïi que M. J. -J. Cornu, le peintre de Bijon, a rendus avec une vérité si scrupuleuse.

Faut-il ranger dans la catégorie des ])aysages V Ambutaure internationale de -M. Castres, et la ^ isilede noces de M. Fleury-Chonu? Pourquoi pas? La neige y tient la plus grande place, et, malgré les positions déjà acquises, il ne faut pas craindre de dire que celle de M. Castres vaut mieux que celle de M. Fleury-Chenu. Ce dernier, a force de faire le môme tableau, s’épuise et reste dans des tons glaireux absolument inacceptables. Tudieu ! mou maître, si c’est un parti pris chez vous de nous donner toujours des elfets de neige, au moins variez-les, et sachez nous les présenter dans leur diversité inlinie. Depuis six ans, vous nous apj)Ortez le même ciel sombre et la même dégradation de blancs du premier plan a 1 horizon, (lela n’est point difiicile. Faites-nous une bonne fois de la neige sous un ciel bleu, en pleine lumière, en i)lein soleil, et nous pourrons’ dire si vous êtes véritablement un artiste ou seulement un laborieux ouvrier; nous saurons ce que vous valez.

Terminons ce chapitre par une considération générale. Pour quiconque a examiné le Salon avec soin, et regardé l’un après l’autre tant et de si charmants paysages inspirés de la simple nature française, il est visible que

Türienl, alisme est morl. M. l’roinenliii délaissant l’Afiaque pour venir prendre repos à ^’oniso, c’est }dus qu’une abdication, c’est la constatation d’un décès, lût non-seulement l’oricidalismc, mais encore l’italianisme est mort, comme le démontrent le (|uasi-insuccès de I\l. Fromentin et la froideur croissante du public devant les composilions de M. Bongncrcau. Quant à riiclvélianismc, depuis la dis])ariliou de Karl Girardct, il n’en a plus été question. Itcslc donc pour domaine unique des paysagistes Irançais, la f'rance, tcri'c incom[mrable, oîi tonies les lalitudcs sont représentées ; oii,du nord au midi, les grands soleils succédant aux brumes légères oirrcnt à Fimagination de l’arliste les Ibèmcs les i)lus riches et les j)lus variés. Et en effet, de tontes parts le mouvement de concentration s’accomplit, les émigrants rclluent vers la métropole. Venise ne peut l'Ctenir bien longtcm[)S Froinentin, sa patrie l’aj)pellc. En vain Daubigny s’est égaré cette année jus(|u’anx plages de Hollande, il n’y fera qu’une courte halte et nous reviendra, comme nous rcviondroid peu à pou tous ces jeunes gens qui, sur la foi des succès obtenus j)ar les l)ccamj)S et les Marilhat, s’embarquèrent jadis pour les régions lointaines. L’exemple fatal d’Henri Hegnanlt ne les retiendra pas on chemin; le bruit fait antonr de cet apprenti coloriste est une sur- |)risc du goût français (jui ne saurait avoir de durée. La .France, oi'i toutes les beautés et toutes les séductions SC rencontrent, dont Corot chante les idylles gracieuses, dont Millet écrit la vie rustique en ti’aits grandioses, dont Courbet reproduit les roches ensoleillées ou les prés ombreux avec un éclat qui ne fut jamais atteint, la France va redevenir ce qu’elle n’aurait pas du cesser d’être, ce qu’elle eût été constamment sans les expéditions de Morée et d’Algérie: la mère des peintres français, l’inspiratrice auguste de tons ceux qui, devant l’étranger indifférent ou hostile, sentiront le besoin d’aflirmer les énergies de l’âme française. Après le cosmopolitisme géographique de l’école romantique, nous allons avoir l’art indigène, l’art local, l’art patriote, l’art enfin

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exprimant des idées françaises sons des images françaises. Au point de vue de la moralité de l’art, et de l’élévation intellectuelle des artistes, c’est un incontestable progrès.

Les peintres d’histoire n’ont pas une vue aussi nette de leur genre spécial que les peintres de paysage. Cela tient à un défaut de réflexion d’abord, ensuite à la détestable influence que la mode exerce sur eux. On s’aperçoit bien vite du mal et de ses causes en parcourant ce salon, dont presque toutes les toiles semblent avoir été faites au point de vue de la vente immédiate. Il s’agit bien de traduire la société moderne, d’en exprimer le caractère et les idées, de donnera ses types ce cachet de grandeur que les classiques -appelaient le style et qui seul fait les œuvres durables ! ün Millet dressant au bord du sillon ses paysans farouches, un Courbet plaçant sur' la grande roule ses sinistres casseurs de pierres, un l)aumier poursuivant les erreurs et les vices contemporains des àprelés de son crayon indom[)table, peuvent se proposer un objet aussi désintéressé. Qu'importe à des artistes de celte trempe que le marchand vienne ou non frapper à leur porte? ils ont conscience de leur force; ils savent qu’ils travaillent pour la postérité ; ils attendront vingt ans, s’il le faut, un quart d’heure de succès; mais, pas une seule minute de ces vingt ans, ils ne songeront à sacrifier leur conviction au goût public, à approprier leurs manières aux fantaisies régnantes. Moins austères sont les peintres de notre génération. Ils travaillent pour vendre ; ils ont pour idéal de plaire, et ils estiment avoir réussi quand les marchands viennent chez eux se disputer leurs précieuses toiles avant môme qu’elles soient terminées. C’est M. Meissonier, c’est M. Gôrôme, qui nous ont fait ees mœurs dont leurs élèves profilent aujourd’hui. Par eux et par leurs œuvres le salon de 1872 semble un prolongement des vitrines de la rue Laffitlc.

Parmi les tentatives dont nous devons nous occuper, une de celles qui marquent le plus la conscience et l’etfort . est l’Alsace de M. Marchai. Le peintre, croyons-nous, n’a

pas encore produit une œuvre aussi simple et aussi forte. L'entreprise était diflicile, impossible même, puisqu’il sa,^d.'jsait d cx])rimer une idée générale au moyen d’un objet individuel. M. Marchai s’en est tiré à souhait. II est aile aussi loin qu’il lui était possible dans la réalisation de son sujet. Il a fait dire à son pinceau tout ce que son pinceau pouvait dire. Ce n’est pas sa faute si la peinture a des limites et il ne faut pas lui en vouloir de n’avoir trouvé, pour exprimer la douleur patriotique, que les soucis, rései \és jusqu à ce jour, à l’expression des chagrins privés.

^ Ce qui compense cette espèce d’insuffisance dans l’idée* c’est la solidité de la facture. L’Alsace de M. Marchai est une lohuste lille qui ne se laissera pas entamer par la soulfrance. Si dure que soit la captivité, elle y résistera; SI tard que nous venions, elle nous attendra. Sur chacun’ de ses traits, marqués à l’empreinte de sa race, on lit : Fermeté, constance.

M. llenner, qui pouvait, lui aussi, envoyer une Alsace, et assurément la plus touchante de toutes, s’est fait représenter par un portrait et par une idylle. Le portrait, qui est celui d’un jeune garçon vêtu de noir, est plein de distinction et de naturel ! Quanta l’idylle, c’est une composition à deux personnages fort ingénue et fort charmante ; elle n’a qu’un tort, celui de rappeler, par la disposition et le sujet, ce délicieux Concert champêtre du Louvre qu’on attribue à Giorgione et qui pourrait bien être de Titien.

Les épisodes militaires qui relèvent de la critique sérieuse sont peu nombreux. Ils se bornent aux tableaux de MM. Dupray, de Neuville, et Protais. Je regrette de ne pouvoir y joindre la Défense de Saint- Quentin, de M. Armand Dumaresq. Malheureusement, l’œuvre est faiblement peinte, et je dois me borner aux tableaux qui méritent particulièrement l’attention du public. De ce nombre sont, comme je viens de le dire, le Bivouac devant le Bourget, de M. de Neuville, et Une grand’ garde, de M. Dupray. Le tableau de M. de Neuville est peut-être un peu décousu, la composition manque de centre ; mais la

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plupart des figures sont remarquables par le naturel et la vérité, et fimpression du froid terrible contre lequel les soldats essayent de lutter est parfaitement rendue. Le tableau de M. Dupray me plaît mieux ; il est brossé d’une main babile et a ce qui manque au précédent, l’unité. Le petit groupe, tapi dans la porte cochère, est d’unejustesse étonnante ; le soldat tombé mort présente un morceau de dessin achevé. Ce n’est pas la première fois que M. Dupray expose, mais c’est la première qu’il emporte le succès, et cette année le succès est aussi grand que légitime. Des deux tableaux de M. Protais, la Séparation et les Prisonniers, le meilleur est incontestablement les Piâsonnicrs. Les attitudes et les expressions y sont plus simples et plus vraies que dans la Séparation, où le groupe d’officiers se serrant la main a quelque chose d’alïecté et de mélodramatique, mais M. Protais a toujours eu un faible pour l’arrangement, c’est-à-dire pour la convention.

Ce que M. Fantin-Latour avait fait d’abord avec les médecins, plus tard avec les peintres, il l’a essayé cette année avec les poètes. Il a placé à un Coin de table quelques célébrités du Parnasse contemporain, parmi lesquelles j’ai reconnu seulement MM. Paul Verlaine, Camille Pelletan et Ernest d’IIervilly. Ce n’est pas un tableau, c’est une collection de portraits mal groupés et mal agencés, ce qui est un vice radical dans une composition de cette nature. Ces portraits d’ailleurs auraient gagné à être enlevés plus vivement. Ils avaient au moins le droit d’être brossés avec la même vigueur que les fleurs, les fruits et tous les objets de nature morte qui ornent la table placée devant eux.

Près du tableau de M. Fantin-Latour se trouve l’Indolence, de Mlle Eva Gonzalès, toile remarquable par la simplicité de la composition et l’harmonie de la couleur. Ces deux qualités dénotent des dons précieux ; si, comme elle paraît le faire, Mlle Gonzalès conlinue à travailler, il li’est pas douteux qu’elle ne prenne rang parmi nos artistes les plus distingués. Soigner son dessin, et se créer

nu système do coloralion plus [)crsonnel, telles me paraissent devoir être scs deux préoccupations immédiates. Il lui sera d’autant plus facile de faire des progrès dans ce ücns, (pie déjà je les trouve en voie de réalisation dans la Piaule favojàlo, petit pastel délicieux, (pii, sans contredit, est le meilleur de tous ceux ex[)osés.

La Jeune jille lenant une épée est un morceau très fin et très liarmonieux ; mais pour(pioi M. Custave Jac- (piel, son auteur, construit-il péniblement des sujets faclices, au lieu d’en prendre de tout faits dans la réalité ambiante, (pii en est [deine? Je poserai la même question à M. Pille, qui, comme M. .lacquet, parait avoir une grande dextérité de doigts, et qui pas [)lus que lui nescmble savoir à quel ordre de faits et d’idées s’apjiliipie son art.

llàtons-nous vers la sculpture ; mais aiqiaravant, un mot sur ([ûelques pointures retirées du Salon sur la demande du ministère.

On se rappelle cet épisode.

M. Charles Blanc fait ajipeler un matin les artistes dont les œuvres, déjà admises au Salon et placées, touchaient directement à la guerre. Il leur déclare qu’en vue des négociations pendantes, de grands ménagements sont devenus nécessaires avec la Prusse, et il leur demande de l'etiror leurs envois. C’était un sacrifice : tous consentent. J’ai parlé des tableaux de M. Courbet, exclus par les sottes rancunes du jury; je manquerais à tous mes devoirs si je ne disais un mot des tableaux retirés par MM. Ulmann, Détaillé et Bayard. Les uns sont chez Goupil et les autres chez Durand-Buel.

M. LUmann a représenté le Déménagement d’une ferme alsacienne par les soldats allemands. La scène se passe dans la cour. Par-dessus les murs, on aperçoit les toits d’une rue qui brûle. La grande porte ouverte laisse sortir des uhlans emportant le mobilier qu’ils ont empilé sur une charrette. Celui-ci pousse devantlui des moutons, celui-là met une pièce de vin en perce. Dans la maison, le déménagement continue ;deux soldats prussiens apparaissant au seuil, soulevant une vaste pendule en cuivre

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qu’ils ont enlevée dans quelque chambre. Pendant ce temps, le vieux père, plongé dans la douleur, dévore ses larmes, assis sur les marches de l’escalier; la vieille mère demande grâce à un officier qui la regarde a peine; et, couchée à terre, une jeune femme pâle presse contre son sein amaigri deux enfants en bas âge. Ce tableau est très animé et semble avoir été saisi sur le vif. ^1. Ulmaun l’a composé avec art et y a. mis toute sa science <le dessinateur. Ou’y manque-t-il? Un plus grand parti pris de Jumière. 11 n’y a pas harmonie entre la scène représentée et le ton général employé. Aussi l’aspect reste froid. On voit bien qu’il se passe un drame, mais on n en est pas alfecté. C’est comme si un acteur venait vous débiter sans action et sans flamme quelque catastrophe horrible. Avec certains sacrifices de détails, avec jdus d accent dans le clair-obscur, M. Ulmann dramatisait son récit et passionnait les âmes. Mais depuis quand le secret d émouvoir s’est-il appris à l’école de Rome ? *

M. Retaille a peint aussi un déménagement prussien. Mais cette fois, l’action est terminée et les meubles sont en route pour l’Allemagne, (i’est par des chemins de neige que. s’avance en se profilant sur 1 horizon le long ronvoi des charrettes. Comme son maître Meissonier, M. Retaille est inhabile au paysage, mais, i)lus que son maître [leut-étre, il possède le secret des physionomies et des attitudes. Rans -son tableau, la Prusse apparaît sous un jour nouveau. Ce n’est plus, comme tout â l’heure, le soldat brutal dévalisant la maison sous le regard des paysans affolés; c’est l’usurier, c’est celte tourbe de marcbands, de brocanteurs, d’aventuriers et d’escrocs qui suivent les armées conquérantes, et dont ^Allemagne a renouvelé le sjjectacle en plein xix'’ siecle. A vil prix, ils ont acheté du soldat l’ol)jct vole; il l’ont entassé j)éleméle sur des voilures, et les voilà qui’s’en vont, vêtus dé leur longue robe, coilTés de bonnets fourrés, toujours sales, fauves et infâmes, cmi)orlant ]iour les revendre aux Gretcben d’outre-Rbin nos montres et les pendants d’oreille de nosfemmes. La Prusse peut se regarder dans

ANxNÉE 1872

ce miroir, elle fera en se voyant une laide grimace.

Malheureusement, comme il est arrivé pour M. Ulmann, M. Détaillé est resté inférieur an sujet qu’ilavaità rendre. 11 fallait y mettre .de l’émotion : c’est ime denrée qu’on ne tient i>as dans l’école sèche et maigre de Mcissonnicr.

M. Emile Bayard a peut-être montré plus de puissance et d’élévation dans son dessin allégorique de la Guerre. C’est un fusain à trois coin[)artiments enfermés dans le môme cadre, et qui forme ainsi une sorte de triptyque, où la pensée est une. Cette pensée, née des douleurs mêmes de la patrie, est exprimée dans la composition qui occupe le panneau central : les jeunes morts célèbres ou aimé.s, Henri Régnault, Franchetti, Sevestc, Perelli, Rochebrune, Coinchon, Richard, y sont groupés, étendus autour du génie de la vengeance, qui se tient debout, ailes déployées, en agitant des fiammes. J’aime mieux cette exhoidalion chaleureuse que la descriptio» détaillée de M. Détaille. M. Détaillé entretient mon mépris, M. Bayard, ma haine. Pour ce qui nous reste à faire, la haine vaut mieux.

11 y a en sculpture trois morceaux exceptionnels: un groupe, une figure, un bas-relief. Le groupe est de M. Carpeaux; la Rgurc, de M. Mercié ; le bas-relief, de M. Noël. Si, pour compléter la série, je mentionnais un buste, je serais forcé de ré[)éter le nom de M. Carpeaux, qui a fait le buste du peintre Géroine.

M. Carpeaux, [)ersonuc ne songe à le contester, a le génie de la sculpture ; il pense et parle en marbre ou en bronze. Depuis la mort de Rude et de David d’Angers, c’est lui qui tient le sceptre, comme depuis la mort de Delacroix et d’Ingres, Courbet Ic-ticnt dans un autre ordre. Tous les deux ont le sentiment de la vie, l’exprimant par des moyens diirércnts mais égaux. Ce qui les caractérise, c’est la lucidité parfaite de leur intelligence artistique.

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Ils savent ce qu’ils veulent dire et ne vont jamais au delà de ce que leur art peut donner. Comme les grands artistes de tous les temps, ils réunissent les deux facultés maîtresses: l’invention et rexôcntion. La peinture n’eût pas existé, que Courbet l’eût trouvée ; la sculpture n’existerait pas, que Carpeaux l’inventerait. On ne peut pas concevoir d’autre mode de traduction pour leurs idées. La langue qu’ils ont choisie est la forme propre des conceptions sorties de leur cerveau.

Pour nous en tenir au sculpteur et pour pénétrer plus profondément l’intimité de sa manière, il convient de dire que M. Carpeaux est préoccupé surtout du mouvement. La Flore du pavillon des Tuileries, la Ronde du nouvel Opéra, la Fontaine de cette année sont des étapes successives dans cette voie périlleuse, et où jamais, que nous sachions, aucun artiste n’avait osé entrer. Animer le marbre, le soustraire aux lois de la pesanteur, le rendre si vivant et si leste, que Todl du spectateur accc])te sans étonnement de le voir entrer dans une danse comme à l’Opéra, ou dans une marclie d’ensemble comme au palais de l’Industrie, c’est un problème difficile que seul peut-être Pierre Puget, l’auteur du Persée si sûr de lui qui vient délivrer Andromède, eût osé aborder. Ouand, au lieu d’une figure, il y en a quatre et qu’il s’agit de composer ces quatre figures marcliant en rond de façon qu’elles soient tenues et disciplinées par la nécessité de porter un jioids unique, le problème devient terrible. M. Carpeaux a résolu ces difficultés en maître souverain de la forme et de la matière : ses quatre figures vivent et agissent dans un mouvement circulaire admirablement rhythmé.

Il faudra voir ce beau groupe en place, car il forme le corps princijial de la fontaine qu’on doit ériger dans le jardin du Luxembourg, en face de l’Observatoire, et c est même cette position qui donne la raison du sujet : les quatre parties du mmde soutenant la sphère. Je n’ai aucune notion sur le plan de l’architecte chargé dn monument ; mais je pense que la sphère sera surmontée

d’iine vasque, du cei)li‘c de laquelle le jet moulera eu pauaclie, et je me figure que ces quatre corps de femmes mouvemeutés dans le sens de riiorizoulalité formerout uu coutrasle tout à fait récréatif et charmant, contemplés à Iravers la transparence des eaux retombant de toutes j)arts eu nappes i)erpendiculaires. Ou trouve ces corps maigres et efllamîués, ou assure que u’élait la double ])roémiueuce qui, eu goullaut leur poitrine, accuse leur sexe, ou les prendrait pour dos hommes. Critique inacceptable. L'artiste eût commis la plus impardonnable des fautes, il eût porté atteinte à riiarmouie morale qui est eu tout sujet la première loi do l’art, si à ces marcheuses éternelles il eût donné les rotondités luxuriantes dont les casanières danseuses de l’Opéra s’accommodent si bien.

La seule expression pour caractériser le David de M. Mercié, c’est de dire qu’elle est une œuvre de génie, .l’ignore ce que deviendra plus tard son auteur (prix de Home de quatrième année), s’il justifiera ou non les promesses qu’on est en droit de fonder sur lui; mais, qu’il grandisse ou s’abaisse, il a dès à présent marqué son [lassage ; sa statue restera dans l’école française. Singulière destinée que celle des sujets! Voilà un lieu commun en art ; David vainqueur de Goliath. La majorité des artistes s’y essaye, sans en tirer autre chose que des banalités. Arrive ce jeune homme auquel personne ne songeait ; du premier coup, il fait un chcf-d’oîuvrc. Rarement, en effet, concejition fut plus originale. Debout sur la jambe gauche, le pied droit posé sur la tête de géant qu’il vient de trancher, David remet son yatagan au fourreau, sans même regarder le public qu’il a autour de lui, attentif seulement à l’action qu’il exécute. Pas un muscle ne trahit la forfanterie ou l’ostentation. Il ôtait entré sans crainte dans la lutte, il en sort sans joie. L’insolent Philistin vaincu, les Hébreux délivrés, il sent que sa lâche est finie et il rengaine son arme avec la placidité d’un fataliste oriental. La figure se compose avec la même simplicité. De la tète aux pieds, le mouvement se suit sans interruption avec une justesse, une

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vérité parfaites. Et la vérité n’est pas seulement dans l’inflexion du corps et des membres, disciplinés à une action rigoureuse, elle est dans le rendu des muscles, des veines et de la peau. Ce jeune prix de Rome est un naturaliste à la façon de Donatello, à la façon de Claux Sluter, à la façon des premiers maîtres du x.v"’ siècle, chez qui là grande tournure de l’ensemble ne dispensait jamais de la réalité des détails. 11 approche de si près la vie, qu’une rumeur s’est élevée dans l’exposition, et que des voix parties d’en bas l’ont accusé d’avoir moulé sur nature... Comme si l’on pouvait mouler une ligure entière dans ce mouvement! Comme si surtout on pouvait se livrer à celte opération à l’académie de France, dans des ateliers ouverts à tous, sous l’œil de camarades volontiers jaloux et envieux ! Mais ne donnons pas à celte calomnie plus d’importance qu’elle n’en a : inventée pour ébranler le jui'y des récompenses, elle est tombée à terre avant d’arriver jusqu’à lui.

La Morte, deM. Noël, autre prix de Rome de 4' année, est, comme les deux précédentes, une œuvre saisissante d’originalité. La jeune femme est étendue sur la couche funèbre, la tète penchée, l’œil fermé, la bouche nerveusement contractée par la soulfrance ; elle vient de rendre le dernier soupir. Entendant le râle, la vieille mère a couru, s’est précipitée, a saisi le cadavre de ses mains tremblantes, et elle regarde, cherchant avidemment s’il ne reste point quelque lueur d’espoir. Ces deux visages l’un sur l’autre, — le vivant, dur et crispé; le mort, doux et calme — forment un de ces contrastes qu’on n’oublie pas. Peut-être le corps de la mère est-il trop accusé; l’œuvre eût gagné à ce qu’il fût abaissé de relief et en partie noyé dans le fond. Mais ce qui est incomparable, c’est l’expression des sentiments, Pour retrouver une douleur aussi humaine, aussi pathétique, aussi profondément ressentie, il faut évoquer deux souvenirs dont le rapprochement ne paraîtra pas étrange à ceux qui connaissent l’histoire de l’art : le Massacre de Scio d’Eugène Delacroix, et la Fieta de Michel-Ange.

Eli quiltantccs compositions illuminées du rayon crcaleuiy nous descendons dans la région dos œuvres, belles encore au i)oint de vue de l’art, mais oii le travail a mallicureusernontplus de place que l'inspiration, le métier plus do part que Tidéo. Telle est la caraotéristique de beaucoup d’excellentes statues, comme le Guerrier au repos, tigure trcs-simi)le et très-harmonieuse do M. Loejibotï ; la Jeune Tarentinè de M. Schœne^verk, mouvementée plus (jne déraison, m*ais caressée avec amour ; la Jeanne d' Arc de M. Gbapu, dont les bras sont maguitiques, mais dont la .jmse n’a rien de nécessaire ; le Gpartacus de M. Barrias, dont l’idée, sans être absolument sculpturale, se trouve cependant exprimée par les seuls moyens de la sculpture ; la Poésie de M. Taluet, où se retrouve le faire consciencieux des élèves de David d’Angers ; le Mirabeau de M. Truphème, dont l’énergie passionnée frise peut-être un peu la redondance et l'empbase ; la Victoria mors' écAl. Moulin, qui est une allégorie diflicile à comprendre, même après explications ; le Pierre Corneille, très-naturel, mais un peu creux et trop lourdement drapé, de M. Falguièj'e ; le Pèiiaire et le Mirrnillon de M. tiuillemin ; VUistrion de M. Ludovic Durand ; l’Apprêt du bain de M. 1 tasse'; la Malédiction de l’Alsace do 'M. l^artlioldi. J’en ])asse, et de non moins bons, pour m’arrêter plus longtemps à deux œuvres de grande sincérité et par là même de haut caractère : la Ruth de M-. Victor Chappuy et le Robespierre de M. Max Claudel, l^a Ruth de M. Chappuy marche courbée, ramassant les épis tombés et s’en faisant une gerbe qui grossit à mesure qu’elle avance. C’est une ligure ingénue que son auteur pourra pousser davantage dans le marbre, mais qui dès à présent, j)ar sa naïveté rustique, charme singulièrement. Le Robespierre de M. Max Claudel, dont les membre du jury semblent avoir eu peur, quoiqu’il fut mort, et que pour celte raison ils ont relégué, dans un coin sombre, est étudié avec grand soin. M. Max Claudel, de Salins, son auteur, est un esprit net et précis, à qui 1 idéalisation répugne, et

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qui fait les choses telles qu’elles sont où telles qu’elles ont dû être. Robespierre était vêtu ainsi et ainsi étendu le 10 thermidor à la Convention. Cette statue couchée est une page d’histoire. Disons en passant que la ville de Salins doit à M. Claudet un admirable buste de Max Buchon, le savoureux conteur en vers et en prose, l’un des pères du réalisme moderne.

Parmi les bustes, très-nombreux comme d’habitude, j’ai cité le plus beau, le peintre Gérôme, par M. Carpeaux. C’est une esquisse vivement enlevée et extraordinairement vivante. Ih’ès de lui, tout pâlit : le portrait de lady Wallace, par M. Lebourg; le portrait de Montesquieu, par M. Cougny, même le portrait du P résident delà Républic[ue, par M. Carrier-Belleusc. La main de l’habile praticien l’a cette fois trompé : cette tête de marbre a un certain air de vie, mais elle manque de finesse et d’esprit. iM. Thiers est difficile à pourtraire.

Bornons ici ce compte rendu, quittons le Salon pour n’y plus revenir ; mais, tout en gagnant la porte, jetons un dernier coup d’œil sur Vllercule en train d’étoulTer le lion de Némée, de M. Clère. C’est une pensée patriotique qui a conduit la main du sculpteur. Hercule jjortc sur le bras ces mots : Vir Gallas ; le lion a l’aigle de Prusse gravée sur le liane. L’allusion est transparente et fait battre le cœur. Courage, hercule gaulois !

La République n’est pas responsable des actes de l’administration ni de ceux du jury. — L’art français est en progrès.

Nous supplions les artistes qui ont été refusés, ceux à quion a enlevé le privilège de l’exemption, ceux qu’on à j)lacés trop haut ou à contre-jour, tous ceux qui ont à se Itlaindre en un mot, de ne point reporter à la République la responsabilité de l’injure qu’on leur a faite ou du préjudice qu’on leur a causé.

La République n’est pour rien dans cette affaire. Ce n’est ni elle qui gouverne ni ses principes qui dirigent. A peine tolérée dans le monde politique, elle n’a pas droit de cité dans le monde des arts. Elle n’y va jamais, et l’on peut dire avec vérité que si, au palais de l’Elysée, elle est rarement reçue, au palais du Louvre on l’exclut tout à fait.

La République, en tant que gouvernement présent et

(1) Ce Salon porlant en divers passages la trace des préoccupations politiques du moment, il est utile de savoir que les trois premiei's cliapitres ont été publiés dans la dernière quinzaine du gouvernement de Tiiicrs, et les trois autres sous le coup de la crise présidentielle du 24 mai.

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futur de la Franco, est donc innocente de tout le mal arrivé. Le coupable, le seul coupable, c’est le régime de « l’essai loyal », ou plutôt, — comme en cette partie il n’y a eu aucun essai, ni loyal ni autre, — le coupable, c’est M. Thiers, et M. Thiers personnellement.

M. Thiers est un grand homme d’Etat, nous l’avons reconnu plus d’une fois; M. TEiers rend à son pays des services immenses, nous le proclamons tous les jours ; mais M. Thiers a sur les arts des idées légèrement arriérées, nous demandons à le dire. Les idées de M. Thiers sur les arts paraissent remonter loin. Elles semblent dater du temps où, dans le Constitutionnel, il plaçait sur la même ligne, pour « former ensemble la génération nouvelle, soutenir l’honneur de notre école et marcher avec le siècle vers le but que l’avenir leur présente », MM. Drolling, Dubufe, Dcstouchcs et Eugène Delacroix! Ceci se passait il y a cinquante ans, en 1822. Depuis celte époque, M. Thiers a acquis sans doute, mais il ne s’est guère modifié. Il disait en 1867, visitant l’exposition de Courbet au pont de TAlma : «. M. Courbet aime trop la vérité, il ne faut pas aimer trop la vérité. » Ce musée des copies, si glacial et si peu fréquenté, c’est une idée de M. Thiers. On se rappelle qu’après 1830, étant ministre, il envoya Sigalon copier à Rome la fresque de Michel Ange. Ne pouvant doter la France d’une institution à son goût, il se rabattit sur sa propre demeure où il était maître, et peupla sa maison de copies à l’aquarelle destinées à lui rappeler les chefs-d’œuvre universellement acceptés comme tels par l’opinion dans tous les pays. Quoi d’étonnant que ses idées éclccticpes et autoritaires, refoulées par les événements politiques, se fassent jour, à présent que M. Thiers est roi et qu’il a pour auxiliaires M. Jules Simon, son ministre, et M: Charles Blanc, son directeur, tous les deux serviteurs très humbles de sa volonté souveraine?

Chose humiliante et irritante vraiment pour un républicain : les artistes sont aujourd’hui dans une servitude pire que sous la monarchie. Je ne connais pas un pein-

trc qui ne puisse s’écrier avec quelque raison : « llainenez-inoi à M. de iSicwerkerke cl à la princesse Mathilde. Sous Napoléon III, nds alFaires allaient aussi bien et nous étions plus considérés. On ne nous employait pas à faire des coi)ies, on nous encourageait dans notre pensée inlinie et originale. Point de personnalité si hautaine, ni si accusée, qui ne fît son chemin. Quels obstacles a-l-on dressés sur la route d’un Millet, d’un Daubigny, d’un Breton, d’un Bonviu? Tous les quatre sont arrivés avec le temps à la récompense suprême, la Légion d'honneur. Les artistes réfractaires au l'égime n’avaient eux-mêmes rien a craindre pour leur travail. On ne les récompensait pas, c’est vrai, mais du moins on les laissait se manifester. Tout le temps que l’cm])ire à duré, Courbet a pu produire et 'exjioser son œuvre, sans rencontrer un Meissonier sur-ses pas. Bien plus, ef malgré l’bostilité déclarée du grand peintre, on vit un jour le surintendant des beaux-arts escalader les marches de son atelier, lui acheter ce j)aysage admirable qui ligura au Luxembourg après le 4 septembre, et que rnalbeureusement pour lui le Luxembourg a dû rendre à la liste civile. Quanta nous, les jmtits, les arrivants, nous étions en pleine faveur. Fomulions-nous un grief, nos plaintes étaient patiemment écoutées. Chaque année, on nous débarrassait d’une entrave, on nous enlevait une lisière. La liberté des expositions, nous eussions fini par la conquérir, et elle nous était presque promise par M. Maurice Richard, qua,nd l’intelligenl Emile Ollivier eut l’adresse de nous mettre en guerre avec la Prusse et de nous faire casser les reins. »

J’entre en colère quaud*j’enleuds ce langage. Mais que répondre? Je ne puis qu’en vouloir à M. Charles Blanc, à M. Jules Simon, qui sont républicains, et qui par leur conduite attirent à la République de tels reproches.

Car, comment le nier? l’empire en vieillissant était devenu libéral avec les artistes. Tout jeune, dans le ])remier enivrement de son sanglant triomphe, il avait essayé, lui aussi, de « sauver Part ». Sauver l’art est, pa-

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raîl-il, la manie de tout pouvoir qui débute. On entre dans la vie active, on a une ardeur dévorante, on ne croit pas aux difficultés. Bonaparte venait de sauver la société en la massacrant sur le boulevard. Rien n’aurait pu l’arrêter; il fallait qu’il sauvât tout ce qu’il y avait a sauver. Le 20 juillet 1852, à l’occasion du salon qui suivit le coup d’Etat, M. de Niewerkerke, expliquant les sévérités du règlement qu’on allait introduire, dit en ])ropres termes : « Le gouvernement doit se charger d’une mission non moins importante que celle de récompenser au nom du pays, il doit décourager les fausses vocations et les faux talents qui obstruent toutes les voies ouvertes à l’art. » Vous entendez?... Décourager les fausses vocations et les faux talents, c’est-à-dire ce que le gouvernement juge tel. Et le gouvernement, qui est-ce à ce moment? C’est M. de Maupas, préfet de police; c’est M. de Persigny, ministre de l’intérieur ; c’est M. Bonaparte, prince-président. La phrase politique : « que les mécliants tremblent et que les lions se rassurent, » n’avait pas été plus sinistre.

Ce fut là le commencement, les velléités ambitieuses du premier jour. Mais, au bout de dix ans, quand on regarda derrière soi pour voir le résultat obtenu, on s’aperçut que rien n’était fait. L’art, qu’on avait voulu soutenir, tombait en ruines ; celui qu’on avait prétendu tuer <lans le germe poussait des rameaux inespérés de verdeur et de force. Voyant ce bel ouvrage, on s’arrêta court. Comprenait-on qu’il est des progrès auxquels on ne résiste pas, des forces spontanées auxquelles on ne fait pas obstacle? Comprenait-on que la pensée humaine est en évolution constante, que dans l’art comme dans les lettres il est des genres qui arrivent à éclosion à l’instant même oii d’autres meurent et disparaissent? Je l’ignore et ne le pense pas. Mais le fait est qn’on s’arrêta, qu’on se relâcha des rigueurs primitives, qu’on se lança dans une série d’essais plus ou moins étudiés, qn’on brisa la vieille organisation académique, qu’on mit le jury à l’élection, que, pour plus d’impartialité, on

y lit entrer des écrivains; qu’on élargit les portes du Salon pour recevoir plus d’exposants; qu’on stimula l’esprit d’association chez les artistes ; ({u’on leur demanda des plans, des vues, des idées; que M. Maurice Richard les appela plusieurs fois chez lui et eut avec eux des conférences sur ces sujets ! qu’enfin, au moment oii l’eml>ire croula, « la fédération des artistes libres, )) qui devait sauver le Louvre et le Luxemhonrg, existait déjà en germe : si ce n’était pas le nom, c’était déjà la chose.

Ces tentatives de réformes, ces projets d’émancipation, (|iie la République eut dû reprendre pour son compte et mener à bonne lin, tout cela a fui loin de nous. Nous voilà retombés, comme aux jiremiers jours de l’empire, sous la férule des pédants. M. le ministre Jules Simon a fait amende honorable à l’instilut et lui a remis le jugement des prix de Rome, c’est-à-dire la direction même de l’enseignement artistique en France. M. le directeur Charles Blanc a réduit la place autrefois consacrée au Salon ; il a supprimé la catégorie des exempts, stylé à la rigueur les membres du jury, rendu l’admission impossible jionr les trois quarts des artistes. Pourquoi ces -moyens violents? Pour sauver l’art menacé. Toujours la même maladie. M. Jules Simon est un sauveur, M. Charles Blanc est un sauveur; M. Jules Simon sauve l’Institut, M. Charles Blanc sauve l’école de Rome, et M. Thiers, brochant sur le tout, sauve Part tout entier. M. Tfiiers lient pour les classes dirigeantes en art comme en politique ; il voit les Ilots montanls de la démocratie naturaliste menacer l’idéal de sa jeunesse, et il arrive avec le Musée des co[>ies, dans l’espoir de former, sur ce terrain nouveau, une seconde « conjonction des centres. » Pendant ce temps, ])Our colorer la chose d’un semblant de vérité générale, M. Charles Blanc lance des proclamations où il dit « que l’Ftat doit avoir une doctrine en matière d’art. » Ce qui est une contre-vérité en histoire aussi bien qu’en politique. 11 pense aussi sans doute, mais il n’ose pas ajouter : « la théorie de l'Etat en matière d’art, c’est la mienne. »

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On pouiiait laisser passer sans mot dire ces présomptueux efforts et attendre dn'temps seul la démonstration de leur imj)uissance. Mais, a 1 abri de cette couvcrlnre, — M. Thiers, M. Jules Simon, M. Charles Blanc, — un jury de privilégiés, représentant une minorité de privilégiés, se livre aux excès les plus graves et cherche à ameuter, contre la Bôpuhlique, le choeur des intérêts irrités.

Composé en grande partie de médiocrités compromises sous l’empire, regrettant du fond cœur le temps de (( la pi incesse » et aspirant à le revoir, ce jury a trouvé l’occasion, excellente j)Our faire des mécontents. Où on ne leur avait demandé que de la sévéri’té,ils ont mis /.le l’injustice. Rien ne leur a conté, ni le favoritisme poussé jusqu’au scandale, pour eux, pour leurs élèves, pour leurs amis et les élèves de leurs amis; ni la haine poussée jusqu’à la fureur contre leurs antagonistes on' leurs ad- ACisaiics décote. Ou ont-ils csp(;rc? ap])orter leur appoint dans le jeu de la réaction et créer une classe d’ennemis à l’ordre , de clioiîes. Ils savaient bien qu’il est criminel de réduire un honnête homme à la misère, de lui enlever ses moyens d’existence, de rabaisser ses* produits et de le ruiner Ini-mème dans l’opinion publique ; ils ont passé par dessus ces considérations sentimentales et, pour le plaisir de faire echec à la République, ils ont admis plus de mauvais tableaux que de bons ils en ont rejeté plus de bons qu’ils n’en ont admis de mauvais !

Eh bien! leur misérable calcul est déjoué. Le Salon qu’ilsont fait a donne lieu à bien dc*s ressentiments, à bien des récriminations. Mais, dans l’esprit même des victimes, la République sort indemne de ces colères. Il n’y a qu’une chose qui ait souffert, c’est l’honneur du jury mêlé à une telle besogne. La Ré]jublique! Il fallait vraiment être aveugle pour s'imaginer qiRon pourrait la compromettre à ces executions violentes. *Elle iLest pas en cause ici. Le programme de « la doctrine de 1 Etat en matièie d art)) n est pas son programme. Ras

davantage elle n’est pour les exclusions, pour les placements contre lumière, pour les jalousies basses, pourles persécutions mes([uines. Le jour où, continuant d’émerger de la conscience populaire, elle aura poussé scs nappes gi'andissantes, à travers les assemblées municipales et départementales, jusqu’au sein de la grande Constituante (lui doitcodilier la raison générale de la nation et fonder nos iustitutions futures, ce jour-là, par l’organe d’un niinistrcqui sera nettement et sincèrement républicain, elle dira aux artistes:

(( Je vais vous rendre . la justice après laquelle vous soupirez. Jusqu’à ce jour l’Etat vous a tenu soussamaiu, en tutelle; il vous jugeait, vous admettait, vous récompensait. vous martyrisait, et le plus souvent l’o])inion publi(iiie n’était d’accord avec l’Etat ni sur le cliàliment ni sur la récompense. Ce système inventé par la corruption des monarebies a fait son temps. Le moment est venu pour vous d’être hommes et libres. Mineurs, je vous émancipe; esclaves, je vous all’rancliis. A partir d’aujourd’liui, vous n’obtiendrez plus demoi (juedeux choses, mais qui valent mieux que tout le reste : la liberté et la publicité. La liberté pour vous, pour votre travail, pour vos conceptions particulières et personnelles ; la publicité pour la société, parce que l’éducation générale est intéressée à vos travaux, et le seul moyen de les porter à la connaissance du public, c’est de les exq)oser Ce double devoir rempli, je redeviens spectateur et acheteur comme tout le monde. Que si vous avez besoin de récompenses, vous en trouverez toujours de proportionnées à votre mérite dans l’estime que vos contemporains et la postérité feront de 'vous.»

. , Ainsi parlera la bépublique; et, si quelque protestation s’élève du groupe des privilégiés, une immense clameur, partie aussit(jt de la foule des victimes, viendra prouver à tous que le problème des rapports de l’Art avec l’Etat est définitivement résolu, — et bien résolu.

A chaque Salon qui se présente, deux questions sont généralement posées, toutes deux difficiles à résoudre

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aux esprits indécis. Le Salon est-il bon ou mauvais? 1 art est-il en progrès ou en décadence?

Pour ma part, je n’éprouve aucun scrupule à répondre nettement.

Reprenons les questions.

Le Salon de 1873 est-il bon ou mauvais? 11 est bon. Un Salon qui contient cent toiles remarquables à des degrés divers, est un bon Salon. Or, en additionnant les œuvres de paysagistes comme Corot, Üaubigny,ChintreuiI, llarpignies, .Iules Ilércau, Gustave Coliu, Lansyer, Lépine, Vayson, Vernier, Boudin, Pelouze, llanoteau, Bernier, César do Gock, Emile Breton, Beauvais, Vuillefroy; les œuvres de portraitistes comme Manet, lienner, Nélio Jacquemart, Jalabert, Bonnegrâce, Carolus Uuran; les fleurs et les natures mortes de Philippe Rousseau, Louise Darru, Claude; les tableaux de figures d’Alphonse de Neuville, Jules Breton, Boudin, Feyen-Perrin, Ilamon ; en y ajoutant les toiles très particulièrement remarquables do débutants ou de quasi-débutants, comme la Boucherie, Ducourroy de M. Albert Aiiblet, le Jeune citoyen de l’an F de M. Jules Goupil, et quelques autres que sans doute je ne manquerai pas de découvrir encore, — on arrive au chilTre fixé, et cola suffit.

Seconde question : l’art français est-il en progrès ou en décadence? Gela dépend de la façon de l’entendre.

Oui, l’art académique, l’art de convention, l’art de l’école des beaux-arts et de l’école de Rome, l’art de tradition, l’art qui s’inspire de la mythologie, de la religion, de l’histoire, l’art où les groupes se pondèrent et où les lignes se répondent, l’art factice, l’art artificiel, l’art sans signification, sans but et sans portée, l’art sans rapport avec la société qui le crée, cet art-là, le grand art, 1 art ennuyeux, est en décadence. Il descend la pente avec une rapidité de quarante mille lieues par seconde. C est fini, il est condamné, il va périr. L’an passé, on voyait encore quelques compositions savamment compliquées, protestant contre l’indiflerence universelle; cette année, il n’y en a plus. Les quatre seules grandes machines

ANMÎI-: 1873

qu’on ail pu trouver, on les a mises dans le salon carré, })Our en montrer une dernière fois au public; elles parties, j)crsonne n’en reverra plus. Ceux (pii ont l’es[)rit tourné à la Bossuet peuvent écrire à l’avance celle oraison funèbre ; mon oracle est plus sûr que celui de Calchas.

Mais cet art-là n’est pas français, il ne l’a jamais été. C’est un art d’importation étrangère que l’Etat entretient à grands frais, sans qu’on sache i)récisémcnt pourquoi, et avec lequel il eût tué, tuerait encore notre jeune école, si elle pouvait être tuée.

Heureusement elle est dans toute la vigueur de la jeunesse, et rien ne peut entamer sa puissante vitalité. Vous me demandez si l’école française est en décadence? Begardez donc. Depuis Théodore Rousseau, qui lui a im})rimé son premier caractère jusqu’à Courbet et Millet qui l’ont continuée en l’élargissant, quelle magnifique succession d’œuvres, également originales et belles. Y a-t-il dans l’histoire d’aucun peuple un moment plus fécond et plus riche? Vous pouvez aligner, auprès des noms de nos peintres, des noms de peintres empruntés à d’autres pays : vous ne trouverez nulle part un aussi brillant groupe à la même date. Vous pouvez rapprocher de nos paysages français modernes les meilleurs paysages des autres nations : l’avantage nous restera. Ainsi la continuité, l’éclat, l’abondance des œuvres et des maîtres, l’unité dans la méthode et dans la direction, l’adaptation étroite à nos mœurs et à nos idées ; qu’en faut-il de plus pour constituer une école nationale, où tout le génie de notre race pourra se porter ?

Les meilleurs tableaux du Salon. — Batailles : Alph. de Neuville; — genre : Albert Aublet; — portraits : Henner; — natures mortes : Philippe Rousseau; — fleurs : Paul Vayson; — animaux : Van Marcke; — marine: Lansyer; — paysages : Daubigny; — histoire : Jules Breton.

On m’a dit : Puisque vous répondez aux questions d’une

SALONS

façon si nette et si décidée, voulez-vous nous permettre de vous on poser d’autres ?

Volontiers.

Et l’on m’a demandé quel était, des tableaux exposés au Salon, le meilleur en chaque genre.

Je vais essayer de Te dire ‘en parcourant la série.

Le meilleur tableau de bataille est sans contredit celui de M. Alphonse de Neuville, les Dernières cartouches. Il l’emporte, même sur la Retraite de M. Détaillé, mince de peinture et froide d’impression, quoique juste d’aspect. Et non-seulement il dépasse les toiles de meme famille, mais il a toute la valeur d’un chef-d’œuvre. Je ne crois pas que jamais l’émotion du combat désespéré, de la lutte agonisante, ait été portée aussi loin que dans cette admirable page. On ne peut la regarder sans se sentir un serrement à la gorge. J’ai vu dos spectateurs, après une contemplation prolongée, se détourner et aller dans un antre coin de la salle essuyer une larme.

D’oü vient cette puissance d’impression? De ce que par un trait de génie rare assurément, l’épisode choisie par le peintre se trouve être la caractéristique de toute la bataille. L’œil ne voit qu’un détail, qu’un incident, mais à l’entour de cet incident l’esprit reconstruit invinciblement l’ensemble. Cette poignée d’hommes barricadés dans une maison qui plie ets’elTondre sous la grêle des projectiles, c’est l’image de l’héroïque armée française, acculée par une suprême folie dans le bas-fond de Sedan, et succombant sous les décharges de l’artillerie formidable qui la cerne et la domine de toutes les hauteurs. Ainsi les vrais artistes agrandissent le cadre de leurs sujets, et dans un court fragment condensent ta vérité des actions les plus vastes.

Quant à eux, les vaillants soldats, les ‘combattants’sublimes, ils sont tout entiers à l’effort de leur résistance indomptable. Ce n’est point pour le spectateur qu’ils sont ainsi groupés, ils ne s’occupent que de l’ennemi qui s’approche. En vain le toit crève et les cloisons volent en éclats, ils ne songent qu’à utiliser leurs dernières res-

sources et vendre le plus chèrement possible ce qui leur reste de vie. Les munitions sont au plus bas, les cartouches vont manquer : il ne faut plus qu’un seul coup soit perdu. Aussi c’est le lieutenant, le meilleur tireur de la compagnie, qui a pris le fusil chargé. Debout, à la fenêtre, s’abritant derrière les matelas et les oreillers entassés, il épaule... Le capitaine blesse s’est relevé, et, se hissant le long d’une armoire contre laquelle il s’appuie pour ne pas tomber, comme un joueur qui suit sur le tapis la fortune de son or, la tète et le corps projetés en avant, le visage pâle, l’ccil fixe, il regarde si la balle va porter... Ob ! elle portera, j’en suis sûr, et déjà meme dans la rue le premier assaillant a dû rouler par terre. Mais qu’est-ce qu’un homme, qu’est-ce que dix hommes tués, quand l’ennemi se présente par milliers ? Le courage ici ne peut rien, il faut mourir. Soit, on mourra; mais au moins on n’aura pas capitulé, on aura fait son devoir jusqu’au bout, on aura mérité la reconnaissance de la patrie, et si un jour un artiste au cœur chaud trace d’un pinceau énergique l’image do ces hommes mourant à la lueur des détonations, dans les décombres d’un faubourg de Sedan, la patrie applaudira.

Le tableau de M. Alphonse de Neuville est tout à la fois la glorification de l’armée française et la flétrissure de Napoléon III.

Insisterai-je sur les qualités de mesure et de convenance déployées dans cette composition heureuse, où les types, les physionomies, les attitudes, ne sont pas moins observés que le lieu de la scène; où tout est juste, naturel et vrai ; où l’auteur a évité, avec un tact exquis, tout ce qui aurait pu paraître entaché d’exagération, d’amphase, de déclamation héroïque ou sentimentale? Il me semble que j’en ai assez dit pour faire comprendre les beautés du tableau. Pas davantage je ne m’arrêterai à relever une réminiscence d’Horace Vernet, qui est d’autant moins acceptable qu’elle porte sur un détail connu et vanté de tout le monde, le poignet brisé du tableau de la Barrière de Clichy. Dans une œuvre de cette nature,

SALONS

OÙ tant de qualités positives abondent, les défauts^ ne sont rien 5 ne portant pas atteinte à la valeur de 1 ensemble, ils n’entrent pas en ligne de compte pour l’appréciation définitive, et c’est le plus souvent la preuve <l’un petit esprit que de s’y être étendu complaisamment.

Le meilleur tableau de genre du Salon est la Boucherie Ducourroii au Tréport, de M. Al. Aublet, un débutant, si je ne me trompe.

Cette toile est assez mal placée : elle se trouve sur une sorte de pan coupé, près de la porte qui mène de la salle A à la salle B. La situation a deux inconvénients : le premier et le plus grand, c’est qu’on peut passer a coté de la boucherie sans la voir; le second, c’est que quand ou l’a aperçue, on est empêché de la bien examiner par le jour qui vient de la porte.

Ce que M. Aublet a représenté, c’est la cour d’une boucherie en province. Au fond, l’écurie, avec le grenier à fourrages par-dessus; à gauche, un auvent sous lequel pendent, accrochés par le tendon, d’énormes quartiers de viande; à droite, une sorte de portique, fait de piliers <le bois et d’une poutre transversale, colorés de ce rOuge sang-de-bœuf qui est particulier à la profession. Au milieu de la cour, le boucher est en train de saigner un mouton, dont le sang coule dans un baquet disposé près de la table.

Tout cela, direz-vous, ne constitue pas un simctacle bien attrayant. C’est vrai; mais, une fois le premier moment de répugnance passé, vous serez étonnés vousmêmos de l’intérêt que vous y prendrez. L’exécution est excellente : elle donne la sensation d’une réalité saisie sur le vif. Les murs sont à la Decamps, mais simplement et largement traités. La dégradation de la lumière, passant de la cour sous le porche et par les ouvertures des portes, est rigoureusement observée.

Les clous plantés dans le mur, les déchirures du plâtre, les brindilles de foin qui pendent du grenier, sont autant d’accents de nature qui ajoutent à l’intensité de

l’expression. Une cliose surtout étonne, c’est l’odeur de sang dont tout cet intérieur est imprégné. On voit que le pavé en a comme une longue habitude. Ce n’est pas la tache momentanée, passagère, qui s’écoule sur l’escalier de marbre de Régnault et qui ne paraîtra plus demain ; c’est la tache, permanente et que rien ne peut effacer, des lieux consacrés aux tueries. Elle a pénétré l'essence des objets. Vous sentez que dans cotte petite cour humide on a saigné hier et on saignera demain. Entrer ainsi dans l’intimité des choses et en dégager à ce point le caractère, c’est faire de l’art, de l’art grave et élevé. Que 'aient auprès de cela les superficielles anecdotes des Berne-Rellecour, des Worms, desVibert, qui excitent tant la curiosité ? A peu près ce que vaut une gaudriole de Commerson devant une pensée de la Rochefoucauld.

Et maintenant quel fonds faut-il faire sur l’auteur de ce remarquable début? Le tableau de la boucherie Ducourroy est-il le coup d’essai d’un maître qui s’annonce, ou bien n’est-il qu’un produit du hasard, une rencontre heureuse qui ne doit pas avoir de lendemain ? J’avoue que je suis perplexe. Deux choses me tiennent en doute. D’abord les maîtres sous lesquels M. Aublet déclare avoir étudié : comment un peintre de tempérament pourrait-il sortir des mains de MM. Glaudius Jacquand et Gérome ? Ensuite le second tableau que M. Aublet a exposé et où, de ses grandes qualités de tout à l’heure, il ne reste plus rien que du procédé. Voyez vous-même ï Atelier dans l’angle opposé de \a Boucherie ; la comparaison est curieuse à faire. Quanta moi, avant de me prononcer sur l’avenir du jeune peintre, j’attendrai de nouvelles exi)ositions et de nouveaux envois.

Le meilleur portrait du salon est celui de Mlle E... D..,par M. llenner. C’est un morceau d’un sentiment exquis. La jeune personne est vêtue de soie et de guipures noires. Elle se présente de face, les bras tombants et les mains jointes. Nulle prétention dans la pose du corps : la simplicité même de l’attitude accoutumée. Nul elfort non plus dans l’expression du visage ; un front calme, de

SALONS

grands yeux noirs bien doux, la placidité dans la bonté. Voulez-vous contempler ce qu’on appelle au vrai l’élégance, la distinction, !a noblesse et le charme natifs ? C’est ceci même. Le peintre n’av'ait sans doute qu’à, voir, mais il a vu et exprimé. Ce qui lui appartient peutêtre, c’est cette fleur rouge dans les cheveux, qui fait une si jolie tache à l’endroit nécessaire. Ce qui lui appartient sûrement, c’est cette façon supérieure de traiter les étoffes sombres : soie dentelles et velours. Là est une des particularités du beau talent deàl. llenncr. Après Courbet, — qu’il faut toujours mettre hors de pair quand on parle peinture, — c’est lui qui se lire le mieux des noirs et les modèle avec le plus de sûreté. Comparez pour exemple la jupe llottanle de Mlle Croizette, dans le tableau deM. Carolus Duran, et vous verrez tout de suite la diiïérencc. Mais ces qualités de main ne sont que secondaires chez le peintre de la petite MCsace. M. llenner est artiste })ar rélévalioh de la pensée. C’est un esprit réfléchi, qui lient l’art pour chose digne et profonde. Il sait que le portrait est l’expression la plus généralisée de l’individu, et, son modèle étant donné, il n’a qu’une prcocupalion, le traduire en tenant compte de tous les éléments qui l’ont formé : caractère, tempérament, instincts, habitudes sociales et professionnelles. Ce n’est pas lui qui eût imaginé de placer une actrice sur un cheval au bord de la mer. Son Géué?’a^ Chanzy a commandé en chef et tenu la campagne sur la Loire pendant la guerre : pourtant il le fait aller à pied comme vous et moi. C’est moins ambitieux et plus vrai.

Le meilleur tableau de nature morte, c’est VOfflce de -M. Philippe Rousseau. Vous connaissez la manière de ce peintre qui s’est si soudainement élargie depuis quelques années. L’Office qu’il nous présente aujourd’hui vaut les Confitures, qui ont fait l’émerveillement du Saloa précédent. C’est un dessus de buffet surchargé de vaisselle plate, de corbeilles de fruits, de flacons soigneusement bouchés. L’exécution est magistrale. Arrivée à cette hauteur, la nature-morte n’est plus un genre inférieur ;

elle (levienl du grand art, et je ne crains pas de dire qu’il y a pins de style dans les seuls abricots de M. Rousseau que dans tous les envois de Rome ensemble.

Observons en passant que la nature morte est un des triomphes de la moderne école française. Nous y sommes supérieurs, comme dans le paysage. Si les vieux Hollandais pouvaient revenir, ils se reconnaîtraient. Parmi nos jeunes gens qui en font presque tous, il en est un grand nombre qui la réussissent admirablement. Onn’estgucre ])eintre d’ailleurs sans avoir passé par là. Or, c’est sur la nature-morte, comme sur le paysage et les Heurs, que le jury intelligent a frappé le plus dru cette année. Nous avons une force qui nous distingue et nous élève au-dessus de l’élranger : vite il faut l’attaquer, la ruiner, la détruire. Quel ])atriotisme ! Ils sont allés jusqu’à refuser Villain, qui est un des maîtres du genre, un des originaux de notre époque. El dans ce jury qui commettait cette action stupide et odieuse, il y avait Vollon, Vollon qui est aussi un maître de la nature-morte, Vollon qui connaît Villain, qui sait ce qu’il vaut, qui l’aime et l’apprécie; et Vollon n’a pas protesté !• et Vollon n’a pas jeté sa démission à la figure de tels juges ! Mais de quelle pâle sont donc pétris les artistes de ce siècle, pour que de telles choses soient possibles?

Les plus belles (leurs sont celles de Paul Vayson. Quel éclat ! quelle fraîcheur ! et quelle sûreté dans l’exécution de ces pensées ! Ce n’est pas de la peinture, c’est une plante qui, placée dans une atmosphère favorable, entourée de soins attentifs, s’épanouit sous vos yeux, dans toute la S])lendeur d’une lloraison première. Mme Louise Darru, quoique artiste jusqu’au bout des ongles, n’ap[u-oche pas dp cette vérité; ses Fleurs des cliam2:>s, ses Fleurs d’hiver, ont çà et là des lourdeurs qui les dépa-’ rent. Je cite les sommités, car ici les exécutants pullulent. Hélas! la plus grande partie a été déportée dans le salon des refusés, où nous les retrouverons. Les (leurs sont, comme le paysage et la nature-morte, un genre que la Prance a renouvelé et où elle laisse bien loin derrière elle

SALOxNS

ses rivaux ; n’est-il pas tout naturel qu’il ait le jury contre lui, et que ces messieurs se soient fait un devoir de proscrire en masse ce dont le j)ays s’honore? Et moi qui donnerais vingt tableaux comme le Chant du sabre de M. Gustave Boulanger pour une seule pensée détachée de la bourriche de M. Vayson !!!

Les meilleurs animaux sont les Bœufs de Van Marche. Les moutons de Schenck manquent de relief ; ceux de Brissot en ont jusqu’à la dureté. Les hoîufs de Van Marche sont au point juste. Quel solide élève de Troyon que ce peinlre-là ! Il connaît sa bêle mieux que son maître, presque aussi bien que Brascassat ; mais, s’il est plus souple et plus vivant que celui-ci, il est loin d'avoir les grandes qualités pittoresques de celui-là. Les animaux de Troyon font partie intégrante du paysage ; ils sont nés du même coup d’œil, dans le même jour, sous la même atmosphère. Ceux-ci paraissent un peu étrangers au milieu ofi ils étalent leurs magnifiques croupes ; ils sont trop faits pour eux-mêmes et pas assez fondus dans l’harmonie générale. Monsieur Van Marche, vous êtes un bon animalier ; il faut devenir un bon paysagiste.

Pour la marine, je crois qu’il n’y a pas à discuter ; la meilleure est l’yl'/ise de Treffentec a marée montante. <le Lansyer. Pourquoi? Parce que c’est elle qui donne la plus grande impression de la mer. Bien ici pour détourner l’attention. La plage est unie et le rivage est bas. Dans cette anse reculée, sur les galets et les fragments de roche, l’Océan, légèrement gonflé, déferle avec lenteur. L’une après l’autre, les vagues arrivent du large, se rapprochent, dressent sur une ligne circulaire leur arête blanchissante, se brisent, et courent sur le sable en chassant devant elles un long cordon d’écume. Ce sj)ectacle mélancolique et grandiose, vous l’avez vu bien des fois ; l’artiste vous le remet sous les yeux avec une vigueur de rendu qui surprend, en même temps que dans votre esprit se réveille le souvenir des sensations dont la contem[dation de la mer est toujours accompagnée ; l’odeur et le goût de la brise marine, le grondement tumultueux du

flot, Ig tremblement de la falaise, le tournoiement des oiseaux aquatiijnes, la voile qui passe et disparait à l’horizon. Aucune de ces choses n’est sur la toile, parce qu’il n’est pas donné à la couleur de les peindre ; mais, c’est la saveur de la réalité, que tout en elle s’enchaîne et se suit, et plus l’imapm présentée par le peintre est vraie, plus la somme d’idée (ju’clle éveillera sera complète. Oeel }>oète que celui qui, placé en face de la nature, s’interdit d’inventer et borne son ambition à traduire ce qu’il voit !

Quant au paysage, je comprends qu’on hésite : il y en a au Salon vingt de premier ordre. Lequel choisir? Les uns sont pour \<i Pluie et le Soleil^ ou bien ]q, Marée basse de Ghinlreuil ; les autres pour le Passeur de Corot ; ceux-ci pour le Saut-du-loup d’ilarpignies ; ceux-là pour la Tamise de .Iules llérean : moi, je rends hommage aux beautés de ces toiles diverses, mais je tiens pour le Soleil rouehaul de Daubigny, grand effet exprimé en quebjues traits simples et nerveux.

Nous sommes an bord de l’Océan, le soir tombe, le Ilot s’est retiré. Sur la grève, laissée à sec par le jusant, les varechs font çà et là de larges traînées noires. Tout à fait au })lus profond de l’horizon, le soleil dessine à travers le l)rouillard son disque rouge, dont les feux viennent se retléterensedécomposant dansles llaques d’eau du rivage. Le ciel est chargé, la mer est grise, l’ombre monte. Les pêcheurs reviennent, le filet surl’éiiaule ; ils ont labouré tout le jour dans les champs de la mer et ils aspirent au logis. Ils vont d’un pied lassé, cependant que la nuit épanche scs ténèbres et, couvrant l’immensité, convie le monde au repos... Rien de plus solennel et de plus religieux.

On objecte que l’elTet est extraordinaire, inaccoutumé, et qu’on n’a jamais vu le soleil sous la forme d’une orange. L’etTet est plus fréquent qu’on se l’imagine. Bien des gens en ont été témoins. Pour moi, ce que je trouve surtout de rare, ce n’est point le phénomène naturel placé sous nos yeux, c’est le talent prodigieux de l’homme qui, posant son soleil aussi profondément dans le ciel,

SALONS

a su donner au spectateur une telle sensation de l’espace .

J’imagine qu’avec les huit tableaux que je viens d’analyser, vous auriez déjà un joli commencement de galerie. Voulez-vous aller plus loin, compléter vos acquisitions par une œuvre qui ne soit ni un paysage, ni une marine, ni un tableau d’animaux, ni un tableau de fleurs, ni une nature morte, ni un portrait, ni une scène de genre, ni un épisode de bataille; mais quelque chose de supérieur par l’idée, et approchant de ce qu’on entendait autrefois par nu tableau d’histoire : prenez la Bretonne, de M. Jules Breton.

Voilà qui est fort et grand. Je ne crois pas que le pinceau de cet artiste éminent se soit jamais élevé à ces, hauteurs. Plus de recherche poétique ici, plus de sentimentalité fausse; mais au contraire la perception très nette du degré d’idéalisation que comporte l’art. Cette })aysanne endimanchée, qui marche, un chapelet dans une main et un cierge dans l’autre, en murmurant des prières, c’est l’image de la Bretagne contemporaine. Rcgardez-la : elle est venue dans cet enclos par tradition d’enfance, et par tradition aussi elle s’est agenouillée au pied de ce calvaire et a prié pour ceux qui ne sont plus. Mais la netteté de son œil bleu clair, la beauté intelligente de son front pur protestent contre l’éducation superstitieuse qu’elle a reçue et indiquent qu’elle est toute prête pour les vérités modernes. Môme je ne crois pas me risquer beaucoup en prédisant que le jour où les écailles lui seront tombées des yeux, ce sera fini pour jamais de son mysticisme. Aucun retour au passé iPestà craindre, quand on examine ces pommettes saillantes et ce menton énergique. Républicaine et rationaliste, la forte femme nous fera les enfants que mérite la Fivance, des enfants républicains et libres-penseurs. Ce jour-là M. Martin d’Auray et les jésuites ses amis pourront plier bagage. Ve nous inquiétons donc pas du cierge qu’elle brûle : ce cierge-là sera le dernier. N’est-cc pas déjà un grand signe du progrès démocratique, que de voir un

ANNliK 1873

Gl

peintre prendre une paysanne ])Our inodc'de, cl, par la force du style aussi bien ((ue [>ar l’élévatiou du sentiment, en faire la représentation tyi)ique de toute une race? Il y a dans cette idée le cachet de la République de 1870. Quand les nouvelles couches sociales font ainsi irruption dans l’art et trouvent moyeu de se faire glorifier par l’exaltatiou de leurs vertus, riieure de leur entrée sur la scène politique n’est pas loin.

Le salon des refusés. — Ce qu’il aurait dù être. — Ce que radruinislralion l’a fait. — 11 n’en est pas moins la condamnation du jury. — MM. Firmin, Girard, Lançon d’Allieim, Merino, Dennculin, Lépine, Rouart, Sebillot, Tixicr, Jongkind, Cliâtellier, Schouttcten, Jourdan, Feyen, Lecomte, Donzel, Arlin, Quost, Rozezenski, Eva Gonzales, Charles Frère, Thompson, Mossa, Renoir, Lintelo, Roetzel, Benassit.

L’exposition des fleurs attire et retient les visiteurs dans le jardin. Depuis qu’elle est ouverte, la promenade est d’un charme exquis. On va entre une double rangée de plantes et d’arbustes. On respire les parfums, on contemple les couleurs. On s’arrête pour dire son mot sur les espèces nouvelles, et on se remet en marche. Tout entier à ce plaisir délicat, on a bien encore quelques regards piour les statues qui s’encadrent si harmonieusement de verdure : mais alTronter la poussière dans les salles hautes, personne ne s’en sent le courage; on reste as~ sis pour suivre nonchalamment le va-et-vient des promeneurs et admirer au passage la fraîcheur des toilettes.

Si nous profitions de cette diversion pour pousser une pointe chez les refusés? On crie fort de ce côté et il se

SALONS

fait un bruit d’enfer. Les uns ]iréteudent qu’il y a là un ramassis d’horreurs; les autres, une collection fort présentable, où même quelques chefs-d’œuvre se rencontrent. Il importe de savoir à quoi s’eu tenir.

Mais d’abord expliquons-nous sur la tentative.

Très partisan des expositions libres, je le suis médiocrement des expositions de refuses. On va comprendre pourquoi. Dans les expositions libres, Tarliste se présente avec tousses moyens; louange ou blâme, le jugement qu’il provoque est spontané ; entre le public et l’œuvre, le souvenir d’aucune décision hostile, d’aucun verdict flétrissant, ne s’interpose; la renommée du justiciable est intacte et l’appréciation du juge reste dégagée de toute fâcheuse influence. Dans les expositions <le refuses, il est loin d’en être de même. L’artiste a déjà comi)aru devant un tribunal prétendu competent et il a été comiamné; il n’arrive devant le public qu’en appel pour ainsi dire. Se présentant dans ces condilions inférieures, avec un voisinage souvent compromettant, il coui’t le double risque d’clre passé sous silence ou englobé dans la condamnation générale qui nécessairement frappe la i)ointure grotesque et ridicule.

Cette année pourtant, grâce au chiffre effroyable des refuses, il y avait quelque chose â tenter. On pouvait porter au jury un coup terrible, le discréditer â tout jamais dans l’opinion, le contraindre môme â abdiquer dans un avenir prochain. Pour cela, il eût fallu avoir â sa disposiüon la totalité des œuvres repoussées, et, faire parmi elles un choix sévère. 11 y a au salon ofhciel un minimum de trois cents mauvaises toiles, indûment acceptées, par privilège et faveur. .\ ces œuvres médiocres, ou pouvait aisément en opposer trois cents, supéi-ieures par Texéculion comme par la pensée. Devant une conlre-opposilion ainsi combimhg l’avis du public ji’eùl pas été doulenx, et le jury, pris en llagrant délit de partialité, était forcé de f)asser condamiialion.

Il n'a pu en êli'e ainsi. Pourquoi? l’ar deux raisons, qu’il importe d’exposer au public. La première, c’est que

annéü: 1873

la majorité des peintres exclus, — et non les moins sérieux, — s’est, j)ar motifs tirés de convenances j)ersonnelles, abstenue d’envoyer au Salon dos refusés ; on n’aime pas toujours appeler l’attention sur un échec <]u’on a snbi, et quelquefois des intérêts majeurs commandent la résignation. La seconde, c’est que l’administration s’est opposée à ce que les mauvais tableaux fussent éliminés. Gomme elle fournissait aux refusés le local dont ils disposent, elle avait, à la rigueur, le droit de leur dicter des conditions; elle en a prolité pour leur imposer l’acceptation de toutes toiles qui seraient envoyées, ce qui ne peut s’expliquer (jiie par un très vif désir de protéger le jury et peut-être de le sauver.

De cette situation et de cesexigences.il est résulté que le Salon des refusés ne comprend pas tous les bons tableaux sur lesquels il eût pu légitimement compter, et qu’il en comprend une foule de mauvais dont il eût dû être non moins légitimement débarrassé.

Sa physionomie se trouve ainsi altérée, et sa valeur de protestation affaiblie. Mais vainement le jury et l’administration, se frottant les mains, croient avoir échappé à la sentence qui les menace, ils ne sortiront pas vainqueurs de cette épreuve. Le Salon des refusés n’a rien de ridicule dans l’ensemble. Il contient un certain nombre d’œuvres excellentes ou recommandables, et il suffirait de tableaux comme ceux de MM. Firmin Girard, Lançon, Merino, d’Allieim, Denneulin, Quost, Lépine, Jongkind, d’autres encore, pour que l’œuvre du jury fût frappée de réprobation, et que l'administration — qui, maîtresse du règlement est aussi maîtresse de l’existence du jury, ■ — fût mise en demeure d’aviser.

Placée dans le palais de l’Industrie, au salon carré, là où l’on a rassemblé les œuvres que l’on jugeait les plus dignes d’attention, entre la Marine de Lansyer et le Soleil couchant de Daubigny, la Femme nue de Firmin Girard eût été le point culminant du Salon officiel. C’est elle qui eût ameuté les curieux; c’està l’entour d’elle que se fût livré le grand combat des doctrines opposées.

Est-cc à dire que ce soit un chef-d’œuvre?

Nous ne le prétendons pas.

Quand le temps aura passé sur elle, apaisé ses notes les plus vibrantes, eifacé quelques-unes de ses duretés, on verra ce qu’il en faudra penserdéfinitivcment, et alors il n’est pas impossible que l’assenliment universel vienne venger le jeune peintre de l’outrage immérité qu il aura subi. Pour le moment, toutce qu’on peut dire, c’est que voilà une œuvre d’une originalité puissante, d’une audace de bon aloi, et qu’à moins d’avoir les jeux clos, fermés à tout jamais à la lumière du jour, personne ne pouvait se méprendre sur sa valeur.

M. Firmiu Girard a placé sa naïade dans une oasis de verdure, à l’ombre de noisetiers verts, sur l’iicrbe d un pré vert, au bord d’une eau dont la surface est tapissée par les disques verts des nénuphars. Elle est blonde et nue (( comme Eve à son premier péché ». Couchée sur le côté droit, le corps projeté en avant, le bras étendu, elle se penche et fait effort pour cueillir une llcur <|ui émeige non loin du bord. Un rayon de soleil, entrant pai la trouée supérieure du massil, accroche de branche en branche et crible de paillettes les feuilles qui dépassent, puis, rencontrant à terre le corps de la baigneuse, il en divise la surface en deux parts, l’une jetée soudain en pleine lumière, l’autre à demi noyée dans 1 ombre transparente. Quel acteur que ce rayon introduit dans une pareille scène! Il allume tout, il vivifie tout! Pai lui, feuillages, deurs, tapis d’herbe, verdure et chair vivante, tout éclate, tout resplendit, tout chante. C est une fanfare de couleurs, accompagnant l’hymne de la beauté féminine. L’enfant n’en est point troublée', tout entièie à son jeu champêtre, elle continue de jiencber vers la fleur et d’allonger son bras dont l’eau claire reflète les blancheurs de marbre. Et n’en sont point troublées les libellules qui voltigent cà et là sur les liges flexibles. El n’en est point troublé non plus, le marlin-pccheur, qui, de la rive élancé, près du bras blanc étendu, passe comme un éclair bleu.

ANXÉt: 1873

Ce n’csL pas facile de faire de la chair ; ce n’est jtas facile de placer cette chair en plein j)ay9a^^e, partie dans la lumière et partie dans l’ombre ; ce n’est pas facile de distribuer sur cette chair les rcllets des dilVérciites colol'ations qui ronvironnent. M. Firmin Cnrard s'est tiré dû toutes ces diflîcultés avec une habileté consommée, avec une sûreté de i)iuceau qui u’a pas défailli un instant. J’aurais voulu un i)cu plus de justesse dans le dessin. Si la figure dans son ensemble se compose admirablement, le bras gauche est maigre, la ligne qui part des reins ])Our dessiner la hanche et la cuisse gauches manque d’ampleur ; il en résulte un défaut d’équilibre entre le torse robuste et le train de derrière un peu amoindri. Mais ces desiderata ne font qu’attacher davantage aux grandes qualités positives du tableau. Les parties de chair dans l’ombre, les reflets de verdure surla chair, les miroitements de l’eau, la profondeur de la feuillée, l’air qui circule dans les branches, la forte unité de 1 ensemble, tout s’accorde pour faire de cette page une des plus remarquables qu’on ait exécutées de nos jours. Il faut la regarder sans parti pris. Comme toutes les choses vraiment originales, elle étonne d’abord et presque repousse. Mais ne vous laissez pas aller à ce premier mourement; placez-vous au point d’optique juste; examinez longtemps, dans tous les sens, et au besoin revenez: vous ne quitterez pas la place, je vous le jure, sans emporter la conviction que cette œuvre, non seulement honore le peintre qui l’a faite, mais qu’elle eût honoré le salon de 1873.

Allons plus loin, j’entends un autre tableau qui cric justice et non moins fort : c’est VKnterrement à Charapigny, de M. Auguste Ijançon.

Nous sommes à l’un des bouts d’une longue et profonde tranchée creusée dans le sable d’une allée de forêt. Devant nous, les pieds en avant, allongés sur le dos et empilés les uns sur les autres, livides, crispés, tachés de sang et de boue, sont ceux qui tombèrent la veille dans la bataille, joyeux et conliants, ayant la certitude que.

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leur général « ’.io rentrerait que mort ou victorieux ». Du liant du talus, des hommes noirs, portant au bras la ci'oix rouge, ])Oussent des pelletées de terre sur les cadavres; ce s;mt les frères ignoran tins. Plus haut encore, sous le ciel sinistre, volent des oiseaux noirs qui ne semblent pas les moins intéressés au lugubre drame: ce sont les corbeaux.

Pourquoi a-l-on refusé ce tableau où tout est irréprochable: la composition, la couleur, l’elTet, et qui contient de si remarquables parties de coloris et de dessin, les fi'èrcs notamment dont le mouvement est si juste, les morts dont le raccourci est si fortement exprimé? Est-ce à cause du rendu? Ce n’est pas admissible : M. Lançon est un artiste consciencieux dont une longue série sur nature a façonné l'esprit et la main. Ce serait donc à cause du sujet ? Sans doute, il est tei'rible, mais il n’a rien de réj)ugnant. Et puis qu’est-ce que le sujet fait au jury? On ne le lui proposait pas pour sa salle à manger. Il n’avait qu’à laisser l’artiste s’arranger avec le public. A eux deux, ils se fussent bien vite entendus. L’Enterrement ;ï Cluimpigruj est un tableau qui touche à notre histoire parisienne; il raconte dans un style qui convient et avec les traits caractéristiques que seul un témoin peut mettre, un épisode de la lamentable guerre ; il a sa place toute marquée dans le musée que la ville élève à sa propre gloire, le musée Carnavalet. Au point de vue de l’art, comme au point de vue de l’objet à remplir, la municipalité ne saurait faire d’acquisition plus avantageuse.

La marine de M. Jean d’.Vlheim, Environs d’Antibes, est une des meilleures de l’année. Si l’on comparait avec le Salon officiel, il faudrait la placer tout de suite après celle de Lansycr. Ce n’est pas un mince éloge, et pourtant il n’a rien d’exagéré. Cette jolie plage, ces rochers lumineux, cette eau plane, ce lointain profond, ce ciel léger tacheté d<^ petits nuages, tout cet ensemble si tlnercent traité forme une composition aussi pittoresque que juste d’aspc-ct. C’est la lumière même des côtes de la Méditerranée. et celui-là est un peintre qui sait, en traçant la

silhonclle d’un lieu, lui l'CsLituer sa physionomie et eu lixei' la coloration véritable. M. d’Aiheim d’ailleurs n’a ])as été complètement meurtri dans cette lutte inégale avec le jury. Le palais de l’Industrie a retenu, de lui, uu }>etit Dessous de bois, dans une gamme de verts qui prouvent la souplesse et la variété de son talent.

Avez-vous vu quoique chose de plus spirituel, do plus lin, de plusvraimenl artiste, que la. Refusée de M. Merino? C’est le portrait en buste, etde dimensions réduites, d’une jeune personne, qui cache un œil malicieux et la plus grande partie d’un nez retroussé dans la pénombre formée j)ar le rebord d’un immense chapeau de soie noire, à forme haute, qu’on m’a dit être le chapeau maçonnais. Ce monument étrange, d’où pendent deux ailes de dentelle noire délicatement ouvragées, est extrêmement cui-icux à contempler; mais ce qui ne l’est pas moins, c’est le singulier minois de la singulière rieuse qui s’abrite dessous. Car j’oubliais de vous dire qu’elle rit. La bouche grande, les lèvres grosses, carminées, distendues de toute Icur longueur, elle fait étinceler, dans nn rire qui ne s’arrête plus, la double rangée de ses dents blanches. De qui rit-elle ainsi sans éclat, mais sans fin? Elle rit de Boulanger qui est un mauvais peintre et qui en veut aux bons; elle rit de Fromentin, qui est un homme d’esprit et qui laisse compromettre son nom dans des maladresses et des injustices; elle rit de Vollon, qui est un brave homme et qui n’a pas assez d’énergie pour défendre Villain ; elle rit du jury tout entier, qui a commis la grossière méprise de la refuser, elle, et de repousser Merino, peintre d’un talent notoire, qui, dans le cas spécial, avait eu la niaiii particulièrement heureuse. Cette petite toile, d’une harmonie si chaude et si douce, est en elfet un mot ceau exquis, rappelant les maîtres. L’auteur l’a baptisée la Refusée, sans doute après sa mésaventure. Mais j’apprends par le catalogue qu’elle n’a pas été refusée par tout le monde : M. Michel Lévy Fa achetée ; je la lui envie.

Eue scène d’un bon comique, c’est le tableau deM. Denneulin, les Enfants d'ApoUo^i. Ces enfauts-là sont des

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pompiers de village qui reviennent d’nne ex’pédilion nrphéonique. Ils sont dans le -wagon, et le train les emjiorte à toute vitesse. Des bouteilles vides, des casques de travers, des faces allumées, nous disent leur élat d’ébriété. On chante, on crie; le wagon est })leiu de tumulte et de fumée. On ne pouvait guère trader ce sujet sans tomber dans la charge. M. Deuneulin s’est tenu dans la note juste. Ses petits personnages bien dessinés, bien ])cints, intéressent et amusent. Types, attitudes, jdiysionomies, tout est finement observé. Il y a plus d’art vrai dans cette naïveté franche que dans toutes les j)réclosités en faveur chez Goupil.

.le cite les toiles qui eussent fait éclat ou que les connaisseurs eussent nécessairement distinguées dans le jiaiais de l’Industrie. Quant à celles quiy auraient tenu leur ])lacc en bon rang, sans faire lléchir le niveau du Salon, clics sont nombreuses.

.le rappellerai seulement le Canal de Caen, excellent clïet de lune de M. Stanislas Lépine, dont le salon ofliciel possède aussi une Neige, prise de Monlmartre ; les deux Paysages de M. Rouart, particulièrement le petit, où rentente de la composition s’unit à un si vif sentiment de la nature; le Paysage d’ hiver de M. Paul Sebillot, avec scs menus arbres si bien dessinés et son mouvement <lc terrain; la Rue de la Poissonnerie, à Nevers, de M. Tixier,si pittoresquement présentée avec ses bateaux, son pont et son architecture de maisons qu’éclaire un soleil couchant; le Canal de IIollarLde de Jongkind, avec sou aspect fantastique et ses frissonnements de lumière; VEffel -de lune de M. Chatellicr, avec sa mer et ses fanaux qui s’éclairent dans la nuit; celui de M. Schoutteten, qu’on devrait peut-être réduire à sa partie centrale, c’est-à-dire à l’endroit où la lune se lève, derrière un promontoire, dans un azur sans nuages; enfin le Départ pour larnontagne, de M. Théodore Jourdan, impression de nature, où le berger conduisant ses moutons dans un remous de poussière soulevée par le mistral, est d’un mouvement juste et des plus heureux.

II y a dos qualités dans la Marine de M. Feyen, quoique les nuages soient un peu noirs et bas; dans la Roule de Pontoise, de M. J.ecomtc, quoique les verts soient un pou crus; dans Vile des fleurs, de M. Donzel, quoiipie la facture soit un pou vieillotte; dans VElanrj de Bresse, de M.Arliu, quoique le paysage soit sacrilié au ciel.

Si des paysages et des marines nous passons au.v fleurs, nous eu trouvons de fort belles de M. Ouost. Ses Fleurs de serre, ses jonquilles et giroflées seraient remarquées en tout lieu. Au Salon officiel, après les fleurs de Wayson et de Darrii, elles eussent eu du succès [lour la vigueur du coup de pinceau et la fraîcheur du coloris.

La nature morte est représentée par M. Rozezensky. Chez mon pâtissier, il y a un chaudron remarquable que A'ollou controsiguorail. Quel dommage aue les marmitons soient trop petits ! J..e dindon qu’ils viennent de plumer est presque aussi gros qu’eux.

Remontons vers les tableaux de genre. J’ai cité celui de M. Denneuliu comme exceptionnellement bon. 11 yen a d’autres. Les Oseraies, de Mlle Eva Gonzalès, prouvent quel sentiment cette jeune artiste a de la couleur. G’est du plein air et de la vraie lumière. 11 faut relever ya et là quelques négligences de dessin; mais la tonalité est si juste, et la comi)osition fait si bien tableau, qu’un refus reste tout à fait inexplicable. Le Montreur d’ours, de M. Charles Frère, méritait-il la proscription? L’exécution, il csl vrai, est monotone, mais que la silhouette est heureuse et le sujet bien distribué! La Femme adultère au xv“ siècle, de M. llarry Thompson, n’est qu’un jeu d’esprit trop compliqué et oi'i l’on rencontre trop tle choses'(on y rencontre jusqu’à MM. de Girardiii et Dumas fils, vêtus en moines). Les chroniqueurs se sontmoqués de cet anachronisme et ils ont eu raison ; ce qu’ils ont oublié de dire, c’est que tel groupe, par exemple la femme qui sort de l’église au bras de son mari et à qui un amoureux baise la main par derrière, constitue un excellent morceau de peinture.

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Voulez-vous des tentatives plus fortes, j)lus audacieuses, quoique très incomplètement réussies? Regardez 174?2ais, de M. Mossa : il n’y a là qu’une robe de soie à raies jaunes; mais quelle robe et quelles raies! Itegardez la Route cavalière du bois de Boulogne, de M. Renoir ; il n’y a là qu’un buste d’amazone lancée au trot d’un cheval; mais quel buste et quelle expression de visage! Comme le haut du eorps est enveloppé d’air, et comme on lit dans la physionomie la béatitude de se sentir emportée, de fendre le vent!

R ne faut pas oublier un très bon Portrait de vieille fille, de M. Lintelo, modelé avec la conscience et la fermeté d’un ancien; un excellent Porlrait de M. Thiers, par M. Bœtzel, où, artiste novateur, l’auteur a essayé de donner à la gravure sur bois l’aspect de l’eau-forte; enfin, une de ces spirituelles et vives aquarelles, où le peintre Benassit fait mouvoir des soldats et courir de petits cavaliers.

Est-ce tout?

Non, sans doute, ce n’est pas tout : mais le lieu est frais, la lumière est bonne, les toiles bien disposées, la promenade [)eu fatigante. Je serais coupable, si je ne vous laissais le soin de pousser plus loin les investigations et le plaisir de faire vous-même quelques découvertes.

Paysages, — marines, — animaux, — fleurs, — fruits, — natures-mortes.

L’autre jour la direction des beaux-arts achetait à l’hôtel Drouot un délicieux Constable, le Cottage, et faisait effort pour en acquérir un second, d’un caractère sévère et presque grandiose, la Baie de Plyrnouth. Voilà qui est bien. Installer au Louvre un rudiment de l’école an-

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glaise, y placer comme i)iccc d’aliciite le premier en date des [leinlres iialuralisLos, celui doiil les oeuvres, li-aversant la iManclie au lem|)S de la Keslauralioii, vinrent révéler à nos jeunes artistes Tidéal qu’il n’entrevoyaient que vaguement, c’est un acte de bonne administration que nous avons loué et louerions encore.

]\lais logique oblige.

, On ne peut pas admirer Constable, sans ressentir aussi quelque tendresse pour les éminents naturalistes que son exemjile a suscités parmi nous ; d’autant, que les initiés ontdépassé l’initiateur, et si prodigieusement servi l’honneur de la France, que de toute part c’est à elle qu’on rend la palme. Le paysage est reconnu comme la force vitale et la grande originalité de notre école mo- <lcrnc. Par le paysage et les genres qui en dépendent, animaux. Heurs, fruits, nous dépassons les peuples contemporains ; et on peut dire, sans faire injure à personne, que, si le paysage n’existait pas, depuis quarante ans il n’y aurait plus d’art dans notre pays. La grande peinture historique, par où doit s’exprimer notre civilisation, n’apparaît encore que par fragments isolés et souvent contradictoires, dans David, Gros, Géricault, Delacroix, Courbet, Millet ; elle manque d’unilé, de suite surtout ; et, tpioique cent fois, dans cent œuvres merveilleuses, elle ait atteint le but, elle ne saurait constituer, quant à présent, ce qu’on appelle une tradition nationale. L’autre peinture, celle que l’État cultive dans ses deux serres chaudes de l’école des beaux-arts et de l’école de Rome, n’est qu’un art d’imitation et de seconde main, absolument nul en soi, puisqu’il est en même temps étran ger à nos mœurs, excentrique à nos idées, indifférent à, notre goût. Seul le paysage forme une tradition ; depuis (piarante ans passés, il présente une succession non interrompue d’omvics qui procèdent des mêmes doctrines, se maintiennent à la même hauteur, et vont croissant en nojubre d’année en année. Seul aussi le paysage est national, et il l’est, non-seulement parce que l’image qu’il aime à retracer, qu’il poursuit dans l’intinie variété des

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sites et des aspects, c’est l’image de la France, de la patrie vénérée, mais encore parce que le principe dont il se prévaut est le principe même qui anime notre litérature descriptive depuis Rousseau jusqu’à Mme Sand. Car, qu’on ne s’y trompe pas. Constable, dont je rappelais tout à l’heure les titres glorieux, n’a pas créé le paysage français : il lui a donné, l’occasion de naître. Le senUment naturaliste qui inspirait Constable, nous l’avions avant lui, et plus complet, j’ose le dire ; nous l’avions puisé dans certaines prédispositions natives, et il avait revêtu une première forme souveraine sous la plume de. nos grands prosateurs, Jean-Jacques Rousseau, Bernardin de Saint-Pierre, Chateaubriand. Seulement, en peinture, inhabiles et timorés, n’ayant aucun modèle sous lesyeux' nous cherchions sans trouver. Constable vint et mit fin à nos tâtonnements. La vue de ses tableaux exposés en 1824 fut une révélation pour tout le monde. Le respectable Paul Huet, qui lui-même en avait copié un, me racontait peu de jours avant sa mort que Delacroix, frappé d’admiration après les avoir vus, repeignit sous leur influence, au Louvre même et avant l’admission du j)ublic, la fameuse campagne où s’accomplit le Massacre (le Scio. Les écailles étaient tombées, on voyait clair. Sans se préoccuper davantage du ]»eintre anglais, chacun se mit à l’œuvre chacun chercha sa voie dans l’étude de la nature, et l’enthousiasme fût tel que, pendant vingt ans, ni l’ignorance du public, ni les persécutions de l’Institut ne purent le refroidir. Ainsi Constable nous a ouvert les yeux, il ne nous a pas engendrés.

Ceci constaté, si l’administration des beaux-arts se met a acheter des Constable, ce que nous ne saurions trop •ipproiner, il faut, par voie de conséquence, qu’elle se I econcilie avec le paysage moderne, qu’elle prenne décidément eu mains la cause de notre école nationale. Du aurait-elle de mieux à faire, après tant de désastres, qiie de défendre et favoriser ce qui fait la gloire de la l'rance? Pourquoi toujours s’évertuer à ressusciter les morts, à sauver des arts en voie de perdition, quand il

suflU de tendre la main aux vivants pour être utile et s’acquérir des titres inelTaçables à la reconnaissance ?

^ Corot est le patriarche du paysage* français. Depuis cinquante ans, il peint. Si la gloire lui est venue tard, il , n’en a pas été de même du talent. Il était à la révolution* commencée jiar les deux tableaux de Constable, enrôlé parmi les novateurs. Il a vu naître et grandir l’école, grandissant lui-même et évoluant, sous la double action de la réflexion et des années. Ce peintre du vaporeux a commencé par des études d’Italie dont un classique approuverait la précision et la vigueur. Depuis, il est devenu le poète tendre et délicat que tout le monde connaît. J’ai déjà dit que, dans ses œuvres, .je préférais les études sur nature aux compositions personnelles. C’est ce qui fait que je donne le Passeur pour supérieur à la Pastorale. Une rivière, une barque, desgens surlarive, un tond de rochers dont le soleil éclaire les hautes arêtes : c’est une étude arrangée en tableau. Quand on songe que la main qui a posé ces touches légères porte le poids do soixante-dix-sept années, on est surpris et émerveillé de tant de vaillance. L’illustre vieillard surnage seul de tout un passé disparu. Ses compagnons.de lutte sont morts. En le couronnant, on couronnerait non-seulement un demi-siècle de travail et d’honneur, lUcds, dans sa personne, la génération à jamais glorieuse qui a renouvelé le paysage et dont il reste parmi nous le dernier représentant.

Cet hommage rendu, rien ne nous empêche d’aller vite. Les paysagistes sont si nombreux, que c’est à peine si nous pourrons noter les principaux en passant.

Commençons par les célèbres ;

J’ai dit de Daubigny que son Soleil couchant était le plus beau paysage du Salon. Sa Neige n’est pas moins importante, mais a quelques défauts : le blanc est plaqué par longues bandes rugueuses et inutilement empâtées. Heureusement le ciel, avec sa ligne horizontale de nuages roses, fait oublier ces négligences, et, chose inappréciable, le mouvement du terrain donne à

merveille la sensation d’une jilainc qui se continue au delà du cadre et s’étend à l’infini. — Le vieux Cabat n’existe pins qu’à l’état de souvenir. Saluons avec respect cette force disparue, et passons : pent-ctre un ami le fiissuadera-t-il de paraître plus longtemps dans l’arène. — Chinireuil est au-dessus de lui-même; cet Effet de jjluie et de soleil à la surface de ce jnarais dont (juelques bœnfs paissent l’herbe courte, est vraiment admirable, et il a un égal dans le ciel incandescent qui noie de sa lumière dorée tout le paysage de la Marée basse. llarpignies donne sa note la plus haute dans le Saut du loup, paysage un peu monochrome, mais d’un heureux agencement de lignes et d’un fier caractère. Si le i)remier plan était aussi parfait que le second, ce serait un chefd’œuvre. — Jules lléreau monte d’année en année. Talent net, franc, sûr de lui, il cherche la force dans la simplicité et dans l’unité, et il y trouve parfois la grandeur. Ses deux vues de la Tamise sont magistrales; un jury stupide les a placées hors de la vue, croyant les placer hors de l’admiration : il s’est trompé. — Fleury tlThenu, vaincu l’an dernier sur le terrain des neiges par >1. Castres, a changé cette année et a fait un brouillard. L’impression est bonne, mais l’aspect toujours un })eii glaireux. La question d’ailleurs est celle-ci : M. Fleury Chenu nous a fait pendant dix ans des neiges, nous ferat-il pendant dix ans des brouillards? — Marchai a deux scènes de labour qui font antithèse, le Matin, le Soir. Les lignes du dessin sont simples, les silhouettes se délacheut fortement sur le ciel. J’imagine que, reproduits par le crayon lithographique, ou à la manière noire, ces deux tableaux feront deux admirables gravures. Tels qu’ils sont, ils pèchent par la couleur. — llanoteau a Félégance robuste ; il est entré depuis son grand succès dans une série de paysages sains et forts, où l’arbre et les verdures jouent un rôle plein d’intérêt, mais qu’il Sv^'rait peut-être temps de diversifier, si l’artiste veut éviter le reproche de monotonie. — César de Cock est U>ujours le peintre des dessous de bois, fins, légers, ta-

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misant la lumière, enfermant dans leur cadre de molles vapeurs qui bleuissent tendrement les fonds. — Feyen- Perrin ne craint pas de donner à ses créations une teinte de mélancolie. Sa Ccincalaisû est d’une belle venue et d’nn haut style : accoudée au bord d’une fontaine qu’entoure une fraiche végélaliou, elle attend que le mince blet d’eau ait empli sa cruche en coulant, et songe, le regard à l’horizon. C’est un manteau de noblesse et de ])oésie jeté sur la réalité nue.

Fu descendant d’un degré, nous rencontrons les deux Dessous de forêt., de M. Vuillefroy, si consciencieusement étudiés, mais dont la lumière, vraie selon la natui'o, s’éparpille un peu trop pour l’unité du tableau ; — la Vallée do Cernay, de M. Pelouse, un jeune homme inconnu naguère et aujourd’hui sur le chemin des maî- Ires; — les Coupenses d'herbe de M. Pierre Billet, qui a le tort de se traîner trop longtemps dans les données do Jules Breton et qui devrait se dépayser un peu pour conquérir sa complète indépendance; — d’Anndour, de M. Camille Bernier, qui mam|uo décidément d’accent dans les grandes dimensions; — le Souvenir de la forêt d’Eu, de M. Daliphard, énergique et ])uissant elfet de neige avec foret dépouillée et soleil couchant derrière; — les Chênes à V automne, d’Augnin, vigoureuse coml)Osition où les (jualités du coloriste se joignent à celle du dessinateur; — le Crépuscule en hiver, de Lavieille, note line et juste d’un elfet de soir ]>ar un temps de neige; — l’Oraye sur les plateaux, de M. Sorvin, oîi le ciel a le tort d’être un peu trop massif et de ressembler à nu écroulement de Irasalle; — la Danseuse des rues, de M. Gustave Colin, qu’on a soustraite au jugement en la reléguant dans les frises.

Enfm, c’est AI. Mouillon, à qui son grand succès de fan passé aurait dû épargner le désagrément d’être placé au dessus d’une i)orto; — M. Armand Beauvais, dont le Chemin des caves, excellent dans ses parties lumineuses, atteste les rapides progrès; — M. p]mile Breton, toujours un peu supcrticiel ; — • M. Louis Caillou, que je n’avais

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pas encore remarqué et qui menace M. César de Cock pour les dessous de bois; — M. Defaux, qui ne craint ni les détails ni les grands espaces, et qui soigne les fonds presque mieux que les premiers plans; — M. Th. Jourdan, dont le Retour à la forme atteste le pinceau soigneux et habile; — M. Stanislas Lépine, dont les qualités, finement pittoresques, sont particulièrement goûtées des vrais amateurs.

Aux j)eintrcs de paysage, il faut joindre suivant la classification de Constable lui-même, les peintres de marine, les peintres d’animaux, de fieurs, de fruits, et ceux de simple nature morte.

J’ai nommé Lansycr. Ses Récifs de Kilrouarn ne valent pas, tant s’en faut, VAnse dcTreffentec, qui est admirable en tous points; ici, les rochers sont mous, incertains, et la mer, quoique belle, manque d’étendue.

M. Vayson est artiste par le sentiment, peintre j)ail’exécution. Nous ravons" trouvé supérieur dans' une ' Bourriche de iiensées. Son AiteUige basque ne plail pas moins. Le tableau est établi avec sûreté, sauf peutêtre que la barque, présentée en raccourci den-ière la charetle à bœufs, ne se distingue pasassez. Mais l’homme debout qui hclc est superbe; l’atmosphère enveloppe savamment le groupe de la plage, et la coloration de la mer éclairée d’un coup de lumière est d’une vivacité charmante.

M. Emile Vernier s’est lassé de briller dans la lithographie, un art dont on se détourne et que la vogue semble abanilonner; il a voulu faire du paysage. Son succès a ju-OLivé que son ambition était légitime. Le Rocher et la Marée basse à Yport sont deux excellentes toiles, bien conçues, bien ordonnées^ et oii l’air circula Jibremenl. Uuelque chose leur manque. Quoi? Un rien. Un peu ]»lus d’accent. Ayez cela, M. Vernier, et vous égalerez les meilleurs !

M. Appian a une charmante marine prise des Environs de Monaco, des rochers en terrasse que le soleil levant éclaire. Les goélands volent dans l’air salubre, les

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barques glissent sur l’eau doucement agitée. C’est une impression de gai réveil, de matinale fraîcheur, rendue avec un charme tout à fait attirant.

Un peintre qu’on n’a jamais assez remarqué et qui pourtant, depuis vingt ans qu’il peint, aurait dû appeler l'attention, c’est M. Thiollet. Je l’ai déjà signalé j)lusieurs (ois, je ne vois pas que cela lui ait servi beaucoup. Singulière loterie que l’art! 11 y en a qui, du premier coup, gagnent le gros lot, c’est-à-dire la réputation. D’autres, avec plus de mérite, passeront toute leur vie inaperçus. Quel remède à cela? Je n’en vois aucun, sinon que chacun continue à remplir son devoir, qui est pour Carliste de faire de bons tableaux, et pour le journaliste de dire ; ces tableaux sont bons. Peut-être un jour celui-ci serat-il entendu, et celui-là regardé! C’est pourquoi je répète, cette année comme les précédentes : M. Thiollet est nn artiste de talent, et ses Crévettières sur la place de Grandchamp sont dignes de tous éloges.

De M. Boudin il n’y a rien à dire. Sa réputation est faite, et son talent gracieux est toujours à la même hauteur. Il s’est taillé un domaine qui lui appartient et où personne n’est encore venu le troubler. Ce n’est ni le Port à Genève, de M. Bellet du Poizat, ni la Marée basse, de M. Courant, malgré leurs qualités réelles, qui l’empêcheront de dormir.

Animaux, fleurs, fruits, nature morte, tout s’offre à la lois. J ai nommé les chefs de file dans chaque genre : Van Marche, pour les animaux; Vayson le disputant à Mme Louise Darru pour les fleurs; Philippe Rousseau jiour les fruits. 11 me reste à enregistrer les Chrijsari- Ihèmes, de M. Claude; le Coin de jardin, de Mme Escallier; la Branche d’aubépine, de M. Leclaire ; les Fleurs de printemps, de M. de Serres; la Vigne, de M. Kreyder;les Fruits, de M. Maisiat; le Bain des moF 7mai(,.T, de M. Méry; et enfin le Coin de table, de M. Lan tin-Latour. Tout cela vaut par le rendu, par les qualités de l’exécution, et le public a bien plus à les voir (jue l'écrivain à les décrire.

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Telle se pr.'^sente l’armée des paysagistes, innombrable et agitée, diverse de tempéraments et de moyens, pins homogène pourtant dans ses vues que le cabinet de Broglie dans les siennes. Quelques-uns de ses chefs et non les moins illustres lui font cà et là défaut, ses bataillons sont chaque année décimés par le jury. Mais rien 10 la peut ébranler; chaque année, elle se reforme, \icnt présenter au feu ses masses com})actes; et comme seule elle marche d’accord avec la société moderne, c’est toujours elle qui remporte l’avantage au tribunal de l’opinion.

Vainement les monarchies et les instituts se sont coalisés contre elle, vainement contre elle on a organisé ce (( gouvernement de combat » qu’aujourd’hui môme un critique d’art — M. Bculé — est chargé d’appliquer à la société politique. Aux forces vraiment vivantes des sociétés en progrès, rien ne peut être opposé. Pendant dix ans, Théodore Rousseau a été chassé de nos salons, et Théodore Rousseau est aujourd’hui le maître vénéré devant lequel tons s’inclinent; Dupré a été chassé, Decamps a été chassé, Diaz a été chassé, Courbet a été chassé. Millet a été chassé, et leurs noms se trouvent dans toutes les bouches, et chaque Salon nouveau, qu’ils y soient ou non, est la glorification de leur manière, l’apothéose de leur génie.

Certes, il y aurait là de quoi faire réfléchir des esprits, même frivoles. Mais il paraît que l’expérience est la chose qui compte le moins dans le gouvernement des choses humaines. L’ère des persécutions se rouvre aujourd’hui, comme au plus beau temps de l’Institut. Ce que Louis-Philippe a fait contre Théodore Rousseau, ce que Napoléon III a fait contre Chintreud, il y a, sous la République de 1870, des personnages qui le pratiquent contre M.M. Firmin Girard et Lançon. Le gouvernement de combat, qu’on croyait terrassé, reprend une nouvelle vigueur. En vain la France crie qn’en frappant, c’est sur elle-même qu’on frappe; en vain les Américains et les Anglais, accourus chez nous et payant nos paysages an

poids de l’or, donnent raison à ses paroles. Quand, après ■dix scrutins cjui ont mis en mouvement les trois quarts du pays, on n’accepte pas que la République soit le vœu de la nation, comment accepterait-on, après quarante iuinèes de iiroduction paysagiste, que le paysage soit l’expression artistique de la France? Le naturalisme c’est encore de la démagogie; et, la démagogie, tout le monde sait bien qu’il la faut écraser.

La direction de AI. Charles Blanc achète des Constable : ii'onic!

Le gouxernement de combat ne sera vaincu sur le terrain de l’art que le jour meme où il aura été vaincu sur le terrain de la politique.

Les peintres de genre. — Trois groupes : les fantaisistes, €s archéologues, les réalistes. — L’école Meissonier.

Les peintres de genre peuvent se partager en trois groupes : — les réalistes, qui empruntent leurs sujets à l’époque contemporaine ; — les archéologues, qui remontent aune date quelconque dans le passé; — les fantaisistes, qui s’inspirent du seul caprice de leur imagination.

Les fantaisistes sont les moins intéressants. L’imagination, quand elle n’est ni soutenue par une instruction sérieuse, ni contrôlée par un jugement sûr, ne peut aboutir qu’ù. des résultats médiocres. M. de Beaumont juche deux amoureux au sommet des tours de Notre- Dame et les cache aux trois quarts derrière une gargouille : voilà-t-il pas un bel effort de pensée!

Les archéologues tendent à diminuer. Il n’y a plus guère que M. Alma-Tadema qui tienne bon. A l’époque où Gérôme emportait tous les succès avec des intérieurs pompéiens ou étrusques, ce farouche élève de Leys arriva

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