‹ Salons (1857-1870) (volume 3)Chapitre 15 sur 17 · ANISÉE · texte numérisé non relu

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laume, en sa nouvelle qualité de directeur des Beaux-.Vi’ts. Laisser établir un précédent de cette sorte serait extrêmement dangereux. Cette année, l’illégalité est commis"' au détriment des peintres; vienne un autre directeur de.; Beaux-Arts, et elle pourra être commise au détriment des sculpteurs. Tous les artistes sont donc intéressés à intervenir. Qu’ils ne perdent pas un instant, qu’ils défèrent au ministre ou au conseil supérieur des Beaux-Arts la délibération illégale du jury ; s’ils n’obtiennent pas satisfaction pour cette année, si on répond à leurs justes revendications par une fin de non-recevoir tirée du fait accompli, du moins leur agitation aura ses fruits pour l’avenir : il est légitime d’espérer que l’introduction d’une clause formelle dans le règlement empêchera le retour de semblables abus.

Mais quedemandé-je là? L’action à des artistes? Des artistes se réunir, délibérer en commun, arrêter les termes d’une réclamation, la porter en corps au ministre? S’ils allaient se compromettre!...

Qu’y a-t-il, cependant? On se presse, on se foule; c’est à qui s’approchera le plus de la cymaise. Porté par le flot, je m’avance à mon tour pour contempler la merveille. La merveille est un petit tableau de chevalet qui nous montre un mari à table, lisant ses journaux, pendant qu’à l’autre bout sa tendre moitié bâille. Cela s’appelle un' Ma.ria.ge de convenance, et a pour auteur M. Loustaunau, élève de Gérôme et de Vibert. Ce sujet, ce succès, cette généalogie de peintres, tout nous montre que nous entrons dans les terres privilégiées du genre.

Ici nous nous ti-ouvons en plein courant populaire. La peinture anecdotique, c’est ce que la foule aime le mieux. Mais les membres de l’Institut, qui ont un jour donné la médaille d’honneur à l’auteur de l’Eminence grise, n’ont pas le droit de s’en plaindre. Il est évident toutefois que cette peinture n’a de valeur qu’autant qu’il s’y joint quelques qualités d’exécution. C’est ce qu’a compris M. Louis Leloir, un des maîtres de l'anecdote. Composition, dessin, couleur, M. Louis Leloir a tout, même l’esprit;

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mais il lui manque l’esprit de sacrifice. Dans son tableau des Fiançailles, toutes les partiessont également finies. Si l’on découpait la toile autour de chaque tête ou de chaque groupe, on aurait autant de tableaux que de morceaux. M. Jules Wormsfet engénéral tous les anecdotiers) ale même défaut. Son Barbier distrait ne vaut pas mieux, au point de vue de l’unilé, que Chaque âge a ses plaisirs. Dans cette dernière toile, il y a autant d’actions séparées que de personnages différents. L’enfant attrape des mouches, le vieillard met un oiseau en cage, les amoureux se parlent d’amour; chacun fait tableau à soi tout seul, ce qui veut dire que le tableau n’existe pas.

Il me semble que notre vieux culte pour l’Armorique se refroidit. Je ne vois plus autant d’intérieurs bretons qu’il y a quelques années. Qu’est devenu M. Eugène Leroux qui s’était fait une réputation en ce genre? Et M. Armand Leleux? et tant d’autres? J’en étais là de mes réflexions quand j’avise l’intérieur breton demandé. Voici le paysan aux longs cheveux et aux grandes braies. Il regarde un nourrisson que sa femme promène. L’arti,ste a appelé cette petite scène : Fierté paternelle. Tout y est bien, la composition, les attitudes, la couleur. Je m’approche pour lire sur la toile le nom de ce nouveau peintre bretonnant. O surprise! C’est un Américain, M.^Vard. Notre vieux culte pour l’Armorique serait-il donc tout à fait refroidi?

Vous rappelez-vous cet étonnant Boucher du Salon de 1873, qui était en train de saigner un mouton dans sa cour? Depuis le jour où il a peint ce tableau, si réel et si fort, M. Albert Aublet a tourné à tous les vents. Il a fait un Jardin de Marguerite, où les fleurs étaient aussi minutieusement détaillées que dans un tableau de Firmin Girard. Il a fait une Locuste empoisonnant des esclaves de grandeur naturelle, comme s’il avait voulu disputer le grand prix du Salon àM. Sylvestre. Voici maintenant qu’il imite M. Comte et qu’il peint des scènes représentant le Duc de Guise à Blois. Le tableau n’est pas piauvais, mais j’aimerais mieux de l’ Aublet tout pur.

Revenons à des choses plus près de nous. M. Butin est un peintre de côtes et de plages, observateur attentif des sentiments et des attitudes chez l’homme, des phénomènes de la lumière dans la nature. Son Enterrement d’un ma.rin à Villerville, est pris sur le vif. La scène, dans son harmonie simple et contenue, provoque le recueillement. En ouvrant un jour sur cette âpre existence des matelots, qui n’est qu’un long combat contre la mer, elle en montre les misères et la grandeur. Le jury a donné une médaille de seconde classe à M. Butin, la récompense est méritée.

M. Gilbert est un nouveau venu qui s’annonce avec éclat. Sa Marchande de vaisselle est excellente de tout point. Les faïences, les porcelaines, les brosses, les éponges, tout est vivement peint, rendu avec esprit. La Marchande de volailles montre que M. Gilbert enlève aussi bien les personnages que les natures mortes. Il y a de l’étendue et de l’airjdans ses toiles. Il est rare d’assister à un début aussi intéressant et aussi plein de promesses. Il est regrettable qu’une médaille de troisième classe ne soit pas venue le récompenser ; mais M. Gilbert s’impose désormais à l’attention, nous ne négligerons pas de le suivre.

Un autre bon début, c’est celui de M. Parrot-Lecomte; rien n’est plus finement touché que l’intérieur de V Atelier de M. Meissonier, à Poissy. 11 est facile de reconnaître, à cette exécution même, de qui M. Parrot-Lecomte est élève, mais il ajoute, semble-t-il, à ce que son maître a pu lui apprendre, un certain sentiment que celui-ci ne possède pas. Tout est charmant dans le tableautin qu’il expose, le divan rayé, les études collées au mur : seuls, peut-être, les casques et les cuirasses disposés sur une étagère dans le haut sont trop finis, et ici nous retombons dans le vrai Meissonier.

M. Lhermitte vit tranquillement sur sa réputation établie, à laquelle son Marché aux pommes ne peut ajouter grand chose. Un petit enfant, jouant avec son chien auprès de son chat, tels sont les Trois amis, de M. Gonza-

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gue-Privat. A ce charmant tableau est attaché le souvenir d’une touchante histoire que je ne raconterai pas; mais il me sera permis de signaler la grâce de la com[iosition et l’harmonie délicate de la couleur. Quand il s’agit d’enfants, le nom de M. iJegrave se présente tout naturellement à l’esprit. C’est lui qui coud des bandes de marmots aux jupons des religieuses dans les écoles et dans les salles d’asile. La Mise au rang montre comme toujours des qualités d’observation charmante, en même temps qu’une exécution libre et facile.

Avec M. lJuez, nous faisons un pas vers l'impressionnisme. Mais ï impressionnisme n’est pas seulement un droit; dans certains sujets, dont le charme ne saurait être rendu autrement, il devient un devoir, n’est-ce pas, Duret? L’Accouc/(ée, de M. Duez, étendue dans sa longue robe et recevant avec un sourire les soins qui s’empressent autour d’elle, enlève tous les su tirages. Que parle-t-on de faire et de pousser? Quand le jjeintre a rendu son impression, quand il a dit ce qu’il avait à dire, le tableau est lini, et y ajouter quelque chose serait le le gâter. Miss el Béhé, En cachette, de Mlle Eva Gonzalès, rentrent dans cette favon de comprendre la nature par aspects rapides. Ce sont des notes extrêmement séduisantes et qui retiennent le regard par des harmonies d’une délicatesse extrême. Dans un ordre d’idées voisin, je trouve la Soirée, de M. Jean Béraud, si spirituelle et si animée, qui semble un vrai tour de force avec ses lampes lumineuses, ses femmes en toilette et ses hommes en habit noir; le Coin de boulevard, de M. Nittis, qui a si délibérément transformé sa manière, ainsi qu'il appert de son envoi à l’exposition italienne du Champde-Mars; enfin, la Xoce débarque, de M. Gœneutte. coloriste habile, qui prend volontiers pour théâtre de ses scènes populaires quelque rue ou quelque place de Paris.

Aimez-vous les turqueries? Pasini on a deux ravissantes: la Porte d’ un han el Yechil-Turbé, à Brousse. Ce sont deux tableaux de petites dimensions, traités avec

le goût et la sobriété qui distinguent le maître. Une toile de M. Buland a aussi attiré mon attention ; elle représente une Quête pour le marabout, à Tlemcen. Comme compréhension de l’Orient, c’est du Régnault, mais du meilleur, du Régnault de la Sortie du Pacha. Néanmoins cela ne suffit pas pour permettre d’apprécier M. Buland; il faudra voir ce que ce peintre pourra faire quand il se décidera à marcher sans bâton.

Depuis plusieurs années, M. Beyle paraît avoir planté sa tente en Algérie. Encore un peintre qui a beaucoup tourné, beaucoup flairé la veine du succès. Il a peint de l’Orient et de l’Occident, du présent et du passé, de l’anecdote et de l’histoire. Je l’aimais mieux quand, jeune débutant, il peignait des saltimbanques. La Parure de la mariée est d’un vrai coloriste ; l’artiste montre tous les progrès qu’il a faits. C’est un bon tableau contre lequel on ne peut élever aucun reproche ; mais, au fond, je regrette le sentiment des saltimbanques.

Je ne puis guère que mentionner en passant la Leçon de natation de M. van Haanen, un Autrichien amoureu.v de Venise. La scène est charmante, quoique le lieu (un canal) soit assez mal choisi pour des bains; mais la faute n’en est pas à l’artiste, qui a peint les mœurs qu’il avait sous les yeux. C’est à Yport, c’est aux plages ensoleillées de l’Océan que M. Toudouze va chercher les baigneuses aux toilettes multicolores et l’air joyeux courant librement sur la grève. Il y a quelque mérite à M. Tou- \ douze à entrer par ces côtés périlleux dans le monde con- 1 lemporain. M. Toudouze est un prix de Rome, qui a ; abandonné le casque classique pour courir après la vie nioderne. Félicitons-le de sa bravoure.

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Genre. — Paysage. — Marine. — Fleurs- — Natures mortes.

Je dois réparation à M. Pierre Beyle. Ce que je lui demandais de faire, il l’a îtiü. k sa Toilette algérienne. étalage des plus riches couleurs, il a joint un épisode tiré de la vie des saltimbanques, le Dernière étape de Coco. C’est la note émue à côte de la note chatoyante. Dans le mêrtie. ordre d’idées, se place V Enfant blessé de M. Si môu' Durand, qu’un saltimbanque ramène meurtri dans la baraque, pendant qu’au dehors la parade continue indifférente.

• Puisque j’en suis au chapitre des oubliés, je dois men- [iorniër l’Apprenti cordonnier de tsl. Bonvin. Entouré de ses alênes et de ses cires, l’enfant travaillegaiement devant la fenêtre de son échope. Il n’y a pas de spectacle plus humble : mais le tableau est si bien composé, la lumière si bien distribuée qu’on ne peut s’empêcher d’admirer cet art simple et honnête qui va droit au cœur en s’adressant aux yeux. — M. Pierre Billet ne s’élève point. Elève de Jules Breton, il avait montré dès l’origine des qualités qui semblaient promettre un brillant avenir. Il s’est arrêté en route. Ses Pêcheuses d’équilles sont charmantes, mais ce n’est encore là qu’un tableau de genre. — il y a chez M. Winter quelque chose qui pouri-ait bien devenir du style. Sa Vieille femme en prière est remarquable à plus d’un litre. Agenouillée, de face, elle égrène son chapelet en marmottant. C’est une analyse de la décrépitude tentée par un observateur attentif et servie par une exécution patiente. — Le Fumeur, deM. Baud-Bovy, est un portrait très serré de dessin, quoique libre et aisé dans sa pose ; la tête est modelée avec une vérité et une force surprenantes.

Le Salon contient deux paysages de Daubigny et rien de Courbet. Cette différence de traitement n’est reprochaî)lo à personne et nous n’avons pas à nous y arrêter

ici. Ce que nous voulons dire, en manière de salut à deux, illustres mémoires, c’est que, absents ou présents, de tels noms n’en occupent pas moins la première place dans l’admiration universelle. Ils étaient les derniers de la génération héroïque. Depuis qu’ils sont allés rejoindre, Rousseau, Millet, Corot, le paysage ressemble à une armée qui aurait perdu son état-major. Les gi’ands chefs n’existent plus, et c’est aux hommes de second rang que la destinée passe la main. Mais ne nous y trompons pas, ces hommes de second rang sont déjà des artistes considérables et peut-être ne leur manquait-il, pour être tout à fait acceptés comme maîtres, que d’arriver plus en Aue.

Ce qui fait plaisir et donne grand espoir, c’est que, parmi eux, nul ne s’arrête, nul ne se juge arrivé. Chaque année, c’est à qui frappera un coup plus fort, fera un pas plus avant vers l’originalité et le caractère. — La Phar/e, de M. Guillemet, avec son vaste déroulement de côtes, son ciel orageux, son atmosphère mouillée, est une toile puissante et superbe. — M. Pelouse, dans son Passage de Lanniec à Concarneau touche au fantastique. Cette noire tempête que chasse le vent et qui passe par dessus les huttes des pêcheurs, a une grandeur sombre qui émeut. — Il semble du reste qu’il y ait tendance à dramatiser la nature, à la passionner. C’est encore un orage que M. Emile Vernier nous représente avec une intensité poignante. Cet artiste est en progrès continu; chaque année ses tableaux sont mieux vus, rendus avec plus d’ér nergie. — J’en dis autant de M. Lavieille, dont la Nuit est si originale. C’est un effet de lune sans lune, mais il est si puissamment écrit dans le ciel, sur les maisons blanches du village, à la surface de la rivière, que sa justesse vous arrache un cri d’admiration. — M. Zuber semble vouloir faire une tentative du côté de ce qu’on appelait autrefois le paysage historique. Je doute qu’il y aboutisse sans s’écarter de la nature, sans tomber dans l’arrangement. Déjà on sent la composition dans le pa,ysage de Dante et Virgile, et les verdures sombres faites n. 30.

pour impressionner les deux voyageurs, ne font que paraître uniformes à ceux qui regardent le tableau. Pour ma part, j’aime mieux le Soir d’autoviine avec ses beaux arbres et son effet de lumière simple et franc.

M. Français expose un Beau lac de Nemi, savant et juste. — Le Vieux noyer, de M. Ilarpignies, a l'imposant aspect d’un géant du règne végétal. — C’est par ses grandes lignes simples que M. Pointelin attire et captive. Sa Prairie dans la Côte-d’Or, prise au soleil levant, est toute imprégnée encore des fraîcheurs de la nuit ; effet charmant et vivement rendu. — M. Camille Bernier est le paysagiste en titre de la Bretagne ; c’est à la représenter sous toutes ses faces qu’il a conquis sa réputation. Un gars faisant paître ses chevaux dans des ajoncs, voilà son tableau cette année ; il n’en est pas de plus breton. — C’est aussi à la Bretagne que M. Lansyer a l’habitude de demander des inspirations. On retrouve dans les Landes fleuries tout ce que ce talent élégant et souple contient d’énergie et d’accents de nature. — M. Berthelon expose une Vue prise du Tréport, où l’on remarque de très beaux premiers plans, d’un modelé sûr et d’une vérité de ton tout à fait séduisante. Encore un artiste qui a monté vite! C’était un débutant il y a quelques années; le voici bien près d’être un maître.

Ce phénomène, d’ailleurs, n’est pas rare. Ce qui caractérise le Salon de 1878, c’est une marche générale en avant; on se hâte comme s’il s’agissait d’arriver le premier à un but non déterminé encore. Les artistes ainsi en progrès sur eu.x-mêmes sont nombreux. On ne peut jeter les yeux autour de soi sans en rencontrer. Voici M. Pala. élève de Courbet, que son tableau des Falaises d'Élreia! met cette année en évidence; on en admire particulièrement les belles eaux. Sous le titre du Pain de dix heures, M. Paul Baudouin a peint des moissonneurs en plein soleil; les figures sont très justes comme valeur et comme mouvement; l’ensemble est joyeux et animé. M. Eugène Baudouin cultive l’amande et l’olive dans les paysages

de l’Hérault ; il uiet dans la distribution de ses plans de rares qualités de dessinateur; mais qu’il prenne garde à ses personnages, ils sont immobiles et sentent la pose. C’est sur les bords de la Marne qu’opère M. Yon. Son Petit bras avant la pluie est excellent; cet aimable artiste avait la grâce, il acquiert de plus en plus la fermeté.

Parmi les peintres qui soutiennent vaillamment leur réputation, je nommerai M. Hanoteau qui, cette année, indépendamment du paysage accoutumé, nous a fait la surprise d’un portrait, et un portrait de général encore ; M. Karl Daubigny, dont la manière ne se dégage pas toujours des procédés paternels; M. Jean Desbrosses qui, lui, au contraire, s’est entièrement détaché de Chintreuil et trouve le caractère dans ses beaux paysages de la Savoie; M. Jules Héreau, dont les Croniers renferment tontes les qualités de la peinture; M. Auguin, qui a un sentiment si vif des beautés naturelles ; M. Stanislas Lépine enfin, dont les petites vues de Paris seront si recherchées un jour.

Semblable à l’empire d’Alexandre, l’art de Troyon s’est partagé et revit en plusieurs. M. Van Marche élargit son cadre habituel et pousse pêle-même vaches et veaux vers le Gué de Monthiers . Ce défilé tumultueux, dans une plaine inondée, sous un ciel d’orage, n’est pas sans grandeur. M. Vuillefroy se montre puissant dessinateur dans ses Bœufs surpris par le mauvais temps. Que n’est-il coloriste au même degré? Un artiste qui possède à la fois le dessin et la couleur, c’est M. Paul Vayson. Ses Taureaux de la Camargue, pourchassés dans l’eau par des piqueurs à cheval, fuyant et beuglant, forment un spectacle d’une originalité saisissante. Ajoutons la Génisse, de M. Edouard Vié, qui se recommande par de sérieuses qualités d’exécution, et nous aurons terminé avec l’espèce bovine. Quant aux moutons, la palme revient sans conteste à M. Théodore Jourdan, qui méritait assurément une médaille pour son Passage du ruisseau.

L’arrivage des fleurs devient chaque année plus consi-

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dérable. Il ne faut, pas s’en plaindre, car le genre est charmant. Il est facile aussi, et ceux qui s’y adonnent ne lardent pas à y exceller. Exemple : M. Georges Jeannin, dont les débuts remontent à quelques années ; sa Hnttée de fleurs est d’un éclat, d’une richesse de tons incompables. Mais pourquoi une « bottée» ici et une « brouettée » là ? C’est dépasser la mesure du goût français. Trop de fleurs, dit-on dans une de nos comédies. Le Cerisier et VEglaritier, de M.Kreyder, sont d’une grande fraîcheur, quoique un peu durs comme toujours. Les Roses de M. Eugène Petit, sont d’un coloriste ; mais le dessin n’en est pas suffisamment écrit à mon gré. Au contraire, la Bourriche de pensées, de M. Paul Vayson, me satisfait complètement; on dirait la nature même. M. Charles de Serres, dont j’ai oublié un excellent Portrait de Boudouresque, suspend au mur un vase de faïence orné de Fleurs printanières-, c’est original et exquis.

SCULPTUiiE

La grande sculpture est moins nombreuse cette année au Salon. Plusieurs sculpteurs de mérite sont absents ou ne sont qu’imparfaitement représentés. M. Paul Dubois a jugé à propos d’envoyer au Champ-de-Mars les deux nouvelles figures (la Foi et la Méditation), qui doivent compléter son tombeau du général Lamoricière.M. Chapu n’a qu’un buste. Quant à M.Mercié, occupé aux tombeaux d’Arago et de Michelet, il s’est abstenu d’exposer au palais des Champs-Elysées. Dans ces conditions, l’attribution des deux médailles d’honneur à la sculpture parait particulièrement choquante.

J’ai dit que M. Delaplanche avait mérité la médaille d’honneur antérieurement, lorsqu’il avait produit le plâtre des deux statues dont il expose aujourd'hui le marbre, et que, quant aux groupes nouveaux de MM.Barrias et Gautherin, c’est à ce dernier qu’il eût fallu donner la récompense suprême. Le groupe de M. Barrias est beau assurément, mais il manque d’unité. La posture d’Eve étreignant douloureusement le cadavre d’Abel contrarie le mouvement d’Adam. Il est impossible d’ailleurs qu’Adam et Eve, dans la position qu’ils occupent,, fassent trois pas. Aussi, Adam ne marche-t-il plus; il semble qu’il vient de s’arrêter pour donner à Eve le temps d’embrasser une dernière fois son fils. Tout cela est compliqué et laisse de l’incertitude dans l’esprit du speetateur. Rien que de simple, au contraire, dans l’œuvre de M. Gautherin. Le groupe se compose avec aisance et justesse, enfermé sur toutes ses faces dans des lignes souples et harmonieuses. Le corps d’Eve e.^t de toute beauté. Le mouvement de terreur qui la rapproche d’Adam, comme si elle cherchait dans son sein refuge et protection, est d’une nouveauté saisissante ! L’expression de sa physionomie, où l’étonnemont se mêle à la douleur, complète la pensée. Si le visage d’Adam était moins vulgaire, le gi’oupe serait irréprochable de tous points. Aussi, plus je compare les deux envois, plus je m’enracine dans mon idée du premier jour: le Paradis perdu, voilà l’œuvre supéiâeure et celle qui devait être récompensée. Elle ne l’a pas été parce que, quand un sculpteur libre, même à talent égal, se trouve en concurrence avec un prix de Rome, c’est Toujours le pri.x de Rome qui l’emporte.

M. Hector Lemaire, auteur d’un Samson trahi par Dalila, a été déclaré prix du Salon. 11 y a des qualités dans ée groupe et beaucoup d’inexpérience. L’opération à laquelle se livre Dalila avec ses ciseaux est singulière. Elle s’applique à couper l’extrémité d’une des nattes de Sàmson, Comme si elle était plus préoccupée de faire pousser Ias cheveux de l’hercule que de les tondre. Ces

PAT.ONf!

nattes, dont j’ignorais l’existence historique, m’ont remis en mémoire le prix du Salon de l’an dernier, M. Henri Peinte, qui, lui aussi, avait donné des cheveux de femme à un guerrier. J’ai cherché son œuvre pour voir quels progrès il avait faits : M. Henri Peinte n’a exposé que le bronze de son Sarpédon, c’est-à-dire rien de nouveau.

Le goût et la distinction sont affaire à M. Jules Franceschi. Son portrait de Mme C..., statue destinée à figurer sur un tombeau, est une des meilleures œuvres du Salon. Aux mérites de l’exécution se joint celui d'une idée ingénieuse qui montre comment, avec de l’imagination et le sentiment de la vérité, on peut échapper aux banalités de l’allégorie.

Les deux figures de Crocé-Spinelli et de Théodore Sivel, destinées au tombeau qu’on leur élève au Père- Lachaise, ont produit dans le public une vive sensation. On oublie si vite à Paris que le souvenir de la terrible catastrophe était presque effacé. La vue de ces deux jeunes gens, étendus côte à côte dans la fraternité de la mort, l’a fait soudain revivre. Le parti adopté par l’artiste a heureusement traduit le sentiment commun. La disposition des figures, le réalisme de leur exécution aident encore à l’émotion produite. M. Dumilâtre, qui n’avait jamais eu de médaille, a obtenu du coup une première classe : l’opinion ratifie cette récompense.

M. Albert Lefeuvre a envoyé un groupe qu’il intitule Après le travail. Je dis groupe pour me conformer aux indications du livret; mais, en réalité, il n’y a pas groupe. Les deux figures sont placées l’une à côté de l’autre, et rien ne les relie entre elles que le besoin simultané de la soif. Sous cette réserve, l’œuvre, naïve de conception et bien exécutée, est des plus intéressautes.

Je n’aime point le Ganymède de M. Turcan, ni aucun Ganymède, d’ailleurs. La convention est trop violente ici pour que mon esprit l’accepte. Quand on me parle d’un enfant enlevé par un aigle, je ne puis le voir autrement que si c’était un mouton, et alors le groupe n’a rien de

sculptural. Une belle figure, bien composée, bien modelée, c’est le Défi, deM. Delhomme, œuvre qui aurait certainement dû rapporter une médaille à son auteur. Le Persée, de M. de Vauréal, est aussi une idée heureuse. Il y a de la nouveauté dans la pose du héros et dans le geste qu’il fait de rejeter loin de lui la tête de Méduse. Le Général Foy, de M. Hiolle, a grand aspect. Le Pierre Corneille de M. Falguière, semble un peu trop affiné comme exécution. Le Moïse de M. Victor Chappuy est exti'êmement gracieux; exécutée dans un beau marbre, cette statue serait charmante.

Un mot à l’administration pour finir. Parmi les bustes exposés figure un certain Portrait du prince L... N..., avec la plaque de la Légion d’honneur au côté, et le manteau aux abeilles sur l’épaule. En 1874, sous le régime du 24 mai, nous avons dû subir au Salon le Portrait duprince impérial, de M. Jules Lefebvre. Mais aujourd’hui que les hommes du 24 mai ne sont plus là, et que la République existe, l’administration ferait sagement de profiter des remaniements qu’elle annonce pour éliminer un buste séditieux qui n’a que trop longtemps scandalisé le public.

Tous les ans, on discute sur la valeur du Salon. Est-il égal, inférieur ou supérieur à celui de l’année précédente? La question se pose le jour de l’ouverture et le plus souvent le Salon se ferme avant qu’on ait pu faire la ■ réponse.

Nous négligerons cet ordre de comparaisons, nous contentant de dire que, à quelque point de vue qu’on l’envisage, le Salon de 1879 mérite d’être étudié.

D’abord, c’est le premier Salon du gouvernement républicain, et à ce titre il nous serait déjà cher. Mais il est traversé en outre par des courants de jeunesse qui indiquent le renouveau et donnent l’espoir de moissons prochaines. C’est plus qu’il n’est besoin pour mériter notre sollicitude.

On lui reproche de contenir trop de toiles. La belle misère ! Je voudrais qu’il en eiit davantage encore. La République ne doit-elle pas à tous les artistes part égale de lumière et d’espace ? Puisque l’on s’est mis d’accord sur le principe d’un Salon triennal e.vtrèmement restreint, quel mal y a-t-il à faire une exposition annuelle extrêmement ouverte ? Mille tableaux, deux mille tableaux de

plus, qu'est cela ? Les critiques feront la grimace, mais le public s’y retrouvera toujours.

On reproche encore au Salon de ne point compter, parmi tant d’œuvi*es exposées, un seul chef-d’œuvre. Qu’en sait-on? Est-ce à nous, est-ce aux hommes du temps présent, qu’il appartient de faire le départ entre ce qui est chef-d’œuvre et ce qui ne l’est pas ? Nullement. Tout le monde sait bien qu’en cette matière la décision appartient à l’avenir. Si les contemporains proposent, c’est la postérité qui dispose. Or est-il sûr que dans cinquante ans, cent ans, tel tableau que nous avons là sous les yeux ne sera pas considéré comme un chef-d’œuvre ? Qui empêche, par e.xemple, que le portrait de Mlle Sarah Bernhardt, par M. Bastien Lepage, ou celui de Mlle V..., parM. Gervex, ne restent pour nos successeurs ce qu’ils sont déjà pour nous, des œuvres extraordinaires, commandant, imposant l’admiration universelle ? Rien, bien évidemment.

On reproche enfin au Salon de manquer de noms retentissants. Hélas ! Il est trop vrai. Les grands chênes de la forêt ont été abattus. Eugène Delacroix, Théodore Rousseau, Millet, Corot, Daubigny, Courbet, sont tombés l’un sur l’autre. Ceux qui viennent après, plus jeunes, n’ont pas l’autorité dont leurs anciens jouissaient quand la mort est venue les prendre. Mais laissons faire le temps, c’est lui qui lustre et qui délustre. Dans chaque catégorie de l’art, pour un chef disparu, j’en vois dix qui se montrent, également impatients de saisir le commandement. Patience ! dans quelques années, l’état-major di nos maîtres sera reconstitué.

Je ne trouve aucun défaut au Salon de 1879, et au co i traire, je relève en lui une qualité sans égale ; sa sigc r fication est nette et précise. L’évolution qu’accomplit l’art français, ou, pour particulariser, — car les arts plastiques n’obéissent pas tous aux mêmes formules — l’évolution qu’accomplit la peinture française s’y lit, comme si elle était écrite dans un livre. Les choses n’étaient pas arrivées encore à ce degré d’évidence. Chacun

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voit clairement ce qui s’en va et non moins clairement ce qui vient. Ce qui s’en va, c’est l’école académique, la convention dans le dessin et la couleur, les sujets empruntés au.\ vieux thèmes des mythologies païenne ou chrétienne ; ce qui vient, c’est l’école naturaliste, c’est-àdire la modernité dans le sujet, l’exactitude dans le dessin, l’harmonie dans la couleur, la vérité en tout, dans le fond et dans la forme Le spectacle est curieux ; sans apparence de combat, il y a substitution d’une chose à une autre : la vie prend la place de la mort.

On a parlé récemment de littérature naturaliste. Je n’entends pas bien ce terme. La littérature n’a aucune raison d’être naturaliste plutôt qu’idéaliste. Elle n’a pas pour moyen nécessaire, obligé, la reproduction des choses visibles. Dégagée du monde objectif, libre comme la pensée même, elle accepte tous les modes, revêt tout les caractères. L’imagination lui est aussi nécessaire que l’observation. Dante, Shakespeare, Byron. Victor Hugo ont autant de droits à ses yeux que Balzac ou Champfleury. La prétention de celui qui voudrait limiter la littérature, sous prétexte de la définir, soulèverait un rire énorme. C’est du reste le succès qu’a obtenu l’écrivain auquel je fais allusion, le jour où il a voulu ériger sa pratique personnelle en théorie générale.

Dans le domaine des arts plastiques, au contraire, le mot naturalisme a son application, on peut dire toute naturelle. Le peintre ne peut exprimer sa pensée qu’au moyen des formes et des couleurs. 11 demeure donc, quoi qu’il fasse et quoi qu’il rêve, enchaîné aux réalités du monde visible. Ces réalités sont le livre qu’il a constamment sous les yeux, le langage dont il doit s’approprier les expressions et les tours. Ainsi le peintre est naturaliste par destination. Tout le problème pour lui consiste à se demander s’il doit chercher à ses risques et périls une source de poésie neuve dans l’interprétation des réalités que la vie lui apporte, ou s’il n'est pas plus sage, s’en tenant aux conceptions anciennes, de faire tourner le robinet connu des vieilles poésies my-

thologiques et religieuses, affaire de tempérament!

L’école naturaliste d’ailleurs n’est point née d’hier. Dans le développement des arts modernes, elle est même antérieure à l’école académique. Celle-ci se rencontre â la décadence des genres, l’autre à leur plus vigoureux essor.

Les primitifs chez tous les peuples ont été naturalistes, et il est des pays, comme la Hollande, qui n’ont jamais connu d’autre art.

Pour m’en tenir à la France contemporaine, — car, dans ce préambule déjà long, je ne veux pas remonter au temps des Ciouet, le naturalisme chez nous date au moins d’un demi-siècle C’est sous la Restauration, dans le paysage, qu’il a débuté, alors que Paul Huet, Théodore l’iousseau s’insurgèrent contre les fabriques et le feuillé du xviiP siècle. Ils prétendaient arriver à faire vivant, à donner la sensation de l’arbre qui tressaille sous la brise, du nuage qui vole dans le ciel. C’était comme s’ils avaient voulu créer une nouvelle nature, tant leur idéal différait de celui qu’ils voulaient remplacer. Ils y réussirent pourtant si merveilleusement que jamais il n’y eut, depuis, retour offensif de l’ancien système. La terre française ainsi conquise. Millet vint, qui fit sortir du sillon son terrible travailleur, l’Homme à lahoue \ Troyonpromena dans tous les sens ses bœufs de labour; Courbet plus prudent et mieux doué, après avoir peint la simplicité villageoise et la corruption des villes, ouvrit aux regards ces immenses forêts de sapins où, au bord des eaux murmurantes, combattent les cerfs amoureux et s’ébattent les chevreuils légers. Tout un monde frémissant de vie prit ainsi naissance sous la baguette magique de quelques hommes.

Alors la bataille s’élargit. Le naturalisme devint à la fois une façon de comprendre l’art et un moyen de le réaliser. Du paysage, il s’étendit aux fleurs, aux fruits, à la marine, renouvelant chaque genre à mesure qu’il y touchait. Le voici aujourd’hui entré en plein dans l’histoire, opposant le nouveau à l’ancien, la réalité ambiante

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à la fable transmise, perfectionnant les procédés de la peinture en même temps qu’il en modifie l’esprit, débarrassant la pratique de mille petites conventions inutiles, aspirant à la vérité dans l’exécution comme à la vérité dans le sujet, poussant enfin l’art tout entier vers la simplicité, la franchise, la lumière.

Telle est lè sens de la formidable poussée que nou-> avons sous les yeux et où marchent pêle-mêle, confondus dans la colonne d’assaut, MM. Bastien-Lepage. Due/.. Gervex, Renoir, Yayson, Manet, Butin, Buland et d’autres, dont les noms inconnus aujourd’hui seront célèhi-os demain.

Si l’on continue de ce train, la bataille ne sera pas longue. Sur tous les points du camp les troupes de l’ennemi semblent ébranlées. On cherche ce que sont devenus nos prix du Salon. A l’exception de M. Lehoux, qui. sous préte.xte de baptiser un Saint-.Iean, fait baigner de' hercules forains dans une mare, on ne trouve plus per- •sonne. M. Cormon, le fin coloriste, et M. Sylvestre, le puissant dessinateur, sont également absents. Quant à nos récents prix de Rome, ils s’agitent dans l’incohérence et le vide. La grande bataille gauloisede M.Morot accuse sans doute l’énergie et la vigueur, mais quel invraisemblable fouillis ! M. Comerre, dans son Lion amoureux. n’est guère plus intelligible. M. Besnard et M. Schommer se bornent à envoyer des portraits et M. Cliartraii n’envoie rien.

Seuls, MM. Bouguereau et .Jules Lefebvre soutiennent la retraite avec vaillance. M. Jules Lefebvre a donné son plus grand effort dans sa Diane surprise'. Bouguereau lui-même s’est surpassé dans la.Vaissa /ice de Vénus. C’est par de tels maîtres que cet art, tout d’arrangement ©t de convention, pourrait vivre, s’il n’était anémique de naissance et fatalement condamné.

ANNih-; 1871»

Qnand on entre dans la salle qui fut autrefois le salon d’honneur et qu’on regarde devant soi, on a sous les yeux une grande toile représentant la Famille et destinéé à la mairie du XIIP arrondissement. C’est une composition de M. Lematte , prix de Rome. L’œuvre n’a rien d’attrayant. Le sujet est fait de banalités allégoriques mal cousues entre elles. Les poses sont des réminiscences de maîtres antérieurs; pour n’en citer qu’un exemple, le jeune laboureur qui s’appuie aux cornes de sa charrue semble un grandissement de Léopold Robert. Le paysage, qui aurait pu tout racheter par quelques accents vrais, manque de force et de réalité. Enfin la couleur est terne et l’aspect général attristant. Ce tableau est donc bien loin d’être un chef-d’œuvre. Si médiocre qu’il soit cependant et si pauvre en qualités, il a à nos yeux un avantage inapprééiable : il témoigne de la révolution qui vient de s’accomplir.

Quelle ?

La sécularisation de la peinture.

Et en effet, sous l’ordre moral, comme .sous l’empire que l’ordre moral continuait, un pareil tableau n’eût pas été fait. La préfecture de la Seine aurait commandé à Lematte une Sainte Famille quelconque, et le tableau achevé se fût engouffré dans une église. Qui ne se souvient de ce temps ? La, mairie, le collège, l’école, tous les grands édifices par où s affirme la vie nationale, étaient suspects, déshérités des choses d’art; leurs murs devaient rester blancs. Seule l’Eglise avait qualité pour se vêtir de couleurs. L’art religieux tenait le premier rang dans la hiérarchie artistique. Les pouvoirs publics se tenaient à ■sa dévotion ; les critiques n’auraient pas osé commencer leur compte rendu annuel sans lui avoir rendu préalablement hommage. En vain quelques fâcheux annonçaient sa

ir.

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lin prochaine, inévilable résultat, disaient-ils. du mouvement des idées en France, on se riait de leurs pronostics, on en faisait voir l’inanité en montrant la peinture religieuse attablée jusqu’au cou au double budget de l’Etat et de la ville de Paiis. Pendant plus de trente ans, de 18i0 à 1870, l’insatiable se gorgea ainsi de commandes et de travau.v. Jamais on n’avait restauré autant de cathédrales, jamais on n’en avait autant enluminé. Pour faire face à la besogne, il fallut réquisitionner tous les bras. Les plus illustres de nos artistes furen' embauchés au service de la Vierge et des saints. Eugène Delacroi.v. Chasseriau, Perin, Ursel. Flandrin, Delaroche, Gigoux, Jeaiiron, Léon Cogniel. Lehmann, Couture, Jean-Paul Laurens, Bonnat, Lenepven, eurent leur cliajielle à faire dans les é^^lises de Paris. On utilisa même les paysagistes : Corot, Daubign\ , Français, ont signé quelque part de.< murailles où montent les verdures et oii bruissenl les eau.v courantes. J’ai parlé de réquisitionner les bras, on réquisitionna même les iieinlres qui n’en avaient pas : Ducornet, le célèbre Ducornet.cut son morceau à illustrer dans un coin de Saint-Louis-en-l'Ile.

Ou’est-il soiiide ce vaste embrigadement de forces ? Beaucoup de travail réalisé, peu d’œuvres sérieuses. On cite, à Xolre-Dame-dc-Lorctte, les décorations de M.\l. Pei in et Orsel, exécutées avec un sentiment archaïque qui n’est point sans saveur : à Saint-Vincent-de-Paul cl à Saint-Germain-des-Prés, celles de M. llipjtolyle Flandi in, qui rêvait je ne sais (picl amalgame des pi imitifs et de Baphaël ; enlin. à Saint-Sulpice, celles d'Eugène Delacroi.v, qui, maître là comme ailleurs, rayonne en tous lieux d’originalité et de génie. El après ? Bien, ni personne. Deux ou trois compositions intéressantes pour des kilomètres d’ennui, tel est le bilan de la peinture religieuse à notre époque. Est-il donc étonnant que l'opinion s’en soit si complètement détournée ?

Ajoutez que, de tous les édifices connus, les églises sont certainement les plus mal disposées pour recevoir de la peinture. La lumière y est détestalde. En outre, dans

riiumiclilé meurtrière des nefs, le tableau moisit, la toile marouflée se décolle. Le passant renonce bien vite à s’intéresser à des œuvres qu’il lui faut suivre dans des hauteurs inaccessibles et qui sont éclairées presque toujours au rebours de l’effet.

On a crié quand le conseil municipal de Paris a déclaré close la période d’ornementation des églises, llfaut reconnaître aujourd’hui qu’il a fait acte de bonne administration L’opinion publique est avec lui, et ce n’estpas l’état de la peinture religieuse au Salon qui lui fera regretter sa mesure.

Rien en effet, n’est plus pénible à voir. La peinture religieuse se débat contre un ennemi qui ne pardonne pas, la ba!,alité. En vain, elle fait appel à la jeunesse. Ce n’est pas certainement M. AVencker avec sa peinture lisse ni AL Toudouze avec ses anges ridicules qui parviendront à lui donner quelque verdeur. En vain Al. Leconte du Nouy appelle Eustaclie Lesueur à son secours, Eustache Lesueur était de son temps, et le tableau de AL LeconteiJu Nouy est du notre, sec, dur, désagréable et plat. Le Christ consolateur, de AL Albert Alaignan, se présente à l’esprit comme nne charade d’ordre composite. Le Jacob chez Lahau. île AL Henry Lerolle, a des qualités d'harmonie dans la note grise, mais la toile est hors de proportion avec le sujet.

Quelques artistes se défendent contre ta banalité avec des moyens particuliers. AL Lehoux, nous l’avons vu, a recours à la musculature; il fait de saint Jean un Crest et de Jésus-Christ un Rabasson. AL Henry Lévy demande à la couleur son charme et n’aboutit qu’à de médiocres imitations de Delacroix. Quant à M. Olivier Alerson, il se défend par l’archaïsme de l’exécution et le l'affinement de l’idée. Le Repos en E(iypte est une conception ingénieuse, poétique môme par certains côtés; le souvenir de Benozzo Gozzoli flotte sur Saint-Isidore et semble le protéger. Alais qui ne voit la fausse application morale? Un laboureur priant pendant que son ange gardien conduit la charrue, c’est une prime donnée à la paresse. Elle

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n’a lien qui étonne dans une relig^ion de couvents et de moines, mais elle choquera singulièrement notre démocratie, pour qui le travail est la plus sainte des fonctions.

Une certaine recherche d’anecdotes curieuses, un ragoût de couleur, un dessin ronllant, tout cela ne suffira pas à ressusciter un art qui agonise. La peinture religieuse ne répond plus à rien dans notre temps : que l’Etat, suivant l’exemple de la ville de Paris, lui retire sa main puissante, qu’il cesse d’acheter ses produits, et l’année prochaine le Salon sera débarrassé de toutes ces non-valeurs.

11 y a des qualités dans le Sainl-Jérônte de M. Ernest Carteron, et plus encore dans la Déposilion de la croix de M. Poncet. Cette dernière toile même est remarquable. La composition y devient expressive par sa trèsgrande simplicité. Le peintre nous montre la Vierge contemplant, angoissée et sanglante, le Christ couché à terre sur un linceul blanc. M. Poncet est élève d’llip[)olyte Flandrin et s’applique à le continuer. L’élève, on peut le dire, a ressaisi un peu du sentiment chrétien qui animait le mailre. Le phénomène est trop rare pour n’étre pas noté; d’autant plus que, celle année, les meilleurs tableaux de religion sont précisément ceux d’ofi l’esprit religieux a été le plus sévèrement banni. Je veux parler, du Jésus au tombeau, de M. ilenner, et du ^aint Cuthherl, de M. Duez.

Le Jésus ait tombeau ne représente autre chose qu’un «le ces torses, de pâleur ivoirine, que .M. Ilenner excelle à enlever sur un fond noyé d’ombre. Le modelé, comme toujours, est admirable, malgré un défaut assez saillant

à l’humérus gauche. [La tonalité générale, par son harmonie délicate et fine, sollicite si doucement le regard qu’on a quelque peine à s’en détacher. Pourtant l’œuvre n’obtient pas auprès du public le succès que son mérite semblerait lui valoir. J’en ai cherché la raison et il m’a paru qu’elle pourrait bien être dans le manque de partipris de l’auteur. M. llenner est sorti de la ré^alité sans entrer dans l’idéal religieux. Il s’est tenu à égale distance des deux éléments et n’a par conséquent le bénéfice d’aucun d’eux. On dirait que sa préoccupation unique a été, accouplant des idées inassociables, de faire un cadavre gracieux, conçu en dehors du temps et de l’espace, non daté ni qualifié, n’appartenant à aucune catégorie sociale ou céleste", un cadavre anonyme et généralisé, aimable d’ailleurs, bon voisin, plein de séductions et de caresses, n’éveillant point l’idée de la mort, c’est-.à-dire de la décomposition et de la pourriture, un cadavre charmant, amical, fraternel, avec lequel on pourrait vivre s’il consentait toutefois à rouvrir tes yeux et à se rhabiller. C’est comme qui dirait une variation sur la forme humaine. Musique"? Peinture? ?sul ne sait. Mais si l’attention est attachée, le cœur n’est pas ému. L’œuvre est le produit du dilettantisme pur. C’est de Part pour l’art.

Le Saint-(^Hthbert de 'SI. Duez nous ramène vivement à la réalité. Rien n’est moins religieux, mais en revanche rien n’est plus vrai. M. Duez a eu le bénéfice de sa décision d’esprit; son succès a été très franc. On pourrait dii’e d’ailleurs à sa décharge que cette façon de traiter les tableaux de sainteté est autorisée par d’indiscutables précédents. C’est ainsi que les comprenaient les premiers et les plus grands des primitifs. Chez eux, nulle recherche de sentimentalité spéciale; la vie extérieure, le monde vrai fournissaient à la fois les personnages et le lieu de la scène. M. Duez a trouvé cette poétique suffisante. On me dirait qu’avant de mettre la main à sou triptyque, il a fait une excursion dans les Flandres et longtemps regardé les Van Eyck. je n’en serais nullement

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surpris. Or, quand on a pour soi de telles autorités, on peut bien négliger l’art mystique ou piétiste des Perin. des Orsel, des Flandrin. Mais à quoi bon plaider les circonstances atténuantes pour un artiste de cette valeur? J'imagine bien que M. Duezne va pas s’attarder longtemps dans les épisodes pieux. Il a l’esprit trop moderne et l’oeil trop ouvert pour des sujets de cette sorte. Une fois en passant, pour essayer sa force, c’était acceptable ; un retour ne se comprendrait pas. Grâce à son Saint-Cuthbert, voilà l’artiste monté aux régions supérieures de l’art; le meilleur moyen d’y rester, c’est de renverser son échelle.

La peinture décorative est noblement représentée au Salon par le Paris de M. Ehrmann : Paris, sous les auspices de la République, convie les nations aux luttes pacifiques des arts et de l'industrie. L’œuvre respire le plus pur patriotisme et l’exécution est fort distinguée. On sait avec quelle correction M. Ehrmann dessine les figures. Il a mis tout son savoir dans celle de Paris debout et de la République sous le dais. Quant au génie qui vole en développant le drapeau tricolore, il est aussi charmant qu’original.

Ce nom d’artiste alsacien m’en amène un autre à l’esprit. M. Gustave Doré a exposé, comme il le fait tous les ans, une de ces immenses toiles dont le vide et la nullité égaient les indifférents, en même temps qu’ils aflligent les amis de l’artiste. Comment, en effet, quand on se souvient de tant d’œuvres d’autrefois, charmantes, spirituelles ou pathétiques, ne pas se sentir ému de compassion, en voyant un homme s’obstiner à ces compositions folles qui sont l’objet d’une universelle risée ? Celui dont la main impuissante retrace aujourd’hui l’incroyable Mort d'Orphée, a illustré autrefois les Contes drolatiques de Balzac, le Pantagruel de Rabelais, qui sont deux chefs-d'œuvre; il a exécuté, lors de la guerre de Crimée, pour le Musée anglo-français, des dessins de bataille qui sont des pages d’histoire. Comment ne l’a-t-on pas arrêté sur la pente oi’i il roule depuis si longtemps? Hélas! le malheur a voulu qu’il fût décoré et qu’on le

considérât comme exempt du jury d’admission. Mais est-il exempt? Notez qu’il n’a jamais eu, au Salon, ni mention, ni médaille, ni récompense d’aucune sorte. S’il a la croix de la Légion d’honneur, ce n’est pas sur la proposition du jury qu’elle lui a été donnée. Les règles de la hiérarchie artistique n’ont pas été suivies. C’est l’empereur qui, de son chef, en vertu de sa toute-puissance et parce que tel était son bon plaisir, l’a décoré, un jour de 15 août. Est-ce qu’une croix tombée de ce ciel ou venue par ce chemin peut rendre exempt? Je ne le pense pas; ou alors il faudrait admettre que le peintre non récompensé, qui aura la bonne fortune d’être décoré comme garde national sous Louis-Philippe ou sous la seconde République, est exempt ; il faudrait admettre que le militaire décoré qui rentre dans la vie privée, que dis-je, le militaire ? que tous les citoyens décorés, à quelque titre que ce soit, pourront chaque année exposer leur petite toile à la barbe des artistes et du jury également stupéfr.its. C’est absurde, n’est-ce pas? Il faut donc conclure de là que M. Gustave Doré n’est pas exempt. Et alors pourquoi le laisser entrer au Salon sans l’examiner? Quel service on lui rendrait parfois en le laissant dehors !

Les peintres considèrent volontiers l’histoire comme un domaine à eux. Les uns s’y installent à résidence fixe, d’autres y entreprennent des explorations lointaines; ceux-là y pratiquent des fouilles à toutes profondeurs. Quand, à force de lectures et de recherches, ils ont mis la main sur un sujet qui leur parait à peu près neuf, ou qui, étant déjà connu, leur semble comporter une expression nouvelle, ils n’hésitent pas à le prendre pour

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thème et à y découper le motif de quelque composition dramatique ou pittoresque.

Nulle époque, plus que la nôtre, n’était propre à pousser les artistes dans cette voie. On a dit du xix® siècle qu’il était le siècle de l’histoire. La proposition sera vraie même en art. Notre goût se détermine de plus en plus dans ce sens, et les événements s’arrangent, dirait-on, pour donner au mouvement une impulsion nouvelle. Il y a un an environ, une circulaire de M. Bardoux, ministre des beaux-arts, demandait aux préfets de faire dresser, dans chaque département, la nomenclature des édifices, palais, mairies, facultés, chambres de commerce, qui sont susceptibles de recevoir une décoration murale. En ce moment même, l’Hôtel de Ville de Paris se hâte vers un achèvement rapide avec l’intention annoncée de faire appel au savoir de nos meilleurs artistes. L’histoire fournira naturellement la matière des décorations projetées.

Assurément, qu’on se place au point de vue de l’intérêt ou au point de vue de la convenance, il n’y a rien de plus légitime que cette direction particulière de notre goût national. Il est certain tout d’abord que la représentation de faits historiques où notre nationalité a été mêlée agit sur nos esprits d’une façon plus effective que les fantaisies de la fable ou les idéalités de la religion. Nous sommes plus touchés par une peinture qui nous montre Etienne Marcel faisant massacrer aux pieds du roi les ennemis du peuple, que par une peinture qui représente Vénus sortant de l’onde, ou Persée coupant la tête de Méduse. Ensuite, la décoration étant en quelque sorte le commentaire imagé du monument, rien de plus naturel que de lui en faire raconter l’hisloire. Si l’Hôtel de Ville de Paris, par exemple, ne devait pas résumer, sur quelques-unes de ses façades intérieures, les principaux traits de notre vie municipale, ou même les faits de notre vie nationale qui ont eu là leur aboutissement suprême et leur consécration, la population éprouverait une déception profonde.

Cependant, il faut bien le dire aux peintres, au risque

lie troubler leur quiétude : il y a dans la peinture historique, quand elle s’applique aux évènements d’un passé déjà lointain-, une contradiction, une antinomie, eût dit un polémiste célèbre, dont les deux termes sont irréductibles et qui, presque toujours, tiendra en échec le talent des peintres les mieux doués.

Je veux dire que, préoccupés d’être à la fois historien exact et artiste éloquent, ils ne parviendront à être l’un qu’au détriment de l’autre. La science archéologique et l’entente du tableau sont, en effet, deux choses qui ne vont pas ensemble, et cependant la sûreté dans l’information est devenue pour nos esprits une telle nécessité que nous ne saurions nous en passer, même en peinture. Un tableau d’histoire qui n’aurait pas la vérité du coslume, de l’ameublement, de la scène, ne serait pas de l’histoire pour nous ; et s’il est e.xact dans tous ces détails, il y a gros à parier qu’à l’instant même il cesse d’être une œuvre d’art.

Tel est le sphinx qui a dévoré et qui dévorera éternellement les peintres qui font de l’histoire rétrospective, au lieu d’en faire sur le xif des événements contemporains. Un dilemme les domine et les écrase : fidèles à la vérité, ils ne sont pas artistes; artistes, ils ne reproduisent pas la vérité.

Entre peintre et savant, il faut choisir.

M. Lucien Mélingue a sacrifié l’érudition, mais mollement, sans netteté, sans décision, et son tableau resti' encore tout embarrassé d'archéologie. Cette espèce de lit, qui n’est ni français ni du temps, mais qui semblerait plutôt italien du xvi“ siècle, tient une place énorme. La tenture de lampas rouge qui coupe la scène en deux n’a pas de raison d'être. Les bourgeois armés qui suivent Etienne Marcel sont trop corrects dans leur altitude compassée. Tout cela rend l’ensemble froid, immobile. Ni le tumulte ni la terreur, qui devaient se dégager de l’horrible scène, ne sont suffisamment exprimés. L'interprétation morale du fait historique n’est même pas bien exacte. On dirait qu’en posant d’un geste aussi emphatique

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le chaperon royal sur sa tête, Etienne Marcel savoure antérieurement l'espoir de je ne sais quel rêve ambitieux. Ce n’est pas là l’esprit de l’épisode. Etienne Marcel protège le Dauphin en le couvrant de sa toque aux couleurs bleue et rouge, voilà tout. Indiquer qu'il ait pu aspirer à la royauté, c’est dénaturer les caractères et fausser l’histoire. En somme, la tentative était noble et l’œuvre est consciencieuse ; il n’y manque qu’une chose, mais capitale, c’est le feu, le mouvement, la passion, la vie ! Ln petit roi, pâle et frissonnant, est encore la meilleure ligure.

M. Jean-Paul-Laurens ne se laisse pas embarrasser parle détail archéologique, mais il glisse dans un autre défaut : la recherche du sujet rare, de l'épisode curieux. 11 en résulte que. pour .savoir ce qu’il a voulu peindre, il faut recourir au livret et pres<[ue toujours lire itn loiiir récit. Lisez; moi, pendant ce temps, je vais regarder le tableau. La composition a un certain aspect : beau dessin, bonne couleur, ensemble grandiose. Est-ce cependant un Laurens très éclatant, un Laurens de iiremier ordre y Non. La vie est absente, le mouvement fait défaut, (ie n’est pas ainsi (ju’on démolit un mur. 11 fallait aller voir comment les maçons s’y prennent. Los ouvriers de M. Laurens sont de faux ouvriers; ils ne travaillent ]ias et ne pourraient pas travailler dans la situation qu'ils occupent. 11 y a ensuite celte bizarrerie que les principales figures sont présentées de dos. Enlin l’èléincnl essentiel et important de la conqiosilion a été oublié. Eugène Delacroix disait en parlant du célèbre bas-relief de Diorjène, par Puget ; il lui mampie le principal personnage, celui qui explique la scène et (|ui la motive, le rayon de soleil. On peut dire de même devant le tableau de M. Jean-Paul Laurens : il y manque le princi]ial personnage, celui pour lequel tout ce monde est réuni, qui justifie toutes ces expressions et toutes ces altitudes: c’est l’emmuré, ou les emmurés, mais un seul en la circonstance suffit. C’est lui, l’emmuré, qui est le tableau, c'est lui que je veux voir. Que me font ceux qui l’allen-

dent ? Ils sont spectateurs comme moi. Ils m’intéresseront peut-être tout à l’heure, quand leur physionomie reproduira ce qu’ils auront ressenti à la vue de leur victime, mais jusque-là je n’ai que faire d’eux. J’attends l’emmuré. Est-il mort? Est-il vivant? S’il bondissait tout à coup des décombres et de la poussière et apparaissait devant ces magistrats, devant ce peuple, hâve, nu, décharné, avec une longue barbe blanche, quelle émotion soudaine et indescriptible ! Comme on oublierait vite et Bernard Délicieux et le magistrat, et tous les autres ! Ce qui prouve bien qu’il était le seul personnage, utile, indispensable. M. Lanrens est passé près du succès sans le voir.

Ce n’est pas être trop familier que de dire des anciens liomains qu ils sont nos grands-pères. Nous avons été élevés sur leurs genoux et nous avons appris à penser dans leurs licres. Leur esprit a pénétré le nôtre, au point que notre langue est presque tout entière faite de leurs mots. Une aussi étroite parenté explique bien des choses, et pourtant, sans la politique, elle serait impuissante à justifier l’engouement des choses romaines qui nous prit, il y aune centaine d’années, et qui tient encore aujourd’hui si fort nos académies et nos écoles. En effet, il est arrivé un jour que les sentiments de la Révolution française ont trouvé dans la vie et l’histoire de Rome des formules toutes prêtes et admirablement éloquentes. On eût dit que l’âme de ces temps grandioses, après plus de vingtcinq siècles écoulés, revi' ait parmi nous et animait nos fiers patriotes De là, l’immense popularité de Louis David et l’action prolongée de son école. Aujourd’hui, la politique et la passion sont également parties, ne laissant après elles que l’érudition froide. Notre enthousiasme

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pour l’antique est évaporé : la Rome républicaine ne fait plus battre nos cœurs. Ce qui n’empêche pas qu’à l’Ecob" (les beaux-arts, entre tant de nombreux autels qui y sont dressés, il en est un sur lequel l’encens fume toujours en t’honneur des héros et des dieux du Capitole. Les vestales qui entretiennent ce feu sacré parlent entre elles de Homulus et de Remus, de Caton et de César, de Méron et de Locuste, comme si cela s’était passé hier. II en résulte, au Salon, des peintres qui prennent goût à retracer ces vieilleries, des amateurs qui se reprocheraient de passer sans les regarder. Celte année, M. Blashfield, un Améri- .cain, élève de Bonnat, représente los dames romaines prenant une leçon à l’école des gladiateurs. On dirait le fonds de magasin ayant appartenu autrefois à M. Gércime. Comment M. Blashfield a-t-il fait pour se procurer ce vieux stock d’archéologie, et qui le prend de rouvrir, longtemps après que M. Gércjme a fermé boutique ? Le tableau de M. Fernand Pelez, la Mort de l'empereur Commode, a i)lus d’ampleur que la leçon des dames romaines. On connaît le sujet : Marcia, femme de Commode, avertie que ce dernier avait résolu sa mort, le prévint en le faisant étrangler dans son bain par un athlète. Cette composition renferme des qualités sérieuses, attestant le travail et l'étude. Mais pourquoi les avoir perdues dans un tel sujet ? Oue nous importe, à la distance où nou> sommes. Commode et sa femme, et son bain, et l'athlète étrangleur de tyrans ?

Une scène non moins atroce, mais traitée avec un plus juste sentiment du pittoresque et une meilleure entente du tableau, c'est la Mort de Chramn. par M. Luminais. Quel était ce Chramn? l’n des 111 s de Clotaire !'■•, d’après le livret. Il s’était révolté plusieurs fois contre son père. Fait prisonnier, il fut lié sur un banc, étranglé, puis brûlé avec sa femme et ses fdles dans la maison où on. les avait enfermés. Le tableau montre l’incéndie qui commence. Le cadavre de Chramn est étendu garotté sur un banc. La femm(î attachée à un poteau, sent venir le feu à elle et a des soubresauts terribles. Tout à

l’heure on entendra les éclats du bois et le grésillement de la chair. L’ensemble est dramatique et d’un bel effet. M. Luminais, on le sait, est voué aux Gaulois et aux Francs. Dans un autre tableau, où il expose le Départ pour la chasse dans les Gaules, l’on voit un superbe groupe de cavaliers, de chevaux et de chiens : tout cela du temps de la reine Brunehaut. Bonne peinture d’ailleurs, franche, vigoureuse et d’une harmonie agréable à l’œil. Mais pourquoi toujours ces siècles reculés? Les Mérovingiens nous ennuient à la longue avec leurs cheveux roux. M. Luminais croit, sérieusement, sur la foi de la chronologie, qu’il est plus moderne de peindre les Barbares, parce que les Barbares sont venus après les Romains. Erreur. Les dates n’ont ici rien à faire. Antérieurs ou postérieurs aux Romains, les Barbares sont mille fois plus loin de nous et mille fois moins intéressants. Il n’en faut plus.

M. Ponsan, qui travaille dans la matière religieuse, se rapproche : Saint Louis et les croisades, c’est la France du moyen âge, la France féodale, comme qui dirait le commencement de la France. Le sujet est horrible. Un jour saint Louis et son escorte rencontrèrent un certain nombre de cadavres en putréfaction. C’était des guerriers qu’on avait abandonnés là à la rapacité des corbeaux. Le pieux roi commande à ses gentilshommes de rendre à ces morts l’honneur de la sépulture, et comme chacun reculait de dégoût à l’idée de cette besogne nauséabonde, il descendit de cheval, prit bravement dans ses bras un des cadavres et donna l’exemple. Il faut que nos peintres aient bien peu le sens de la réalité pour se permettre des sujets pareils. Voyez-vous un artiste peignant, au vrai et pour tout de bon, un cadavre en pourriture? Ce que ce serait! M. Ponsan ne s’en doute même pas. Il peint d’une façon molle et terne des cadavres pleins de distinction : il ne faut pas choquer les belles dévotes qui s’agenouilleront devant le tableau à la cathédrale de la Rochelle.

Avec M. François Flameng, fils de l’éminent graveur,

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nous entrons en plein dans notre histoire nationale. Voici la France de la Révolution, c’est-à-dire la vraie France. L’audacieux artiste n’a pas craint de représenter les Girondins interrompus dans leur banquet funèbre par l’appel des geôliers, le matin du 30 octobre 1793. C’était une tentative à faire reculer plus d’un brave. Mais i 1 y a des grâces d’état pour la jeunesse. M. François Flameng s’est mis à la tâche et il s’en est tiré à son honneur. Assurément l’œuvre a des défauts. La composition est mal équilibrée, la couleur n’est pas bonne. Mais il v a du tempérament, de l’énergie, toutes sortes d’intéressantes promesses pour l’avenir.

Le jury a décerné à M. François Flameng le prix du Salon. Il a bien fait. Mais qui a fait mieux encore, c’est M. Turquet, l’intelligent sous-secrétaire d’Etat au ministère des beaux-arts ; il a modifié l’article du règlement qui règle les conditions imposées au lauréat, et de cet article férocement académique, il a fait une prescription libérale et rationnelle. Primitivement le lauréat du Salon était astreint à un séjour de trois ans eu Italie. C’était vouloir faire de ce prix la doublure même du prix de Rome. On avait bientôt senti les inconvénients de cette prescription, et on avait abaissé à deux ans l’obligation du séjour en Italie. M. Turquet vient de l’abaisser encore et de le fixer à un an. C’est la réalisation même de la pènséede Géricault: « L’Italie est admirable â connaître, (• rivait ce grand artiste à un de .ses amis, mais il ne faut pas y passer tant de temps qu’on veut le dire. Une année bien employée me paraît suffisante, et les cinq années qu’on accorde aux pensionnaires leur sont plus nuisibles qu’utiles en ce qu’ils prolongent leurs études dans un temps où il serait plus convenable de faire des ouvrages. Ils s’accoutument ainsi à vivre de l’argent du gouvernement et passent dans le repos et la sécurité les plus belles années de leur vie. Ils sortent de là ayant perdu leur énergie et ne sachant pas faire d’efforts. Ils terminent comme des hommes ordinaires une existence dont le commencement avait fait espérer beaucoup.

C^est enteiTer les aitsau lieu d’aider à leur accroissement et, dans le principe, l’institution de l’école de Rome n’a pu être ce qu’elle est aujourd’hui. Aussi beaucoup y vont, peu en reviennent. Les vrais encouragements qui conviendraient à tous ces jeunes gens habiles seraient des tableaux à faire pour leur pays, des fresques, des monuments à orner, des couronnes et des récompenses pécuniaires, mais non pas une cuisine bourgeoise pendant cinq années, qui engraisse leur corps et anéantit leur âme. »

Voilà soixante-trois ans que ces lignes sont écrites. Que de fois n’ont-elles pas été justifiées ! Que de prix de Rome ont terminé, comme des hommes ordlnsiires, une existence dont le commencement avait fait espérer beaucoup ! Il faut en finir avec ce fétichisme de l’Italie. On doit aller étudier l’art là où l’activité artistique est la plus grande, là où luttent les idées et les théories, là où se produisent les œuvres. C’est Paris qui, depuis un siècle, est le grand foyer créateur en matière d’art, et tout le monde cherche à nous imiter : c’est donc à Paris qu'il faut façonner son cerveau et sa main. En réduisant à un an l’obligation du séjour en Italie, M. Turquet a indiqué clairement que, l’année prochaine, l’obligation pourrait disparaître. Le lauréat libre de ses déplacements comme de ses séjours, visitant en voyageur attentif l’Italie, l’Espagne et les Flandres, mais gardant son atelier à Paris, y revenant chaque fois, y passant en un mot les quatre cinquièmes de son existence, voilà le but à atteindre. Encore un peu et nous y serons. L’art, c’est la vie, et la vie ne s’apprend pas chez les morts ; elle s’apprend chez les vivants.

Nous avons dit que la poussée vers le moderne est formidable et qu’elle s’allie très généralement à une recherche des tons clairs. C’est là la caractéristique du

Salon de 1879. Aucun n’a jamais été plus expressif, aucun n’a jamais dit plus nettement ce qui s’en va et ce qui vient. Ce qui s’en va, c’est le poncif, le rabattu, les banalités mythologiqnes ou religieuses, les Hébreux, les Grecs, les Romains ; ce qui vient c’est la société contemporaine, la réalité vivante, ce qui est, en un mot, ce que chacun a sous les yeux et peut vérifier à tout instant. Quant à l’histoire, elle reste ; mais il semble qu’elle aussi éprouve le besoin de se rapprocher : la Révolution entre en scène, le moyen âge recule ou va reculer.

M. Henri Gervex pousse la modernité jusqu’à l’excès, certains diront jusqu’à la folie. Il est parti, comme tout le monde, de la convention. Si l’on cherchait bien, on trouverait quelques Bacchantes ou quelques Nymphes signées de son nom au musée du Luxembourg. Ce sont là œuvres d’école, péchés de jeunesse. Les humanistes faisaient des tragédies ; les élèves des Beau.x-Arts font lies Satyres tourmentant des Bacchantes, ou des Nymphes enlevées par des Fleuves. Comme intérêt, les deux choses se valent, sauf cependant que l’avantage de la fraîcheur reste encore à la tragédie. L’erreur de M. Gervex n’a pas duré longtemps. Son Hôtel-Dieu, avec le cadavre étendu et les internes en tablier de travail, marque la rupture entre l’école et lui. Depuis cette époque, chacun de ses tableaux, les Communiantes, Rolla, n’a fait que confirmer le divorce et élargir le fossé. Aujourd’hui M. Gervex nage en pleine actualité parisienne. Le Retour du bal est une scène de mœurs qui a pu se passer hier et chez vous-même. Monsieur est rentré de mauvaise humeur. Pourquoi? On ne sait, mais il est visible que, tout en se dégantant, il a fait quelque reproche à Madame. Madame s’est jetée sur le divan capitonné, le visage dans les mains, et elle pleure ; c’est la pluie après l'orage. L’anecdote est de trop, à mon avis. La peinture n’a pas besoin de s’alimenter dans les faits di, ers des journaux, ou dans les pages d’un roman ; elle se suffit à elle-même par la simple représentation des êtres et des choses. Mais, ce point mis à part, le tableau est char-

mant. Il est bien composé, bien dessiné, et peint dans cette gamme blonde et claire qui semble faite pour le plaisir des yeux. Le Portrait de Mlle V... était plus diflicile ; il est plus réussi encore. C’est une jeune et svelte personne, — trop svelte peut-être, — en toilette de villégiature, représentée debout dans un jardin. Vêtue d’un costume lilas, un chapeau blanc la coiffe, et sa tête se détache en clàir sur le fond bleu de l’ombrelle qui la protège contre le soleil. Toutes les difficultés de l’arl étaient réunies dans celte œuvre. M. Gervex s’en est tiré à merveille. L’air, le véritable air du dehors, transparent et léger, circule et imprègne toutes choses. J 'ignore si le public a récompensé l’artiste en appréciant la nature de tels efforts, mais très certainement ils n’ont point échappé aux artistes, et ceux-ci n’oublieront de longtemps le' portrait de la dame à l’ombrelle.

A cette blonde aux cheveux ardents, qui fait crier sous son pied le sable de l’allée, les deux charmantes filles, que M. Fantin-Latour a réunies dans le tableau qu’il intitule Portraits, s’opposent directement. Ici c’est une scène intime, et non-seulement l’atmosphère extérieure, celle qui enveloppe les personnages, est changée, mais l’atmosphère morale est tout autre. M. Gervex peint la vie mondaine et les toilettes papillonnantes. Après nous avoir montré les communiantes à la Trinité, il ne craint pas de nous mener voir le lit défait de Marion. Au contraire, un sentiment chaste et pur, quelque chose de virginal et de discret, le charme profond de la vie de famille, je ne sais quel parfum d’intimité honnête, candide et loyale, monte des toiles de M. Fantin- Latour. Seul, entre les hommes de son temps, cet artiste original possède le don de moraliser sans prêcher. Sa peinture est vertueuse, et, en outre, e.xcellente. Le dessin e-t la couleur s’y marient dans la- proportion juste où il faut de l’un et de l’autre. Vous connaissez le sujet? Il représente deux jeunes fdles, deux artistes, qui travaillent. L’une debout, dessine d’après un modèle qu’on ne voit pas ; l’autre assise, la tète un peu penchée, copie un

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plâtre place sur la table ? (Juel joli morceau (l'exécution, ce plâtre, et aussi le vase de fleurs placé â côté. Je n’aime pas beaucoup le type de la brune restée debout, mais la figure assise, n’est-elle pas un morceau délicieux, un chef-d’œuvre dans un chef-d’œuvre?

M. Bastien-Lepage donne dans la Saison d'oclobrn nne réplique à son tableau des Foins de l’an passé. C'esI le même cadre et la même disposition de terrain montant, avec un horizon linement découpé et une bande de ciel par-dessus. Comme dans les Foins, il y a deux personnages. Une femme, celle-là même que nous avons vue autrefois assise jirès de son homme endormi, verse dans un sac les pommes de terre qu’elle vient de ramasser. La pose n’est pas gracieuse et l’occupation est vulgaire, ce qui déplaît à certaines iiersonnes. Ramasser des pommes de terre, quoi de plus trivial ? ^■ous pourtant, qui ne sommes pas de cette école et (jui trouvons noble tout travail utile, nous déclarons la pose d’une étonnante justesse. Elle est telle que la nature la donne, et cela suffit, quand il s’y joint l’énergie du modelé. Or. le modelé, chez M. Bastien Lepage, est toujours puissant : la tête, les mains de l’humble paysanne s’enlèvent sur le fond avec une vigueur qu’on ne peut dépasser. Le paysage, qui baigne dans la lumière, est traité tout à la foi' avec ampleur et finesse.. Te n’aurais pas hésité à donner â un pareil tableau la médaille d'honneur de peinture. Certes le portrait de M. Carolus Itiiran est beau et très beau. C’est une o'uvre hors ligne, un chef-d’œuvre, si l’on veut. Mais d’abord il est le premier ouvrage d'exceptionnel mérite (]ui sorte des mains de fauteur, et ensuite les qualités qui y sont déployées, presque entièrement d’exécution, ne sauraient balancer les qualités d'observation et de style que renferme un tableau comme la Saison d’octobre.

Les Tricoteuses de M. reycn-Perrin nous emportent en pleine mer. dans la région des vents et des tempêtes. Les maris sont partis pour la pêche, voici de longs jours d(‘jà, et, â la côte du village natif, les femmes attendent.

ANNÉE 187it

Iricolaiil et devisant. Que font nos hommes à cette heure? Le temps les a-t-il favorisés? La pèche a-t-elle été bonne? \e songent-ils pas à revenir bientôt? Ainsi les langues vont, tandis que l’aiguille noue la maille et chasse lalaino. <;es scènes de la vie maritime, ont un jiittoresque si varié, une saveur si pénétrante, que le grand public y a pris goût. Aussi le nombre de ceux qui s’en font une spécialité heureuse s’est-il beaucoup accru dans ces dernières années. M. Feyen-Perrin, qui a, ouvert la voie, est resté maître du genre, ce qui tient à ce qu’il est un peintre complet et qu’il excelle aussi bien dans l’histoire et le portrait que dans le paysage de mer.

Dans le même ordre d’idées nous reecontrons deux jolies toiles de MM. Pierre Billet et Ulysse Butin. Un groupe dejeune bile s’est allongé sur la falaise en attendant que la marée descende; c’est ce repos préparateur <lu travail que M. Pierre Billet appelle Avant la pêche. La mer est douce et le groupe paisible ; l’ensemble est des plus gracieux. 11 y a plus d’animation et de drame dans la Femme du marin, de M. Ulysse Butin. La barque est chargée et le vent souflle de bout; il faut lutter pour avancer. Aussi la brave femme godille-t-elle avec énergie. J’ai confiance dans la solidité de son biceps : elle arrivera. M. Ub sse. Butin est un peintre qii il faut louer hautement. Je le vois marcher depuis plusieurs années : il est en progrès constant sur Ini-mèmc. Chaque Salon marque pour lui un pas fait en avant, et, ce dont je le félicite, c’est qu’il agrandit ses figures à mesure que le succès lui vient. Cette année, il a atteinl à la dimension de nature, et le voilà tout à fait en situation de tenter quelque grande composition. Pouiapioi ne l’essaierait-il pas? Il a la bonne volonté, le courage, et il est maintenant maître de son métier.

M. Manet nous ramène aux élégances de la vie mondaine et aux exercices du sport parisien. De ses deux tableaux. En bateau, Dans la serre, le dernier est le meilleur et absolument séduisant. Sur un banc de jardin, qu’abritent des palmiers cl des plantes exotiques, une

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Jeune femme esl assise, son ombrelle à la main. Accoudé au dossier du banc et se penchatit pour lui parler, un homme d’un âge mùr. qui a la ressemblance du peintre, cause avec la jeune femme. Rien n’est plus sim[)le que la composition, ni [ilus naturel ipie les alliludes. Une chose cependant mérite d’être louée d’avantage, c'est la fraîcheur des tons et l’harmonie de la coloration générale. Mais quoi? Les ligures et tes mains sont plus dessinées que d'habiiude: M. .Manet ferait-il des concession> aux bourgeois ?

.\u premier rang de ceux que tourmente l'esprit nouveau et qui cherchent dans la vie environnante la matière d’un art original, sans imitation ni ressouvenir, il faut placer M. Renoir. Nul n’a moins d'attaches visibles. Il’où sort-il? Aucune école, aucun système, aucune tradition ne peut le revendiquer comme sien. Ce n’est pas un spécialiste, s’adonnant à un genre exclusif, paysage nu nature morte; c'est un peintre complet, peignant riiistoire ou les mœurs qui seront de l'histoire dans un quart de siècle), et subordonnant les choses à l’être, la scène à l’acteur. On l’a vu parfois mêlé aux impressionnistes, ce qui a contribué à jeter ipieique équivoque sur sa manière; mais il ne s’y attarde point, et c’est au Salon, roncurremment avec le gros des artistes, qu’il vient demander sa part de publicité. La critique ne peut manquer de lui être favorable. Son Portrail de Madarnc ('harpenlier et de ses enfant s est uneœuvredesplusintéressantes. Peut-être les ligures sont-elles un peu courtes, un peu ramassées dans leurs proportions; mais la palette est d’une richesse extrême. Une brosse agile et spirituelle a couru sur tous les objets qui composent cette intérieur charmant ; sous ses touches rapides, ils se sont disposés et modelésavec cette grâce vive et souriante qui fait l’enchantement de la couleur. Pas la plus petite trace de convention, ni dans l’arrangement ni dans le faire. L'observation est aussi nette que l’exécution est libre et spontanée. Il y a là les éléments d’un art vivace, dontnoiis attendons avec confiance les développements ultérieurs.

Le tableau de M. Lahaye, Sous les oliviers, appartient au même ordre d’idées. C’est une scène à deux personnages empruntés à la vie courante. Ici encore la convention brille par son absence. Malheureusement le modelé manque de force et l’aspect général est inconsistant. M. Lahaye, dont je rencontre pour la première fois le nom sous ma plume, est-il un débutant ? Je l’ignore ; mais il doit serrer son exécution et la monter en vigueur. Plus tard, quand il possédera son métier à fond, il aura le droit de se relâcher, ou pour mieux dire de chercher un faire plus libre, à l’exemple de M. de Nittis, qui a commencé par un dessin très arrêté et qui peu à peu s’achemine vers l’impressionnisme pur. Mais M. de Nittis est un maître, et dans la donnée pittoresque où il se développe, il en est peu qui procèdent avec la même sûreté que lui. Sa pauvresse anglaise, ayant la Tamise pourfend et l’arche d’un pont pour abri, est un morceau des plus expressifs grâce surtout à la facture large et rapide.

Avez-vous remarqué cette singulière invention de triptyques ; le Saint-Cuthbert, de M. Duez, l’Origine du pouvoir, de M. Sergent, les Trois âges, de M. Delance? Qu’est-ce que cela veut dire ? Nos peintres s’imaginent-ils que le triptyque soit une disposition que rien ne règle et que chacun peut employer à sa fantaisie ? L’erreur serait grossière. Le triptyque est un legs de l’histoire. lia eu sa raison d’être, à une époque de violence comme moyen de préservation. Deux volets se refermant sur un troisième, on avait une boîte et la peinture placée â l’intérieur se trouvait protégée. On pouvait déplacer cette boîte, la joindre à ses bagages, l’emporter avec soi au camp ou à la guerre ; on était sûr quand on l’ouvrait, le soir, d’y retrouver intacte l’image qu’on y avait fait tracer avant le départ. Tel était l’usage ancien, et il explique la forme donnée à l’objet; mais aujourd’hui à quoi bon des triptyques ? Nos peintres se trompent fort, d’ailleurs, en croyant qu’ils en font. Le Saint-Cuthbert de M. Duez n’en est un qu’appro.ximativement ; les tablettes latérales ne pour-

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raient pas en se refermant couvrir le tableau du milieu. De même chez MM. Sergent et Delance. Ces jeunes artistes ont mis trois tableaux dans le même cadre ; ont-ils fait un triptyque? Nullement. Alors, quel a été leur but? Donner un croc-en-jambe au règlement qui ne permet d’envoyer que deux tableaux ? Ce serait un grand enfantillage. Un jury quelque peu à cheval sur ks textes pourrait bien s’en fâcher, et, coupant un aileron à eea irréguliers, ramener, l’année prochaine, le tripifeyqwe de contrebande au diptyque constitutionnel.

Ceci dit pour la sauvegarde des princifïies^ je ne fais nulle difficulté de reconnaître qfa’il y a tte grandes (Qualités dans les trois tableaux de M.. Delance, Ils sont bien composés, peints dans une gammie agréable et pendns avec force. M. Sergent, que ji’ai nonwîié tout à Fheure, est ioin d’avoir réussi au tÊrêîHe degré. ïl est vrai qtne son entreprise n’était pas sans quelque témérité. P'oar représenter en peinture, au naoyeiï d’aJfégories bien faites et facilement intelligibles, les trois origines du pouvoir en France, la Force, le Droit dèem, Ite Suffmge unttersel, il faut beaucomp' de substance grise sous le crâne et au bout des doigts ttne exétsatiom qni ne doive rien à personne. L’^œuvre de M. SesgeM montre qu'it a encore à faire pour en arriv63f là.

Je ne sais depuis eon»bïettde temps 5f. Borland expose ; msmV Offrande îîï’ à frappé' par son'sentinwenl! exqnis. Les personnages^ dessinés avec soin, s’enlèvent sur un fond où joue la pltein'e lumière. Les poses sont justes, les expressions toacbaTïüès, et il règne dans Pensemble une certaine naïveté qui n’est pas sans charme. Si c’est un débat, c’est un exeetfent dé^fc.

Tandis que la caravane artistique est ainsi poussée en avant et s’acbeïniû'e on peu turntfltneasemeM peut-être vers le wicwïd'e nou<veâu qu’elle doit conquérir, lequel n’est antre que la représentatioft de la vie contemporaine, certainis artistes s’arrêtent Gomme incertains du chemin à prendre et du but à poursuivre. îf. Jacquet tourne sur lui^même, abaiidoftFiant Jules Breton après

aveir abandonné Bouguereau, et sa Première arrivée regarde du côté de Watteau pour voir si le succès ne serait pas par là. M. Emile Renard néglige les conseils de sa Grand’mère pour aller ramasser une Epave sur les grèves académiques. M. Roll enfin, qui avait si lestement gravi les hauteurs modernes, abandonne le terrain solide des événements contemporains, pour se précipiter, la tète baissée, en pleine mythologie grecque. A l’Inondation de Toulouse faire succéder presque immédiatement la Fête de Silène, qui eût imaginé jamais un tel écart? J'avoue, pour ma part, que je n’y étais point préparé, et que j’en suis encore frappé de stupeur. J’ajoute que le mode d’interprétation choisi par l’artiste n’est pas fait pour me rassurer. Carpeaux, en exécutant son fameux groupe de la Danse, avait pris du Rubens pour le traduire en marbre ; M. Roll reprend à son tour le marbre de Carpeaux pour le reproduire en chairs de Rubens ; mais il a bien soin d’exagérer tout à la fois et Rubens et Carpeaux. De là cette ronde de viandes secouées et d’appas titubants. Dans quelle boucherie, à quel étal a-t-on décroché ces énormes quartiers de victuailles? Où ira-t-on les reporter quand cette sarabande avinée aura pris fin? Du talent! sans doute il y en a, et beaucoup. Ce n’est ni l’entrain, ni le mouvement, ni les vaillants coups de brosse, ni les fortes parties de couleur qui manquent. Ce qui manque, c’est la mesure, c’est le goût, et c’est surtout la cause, la raison d’être. Pourquoi cette fête de Silène? à quoi rime-t-elle? Quel rapport y a-t-il entre les mœurs qu’elle révèle et les nôtres? Qu’a voulu M. Roll en caressant de son pinceau les rondeurs débordantes de toutes ces callipyges? Aspirait-il en secret au prix du Salon ? Serait-il piqué, lui aussi, de la tarentule des trois ans de voyages à l’étranger? A-t-il simplement voulu prouver qu’il comprend mieux la mythologie que MM. Bouguereau et Lefebvre, qu’il a au moins le don de donner la vie à ses personnages? Je ne saurais répondre à ces questions; mais ce que je puis assurer, c’est qu’en ce qui touche la démonstration vis-à-vis de MM. Lefebvre

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et Bouguereau, elle était superflue ; et qu’en ce qui touche le prix du Salon, M. Roll n’en a pas besoin. C’est à Paris que les artistes de sa trempe poursuivent leurs études et les achèvent.

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