‹ Salons (1857-1870) (volume 3)Chapitre 14 sur 17 · DERNIÈRE VISITE · texte numérisé non relu

DERNIÈRE VISITE

Dans la semaine qui vient de s’écouler, a eu lieu la distribution des récompenses.

Il est rare que, dans cette opération qui constitue le plus important et le plus décisif de ses actes, le jury ne se montre pas tel qu’il est, l’organe et l’expression d’une

infime coterie. Que lui importent le sentiment du public, l'opinion de la généralité des artistes ? Il est irresponsable. Il ne doit ni ne rend de comptes à personne. Il n’est même pas tenu de motiver ses jugements. Au moins, se dit le public, le jury est élu parles artistes, et cette élection est une garantie. Illusion. D’abord, il n’ya que les membres de l’Institut, les prix de Rome, les prix du Salon, et les médaillés qui aient droitde suffrage . Cela fait à peu près le quart de la masse produisante. Et sur ce quart, c’est à peine s’il y en a un autre quart qui se dérange pour aller déposer ses bulletins dans l’urne. Ainsi, en peinture, on compte 760 électeurs : au scrutin de cette année, il y avait juste 182 votants. En sculpture, l’indifférence est presque aussi grande : sur 230 électeurs, il n’ya eu que 81 votants. Eh bien! je le demande au.x hommes sincères, que représente un jury élu dans des conditions aussi défectueuses? Il ne peut pas dire qu’il représente la corporation des artistes, pas davantage la partie privilégiée de cette corporation. Nommé sans réunions préliminaires, sans mandat débattu, à une minorité dérisoire, il ne représente en réalité que luimême, c’est-à-dire un composé peu recommandable de basses intrigues et de mesquines passions. Certes, parmi les membres qui le composent, il est des hommes loyaux et désintéressés, — j’en connais, — qui prennent à cœur leur mission et se donnent pour tâche de défendre les droits du talent méconnu ou opprimé. Mais pour deux ou trois de cette sorte que la jeunesse estime et à qui elle garde sa reconnaissance, combien n’ont d’autre préoccupation que de nuire à leurs rivaux ou de favoriser leurs protégés? Sur les vingt et un peintres médaillés cette année il y a neuf élèves de Cabanel et six élèves de Gérôme !

Telle est cette institution d’ancien régime, devenue à notre époque, par l’incohérence de ses décisions, le plus grand obstacle à la formation du goût public et à l’éducation artistique de notre pays. Il est urgent d’en réformer le personnel et par voie de conséquence, l’esprit. Ce

SALONS

devoir s’impose aux premiers administrateurs républicains qui arriveront à la direction des Beaux-Arts, s’ils ne veulent que le mal devienne bientôt irréparable. Le remède d’ailleurs est simple et conforme aux données de la démocratie, il suffirait de généraliser le suffrage en faisant de tout exposant un électeur, et de rendre le vote obligatoire en subordonnant l’admission des oeuvres à l’envoi du bulletin. De cette façon, le jury au lieu d’être nommé par ISO individus le serait par 3,000, et représenterait véritablement la somme des idées artistiques de notre temps. Jusque-là, ses jugements, expression des craintes ou des rancunes d’une poignée de privilégiés acharnés à se défendre, resteront entachés du vice radical qu’ils tiennent de leur origine et seront sans autorité.

Dans de telles conditions, à peine avons-nous besoin de dire ce que nous pensons de la façon dont les médailles d’honneur, les seules qui préoccupent réellement le public, ont été décernées.

A la surprise générale, celle de la sculpture est échue à M. Cliapu, auteur d’un Bernjer médiocre et d’une ligure insuffisamment modelée pour le tombeau de Mme la comtesse d’.àgout. Ce qu’il y a de plus particulier, c’est que c’est le Berrijer qui a enlevé les sulTrages, et non la ligure de la Pensée. Comment expliquer ce vote invraisemblable, devant le mouvement d’opinion si légitime qui s’était produit en faveur du Génie des Arts, de M. Antonin Mercié, et de la Musique, de M. Delaplanche? Est-ce une adhésion à la politique du 16 mai, une avance faite à l’e.xtrême droite? Assurément, en déposant la plus haute récompense dn salon sur le portrait de celui qui fut le grand orateur royaliste, on a dû faire plaisir aux purs de la légitimité; mais les a-t-on désarmés? L’Union, qui trouvait insuffisant pour les siens le portefeuille offert à M. Depeyre et qui depuis ce jour fulmine contre M. de Broglie, ÏUnion se contentera-t-elle d’une médaille donnée à M. Chapu?

La médaille de peinture a été attribuée à M. Laurens.

pour son Marceau. Ce Marceau, dont nous avons fait l’éloge ici même, est une œuvre puissante, marquée au coin d’une réflexion forte et d’une volonté tenace. Mais ce n’est pas sur lui que se portaient les suffrages de l’opinion éclairée. Pourquoi? Par une raison bien simple et facile à déduire. Il se peut que dans vingt ans, dans cinquante ans, les goûts ayant changé, le Marceau n’ait plus qu’un intérêt secondaire; ceux qui savent que la Scène du déluge, de Girodet, qui est au Louvre, a obtenu le grand prix au concours décennal de 1810, me comprendront. Au contraire, le Saint Jean-Baptiste, de Henner, est beau de beauté absolue. Il eût été beau au XVI® siècle, il est beau aujourd’hui, il sera beau dans trois cents ans. Pour altérer l’admiration qui dès à présent lui est acquise, il ne faudrait rien moins que changer l’esprit de l’homme et transformer de fond en comble les conditions de l’art. Ce n’est qu’une tête, il est vrai, un morceau de toile large comme les deux mains; mais, en ces matières, la dimension ne signifie rien. Combien de tableaux ne donnerait-on pas pour la seule Joconde de Léonard de Vinci? C’est donc sans hésitation et en me portant fort pour tous les connaisseurs, que j’aurais donné la grande médaille au Saint J ean-Baptiste d’Henner.

Quant au prix du Salon, on l’a attribué cette année à la sculpture. Quel est l’homme d’esprit qui a suggéré cette résolution? Si je le connaissais, je lui enverrais mes remerciements et les vôtres. Ne commencez-vous pas à en avoir assez des élèves de Cabanel. Lelioux, prix du Salon de 1874, élève de Cabanel; Cormon, prix du Salon de 1873, élève de Cabanel ; Sylvestre, prix du Salon de 1876, élève de Cabanel. Et ce n’était pas fini : on parlait pour 1877 de M. Dupain, élève de Cabanel. La France dévorée par les élèves de Cabanel, tel est le sujet de composition que je recommande à M. Guillaume pour le prochain concours à l’Ecole des beaux-arts.

L’attribuLion du prix à M. Henri Peinte, qui, étant sculpteur, n’est pas élève de Cabanel, coupe court à cette

SALONS

litanie scandaleuse. Il n’y a rien à dire d’ailleurs contre l’œuvre récompensée. Le Sarpedon, malgré son inexplicable chevelure de femme, est une bonne figure d’école. En obtenant d’être envoyé à Rome, son auteur obtient de pouvoir pousser plus loin ses études, ce qui nous assure, au bout de quatre ans, sinon un créateur, du moins un praticien. Tout est donc bien de ce côté. La seule observation qui reste à faire, c’est que le prix du Salon se trouve absolument détourné de son objet. On l’avait créé en faveur de l’art libre, par opposition avec le prix de Rome que décerne chaque année l’Ecole des beaux-arts : ce sont malheureusement les élèves de l’Ecole des beaux-arts qui ont mis la main dessus; ils n’avaient qu’un prix de Rome, ils en ont deux désormais.

Nous engageons la commission du budget à se préoccuper de cette situation lorsque viendra la discussion du chapitre des beaux-arts. Son intervention sera d'autant mieux accueillie, que le prix du Salon, sans avoir rien produit encore d’utile, est devenu une cause de perturbation profonde. Dès que les élèves se furent aperçus quegrâce à l’obstination du jury, ce prix de Rome qui leur échappait à l’école, ils pouvaient le recouvrer au Salon sous un nom différent, ils n’eurent d’autre but que de l’obtenir. De là un débordement de grandes toiles, indifféremment païennes ou chrétiennes par le sujet. Si -M. Albert Aublet, après avoir fait l’étonnante boucherie de 1873, se condamne à exécuter des tableaux comme la Locuste de l’année dernière, où l’esclave tombé ressemblait à un sac de laine, et comme le Jésus de cette année, où les apôtres ont les bras tendus à la façon des lils du vieil Horace dans le tableau de David ; si M. Henri Delacroix gaspille des qualités sérieuses dans des compositions qui ne riment à rien, comme les Anges rebelles ou Prométhée: si M. Breham déballe tout un appareil archéologique dans des sujets purement légendaires, comme l’Adoration des mages, la faute en est à ce maudit prix et aux convoitises qu’il excite. Le moment est venu d’e.xaminer s’il ne convient pas de le sup-

primer, ou tout au moins s’il n’est pas nécessaire de l’interdire à tout élève inscrit sur les registres de l’école. En agissant rapidement et avec fermeté, on peut arrêter ce flot croissant d’insanités grecques, romaines, gothiques ou orientales, sous lequel on menace de noyer l’art contemporain.

Le grand-prêtre qui préside à ces saturnales et qui les encourage, est M. Cabanel, ancien portraitiste de l’empereur, l’homme le plus médaillé et le plus décoré de France. On peut voir par son tableau de cette année à quoi est réduit ce talent anémique et malsain. Il ne se soutient plus que par la recherche de l’érotisme. Lucrèce avant le viol succède à Thamar violée. Froide, molle et lisse, cette composition, où tout est faux, le dessin, la couleur, l’expression, donne à peine une idée de la scène que le peintre a voulu représenter. Il faut une âme plus pathétique, une imagination plus brûlante que celle dont dispose M. Cabanel, pour se tirer de ces grands et terribles sujets. Entre sa petite machinette et la vraie peinture, il y a la même distance qu’entre une tirade de Ponsard et une apostrophe enflammée de Victor Hugo. De tous les académiciens, c’est M. Cabanel le plus descendu. La Muse des bois, de M. Hébert, est une muse en bois de buis, mais l’intention poétique est évidente. Quant à M. Bouguereau, l’instant que ses anciens défenseurs choisissent pour le contaminer est précisément celui où il parait voiiloir se relever. Dans son tableau de la Jeunesse et l’Amour il y a peut être moins de convention que de coutume : la tête de la Jeunesse est moins fade, et dans le paysage j’aperçois des parties presque empreintes, Dieu me pardonne, de réalisme.

Puisque nous sommes revenus sur le terrain de l’histoire, signalons une œuvre charmante, pleine de style en sa modernité, la Liseuse, de M. Gonzague-Privat. Ce jeune artiste paye au détriment de sa peinture l’indépendance de ses opinions. Il tient quelque part un bout de plume qui n’a jamais ménagé la vérité aux puissants

SALONS

de l’administration comme à ceux de l’Institut; aussi, quand il commet l’imprudence d’exposer, et il la commet toujours, on le place dans les combles! O jury! tête de Midas! tu seras donc toujours le même.

Le portrait fait partie de l’histoire. Dans la définition de Ckmstable, il n’y a que deux genres : la ligure, avec toutes les combinaisons qu’elle comporte; le paysage, avec tout ce qui lui est accessoire, animaux, fleurs, fruits, nature morte. Passons donc aux portraits ; nous en avons à foison. C’est plaisir de voir notre école multiplier ses tentatives en ce genre, et réussir sur presque tous les points. Si j’avais de la place, je déroulerais à vos yeux cette galerie si variée, et vous y prendriez intérêt, parce qu’elle n’a jamais été plus complète ni plus belle. Mais l’espace va me manquer ; il faut terminer aujourd’hui cette revue, qui d’ailleurs, une fois les récompenses décernées, ne saurait avoir qu’une importance secondaire.

iVu premier rang des bons portraits, il faut placer, pour la franchise et la sincérité de la facture, celui de M. Gustave .4..., d’Amand Gautier. C’est un homme âgé. grisonnant, debout, une canne à la main, développant sa forte prestance dans un cadre proportionné à sa haute taille. J’espérais que ce portrait, accompagné d’un tableau de genre charmant, la Sœur cuisinière, aurait valu à son auteur, passé maître depuis longtemps et d’un talent aussi soujile que varié, au moins une seconde médaille; les élèves de Cabanel ne l’ont pas permis. — M. Desboulins est aussi un vieux lutteur, que la faveur (les jurys n’a jamais gâté. On connaît scs admirables éludes à la pointe sèche. Ce (ju’on n’avait pas encore vu de lui, c’est une figure peinte de l’importance de celle de M. Leclaire, serrée de dessin, forte de modelé; comme exécution et air de vie, on ne peut aller au delà. — M. Bastien-Lepage se retrouve tout entier dans Mes parents, où le portrait de l’homme surtout éclate d’une vie singulière. — M Bénard change sa manière: à tort. Le ])ortrait de la Grand’mère, quoique détaillé comme un Dernier, avait attiré la foule. Celui de M.... inquiète; ces

couches de peinture superposées, loin de donner de la vigueur au modelé, font disparaître toute construction intérieure. — M. Amand Laroche serre la nature de près et excelle à dégager le caractère du modèle. Le Portrait. deM. C..., nous pi’ésente une figure de connaissance, dont la ressemblance est parfaite ; belles mains, pose naturelle ; le tout est simple, précis et distingué. — On a placé trop haut le Portrait de Faure, par M. Manet: il eût été intéressant d’étudier de près la finesse des tons et l’harmonie générale de la couleur.

Au premier rang des tableaux de genre, se placent les scènes militaires. M. de Neuville ne fond pas assez les détails de ses premiers plans : chaque chose est découpée comme à l’emporte-pièce, excepté dans l’angle de gauche, qui est d’un vrai peintre. Mais quel beau tapage ! et comme on se bat bien ! la fusillade retentit, les obus éclatent : on croirait vraiment entendre le bruit de cet « orage de fer ». — M. Détaillé a éprouvé le besoin de faire savoir à la postérité, que, dans la guerre de 1870, nous avons fait quelque part une demi-douzaine de prisonniers. Rappeler ce souvenir ne semblait pas nécessaire : M. Détaillé a la mémoire cruelle. Ceci dit pour soulager mon cœur, j’admire le mérite du Sa/ut au.v blessés. On en connaît la donnée. Dans un paysage trempé de pluie, un général français voit passer sur la route un groupe de soldats prussiens qu’emmènent des chasseursà cheval. Il s’avance jusqu’au bord du fossé, suivi de son escorte, et salue en soulevant son képi. L’observation de M. Meissonier est dépassée. Quant à l’exécution, M. Détaillé possède aujourd’hui un métier où la la largeur se combine à la précision dans une proportion que son maître n’a pas connue.

Je n’ai aucun goût pour les peintres qui procèdent de Fortuny, ni pour ceux qui procèdent de Zamacoïs. Je laisse volontiers à l’admiration des marchands de tableaux la Sérénade de M. Vibert, la Fleur préfé?’ée de M. ’VVorms, les Cadeaux de noces de M. Gonzalez, et, dans un autre ordre, le Montreur d’ours de M. Firmin

SALONS

Girard. En revanche, une page charmante comme lu. Fin d’octobre de M. Duez m’attire et me touche, parce qu’elle est l’œuvre d’un coloriste délicat, qui a au plus haut degré le sens du pittoresque, et sait les choses dont un tableau se compose. Je me plais à regarder cette Sortie de messe, esquisse si fine et si juste de la vie parisienne, que M. Jean Béraud a saisie un matin sur les marches de Saint-Philippe-du Roule, et si je rencontre une scène populaire comme celle que M. Bonvin a représentée dans le Couvreur tombé, je me sens ému. même quand le peintre, comme il arrive cette fois, reste au-dessous de lui-même.

C’est la résurrection de la Grèce et la campagne de Morée qui ont donné naissance à notre petite école d’orientalistes. Des toiles de MM. Pasini. Berchère, Brest, Unguet, Guillaumet, Auguste Bouchet. Pierre Beyle, attirent encore les amateurs. Mais on sent que le genre vieillit et se démode. Le goût du public n’y est jilus. La guerre d’Orient elle-même, qui vient de s’onvrir, ne réussira pas à le raviver.

Les beaux paysages sont toujours en grand nombre. J’ai mis au premier rang ceux de Daubigny, si originaux et si puissants. Mais combien d’autres mériteraient une station prolongée, auxquels je ne peux plus consacrer que quelques mots rapides! Le Bois de Quimerch, de M. Camille Bernier, par exemple, est de toute beauté, avec ses superbes troncs d’arbres et sa rivière qui coule silencieusement dans le fond. — Il faut admirer la Mati/ice de mai de M. Lavieille, le Matin a Meudon de M. Berthelon, le charmant A vril en fleurs de M. Lansyer, et d’autres beaux paysages comme ceux de MM. Auguin, Pradelles, Tener, Pata. — Les Falaises, de M. Guillemet, et sa ferme aux Etivirons d’Artemare ont des accents d’une sûreté et d’une force sans égales. — M. Paul Vayson Hotte aux limites du paysagiste et de l’animalier, ou plutôt il réunit les qualités des deux genres. Ses Chiens de berger dans la Camargue sont intéressants; mais comment dire le charme de ce joli groupe du Printemps,

composé d’une brebis et de deux agneaux, dont l’un est couché et l’autre tette ? C’est une idylle d’une grâce incomparable, où se rencontrent toutes les qualités qui font le peintre : la clarté du regard, la force du rendu et cette naïveté de sentiment qui est le don suprême.

Tel est dans ses traits généraux et dans ses principaux détails ce Salon de 1877, dont on a dit le premier jour qu’il était inférieur à ses aînés. Inférieur n’était pas le mot juste ; c’est moins significatif, qu’il fallait dire. Ce qui manque, en effet, au Salon, ce ne sont ni les œuvres de haute portée, ni 1a force des talents moyens, c’est le caractère et la direction. Il semble que la plus grande hésitation règne dans les esprits. D’abord les nouveaux venus font défaut, où plutôt ils sont occupés à se disputer le prix du Salon au moyen de grandes toiles dont ils ne croient pas un traître mot, ce qui les empêche de parler directement et de dire ce qu’ils pensent. Quant aux autres, leur embarras paraît grand. On dirait qu’ils ne savent pas à quoi sert l’art de la peinture et quelle est sa destination. Ceu.x-là mêmes qui possèdent à fond les secrets de leur métier, restent incertains sur l’application qu’ils en doivent faire. C’est ce qui explique la quantité de portraits que nous avons vus cette année. En faisant un portrait on est sûr de ne pas se tromper; c’est la nature et c’est la vie. Le peintre trouve là un refuge, où personne ne viendra le blâmer, lui dire qu’il a eu tort. Mais on sent qu’en dehors du portrait, tout est trouble et confusion pour lui. Que peindre? L’antiquité, le moyen âge, les temps modernes? Tout cela est usé. La société contemporaine? On ne sait par quel bout la prendre. Et c’est ainsi que l’objet même de Tart échappant à l’artiste, il piétine sur place au lieu d’avancer. Le Salon de 1877 marque précisément ce point d’arrêt dans l’hésitation et la crainte.

Mais ce moment ne peut durer. Il n’y a pas de route plus droite ni mieux éclairée que celle qui est ouverte devant les peintres. Si ceux d’aujourd’hui ont le cœur trop timide, ceux de demain entreronten scène et feront l’étape.

Le nouveau directeur des Beaux-Arts. — Ce que l’on peut attendre de M. Guillaume. — Ce que demande la République. — Réforme du jury. — Suppression du prix du Salon. — Organisation des concours. — Développement de l’art laïque. — La nomination de M. Guillaume est le triomphe de l’Institut et l’ajournement de toutes les réformes. — Le Salon : M. Bastien-Lepage, M. Vollon-

Au moment où s’ouvre le Salon de 1878, un changement s’accomplit dans la direction des beaux-arts : M. de Chennevières descend du pouvoir et M. Guillaume y monte.

Quelle est la portée de celte petite révolution et qu’y a-t-il à en augurer de profitable ou de contraire aux arts de la République ? Voilà ce que chacun est en droit de .se demander.

D'après les journaux amis de l’Institut, M. le ministre de l’instruction publique ne pouvait faire un meilleur choix. « M. Guillaume, c’est le Journal des Débats qui parle, n’est pas seulement le sculpteur éminent qui tient un des premières places parmi les artistes contemporains ; il a montré comme directeur de l’Ecole des beauxarts des qualités administratives de premier ordre. C’est

4 lui que TEcole a dû les progrès si remarquables qu’elle a faits depuis qu’il eu a pris la direclion. M. Guillaume a en toutes choses des convictions arrêtées, mais nous ne connaissons pas d’esprit plus ouvert et plus tolérant que le sien. Son caractère est un heureux mélange de bonne grâce et de fermeté, deux qualités indispensables pour présider au développement des beaux-arts et aussi des artistes qui en sont inséparables, et qui ne sont pas toujours faciles à contenter. Nous espérons que M. Guillaume y réussira. »

Nous connaissons la place éminente que M. Guillaume occupe dans la sculpture française, et nous sommes heureux d'apprendre qu’à un caractère bienveillant il joint un esprit ouvert jusqu’à la tolérance. S’il s’agissait de continuer les errements de MM. Charles Blanc et de Chennevières, d’étendre la domination de l’Institut, de pousser à l’accroissement de l’Ecole des beaux-arts, de répartir entre les élèves de l’Etat la manne des commandes officielles, nous ne mettons pas en doute que M. Guillaume ne s’en tirât aussi bien et même mieux que ses prédécesseurs. En défendant les privilèges de l’Institut, il montrerait plus de désintéressement que n’a fait M. Charles Blanc, puisqu’il est de la noble compagnie, et que M. Charles Blanc aspirait à en être. En soutenant l’Ecole des beaü.x-arts, il aurait plus d’ardeur convaincue que n’en a eu M. de Chennevières, puisqu’il dirige l’Ecole et que M. de Chennevières a toujours paru avoir plus de confiance dans la spontanéité individuelle que dans les enseignements académiques. Enfin en présidant au règlement des rapports qui unissent les artistes à l’Etat, il trouverait un terrain plus étendu pour l’application des belles facultés administratives que ses amis s’accordent à lui reconnaître.

Mais s’agit-il bien de cela? Est-ce que le moment n’est pas venu d’introduire dans le domaine des beaux-arts les principes de démocratie et de liberté que nous avons fait prévaloir en politique ? Sans doute l’Etat républicain ne peut songer, pas plus que ne l’a fait l’Etat monar-

SALONS

chique, à se désintéresser de la peinture et de la sculpture. Cette branche de la production nationale fait partie de notre gloire intellectuelle et entre ainsi dans la masse des intérêts généraux auxquels tous les gouvernements doivent leur sollicitude. Qui oserait dire cependant que le caractère de cette protection ne doit pas changer avec celui des institutions politiques ? Qui oserait dire qu’il n’est pas temps, après sept années révolues, de mettre tous nos grands services publics d’accord avec eux-mêmes et d’accord avec le mouvement général des esprits en France?

Précisons les questions.

Les peintres qui exposent chaque année au Salon demandent la réforme du règlement en un point essentiel. Ce règlement, toujours le même depuis la chute de l’empire, dispose que, seuls, les membres de l’Institut, les peintres décorés ou médaillés, les lauréats du Salon ou de l’Ecole des beau.x-arts élisent les jurés qui décident soit de l’acceptation des tableaux, soit de la participation aux récompenses. C’est donc un corps privilégié qui veille à la porte du palais des Champs-Elysées, reçoit qui lui convient, repousse qui lui déplaît, dispose en un mot de cette publicité sans égale que l’Etat accorde aux oeuvres d’art. Ce qui est particulièrement outrecuidant, c’est que les privilégiés investis de ce droit souverain, n’ont pas besoin de prendre part eux-mêmes à l’Exposition : qu’ils exposent ou qu’ils n’exposent pas, leur capacité électorale n’en est pas affectée. Est-ce là de la République? Est-ce là de ladémocratie ? Est ce là de la justice? Non. Si la République et la démocratie, c’est-à-dire si la justice avait voix au chapitre, elle dirait : « Tout exposant est électeur, et nul autre qu’un exposant ne peut être électeur. » Eh bien ! je le demande, M. Guillaume est-il en situation de réaliser cette réforme, dont l’urgence est plus que démontrée? Evidemment non. Pourquoi? Parce que M. Guillaume est membre de l’Institut, ancien directeur de 1 Ecole des beaux-arts. On ne peut pas lui demander de frapper sur le monde d’où il sort. Il

a beau avoir l’intelligence ouverte et le caractère affable, il ne peut amoindrir ceux au milieu desquels et par lesquels il a grandi, ceux qui aujourd’hui encore constituent son entourage immédiat. Cet entourage voulût-il faire un sacrifice, renoncer à ses privilèges, prendre l’initiative d’une nouvelle nuit du 4 août, lui, Guillaume, résisterait. Quoi, leur dirait-il, vous voulez remettre la nomination du jury au libre suffrage des exposants? Mais songez-vous au débordement et à la licence qui peuvent s’ensuivre? Toutes les garanties nous échappent à la fois. On sait assez ce qu’est la vile multitude. Du moment qu’on ouvre à tout le monde l’urne du scrutin, Manet peut-être élu, Manet peut devenir président du jury : Horreur et abomination !

Par les ambitions qu’il crée et les vocations factices qu’il détermine, le prix du Salon est la cause d’un grand trouble dans la jeunesse. Le point de départ de cette institution est une idée juste qu’on a faussée en l’appliquant. Dans la pensée de ceux qui l’avaient conçue — cela remonte loin — elle avait pour objet de contre-balancer le prix de Rome. On s’était dit : Pourquoi l’art libre n’aurait-il pas, lui aussi, ses lauréats ? Si l’on trouvait parmi ceux (fui répudient l’enseignement de l’école, un jeune homme bien doué, ne serait-il pas intéressant de l’envoyer à l’étranger pendant quelques années, voir comment les différents peuples ont compris l’art et étudier les éléments dont se compose l’originalité chez les grands artistes? Le jury, d’abord hostile à l’innovation, jugea peu après plus habile de la dénaturer, et il fit du prix du Salon un second prix de Rome réservé à ceux qui n’avaient pu obtenir le premier. De là ce débordement annuel de grandes toiles qui affligent l’esprit non moins que les yeux. On rivalisa à qui sera non pas le plus classique, mais le plus scolastique. A quoi peut servir un art où tout est convention? Les débauches de musculature de M. Sylvestre ont-elles un sens? Grand comme la main de bonne peinture ne vaudrait il pas mieux que ces e.xercices de rhétorique énorme? Sans doute. Hé bien! je le demande

SALONS

encore, M. Guillaume est-il résolu ii couper court à ces désordres, à supprimer le prix du Salon ou tout au moins à le ramener à sa destination véritable? Tout le monde sait bien que, le voulût-il, il ne le pourrait pas. parce que, hierdirecteur etaujourd’hui protecteur de l’Ecole des beaux-arts, ce n’est pas à lui de dépouiller ses élèves d’un prix qui leur est advenu par surcroît, d’une façon inespérée, le jour où la débonnaireté d’un directeur a pu être exploitée par un jury peu scrupuleux.

Les concours sont de principe dans les démocraties. Je ne veux pas dire qu’ils doivent tout remplacer et que leur fonctionnement entraîne la sup[)ression des commandes. Nullement. Les commandes seront toujours nécessaires, et, faites au vrai talent, elles seront toujours légitimes. Il est constant, en effet, que les artistes d’un mérite reconnu n’aiment pas à se remettre en question. Le champ clos de la concurrence leur répugne. D’autre part, si l’Etat a besoin pour un édilice public d’une décoration peinte par Delacroix, d’un bas-relief exécuté par Rude, — je cite à dessein les plus grands noms, — il faut bien qu’il les commande; ce n’est pas le concours qui les lui procurerait. Ces cas e.xceptés — et on peut les étendre autant qu’on voudra puisqu’il s’agit de réputations acquises, — le concours devient la loi g'’mérale imposée par la justice démocratique. Dans une république, il est de droit rigoureux. Il a cela pour lui qu’il tient en éveil l'imagination populaire, en même temps qu’il relève la dignité de l’artiste que le favoritisme abaissait. On le retrouve à toutes les grandes époques de l’histoire et les œuvres hors ligne semblent son affaire exclusive. Chez nous, il donnerait du courage au pauvre, irait trouver le rêveur solitaire dans son atelier, provoquerait l’éclosion des idées, susciterait l'homme de génie. Nul doute qu’installé dans nos mœurs et fonctionnant avec régularité, le concours n’amène rapidement en France un exhaussement général de l’art. Eh bien ! M. Guillaume peut-il s’instituer le champion du concours, l’imposer, le généraliser, en faire le mode naturel de distribution des tra-

vaux de l’Etat? Quoi ! vous voulez qu’il mette l’école des beaux-arts à la diète? Les travaux de l’Etat ne suffisent pas à entretenir ses élèves, et vous voulez qu’il oblige ceux-ci à partager avec des inconnus, avec des gens non estampillés par l’enseignement officiel? Il ne le peut pas. L’Ecole des beaux-arts est la chair de sa chair, et l’os de ses os. Ses entrailles de père saigneraient à l’idée de sacrifier les intéi’êts de sa progéniture et ce serait cruauté vraiment que de lui imposer une aussi douloureuse immolation.

Il existe une tendance à l’art laïque que de nombreux symptômes ont révélée. J’entends par l’art laïque ladécoration des édifices civils, mairies, collèges, écoles. Il est temps d’y arriver. La société est rassasiée de peinture religieuse. Depuis cinquante ans, il n’y en a eu que poulies églises. On les a enluminées sur toutes les faces. Ce que nous a coûté ce bariolage dépasse toute proportion. A Paris, la préfecture de la Seine faisait une véritable orgie de tableaux de sainteté ; il a fallu que le Conseil municipal mît le holà. Qu’ont rapporté au pays ces millions dépensés? Deux ou trois noms illustres, Perin, Orsel, Flandrin ; le reste n’est pas sorti de la médiocrité. M. Guillaume veut-il être du côté du genre vieilli ou se jeter dans le courant nouveau ? Est-il homme à négliger la peinture religieuse pour pousser du côté de la peinture laïque? Sa présence au milieu des membres du comité du Sacré-Cœur, entre M. Chesnelong et M. de Belcastel, répond suffisamment à cette question.

Je pourrais prolonger cette série de revendications, mais il faut abréger; je conclus.

M. Guillaume ne peut donner satisfaction à aucun des grands intérêts artistiques en souffrance. Son éducation, ses idées, la situation qu’il occupe dans les arts lui sont autant d’obstacles. Il ne peut rien tenter de ce que la démocratie réclame, rien essayer de ce que nos institutions commandent. Il ne peut ni favoriser le développement de l’art laïque, ni commencer l’établissement des concours, ni réformer le prix du Salon, ni donner le suf-

SALONS

frage universel aux exposants. Il a été, il est, il restera l’homme de l’école des Beaux-Arts et des intérêts attachés à cette école. 11 cherchera, j’en ai l’assurance, à atténuer par l’urbanité de ses manières, la bienveillance de son accueil, ce que l’exercice de ses fonctions aura d’arbitraire et de violent. Il ira plus loin; il saura réparer des erreui-s, panser des blessures, rendre des justices individuelles. Mais cette justice collective, cette égalité de traitement, qui est le droit de la démocratie comme elle est la dignité de l’art, il ne peut pas nous la donner. Y fût-il résolu, il serait impuissant. Les influences qui l’ont placé là font de lui le représentant d’un groupe, d’une aristocratie. Pour dire d’un mot toute ma pensée, son avènement est le triomphe de l’Institut, par conséquent la continuation du privilège et l’écrasement de l’art libre. Lasciate ogni speranza . poveri pittori : le jour de la délivrance n’est pas encore venu.

Ceci dit en matière de préambule et avec un vif désir d’être démenti par les faits, entrons au Salon.

La richesse du Salon a surpris tout le monde. On savait que beaucoup de nos artistes avaient envoyé au Champ-de-Mars des ouvrages nouveaux, et l’on pensait que le palais de l’Industrie en aurait soulTert. Il se trouve qu’il n’en est rien. Le Salon est aussi nombreux qu’à l’ordinaire et les célébrités n’en sont pas absentes. L’intérêt qu’il offre reste donc sensiblement le même quepar le passé. Cet intérêt est nécessairement un peu confus et fort mélangé ; mais si l’exposition du Champ-de- Mars a le mérite du choix, celle des Champs-Klysées a le mérite de l’inédit.

Les fortes œuvres d’ailleurs n’y font pas défaut.

Une des plus fortes et des plus belles (car, il faut toujours le redire au public, ce n’est pas le sujet qui fait la beauté, c’est le style) est assurément la scène de fenaison envoyée par M. Bastien-Lepage. Tout le monde a vu maintenant cette admirable toile, d’un sentiment si profond, d’une exécution si savante. Les vers de M. André

Theuriet, dont le peintre s’est servi comme d’épigraphe, donnent une idée assez exacte du tableau :

Midi! les prés fauchés sont baignés de lumière.

Sur un tas d’herbe fraîche ayant fait sa litière.

Le faucheur étendu dort en serrant les poings.

Assise auprès de lui, la faneuse halée Rêve, les yeux ouverts, alanguie et grisée Par l’amoureuse odeur qui s’exhale des foins.

Voilà ce que dit le poëte, mais ce qu’il ne dit pas, c'est la simplicité de la composition, la vérité des attitudes, la puissance du modelé, la saveur et la finesse du paysage, le charme du bout de ciel, l’unité puissante de l’ensemble, et par dessus tout cette belle lumière claire et gaie qui inonde l’étendue. On a parlé de plein air : voilà du plein air, du meilleur et du plus juste, avec une incomparable science en plus. Depuis son début au Salon de 1874, le Portrait de mon grand-père, M. Bastien-Lepage tâtonnait, paraissait chercher quelque chose. Il a trouvé. Lavoie s’ouvre devant lui, large et féconde; il n’a qu’à s’y avancer résolument. Avec son sentiment, si particulier, d’une naïveté qui touche à celle de certains grands primitifs, avec la sûreté de son observation et 1 habileté de sa main, rien ne lui sera impossible. Dès à présent il a réalisé un pur chef-d’œuvre. L’école française enregistre les Foins dans ses annales, à la bonne page. Quel tableau! Tout l’art de Jules Breton en pâlit, et depuis Courbet, personne n’avait donné une note aussi juste, aussi éclatante.

M. Vollon, quoique jeune encore, a depuis longtemps épuisé la coupe des éloges. Les coloristes sont si rares en France que, dès qu’il s’en présente un, on le couvre de fleurs. Mais cette fois il ne s’agit plus seulement de couleur, il s’agit de dessin. Admirez les noirs profonds de l’Espagnol, mais constatez aussi la sûreté de la construction et l’étonnante souplesse du modelé. Ce fumeur de cigarettes vit. Il pourrait descendre de son siège et marcher. Ses articulations joueraient, ses muscles rem-

SALONS

pliraient leur office. Jamais M. Vollon n’a été mieux inS’ piré et n’a montré plus de savoir. Il voulait arriver à être peintre de figures ; son but est atteint. Avec la figure, le paysage, la nature morte, il tient maintenant tous les éléments de son art; ce n’est ni l’audace ni la volonté qui lui manquent : à quand donc une grande composition empruntée à la vie contemporaine, et exprimée aveicette force qui est précisément le caractère du grand art?

A côté de ce chef-d’œuvre, M. Vollon en expose un autre, un Casque, aussi détaillé que M. DesgolTe eût pu le rêver, mais peint avec quelle largeur et quelle puissance! Ces morceaux d’exécution pure ne se décrivent pas. On les regarde, et celui qui a le sentiment de l’art en emporte l’image dans son cerveau pour ne l’oublier jamais.

Les grandes compositions ; MM. Vibert, Carolus Duran, Ranvier, Lehoux, Comerre, Hermann-Léon, Ulmann, Meynier Gourlat, Ilenner.

Parmi les grandes compositions, une de celles qui intéressent le plus le public est Vapothéose de M. Thiers Cette curiosité tient tout à la fois au passé du peintre et au caractère de son œuvre. Qu’était M. Vibert. avant d’aborder ces vastes dimensions ? Un peintre spirituel, enlevant cliaque année quelques succès faciles au moyen de petits tableaux anecdotiques lestement troussés. Le voilà qui escalade bravement les sommets de l’art et oour premier essai se lance dans les difficultés terribles de l’allégorie. 11 faut le louer de ce courage et l’engager à persévérer dans lavoie où il est entré.

Car tout ne se réduit pas à de bonnes intentions dans le tableau de M. Vibert. il y a quelques parties

réussies, dénotant chez l’auteur des qualités très sérieuses.

D’abord la conception générale est nettement intelligible, ce qui n’est pas un mince mérite. L’idée d’avoir placé M. Thiers sur un lieu élevé, d’avoir déroulé devant lui le panorama de Paris comme il l’eut sous les yeux du haut de la terrasse Saint-Germain, est une idée heureuse entre toutes. Elle permettait en outre d’être aussi clair que possible dans l’exposition du sujet. Le corps de M. Thiers occupe le centre de la composition ; il est couché en travers du tableau sur une sorte de lit de parade. Une femme en deuil, représentant la France, le couvre des plis du drapeau national, tandis qu’une renommée nue, ailes déployées, semble indiquer le ciel. Derrière M. Thiers, c’est-à-dire dans son passé, le siège et la Commune ; à ses pieds, c’est-à-dire devant lui, Paris et les funérailles toutes prêtes. Enfin dans les nuages pour compléter la pensée, une foule de figures esquissées vaguement rappellent les batailles de la République et de l’Empire qui ont fondé sa réputation d’historien.

La figure de M. Thiers est bien, sauf qu’on a eu tort de vider sur lui sa boite à décorations. Quand un personnage entre dans l’histoire, il y entre avec ses œuvres non avec ses honneurs ; titres et croix il faut qu’il laisse tout à la porte. La femme en deuil a pour elle l’unanimité des suffrages ; l’arrangement est élégant et l’expression touchante. J’aime peu la Renommeé etmême je n’en vois pas bien l’utilité. Il ne faut pas oublier que nous sommes d’un temps réfractaire à l’allégorie. Nous n’en pouvons prendre qu’une certaine dose. La femme en deuil c’était fort suffisant pour nous, notre éducation étant donnée ; le public n’a élevé aucune réclamation contre elle, parce qu’elle est vêtue, voilée, et qu’elle incarne sous une forme sympathique une idée presque sensible, ridée de la Patrie. Mais ce grand diable de génie nu et dégingandé, que nous veut-il ? Qu’y a-t-il de commun entre lui et nous ? il a en même temps des ailes et des bras, ce que la Grèce était parfaitement en droit d’i-

SALONS

maginer, mais ce que l’état actuel delà science ne nous autorise même plus à concevoir, puisque l’aile et le bras dans les théories modernes ne sont qu’un seul et même membre. M. Vibcrt est intelligent ; qu’il réfléchisse à ces objections, il verra qu’elles sont fondées. 11 verra même plus, c’est qu’elles sont d’accord avec ses propres convictions :telque je le connais par ses œuvres, il ne doit pas avoir le tempérament allégorique.

Pendant que M. Yibert sera à rélléchir, qu’il se demande aussi s’il n’aurait pas mieu.x fait de laisser de côté la Commune et son cortège de douloureux souvenirs. .Te ne dis pas que la répression de la Commune ne compte pas dans la vie de M. T hiers, je dis qu’il faut prendre garde de fausser l’histoire en faisant des assemblages inconsidérés. Lorsqu’il met d’un côté le siège de Paris et les débris de la Commune écrasée, de l’autre le char prêt pour les funérailles, M. Yibert semble nous dire : « Regardez, ceci a été amené par cela. » Eh bien ! cela n’est pas. Le siège de Paris et la Commune n’ont été pour rien, cela se comprend du reste, dans l’apothéose de M. Thiers. Si Paris a fait à l’illustre homme d’Etat ces extraordinaires funérailles, c’est que, grandissant d’année en année et élargissant ses vues, il avait voulu fonder la République; que pour l’avoir voulu fonder, il avait été Renversé du pouvoir; et (ju’enfin, renversé du pouvoir, il n’avait cessé de lutter et de combattre pour l’établissement de la République.

Faut-il maintenant, quittant ces hauteurs, descendre à parler métier? M. Yibert, on le sait, n’est point un coloriste. Dans son étalage de fleurs et de couronnes aux premiers plans, il y a certaines crudités de ton; mais c’est là un défaut que les années ne manqueront pas d’atténuer.

Plafonne-t-il? ne plafonne-t-il pas? C’est la question qu’on se pose devant l’immense plafond de M. Carolus Duran, Gloria Mariæ Medicis. destiné à l’une des salles du musée du Lu.xembourg. Question bien indifférente après tout, puisque la réponse ne pourra être faite que le

jour oii la toile sera mise en place. Ce qüi apparaît clairement quanta présent, c’est que M. Carolus Duran a fait une imitation de Paul Véronèse pour un palais qui garde surtout le souvenir de Rubens; c’est que cette imitation n’a ni la noblesse, ni l’ampleur, ni la sûreté de main du grand décorateur que le peintre français a pris pour modèle; c’est qu’enfin quelques fleurs éclatantes et quelques morceaux de brio ne sauraient compenser la vulgarité des figures les plus en évidence. Quant à cette coupole chancelante qui s’avance dans le ciel, portée on ne sait comment et toujours prête à chavirer, l’œil ne la suit qu’avec une véritable angoisse. Qu’adviendra-t-il le jour où, marouilée à la voûte d’une salle, elle menacera la tête des passants ? Jusqu’ici on connaissait bien des genres de plafonds, mais on ne connaissait pas le plafond Damoclès. Il était réservé à M. Carolus Duran de l’inventer.

Si de l’Apothéose de Marie de Médicis on se retourne vers l’Aurore, de M. Ranvier, on éprouve un véritable soulagement. Ici tout est rayon, clarté, transparence aérienne :

L’ombre fraîche se lève et, fuyant ses clartés,

La nuit silencieuse emporte dans ses voiles L’indolent souvenir des molles voluptés Et les songes épais dans l’ombre et les étoiles.

Debout! voici le jour, pur, ardent et joyeux.

La vie, en s’éveillant, envahit l’air sonore Et ses bruits éclatants se mêlent, dans les cieux,

A l’éclat rayonnant et calme de l’aurore.

Comme on le voit par ces vers, la légèreté était la loi et l’esprit même de la composition. Le peintre a rendu à merveille la pensée du poète. Au sommet, dans une atmosphère fraîche et matinale, l’Aurore, enveloppée d’une gaze flottante, tord ses cheveux d’où la lumière s’égoutte. Autour d’elle, deux génies jouent de la trompette pour réveiller la nature, et à ces accents répond le chant du coq qui appelle le travail. Pendant ce temps, la

SALONS

nuit dort immobile sur un hamac de feuillage. Cette peinture fluide et lumineuse remplit absolument les conditions du genre. La ligure de la nuit a un grand caractère et mérite tous les éloges. M. Ranvier n’avait pas encore fait un pareil effort. Son plafond est destiné au palais de la Légion d’honneur.

M. Lehoux paraît troublé et hésite dans la voie qu’il parcourait naguère avec une si aveugle confiance. Ce lauréat du Salon semble s’ètre aperçu que la convention académique n’aboutit à rien et il se rapproche de la réalité vivante. Son tableau des Lutteurs mérite des encouragements, sinon pour la couleur, qui n’est pas le propre de l’artiste, du moins pour le modelé. Il y a des parties étudiées avec soin et rendues avec une véritable énergie. Si M. Lehoux pouvait se convaincre d’une chose, c’est que la science qu’il possède n’est qu’un instrument qui lui a été mis dans les mains pour peindre, c’est-à-dire pour exprimer, pour traduire, pour manifester au dehors les idées pittoresques que le monde extérieur peut éveiller dans son cerveau ! Mais quoi, le langage que je lui parle a-t-il un sens pour lui? Ce n’est point là ce que lui ont enseigné ses maîtres, et pourquoi me croirait-il, moi. passant, quand je viens lui dire qu’il s’est trompé toute sa vie, que toute sa vie il a pris pour le but de l’art ce qui n’en est que le moyen ?

Gomme M. Lehoux, M. Sylvestre est un prix du Salon. Tout le monde a encore à l’esprit cet esclave empoisonné par Locuste, dont le dessin était si serré et le modelé si vigoureux. Dès ce moment on pouvait voir de quel coté M. Sylvestre penchait, et par conséquent augurer de quel côté il tomberait un jour. Les Derniers moments de Vitellius César montrent qu’il tombe du côté du dessin. Il n’en a pas l’amour, il en a la frénésie. Son tableau actuel, c’est le tableau d'il y a deux ans porté à la plus haute puissance. On connaît le sujet : Vitellius est traîné aux gémonies par une foule exaspérée. Faire une foule n’a jamais été facile.

Régnault en fait défiler une chantant et hurlant derrière

ANNÉE t878

le portrait du général Prim ; avant lui, Delacroix en avait esquissé plusieurs de sa main fiévreuse et dramatique. C’est par le pittoresque et le mouvement que ces artistes les présentaient. Ici, rien de semblable. Les corps sont envisagés un à un au point de vue de la musculature qu’ils déploient. Ceux du troisième plan sont aussi modelés que ceux du premier. C’est dans toute la toile un ronflement de biceps à en être assourdi. Rien que pour exciter un roquet contre l’empereur déchu, un nègre se courbe avec le même effort que s’il fallait enlever d’une seule main un poids de cent kilos. Cette exagération n’est pas le seul défaut du peintre. 11 s’est embrouillé dans les membres de ses Romains. Il y a des jambes qui seraient embarrassées de désigner leur torse et réciproquement. Je vois dans le coin de gauche une femme brune, à qui il sort une jambe d’homme de la poitrine, et qui a ses pieds si loin derrière elle, que je la défie bien d’aller les prendre. Ajoutez un coloris criard, des tons simples posés tels qu’ils sortent de la vessie, et vous aurez une idée de cette étrange production, fruit pur de notre école. Je ne sais où ce jeune peintre arrivera ; mais ce que je puis dire, c’est que jamais on n’eut moins que lui le sentiment du pittoresque, jamais on ne poussa plus loin la folie académique.

L’histoire raconte que Jéhu, entrant vainqueur dans la capitale d’Israël, aperçut aux fenêtres du palais la reine Jézabel qui, malgré son âge avancé, avait revêtu ses plus riches parures et couvert son visage de fard pour essayer de soulever le peuple. Sur l’ordre de ce prince, les ennuques qui se trouvaient auprès d’elle précipitèrent sous les pieds des chevaux cette princesse, dont le sang souilla les murs du palais, et dont les restes, dévorés en partie par les chiens, suivant la prophétie d’Elie, ne purent pas même recevoir les honneurs d’un tombeau. C’est cet aimable sujet qui a séduit M. Comerre, un de nos récents^ prix de Rome. Mais le sujet s’est trouvé plus dramatique que l’artiste. Celui-ci a eu beau supprimer les chevaux pour mettre tout de suite Jézabel vivante en présence des

SALONS

chiens, il n’a pas su rendre l’horreur de cet effroyable repas. Ses chiens n’ont pas faim ; ils ne mordent pas, ils jouent. Evidemment Jézabel s’amuse avec celui qui lui pose la patte sur le sein et qu’elle écarte doucement de la main gauche. Dire d’im peintre qu’il n’a pas pu même atteindre au tragique du tendre Racine :

Des lambeaux pleins de sang et des membres atTreux

Que les chiens dévorants se disputaient entre eux!

cela ne fait pas son éloge. Mais alors pourquoi M. Comerre a-t-il choisi ce sujet ? Tout su jet est bon, me répondra-t-il, à qui veut seulement dessiner et peindre. Soit : mais alors il faut que je trouve dans l’e.xécution ce qui manque du côté de l'idée. Dans ce cas, pourquoi cet aspect plâtreux des chairs? pourquoi cet impossible contournement du bras droit? Pourquoi l'invraisemblable raccourci de la jambe gauche?

M. Ronot, tout comme un élève de Rome, se plaît aux •scènes d’histoire et aux vastes dimensions. Son tableau de cette année, les Aumônes d’Elisabeth de Honryrie. reproduit une scène dont les personnages ne sont pas bien liés entre eux ni empreints d’une forte nalionalité : il y a cependant des parties intéressantes; les têtes sont bien modelées et certaines expressions rendues avec vigueur. Mais ce qui domine comme exécution, c’est un chaudron de cuivre : était-ce la peine d’accumuler tant ■de personnages pour faire valoir un chaudron?

La mythologie réjouit le cœur de M. llermann-Léon. et il n’y cherche pas les sujets les plus faciles. C’est la 'Mort d'Actéon que le jeune peintre a voulu l’eprésenter. < »n sait que cet ardent chasseur, nourri à l’école de Chiron, s’étant égaré un jour dans l’épaisseur d’une forêt, vit Diane qui se baignait avec ses nymphes en une claire fontaine. La chaste déesse, irritée d’avoir été vue par un homme en un si léger vêtement, arrosa d’eau la tête de cet imprudent, le transforma en cerf, et lança après lui ses chiens qui le dévorèrent. M. Hermann-Léon nous représente la transformation en train de s’accomplir. La meute arrive en hurlant et se précipite sur le malheu-

reux devenu déjà cerf en partie. Il faut avouer que s’il n’appartenait pas à la mythologie, un tel sujet serait bien risible. M. Hermann-Léon l’a traité avec une conviction qui ne s’est pas un instant déridée, et il y a déployé des qualités de couleur vraiment intéressantes.

Le tableau de M. Ulmann, intitulé Loreley, est emprunté à une ballade de Henri Heine. L’inconvénient de ces peintures littéraires, c’est d’obliger à ouvrir un livre pour comprendre le sujet. Nous n’en ouvrirons pas. L’artiste a représenté son héi’oïne assise, peignant d’une main sa chevelure et de l’autre retenant sa draperie. La peinture est d’un modelé délicat et sûr. Toute la partie d’en haut est belle d’ailleurs. Pourquoi faut-il que par en bas le peintre ait paru se préoccuper du coloris et des rébus de M. Gustave Moreau? M. Gustave Moreau est un peintre intéressant pour tous ceux qui admettent qu’en art la fantaisie libre et sans frein peut primer impunément la réalité objective; mais ceux qui pensent au contraire que le monde extérieur est tout et que la vie seule a des charmes, attachent peu d’importance aux élucubrations de M. Gustave Moreau. Dans tous les cas, ses procédés sont à lui, et il faut les lui laisser, ainsi que ses énigmes.

Indépendamment de cette femme nue, M. Ulmann expose dans la section des dessins une aquarelle, qui fût devenue, croyons-nous, un beau tableau d’histoire si le peintre avait jugé à propos de l’e.xécuter en grand. Cette aquarelle a pour titre : le Libérateur du territoire et représente M. Thiers dans cette fameuse séance du 16 juin 1877, lorsqu’en réponse à un déni de justice de M. de Fourtou, toute l’assemblée se lève pour acclamer l’illustre homme d’Etat, et crie les mains tendues: «Voilà le libérateur du territoire! » De tels épisodes sont toujours difficiles à rendre, à cause de la multiplicité des personnages et de la multiplicité des groupes. Mais on comprend quel intérêt s’attache aux tableaux qui les reproduisent ; ils deviennent plus tard des témoins pour Thistoire et déposent auprès de la

SALONS

postérité, non seulement de nos querelles, mais de nos costumes, de nos mœurs et de nos lois. Nous engageons donc vivement M. Ulmann à se mettre à l’œuvre et à transporter sur la toile une scène qu’il a ébauchée d’une façon si dramatique.

Il y a une certaine afféterie dans le tableau de M. Meynier, Vénus fustigeant l’Amour. On y voit une jeune femme essayant de retenir Vénus au moment où celle-ci va donner le fouet à l’Amour avec un bouquet de roses. L’idée est jolie, si l’on veut, mais bien frivole. Ce qui nous désarme, c’est la qualité de l’exécution. Le 'Printemps, de M. Courtat, est aussi une agréable peinture^ quoique le type de la personne soit un peu vulgaire et ses formes lourdes. Mais ce dont je me plaindrai davantage, c’est l’obscurité du sujet. Sans le livret, ces sortes d’allégories seraient inintelligibles. Le Printemps ne peut être représenté par une jeune fille que dans une série où l’Eté serait représenté par une jeune femme. l'Automne par une femme mûre, et l’Hiver par une femme décrépite. C’est ce que M. Alfred Stevens a fait en Belgique pour le palais dn roi Léopold. Ainsi posée dans tout son développement, l’allégorie se lit sans effort ; tout le monde la comprend; elle est vraiment dans le«palais diaphane » que Lemierre avait rêvé pour elle. En dehor.s de la série, loin des termes avoisinants qui l’expliquent, la jeune fille n’est plus qu'une jeune fdle. On a beau la faire aussi jeune que l’on voudra, jamais on ne lui fera exprimer l’idée du Printemps. Laissons donc ces charades de côté et soyons clairs. , Quoique Voltaire n’ait pas été peintre, la clarté est une qualité en peinture aussi bien qu’en littérature.

Un esprit clair et droit, qui ne s’embarrasse pas dans les détails et ne subtilise pas avec l’idée, c’est M. Ilenner. Quoi qu’il veuille dire, sa pensée est simple, immédiatement accessible. Il est peintre dans le sens rigoureux du mot, et, avec des qualités de vérité et de distinction qui se rencontrent rarement, il ne procède jamais qu’avec les moyens de la peinture. On ne peut pas dire que chez lui

la couleur l’emporte sur le dessin ou le dessin sur la couleur. Ils sont mêlés l’un à l’autre et ne font qu’un, comme dans la nature même. Supposez un objet plongé dans la nuit, le même rayon de lumière qui vous révélera la forme, vous révélera la couleur. La sensation est une, comme le phénomène est un. C’est le cerveau de l’homme qui divise, ce n’est pas la nature.

Les envois de M. Henner doivent être comptés cette année parmi ses meilleurs.

Le Chi'ist mort est tout à fait admirable. C’estun morceau de peinture d’un modelé extraordinaire. Quant an mouvement de la Madeleine, à cette sorte de baiser hésitant et convulsif qu’elle va déposer sur la main de son maître, il y a là un trait d’observation morale qui fait le plus grand honneur au maître. On l’eprocheàM. Henner, dans ces sortes de tableaux, de s’en tenir à certaines parties du corps et de ne pas achever les personnages. Qu’importe? Que pourrait ajouter, je demande, au tableau que nous avons sous les yeux, les pieds de la Madeleine ou le prolongement des jambes du Christ? Tel qu’il est, le tableau est complet ; le surplus serait du remplissage. Quand M. Henner a fait l’essentiel, il s’arrête et noie le reste dans le vague; je ne saurais l’en blâmer.

Si le Christ est une œuvre forte et puissante , la Madeleine est un ouvrage exquis. M. Henner l’a représentée assise, devant une grotte, la tête de profil, les jambes repliées sous elle ; son beau corps nu est modelé dans la lumière avec une finesse incomparable ; un coloris délicat et légèrement ambré l’enveloppe ; c’est de la chair, c’est de la vie, c’est à dire ce qu’il y a au monde déplus difficile à rendre. « Ce blanc onctueux, égal sans être pâle ni mat ; ce mélange de rouge et de bleu qui transpire imperceptiblement; le sang, la vie, voilà le désespoir du coloriste. Celui qui a acquis le sentiment de la chair a fait un grand pas ; le reste n’est rien en comparaison. Mille peintres sont morts sans avoir senti la chair ; mille autres mourront sans l’avoir sentie. » Ainsi parlait Diderot, et il disait vrai ; aussi le plus grand éloge

SALONS

qu’on puisse faire d’un peintre est-il de dire qu’il a senti la chair et qu’il l’a rendue.

lit

SIM. Humbert. Feyen-Peixin, Clairin, Maignan, Luminais, Jai-quet, Dupairi, Lucien Mélingue. Détaillé, Benjamin Constant, Motte, Lira, Destrem, Emile Renard, Ribot, Garnier, Amand Gautier, Bastien-Lepage, Harlamofl, Leibl, Lecomte-Uu Nouy, Mengin, Paczka, Jules Rousset, Bonnat, Glaize, Roll, Fantin- Latour, Valadon, Becker, Chaplin, Gill, Ravaisson, Banias.

Parmi les peintres d’histoire, il en est qui empruntent leurs sujets à la mythologie, d’autres à l'histoire sacrée ou profane, d’autres à l’imagination, d’autres à la réalité vivante. Nous pouvons avoir, nous avons certainement nos préférences, mais dans ce compte rendu rapide, obligé pour aller vile de sacrifier les idées générales, nous accorderons à tous la liberté que nous réclamons pour nous-mêmes. Il suffira qu’un tableau présente des qualités i)Our qu’il ait droit à nos éloges.

L’Enlèvement de Déjanire, de M. Humbert, est d’un coloriste harmonieux et délicat. La Mort d'Orphée, de M. Feyen-Perrin, est plus charmante que dramatique; à voir le joli paysage, le couchant doré et le chœur dansant des inénades, on ne croirait pas qu’un grand crime vient d’être commis; mais l’idée d’avoir remplacé la tête du musicien par sa propre lyre est singulièrement gracieuse et touchante. Le Moïse de M. Clairin recule les bornes de la fantaisie; il lui manque un parapluie retourné pour figurer au vrai un coup de vent. Le Louis XI, de M. Albert Maignan, manque de réalité; la lèpre était, tout le monde le sait, une horrible maladie de peau ; il fallait ou renoncerai! sujet, ou nous représenter la maladie dans toute son horreur! Le roi a bien peu de mérite à s’ap-

[)roclier d’un lépreux aussi ragoûtant; cela ne vaut pas la canonisation, autrement il faudrait canoniser tous les internes de l’hôpital Saint-Louis.

M. Luminais s’attarde trop à ses sujets Gaulois. Sans doute il y met toujours ses belles qualités de dessin et de couleur. Ainsi, la Chasse sous Dagobert, avec ces deux cavaliers escaladant la berge d’un tleuve, égale ce que le peintre a fait de plus puissant et de meilleur. Mais ce sont toujours des guerriers barbares, et quelquefois le public se lasse d’entendre appeler Aristide le Juste.

M. Jacquet, dont on a trop admiré autrefois une œuvre fort artificielle, la Rêverie, semble s’engager dans des chemins sans issue. Sa Jeanne Darc est une création inacceptable. D’abord, il lui a fait les cheveux longs, alors que tous les documents sont d’accord pour déclarer que la Pucelle avait les cheveux « noirs et ronds », c’est-àdire coupés suivant cette mode du quinzième siècle qui faisait de la chevelure une véritable calotte posée sur le crâne. La jupe de velours noir ne me paraît pas beaucoup plus authentique. Quant au coussin de velours bleu sur lequel cette petite personne sèche et froide est agenouillée, voilà bien du luxe pour une pauvre campagnarde. M. Jacquet aurait-il voulu faire la Jeanne Darc de l’évêque d’Orléans, celle dont quelques duchesses métamorphosées en dames de la Halle voulaient fêter l’autre jour le centenaire.

M. Dupain qui, l’année dernière, n’avait que des tableaux de sainteté, a pris cette année pour sujet un ancien usage du commerce de Bordeaux. Au xvD siècle, paraît-il, tout capitaine, qui avait chargé de vin son navire, devait payer un droit au moment de quitter le port. 11 lui était remis en échange une branche de cyprès qu’il attachait à l’un des mâts de son bâtiment. Cette branche indiquait au garde du port que l’impôt de sortie avait été payé, et le capitaine pouvait partir. A la bonne heure, voilà de la peinture laïque. Je serais fort heureux si un tel tableau avait été commandé par la chambre de commerce ou la municipalité de Bordeaux. M. Dupain y a mis un talent

SALONS

véritable. La composition est bonne, et il règne dans l’ensemble un sentiment de réalité qui attache. Peut-être y a-t-il encore un peu d’esprit académique dans l’homme au torse nu qui roule un tonneau à gauche. Mais le groupe des marchands, l’échappée sur le port, sont des parties remarquablement traitées. Les villes riches devraient entrer dans cette voie, écrire leurs souvenirs locaux sur les murs de leurs édifices. Elles ouvriraient ainsi une nouvelle voie aux artistes et peut-être en finirions-nous avec cette écœurante peinture religieuse, qui a coûté tant d’argent à la France depuis le Concordat.

On se rappelle le Robespierre blessé du dernier salon, qui fut si remarqué et le méritait si bien. M. Lucien Mélingue a fait mieux encore cette année. Sa Levée du siège de Metz par Charles-Quint n’a plus aucune des inexpériencesquise pressaient dans le Matindu 10 thermidor. C’est une œuvre d’un grand aspect et d’un beau caractère, tout à fait à la hauteur des souvenirs qu’elle évoque. 11 y avait un peu plus d’un an que. le roi de France avait pris Metz, quand l’empereur Charles-Quint vint en personne essayer de le reprendre. La disproportion des forces étai flagrante. Charles-Quint amenait avec lui soixante mille hommes, cent pièces de canon, sept mille travailleurs et ses meilleurs généraux. Pour résister à ces masses, il n’y avait qu’une garnison de dix mille hommes, commandée par François de Lorraine duc de Guise. On résista cependant ; la défense fut à la fois héroïque et savante. Après deux mois et demi d’elTorts, onze mille coups de canon tirés, Charles-Quint ayant perdu la moitié de son armée dans les combats, voyant que le reste allait périr dans la boue et la glace, leva le siège, abandonnant ses bagages, son artillerie, ses malades 11®'' janvier lo33;. Où Bazaine avait-il donc fait son éducation et comment de telles histoires lui étaient-elles inconnues. Le tableau de M. Lucien Mélingue a le mérite d’une grande clarté, d’une composition simple et bien ordonnée. Le sol est couvert de neige, le ciel roule des nuées menaçantes. En avant d'un panorama grandiose où se dressent les remparts de la ville

assiégée, on a amené la chaise de Charles-Qnint. Le vieil empereur, soucieux et irrité, y monte soutenu par un chambellan. D’un côté, le cortège obligé des gentilshommes qui s’apprêtent à l’accompagner, et de l’autre le groupe des porteurs qui attendent impatiemment. On ne saurait exprimer plus clairement l’idée du renoncement aune entreprise.

Nous ne pensions pas rencontrer M. Détaillé au Salon. On le disait du nombre de ces infortunés peintres de bataille, qu’on a dû immoler aux convenances politiques. La vérité est que M. Détaillé cumule : il est martyr dans les salons de la rue Chaptal et triomphe aux Champs- Elysées. Triomphe n’est pas le mot juste. La manière sèche et froide de cet artiste ne va pas aux grands sujets. Une bataille ne se décrit pas comme le défilé d’un régiment. Pour jeter sur une terre embrasée des hommes comme Bonaparte, Kléber, Desaix, Dumas, Bessiércs, Caiïarelli, il faut de la chaleur et un certain enthousiasme. M. Détaillé n’a pas l’une et est incapable de l’autre. Son paysage manque de vérité locale et ses personnages d’animation. Tout cela est propre, rangé comme pour une revue. La mort elle-même est bien astiquée et peut affronter l’inspection. Soyons juste, cependant : les hussards juchés sur des dromadaires ont une tournure assez pittoresque, mais cela ne suffit pas pour un tableau.

La Soif, de M. Benjamin Constant, est une impression de nature saisissante. Des prisonniers marocains qu’on emmène enchaînés à travers le désert rencontrent une source dans un repli de sable. Ce n’est pas un mirage, c’est bien de l’eau. La troupe se précipite, et, agenouillé ou à plat ventre, chacun boit. L’exécution de cette toile osL brutale et sommaire, mais la scène est si poignante, que cette brutalité sert à l’effet. M. Benjamin Constant n’a enc ire rien fait d'aussi simple, ni de mieux. Quant à son Ilarem, c’est une combinaison des Femmes d'Aljcr et de la Noce juive au Maroc, et pourtant cela n’a rien de commun avec le faire du grand peintre Delacroix.

M. Motte fait de la peinture qu’on pourrait appeler ar-

SALONS

chéologique. Sa préoccupation principale est l’érudition, lia atteint son but quand il arestitué dans toute la Aérité de sa physionomie quelque grande scène de la vie antique. C’était autrefois et tour à tour le Cheval de Troie, la Pythie de Delphes, Baal dévorant les prisonniers de guerre, Dalila coupant les cheveux à Samson-, celte année, c’&st le Passage du Rhône par l'armée d’Annibal. (( Ce qui donna le plus de mal, dit Polybe, ce furent les trente-sept éléphants. » M. Motte a choisi précisément ce moment du passage. On voit un éléphant énorme, surchargé de sa tour et de ses guerriers, défiler sur un radeau que manœuvrent non sans peine des rameurs gaulois. D’autres attendent et auront leur tour. C’est original et curieux. Mais est-ce bien de l’art ? C’est au moins de la science, et j’imagine que de telles représentations auraient leur place toute naturelle dans nos lycées ou nos musées pédagogiques, le jour où nous commencerons à décorer nos écoles.

Comment passer devant le tableau de M. Lira, Travail, sans s’y arrêter ? Voici un inconnu qui aborde la vie réelle par ses cotés les plus abruptes. C’est dans un chantier de construction qu’il a trouvé son sujet ; c’est en attelant des hommes au plus dur de tous les labeurs qu’il dégage de la poésie. Ces ouvriers manœuA-rant de lourdes pierres et tout entiers à leur action, ont de la grandeur. La lumière qui les enveloppe est juste. Dans toutes ces lignes et dans tous ces mouvements, rien de convenu, rien d’académique : le modelé est robuste, la couleur harmonieuse. Le sujet est trivial, diront les raffinés ; il est saint et vrai, répondrai-je. Ce jeune homme est à suivre, nous verrons ce qu’il fera l’an prochain.

M. Destrem comme M. Lira s’adresse à la vie réelle et la traite dans les dimensions de la nature. Sa Bénédiction des animaux dans la campagne du Languedoc manque de savoir, mais quel joli sentiment ! On n’est pas plus naïvement vrai. J’ignore d’où vient ce jeune homme, mais des tentatives pareilles ne me laisseront jamais indifférent. Si ce n’est pas là ce qu’on appelle la

peinture, c’en est au moins la matière; l’artiste est dès à présent dans la voie ; il n’a plus qu’à se fortifier et à mûrir.

Auprès de ces jeunes gens qui en quelque sorte débutent, M. Emile Renard est déjà un ancien. Il y a trois ans que son tableau delà Grand’ mère lui a valu une médaille et son avenir reste incertain encore. Que cherche cet artiste ? On ne saurait le dire. Son envoi de cette année se compose de figures qui pleurent. Sans doute il y a des qualités de peintre dans la Mauvaise nouvelle, mais cette recherche de l’expression pour l’expression a je ne sais quoi de factice. Comment regarderai-je longtemps ce visage attristé, si vous-même prenez soin de détourner mon attention par quelque effet de lumière insolite. Et puis, êtes vous bien sûr que les sentiments violents conviennent à la peinture ? Dans la vie, les pleurs cessent ; dans la peinture, ils coulent éternellement. Pour moi, je ne consentirai jamais à garder sous mes yeux deux sources de larmes qui ne doivent point tarir. Les Grecs, ces admirables réalistes n’ont peut-être pas eu d’autre raison pour proscrire la douleur de leurs images.

M. Ribot a envoyé, comme l’an passé, deux de ces admirables toiles où il aime à déployer son savoir. Cette fois, ce sont deux vieilles femmes, types du peuple, où la vie a inscrit ses rides et marqué ses misères. La Comptabilité est un titre ironique. Si la respectable dame, assise à sa table, une plume à la main, paraît hésiter sur son addition, j’imagine bien que le chiffre total ne monte pas haut. Elevé ou non, d’ailleurs, elle y met toute son attention et est aussi complètement à son calcul qu’Erasme à son écriture dans le célèbre portrait d’Holbein. La tête, la main, le papier, tout l’essentiel est dans la lumière; le reste plonge dans une ombre fluide et mouvante. La Mère Morieu présente de face son visage modelé dans le clair avec une vigueur et une précision surprenantes. Si j’avais à choisir entre ces deux toiles, c est sans doute celle-ci que je prendrais. Mais toutes deux, il faut le dire, supporteraient le voisinage des plus

SALONS

grands maîtres, tant leur exécution est admirable. Le public est-il apte à goûter de telles œuvres ? Pas encore. Mais il suffit à l’artiste d’être apprécié des connaisseurs. 11 a mis vingt ans à faire* sa trouée, enfin il l’a faite; tous les vrais peintres aujourd’hui lui rendent hommage et reconnaissent en lui un maître.

Faut-il nous arrêter au tableau deM. Garnier, le Libérateur du tei'ritoire ? On connaît cet épisode de notre histoire parlementaire. Protestant contre une parole de M. de Fourtou, toute la Chambre se lève et, se tournant vers M. Thiers, lui rend hommage. Ce tableau fait fureur. La foule s’y porte avec un empressement avide. Ce qu’elle y recherche, ce sont les ressemblances. Tout, en effet, n’est que portrait dans cette toile où les personnages se comptent par centaines. Ces portraits sont généralement d’une exactitude étonnante. Chaque arrondissement peut reconnaître son député et le désigner du doigt, .\ussi le succès est énorme. A la vérité il ne pouvait être obtenu qu’à la condition de sacrifier le tableau. Mais l’auteur, je pense, ne s'est fait aucune illusion à cet égard et je n’ai pas à insister.

Comme il faut peu de chose cependant pour faire un tableau ! Voici M. Amand Gautier qui nous montre un étal de poissonnerie : une raie, des éperlans, un homard, avec une femme assise dans le fond. Il n’y a pas de sujet plus humble, et pourtant l’exécution est si savante, si magistrale que la raie est certainement une des meilleures toiles du salon. C’est par la simplicité et la franchise que M. Gautier procède. Les résultats sont si frappants qu’involontairement le mot de Falconnet à Pigalle revient à l’esprit : « On peut faire aussi beau, puisque vous l’avez fait, mais je ne crois pas que Tart puisse aller une ligne au delà. » Avec ce tableau, M. Amand Gautier en expose un autre, \e Réfectoire : des petites filles descendent un escalier, conduites par deux sœurs, et se dirigent au réfectoire, dont on entrevoit les tables par une porte entr’ouverte. M. Gautier, on le sait, est le peintre des sœurs. Il connaît leurs attitudes, leurs exprès-

sions, leurs pensées même, et il a pour modeler leur visage résigné des accents d’une délicatesse exquise.

Les portraits sont nombreux au Salon. Naturellement ils sont très mélangés ; il y en a de bons et de mauvais, de communs et de supérieurs.

Un des plus fins et des plus délicats est celui de M. André Theuriet, le poëte, par M. Bastien-Lepage. Il est dans des dimensions fort restreintes, mais modelé avec un art prodigieux. Le front, les yeux, sont étonnants de vie. On sait, du reste, que M. Bastien-Lepage excelle dans le portrait; avant son grand éclat de cette année, Les foins, c’est par le portrait qu’il avait fondé sa réputation.

M. Harlamoff a toujours eu ses admirateurs. Il me semble pourtant que ceux qui reprochent à son coloris de manquer de naturel, de rappeler un peu certains vieux procédés, n’ont pas tout à fait tort. Cette réserve faite, il faut rendre hommage à la façon magistrale dont ce jeune peintre interprète les physionomies et au goût sùr qu’il apporte dans la composition de ses portraits, Mlle M. V..., avec ses fleurs au sein et dans les cheveux est charmante de simplicité, et c’est par la sobriété que M. Oneguine atteint au caractère.

Comme M. Harlamoff, M. Leibl est un étranger. Seulement tandis que le peintre russe suit son chemin sans se laisser détourner ni à droite ni à gauche, le peintre allemand accomplit des écarts terribles. Nous l’avons quitté peignant par masses et par grands plans, ne craignant même pas de laisser certaines parties à l’état d’esquisse : cette année, nous le retrouvons serré comme un Holbein et minutieux comme un Üenner. II y a du talent d’ailleurs dans ces deux têtes d’homme, traitées en pleine lumière et où aucune difficulté n’est esquivée. Si M. Leibl veut entrer dans cette voie, qu’il y entre; il est sûr d’y rencontrer bonne compagnie dans le passé et dans l’avenir : mais, une fois entré, qu’il y reste ; il faut en finir avec les sauts de carpe.

J’observe que nos illustrations de la science, des let-

SALONS

très et de la politique ne sont généralement pas les mieux traitées. Voici M. Crérnicux, par M. Lecomte- Du Nouy ; le portrait est exact, mais sec à l’extrême. MM. Ernest Rena?i et Claude Bernard, par M. Mengin, manquent d’accent. M. Ulbach, par M. Fuczka, semble un notaire de village; et quant à l'honorable M. Paul Bert, on dirait que son peintre, M. .Jules Roussel, l’a trempé dans du vin avant de l’exposer. Sur ce fond effacé se détache vivement le portrait de ,M. de Montalivet. par M. Donnât. C’est un vieillard cloué dans un fauteuil par l’âge et les maladies. Son corps grêle danse dans un habit à boutons de métal. La tête, quoique semblable par le ton à une terre cuite, est bien étudiée et modelée avec force. M. Donnât réussit mieux les portraits d’hommes que les portraits de femmes. C’est un ouvrier robuste, non un peintre délicat. Dans une femme, il modèlera bien un bras, une épaule, mais la finesse d’une carnation ou d’une physionomie lui échappera toujours. Rappelezvous Madame Pasca. L’artiste n’a jamais mieux fait, et cette année Madame la comtesse de V... reste beaucoup au dessous.

Un bon portrait, simple et franc, naturel de pose et bien exécuté est celui de M. Auguste Glaize, par son fils. Le portrait de M. Jules Simon, par .M. RolL mérite aussi d’être remarqué; le jeune artiste a enlevé la tête et la ressemblance d'une brosse vigoureuse.

Nous connaissions les deux demoiselles; cette année M. Fantin-Latour a jugé poli de nous présenter le père et la mère. La famille est complète, mais le tableau n’y a pas gagné. C’était pourtant un bien joli intérieur que cette lecture, d’un charme si profond, d’une intimité si pénétrante. Avec les nouveaux venus, le parfum s’est évaporé, et il ne reste plus que quatre personnages assee gauchement groupés et peints sans finesse ni éclat.

.le ne puis citer tout. Mentionnons à la hâte, le comte de U..., par M. Valadon; M. de JL'..., par M. Georges Becker; l’ami Daubray, par GUI; les deux portraits de Chaplin, qui sont toujours un peu de la même famille.

et une charmante étude de femme, de M. Félix Ravaisson, un Belge, qui parait être à ses débuts. Quant à M. Barrias, il s’est peint lui-même : peau bleue, barbe bleue et yeux bleus, têtebleu!

Les deux médailles d’honneur. — Pouvait-on les attribuer toutes deux à la sculpture? — Violation du règlement par le jury. — Recours au ministre ou au conseil supérieur des Beaux- Arts. — Le genre : MM. Loustaunau, Louis Leloir, Worms, Ward, Albert Aublet, Butin, Gilbert, Perrot-Lecomte, Lhermitte, Gonzague-Privat, Degrave, Duez, M'*® Eva Gonzalez, Jean Béraud, de Nittis, Gœneutte, Passini, Buland, Beyle, van Haanen, Toudouze.

Le Jury des récompenses, pour faire sa cour à M. Guillaume et fêter à sa façon l’avènement d’un sculpteur à la direction des Beaux-Arts, a décerné à la sculpture les deux grandes médailles d’honneur. Quand nous écrivions l’autre jour en parodiant une formule de Dante : lascialo ogni speranza, poveri pittori, nous ne pensions pas avoir si vite raison.

C’est la première fois, il faut bien le dire, que pareil fait se produit. La surprise a été d’autant plus grande, dans le public et parmi les artistes, que, de l’aveu général, la peinture est loin d’avoir démérité, cette année. Les beaux-artsduGhamp-de-Marsn’ontpasfait tort aux beauxarts des Champs-Elysées. Le Salon n’est inférieur à aucun de ceux qui Font précédé et les tableaux hors ligne s’y rencontrent comme à l’ordinaire. En donnant par exemple une médaille d’honneur à M. Henner pour sa

SALONS

Madeleine, ou à M, Bastien-Lepage pour ses Foins, ou même à M. Vollon pour son Espagnol, on avait la certitude de couronner une œuvre éminente. La décision du jury en ce qui concerne la peinture constitue donc un véritable déni de justice.

Quant au salon de sculpture, son éclat est-il si vif que les récompenses ordinaires aient dù être jugées insuffisantes pour lui? Nullement. Le salon de sculpture est visiblement inférieur en nombre et en qualité à ce qu’il est d’habitude. En laissant de côté M. Delaplanche, à qui on eût dû donner une médaille d’honneur en 1876 quand il apporta le plâtre de sa Vierge, ou en 1877 ([uand il apporta le plâtre de sa Musirpie, je ne trouve parmi les œuvres nouvelles qu’un morceau absolument digne de la médaille d’honneur, et ce n’est pas celui que le jury a couronné. Le morceau exceptionnel à mon avis, et qui devait enlever tous les suifrages, c’est le Paradis perdu de M. Gautherin. Mais M. Gautherin n’a pas eu l’heureuse fortune d’être prix de' Rome, et il est clair que M. Barrias qui l’a eue, devait lui être préféré par le

Jury-

Ainsi déni de justice en ce qui touche les peintres, favoritisme en ce qui touche les sculpteurs, voilà la délibération du jury. Ce n’est pas tout. Un vice plus grave l’entache et la dénonce : elle est contraire aux prescriptipns du règlement; pour tout dire, en un mot, elle est illégale.

Pour s’en convaincre, il suffit de se reporlerà l'origine de la double médaille d’honneur, et de rechercher quelles intentions ont présidé à son établissement.

Le système des deux grandes médailles d’honneur n’a commencé à fonctionner qu’au Salon de 186i. Avant cette date, il y avait une grande médaille unique consistant en une prime de 4,000 fr., dont le titulaire jouissait jusqu’à ce qu’un autre artiste eût été couronné à son tour. M. Yvon, auteur du tableau de la Prise de Malakoff, garda cette pension quatre ans de suite, de 1837 à 1861 ; M. Pils, auteur de la Bataille de l'Alma, la garda

deux ans, de 1861 à 1863. Pendant que les peintres de bataille remportaient ainsi la récompense suprême du Salon et encaissaient bon an mal an leurs deux cents louis, les sculpteurs, qui n’avaient aucun moyen de rivaliser avec eux, étaient délaissés. De là des plaintes et des récriminations. Pourquoi la sculpture, cette gloire de notre école, n’était-elle pas traitée aussi favorablement que la peinture ? pourquoi les deux arts n’étaientils pas mis sur^un pied égal, n’avaient-ils pas chacun leur médaille ? Le gouvernement fit droit à ces réclamations et institua deux médailles d’honneur.

C’est en 1864 que le nouveau système reçut sa première application. Cette année-là, la peinture avait été ou avait paru faible. Que fit le jury ! S’avisa-t-il de reporter à la sculpture la médaille destinée à la peinture? Pas le moins du monde. 11 déclara qu’il n’y avait pas lieu de décerner la médaille de peinture, et il donna à la sculpture la médaille qui lui revenait. Les paroles que M. le maréchal Vaillant, ministre de la maison de l’empereur et des beaux-arts, prononça lors de la distribution des récompenses, expliquent parfaitement la situation. (( Dans la peinture, dit-il, nulle œuvre n’a paru mériter une médaille d’honneur. Mais je crois traduire fidèlement le verdict de vos juges en avançant qu’il n’en reconnaît pas moins l’importance de vos œuvres considérées dans leur ensemble ; la critique la plus sévère serait même forcée de reconnaître que certains côtés de la peinture ont rarement fait preuve d’autant de sentiment, d’observation et de talent. Mais toujours est-il, que si le niveau général des œuvres de peinture s’est plus que maintenu, nous n’avons point vu apparaître l’œuvre exceptionnelle, la grande œuvre dans toute l’acception du mot. Moins accessible aux variations du goiit par son but même, qui est la beauté seule dans sa force ou son élégance, la sculpture a conservé cette fois encore la place élevée qu’elle occupe. Lui rendre hautement cette justice, c’est donc partager l’opinion unanime des juges les plus autorisés, et la statuaire antique pourrait s’honorer

SALONS

(le l’œuvre remarquable à laquelle le jury a accordf* la première récompense. »

Tel est donc le sens de l’institution. 11 y a deu.x médailles d’honneur, l’une pour la peinture, l’autre pour la sculpture. On ne les décerne qu’autant qu’il y a mérite e.xceptionnel. Si l’œuvre éminente se rencontre dans les deux arts, on décerne les deux médailles; si elle, ne se rencontre que dans un, on décerne une seule médaille. On n’a pas plus le droit de les placer toutes les deux dans la même section, qu’on n’aurait le droit de les attribuer au même artiste, peintre ou sculpteur.

La pratique suivie confirme cette théorie.

Le système de la double médaille a fonctionné, sous J’empire, depuis 1864 jusqu’en 1870. >ious venons de voir (pi’en 1864 une seule médaille avait été décernée, celle de la sculpture (l’œuvre couronnéee était un Mercure inachevé de Jean-Louis Brian). En 186.o, les deux médailles furent attribuées ; M. Cabanel, peintre, eut l’une ; M. l’aul Dubois, sculpteur, eut l’autre. En 1866, pas de médailles. En 1867, médaille en sculpture : Carrier-Belleuse. En 1868, les deux médailles : Brion, peintre, et Ealguière, sculpteur. En 1869, les deux médailles : Bonnat, peintre, et Perraud, sculpteur. En 1870, les deux médailles : Tony- Bobert-Eleury, [)eintre, et lliolle, sculpteur. Après une interruption de quatre années, qui dura tout le temps do la direction de M. Charles Blanc, le système des deux médailles est remis en honneur par ^I. le marquis de Chennevières, et, depuis ce moment, nous avons : 1874. deux médailles : Gérôme. peintre, et Mercié. statuaire; 1875, une seule médaille : Chapu, statuaire; 1876, une seule médaille, Paul Dubois, statuaire; 1877, deux médailles ; J .-P. Laurens, peintre, et Chapu, sculpteur.

Comme on le voit, à aucun moment de ces deux époques les jurys n’ont essayé d’échapper aux prescriptions du règlement. Toujours ils ont scrupuleusement respecté la légalité qui régit les récompenses exceptionnelles. Pour la première fois aujourd'hui cette légalité est violée, violée au profit de la sculpture par le jury que préside M. (mil-

Page 1