‹ Salons (1857-1870) (volume 3)Chapitre 7 sur 17 · AX\ÉE · texte numérisé non relu

AX\ÉE

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concours » : il n’en est pas de plus favorable pour la production du talent et, s’il y a lieu, du génie.

Heureux « hors concours » ! Ils ont la liberté de l’invention comme la liberté de l’exécution; personne ne peut rien sur eux, ni contre eux. Tandis qu’une servitude, dont on ne calcule pas assez les conséquences morales, pèse sur leurs autres confrères, ils jouissent, eux, de la plénitude de leur fantaisie. Etre libre, faire ce que l’on a conçu et comme on l’a conçu, quel rare privilège eu peinture ! Il n’est pas libre, le malheureux débutant, qui, pour obtenir l’entrée au Salon, est obligé de passer sous les fourches caudines d’un jury qu’il n’a pas nommé ! 11 n’est pas libre, le non-exempt qui aspire à sa première médaille et, qui pour l’emporter, a besoin de se concilier une majorité favorable dans le jury! Il n’est pas libre non plus l’exempt qui tient à avoir sa médaille complémentaire, et qui ne peut l’avoir que par le jury! Tous subissent la pression des fatalités qui les enserrent; tous peuvent dire avec une évidente portion de vérité : « Ne me jugez pas sur ce que j’expose. Je vaux mieux que ce que je fais. Ce que je sens, ce que je pense, je ne peux pas encore le dire. J’y arriverai sans doute; mais pour le moment, obligé de tenir compte des goûts particuliers ou même des manies de mes juges, je fais de la politique bien plus que je ne fais de l’aiT. »

Les « hors concours » n’ont pas ce souci, qui paralyse tant de jeunes volontés. Point de jury pour eux, ni d’examen. Ils ne subissent pas de contrôle, ils envoient ce qu’ils veulent. Ils sont maîtres de leur art et de la direction qu’il leur plaît de lui donner. S’ils ont du talent, ils font voir leur talent ; du génie, ils montrent leur génie. Ceux dont je parle ici plus particulièrement ont eu l’inappréciable avantage de ne pas être élevés à l’Ecole des beaux-arts. Ils n’ont pas été détenus pendant quatre ans dans la prison cellulaire des musées de Rome. Ils ont vécu à Paris, au foyer des idées, au centre de l’activité. Parvenus à l’âge mûr, ils se sont vus, par l’obtention du nombre réglementaire des médailles, affranchis de toute

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inquisition. Rien ne pèse sur leur cerveau, rien n’enchaîne ; leur main. Si donc le Salon n’est pas plus original, ou ^

plus riche, ou plus attrayant, c’est à eux qu’il faut s’en ^

prendre ; ils sont seuls responsables.

Il est des années heureuses, où ces combattants libres, ces lutteurs dégagés de toute contrainte, ont l’imagination mieux inspirée, le bras plus obéissant ou plus souple.

Ces années-là, les salons comptent des œuvres e.xceptionnelles et font date dans l’histoire.

Nous ne sommes pas dans une de ces années favorisées. Sauf peut-être le paysage de M. Segé, les Chaumes, dont la composition est si simple, l’effet si juste et si frappant, je ne vois rien dans le Salon de 1875 qui révèle une interprétation nouvelle, marque un pas fait en avant. Les belles toiles abondent ; mais, en somme, chaque artiste se continue, ceu.x-ci montant un peu au-dessus, ceux-là restant un peu au-dessous de ce qu’ils étaient autrefois.

La moyenne est d’une bonne tenue et qui fait plaisir : l’œuvre hors de pair, la grande page marquée au coin de l’esprit moderne et destinée à rallier toutes les admirations, fait défaut.

M. de Neuville est un des peintres qui sont en progrès sur eu.x-mêraes. h’ Attaque d’une maison à Villersexel vaut mieux que le Co)nhat sur une voie feirée, cl même le tableau s’y dispose mieux nue dans les Dernières caiiouches. Le drame aussi est plus palpitant. Il semble impossible de pousser plus loin la furie du combat. Les Allemands se sont barricadés et crénelés dans une maison, d’où ils tirent sans discontinuer sur nos soldats. Ceu.x-ci, après avoir vainement cherché à enfoncer les portes, se décident à mettre le feu. Ils arrivent avec du bois, de la paille, tout ce qu’ils ont pu ramasser dans les hangars et les greniers voisins. C’est l’instant que le peintre a choisi. D’un côté, la maison, criblée de boulets et de balles, éraillée sur toutes ses faces, se défend avec le courage du désespoir et crache la mort par toutes ses lucarnes. De l’autre, nos soldats traînent les charrettes avec une vigueur, un entrain sans pareils. L’un tire, l’autre pousse;

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un autre fait le coup de feu. Les fagots sont dressés, la paille est allumée, la flamme court comme une traînée et la fumée monte en noirs tourbillons. C’est l’action dans toute sa fureur. Les mourants se redressent pour pousser des cotrets ou jeter une torche de plus dans l’incendie. Certes, ce n’est pas là la grandeur épique de Gros, et quant à la vivacité spirituelle de Vernet, il ne saurait en être question. Mais, regardez bien, on se bat dans cette toile, on se bat avec rage, avec acharnement. Personne ne pose, chacun est à son affaire. On frappe et on est frappé, on tombe, on meurt ; le tout avec une sincérité de conviction qui n’a jamais été atteinte, et qui ne semble pas devoir être dépassée. C’est cette vérité de l'action qui fait le talent de M. de Neuville, et qui justifie l’emprise qu’il a sur le spectateur.

M. Berne-Bellecour, comme M. de Neuville, prend les batailles parle détail, par l’épisode. Ce goût est celui du jour, et il ne faut pas trop y contredire, car ce qu’on perd du côté grandiose, on le regagne du côté du vrai. L’épisode détaché et pris sur le vif a plus de saveur intime que les ordonnances toujours un peu théâtrales. Le Combat de la Malmaison en est un exemple. Ce que M. Berne-Bellecour raconte là, il l’a vu, il nous le raconte dans le ton juste. Ses petits soldats, bons enfants et goguenai’ds, sont charmants. Leurs attitudes et leurs expressions font sourire. Il semble qu’on entende les bons mots siffler en même temps que les balles derrière ces échalas où ils tiraillent contre l’ennemi. Le public, qui les a reconnus, se les désigne. Ce sont MM. Leroux, Jacquemart, Leloir, Vibert et M. Berne-Bellecour lui-même, l’auteur du tableau. Tous artistes, tous peintres. Le jour où la patrie eut besoin d’eux, ils quittèrent la brosse pour le chassepot, et l’on sait qu’ils figurèrent avec honneur au combat du 21 octobre devant la Malmaison. M. Berne-Bellecour nous le rappelle et l’écrit pour la postérité. Il en a bien le droit. Ce dont il faut le louer, c’est de la mesure qu’il a mise dans son récit et de la vivacité avec laquelle il a traité ses figurines.

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M. de Neuville a le mouvement, M. Berne-Bellecour a la gaieté, M. Détaillé a l’esprit. Le Régiment qui passe est un tableau enlevé d’après nature avec vérité et bonheur. Le spectacle est connu du Parisien, et c’est pour cela sans doute que le fac sirnile qui en est donné par l’artiste fait foule au Salon. Il y a bien un peu de sécheresse photographique dans certains détails. Mais ce qui est d’un peintre, c’est le sol boueux et la neige fondante dans laquelle tout ce petit monde piétine. Mince sujet, eu somme, et d’une portée insignifiante. Le succès seul peut excuser l’auteur de l’avoir abordé.

Si de la vie militaire nous poursuivons nos «hors concours » dans la vie civile, nous ne trouvons pas de changement sensible, par rapport au dernier Salon. Les uns avancent, les autres reculent, mais nul ne se transforme. Point de grand effort intellectuel, point de tentative hardie pour retenir et fixer sur la toile, avec la grandeur de style qui conviendrait au sujet, une fugitive image de la société contemporaine.

11 y a du style pourtant et du meilleur dans le tableau de M. Alma-Tadema, intitulé la Peinture. Cette tranquille atmosphère d’atelier, ces figures bien dessinées, ces attitudes naturelles, ces draperies étudiées avec soin, tout cet ensemble calme et fort dénote un art arrivé à son complet développement. Pourquoi faut-il que cette réalité contemporaine, puisque ce sont des portraits commandés, ait été, par un caprice de l’amateur ou peutêtre plutôt du peintre, transportée dans un milieu et dans une époque qui ne sont pas les nôtres? Il n’est de portrait que celui où l’homme, placé dans son entourage normal, est vêtu de son vêtement habituel. Le vêtement, non moins que la figure et l’attitude, explique les mœurs de l’individu et trahit ses occupations journalières. Envelopper un personnage de nos jours dans une draperie antique, ce n’est pas seulement commettre un anachronisme, c’est se priver d’un moyen d’expression d’une rare puissance; c’est pis que cela encore, c’est défigurer volontairement son modèle.

M. J.-P. Laurens, lui, se plonge aux profondeurs du passé. L’histoire ecclésiastique, voilà son champ d’observation. Mais du moins il ne la scinde pas : les monuments, les personnages, les costumes, il garde tout, et en cherche précieusement l’esprit. Malheureusement, dans cet ordre d’exhumations, il y a des périls auxque's M. J.-P. Laurens n’a pas échappé. Ses deux tableaux, VExcommunicdtion et l’Interdit, si saisissants qu’i's soient de prime abord, ne s’expliquent pas par eux-mêmes. Ils demandent un commentaire écrit, chose peu conforme aux règles d’une saine esthétique, et cela, par cette raison bien simple et qui n’est pas encore réfutée : ce que le pinceau ne peut pas rendre n’est pas du domaine de la peinture. Comment le pinceau pourrait-il rendre une excommunication? Je vois que ce roi est abandonné, je vois qu’il est malheureux, mais je ne peux pas voir qu’il est excommunié, parce que l’excommunication, ce n’est ni du dessin, ni de la couleur. Ces réserves faites, il faut louer la gravité de l’ordonnance, la beauté des architectures et la vigueur du modelé. Dans V Excommunication, le groupe des évêques qui s’enfoncent lentement sous le porche de l’église, tournant le dos au malheureux monarque qu’ils viennent de con damner, est d’une force de style remarquable. Dans l’Interdit, les voiles noirs et les deux cadavres abandonnés produisent au contraire un effet pittoresque des plus dramatiques. On reconnaît là la marque d’un esprit méditatif, qui ne livre rien au hasard, qui veut que tout détail serve, et qui croirait n’avoir rien fait s’il n’atteignait à ce but suprême du tableau ; l’unité d’impression.

Une œuvre également voulue et méditée, mais moins sobre, c’est le Jour du hajotême, de M. Brion. Un enfant, revêtu d’un superbe costume en piqué blanc et couché dans un vieux fauteuil à dossier en tapisserie ; toutes les mères ont vu cela. L’enfant et son costume sont une merveille de modelé ; mais il y a aux alentours trop de menus détails qui tirent l’œil. Les fleurs de la tapisserie, les dragées, la table, tout cela est trop fait, appelle trop

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l’attention. Comme le marmot eût gagné à se détacher, tout blanc et tout rose, sur un fond sombre !

M. Munkacsy est comme Balzac, qui continuait ses personnages d’un roman à un autre. En suivant le même système, M. Munkacsy promène de tableau en tableau ses types et ses physionomies. Il n’y a de changé que l’action. Même l’artiste hongrois se donne une licence que jamais l’écrivain français ne se fût permise. Dans Balzac, quand un personnage meurt, il est bien mort et il ne reparaît plus. Il en est différemment chez M. Munkacsy : les pendus ou les fusillés reviennent. Ce Condamné à mort, sur le sort duquel l’auteur m’avait tant apitoyé en 1870, le voilà revenu. Je le retrouve dans le Héros du village, assis à droite, dans une chaise. C’est bien lui. Seulement il a un peu vieilli et engraissé. A le voir là, tranquille et regardant les provocations du lutteur, je regrette mes sympathies de 1870, et j’en veux véritablement à M. Munkacsy de ne m’avoir pas renseigné. Si j’avais su qu’il le ressuscitât ou que l’empereur François-Joseph lui fît grâce, je ne l’aurais pas autant plaint. Les autres personnages aussi, je les reconnais ; je les ai vus dans le Mont-de-inété, dans la Charpie, dans les Rôdeurs de nuit. Cette atmosphère, enfumée et noirâtre, je la reconnais également ; je l’ai vue dans toutes les précédentes compositions de M. Munkacsy, qui l’a empruntée à Ribot, qui croit l’avoir empruntée à Ribera, lequel d’ailleiu’S s’en défendrait vivement s’il revenait au monde. Cette façon de se piller soi-même déflore jusqu’à un certain point les tableaux de M. Munkacsy ; ils n’ont pas l’air nouveau. On est tenté de passer en disant : J’ai déjà vu ça. Vraiment, si M. Munkacsy ne prend un parti énergique, il pourra Unir par lasser un public qui pourtant ne lui a épargné ni les encouragements ni les éloges.

M. Lehoux, le prix du Salon de l’an passé, est plus élevé en rang que ses condisciples de l’Académie de France : il est « hors concours ». On ne s’en douterait pas si ce n’était écrit en toutes letti’es dans le livret. Cette

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