‹ SalonsChapitre 14 sur 99 · PRÉFACE · texte numérisé non relu

PRÉFACE

Les questions qui agitent l’Espèce et intéressent ia problème de la Destinée, s’attachent à l'Homme et le suivent dans les projections infinies de sa redoutable activité. Antérieures et supérieures à l'être individuel, toujours allaquées et jamais résolues par lui, elles reviennent, Comme une provocation éternelle du philosophe ou de l'artiste, se poser d’elles-mêmes et se reproduire, toutes et entières, dans chacun des ordres de la connaissance humaine, quelque distincts et séparés qu'ils apparaissent. Que l’homme spécule ou réalise, il les retrouve invinciblement sous ses pas, et il n’est le maitre ni de les éluder jamais, ni de les agiter en partie: une seule soulevée, toutes les autres se mettent en mouvement.

La raison en est simple.

Les divers ordres de la connaissance sont comme autant de rameaux embranchés sur le même tronc, Pesprit humain. Or, dans le domaine physique, toute secousse imprimée au tronc se communique aux rameaux; toute pression exercée sur un rameau revient au tronc et de là se propage à la masse entière. Pareillement, dans le monde moral, une affirmation quelle qu’elle soit, produite dans l’un quelconque des ordres de la connaissance, loin d’y rester localisée, le dépasse et réagit sur

(1) Publiée dans le Présent, revue européenne, réimprimée en un volume in-18. Poulet-Malassis, 1857, avec addition de la préface.

— em qe D ni

EE = ter es

où

{ous les autres ordres, impliquant en chacun d'eux, une affirmation similaire ou parallèle : l'esprit est identique à lui même, et ses manifestations sont solidaires enire elles. I suit de là qu’une théorie peut être à volonté, ou restreinte à son objet spécial, ou transportée d’un d&omaine dans un autre. Sa certitude est en raison directe de sa puissance expansive.

Dans ce livre, il n’est question que de Beaux-Arts. Mais, en vertu de ce qui vient d’être dit, nier ou affirmer en malère d'art, c’est argumenter et conclure non seulement pour l’Esthétique, mais encore pour la Religion, ja Philosophie, la Morale, la Politique et le reste : la parie est aussi grande aue le tout.

Le salon de 1857 accuse avec franchise et neltelé la tendance des esprits de ce temps. A ce point de vue sa donnée générale est plus accessible et son enseignement plus clair que ceux de PExposition Universelle de 4859.

Cette dernière, en effet, en exhumant, en rassemblant, à un moment donné, les œuvres d’un demi-siècle éparpillées en tous lieux, semble n'avoir eu d'autre résullat que d’attester l'anarchie des idées et le trouble intellectuel de nos trente dernières années. Ecoles, théories, . genres et manières s'y heurtaient et s'y contredisaient à chaque pas: La confusion élait telle, que la Critique aurait perdu la tête, rien qu'en cherchant à dégager fa loi de ces manifestations multiples et divergentes. Aussi s'en garda-t-elle avec soin. En présence de ce concours. unique dans l'histoire, où il s'agissait bien moins de res- ‘sasser des opinions vingt fois formulées que de juger une époque de l'art et d'en déterminer le sens, elle ne trouva rien de mieux que de rassembler et remettre en odre ses feuilletons d'autrefois, et se mit bravement à faire, elle aussi, l'Exposition Universelle deses produits passés.

Elle vit donc arriver, sans le saluer d'une parole nouvelle, ce Salon mémorable, résurrection à la fois douloureuse et charmante de nos premières joies et de nos jeunes enthousiasmes ; elle laissa passer ce convoi de la jeunesse du siècle, sans trouver une épitaphe immortelle à lui jeter en guise de couronne.

Cette année, au contraire, malgré la multiplicité des œuvres exposées (près de trois mille pour la peinture seulement), l'unité de tendance est manifeste. Elle éclate avec une évidence qui ne permet plus de doute.

Mais constatons d'abord les faits.

La peinture religieuse à disparu du salon ou n'y figure que pour ordre. — La peinture historique occupe bien encore quelque place ; mais il appert, à la voir ainsi produire des œuvres trop directement inspirées par les événements politiques de notre temps, qu’elle a perdu la notion claire de son domaine et qu’elle s'aventure sur un terrain qui lui est étranger. — La majorité, et une majorité compacte, appartient aux tableaux de genre. Scènes d'intérieur, paysages, portraits, presque toute l’Exposition estlà : c'estle côté humain de l’art qui se substitue au Côté héroïque et divin, et qui s'affirme à la fois avec la puissance du nombre et l'autorité du talent. Presque plus de grandes toiles, presque plus de vieux noms : des tableaux de chevalets, une foule de noms inconnus.

C’est une chose remarquable, que cette abstention des grands maitres de l’art contemporain, Eugène Delacroix, Ary Schelfer, Ingres. Sont-ils. fatigués de la lutte? Dédaignent-ils des hommages qui leur sont acquis d'avance? Où sentent-ils vaguement le courant de l'inspiration chercher de nouvelles voies, et demander d'autres interprètes ? Pour lune ou l’autre de ces raisons, ils n’ont point paru dans l’arène : ils ont laissé le champ libre à cetle jeunesse un peu trop turbulente, mais écho plus voisin el plus fidèle des temps nouveaux. Leur absence, el ceci est un éloge pour eux, laisse dans l'air de ces salles du calme et de la paix. La physionomie du salon n’est point troublée par leur personnalité hautaine, leur

subjectivisme à outrance. L'intelligence de l’ensemble

en devient plus facile, et l'unité de direction, que j'essaye de saisir et de déterminer, éclate plus librement.

Aussi ce peut Salon de 1857, qui ne renferme peut- Ôôtre pas une œuvre de génie, mais où le talent à tous degrés surabonde, présente-t- il cette particularité, qu'il montre, visible pour ainsi dire et toute dégagée, la loi évolutive de l’art même, loi simple dans sa formule e, impérative dans sa teneur, et qui associe complètement Part au mouvement gé inéral de l'humanité.

A ce sujet, et avant que j’entre dans l'examen individuel des meilleurs ouvrages aujourd’hui soumis au public, je crois devoir établir quelques considérations générales, qui fourniront au lecteur un point de vue, sinon une méthode de as et qui seront pour moi des jalons nécessaires au milieu de la prodigieuse multiplicité des œuvres.

IT

Quoi qu'il tente ou quoiqu'il réalise, qu'il exprime |idée pure par le verbe ou qu'il la conerète dans la matière, ce que met l’arliste dans son œuvre, c'est lui, c'est son entendement, c'est son cœur.

Pour ne parler que des arts plastiques, l'œuvre réalisée est tout à la fois, par l'idée qu'elle contient et par la forme qu'elle revêt, non pas une copie, une reproduction, même partielle, de la nature, mais un produit éminemment subjectif, le résultat et l'expression d’une conception purement personnelle.

La nature, sorte de matière première de l’art, ne fournit à l'artiste que des images, des représentations. Par une opération tout intellectuelle, toute psychique, l’artiste en dégage la forme pure, la beauté; car la beauté, en tant qu'idée, n'existe que dans lentendement. Puis cette abstraction effec tuée, l'artiste concrète sa conception

de la beauté, la matérialise selon les formes spéciales de son art, et en revêt, comme d’une enveloppe impénétrable et sublile, toutes les œuvres qui sortent de ses mains.

L'art est donc avant tout une expression du moi humain sollicité par le monde extérieur ; expression réalisée, sous le concept suprême de Beauté, dans linfinie variété des types fournis par la nature. Il en résulte que l’art estun des plus hauts actes de la personnalité humaine, une vérilable création seconde.

Mais cette conception de la beauté par le moi, comme forme pure du vrai, et sa réalisation par les arts plastiques, n'est point dans l'humanité un acte isolé et insolidaire du reste des manifestations humaines. Quelle que soit la vigueur de son individualité, l'artiste est toujours, non l’expression, mais le dernier terme de la société antérieure à lui. Il hérite ab intestat du capital intellectuel accumulé par les générations précédentes ; c’est dans ce

capital qu'il trouve les matériaux de son éducation ; c’est en les élaborant, en se les assimilant, qu'il dév eloppe son originalité propre, et qu'il en arrive tout à la fois à résumer la société antérieure, et à se trouver supérieur à elle. — Il la résume parce que, né dans son sein, instruit par elle et de sa substance, il la sait, croit ses croyances, aspire ses aspiralions ; — il est supérieur à elle, parce

que venu après elle, il est la société, plus NÉE

Or, après cela, qu'importe quela tradition n'existe pas, à proprement parler, pour les choses de l’art, hormis la période d'apprentissage ? Qu’ importe que la création Soit toujours individuelle, spontanée, et que sa nécessité se renouvelle avec chaque artiste qui se présente? Il n’en reste pas moins vrai que, par son élément générateur, je veux dire l'entendement, l’art se trouve lié au mouvement général de l' humanité et ne saurait s'en abstraire.

Telle donc la marche de l'humanité, telle la marche de l'art.

Voyons l’histoire : CHE A Aux termes de la légende sacrée, lorsque Dieu, créateur el conservateur de toutes choses, eùüt surpris V hom-

me en flagrant délit de révolte, il le chassa du Jardin de délices, en plaçant à la porte, pour lui en défendre à Jamais l'entrée, un archange tenant eh main une épée flamboyante. L'homme a pris une longue et éclatante revanche de cette prescription ancienne.

Durant six mille ans. lutteur de plus en plus affermi, il a mis ses efforts et son honneur à repousser de son cerveau, de son cœur, de la cité, de la face du monde, Dieu, l’oppresseur des premiers âges. À travers l’eselavage et la misère, les bouleversements sans nombre, le massacre et la ruine, il a poursuivi sans relâche, au prix de sa liberté, de sa vie et de la vie des siens, ce duel gigantesque qui emplit toute l'histoire du monde. Il s’est dit : — « À l’origine des âges, ignorant de moi-même et de l'univers, frappé d’épouvante à l’aspect d’un monde où lout m'était nouveau et me semblait surhumain, j'ai laissé s’enraciner en moi des croyances qui obsèdent aujourd'hui ma raison et neutralisent mon élan. Je me suis incliné devant le prêtre, représentant social de Dieu, et le prètre tient dans ses mains la liberté de mon âme et la liberté de mon corps. Mais je briserai le cercle de fer de mes conceptions premières. L'autorité est une de mes créations : je m’affermirai contre moi-même. À côté de l'Eden divin d’où lon m'a chassé, je me construirai un Eden nouveau que je peuplerai de ma personne. Je placcrai à l'entrée le Progrès, sentinelle invisible ; je lui mettrai en main l'épée flamboyante et il dira à Dieu : — ( Tu n’entreras pas!»

Et l’homme se mit à construire la cité humaine.

Qui pourrait dire dans combien de larmes et de sang a été détrempé le ciment qui en fait les joints sacrés ? Qui pourrait dire combien de généralions sont tombées avant même que les murs aient pu sortir de terre. Mais sang de martyrs, semence de révoltés! L'édifice de la liberté humaine est maintenant hors d’atteinte, et chaque jour y ajoute une nouvelle assise.

Ceci n’est que la première partie du drame.

Durant le cours de cette longue lutte, le prêtre, fuyant

NME pe E—— __ 1 ET

ANNÉE 14957 La

devant l’homme, avait jeté au guerrier, au chef temporel, une part de lPindivisible souveraineté : ÇA moi les âmes, à Loi les corps! » La lutte se compliqua, se mélangea, devint obscure et confuse. Des empires croulèrent, des civilisations disparurent. Mais l’esclave fut affranchi, le serf libéré, légalité fondée. Et aujourd’hui encore, à cette distance, parmi cette poussière et ces ruines, on distinsue, Comme un grand sillon lumineux dans l’histoire, la trace de l’homme, poursuivant à travers tout et contre tous, au spirituel et au temporel, son développement intégral, l'épanouissement de son être dans la plénitude de Sa puissance.

Ainsi les collectivités mystiques opérées par l’esprit religieux, les collectivités politiques opérées par l’esclavage et la guerre ont toutes été brisées, pour n’avoir su créer qu'une unité violente et factice entraînant la suppression de lindividu. L'homme en grandissant à fait éclater ces terribles murailles, et l’individualisme s’est échappé par loutes les fissures.

Donc, dans l’humanité, négation continue de la religion et de l’autorité traditionnelle, affirmation et affranchissement progressif de la personnalité humaine.

L'histoire de l’art ne fournit pas d’autres conclusions.

La peinture religieuse et la peinture historique ou héroïque se sont graduellement affaiblies, à mesure que s'affaiblissaient comme organismes sociaux, la théocratie et la monarchie auxquelles elles se réfèrent ; leur élimination, à peu près complète aujourd’hui, amène la dominalion absolue du genre, du paysage, du portrait, qui relèvent de l’individualisme : dans l’art comme dans la société, l’homme devient de plus en plus homme.

Tant que la religion à tenu la tutelle de la société et a protégé sa lente formation; tant que la foi, circulant

dans le corps social comme la sève dans les rameaux, a

fait verdoyer et fleurir chaque civilisation naissante, l’art a été divin, exclusivement divin. Imbu de la superstition du ciel, l'artiste a cherché ses sujets hors de l’homme, qui lui semblait misérable et laid ; hors de la nature où il

Pete

Page 1