TROYON
M. Troyon possède de prodigieuses qualités de métier. Il les a recherchées lentement, péniblement, par un travail pauent et des tentatives vingt fois recommencées. Il
les tient aujourd’hui; il possède à fond sa palette, son paysage, ses animaux.
Nous avons cru un moment qu'il allait devenir un véritable maïtre, c’est lorsqu'il exposa ses grands bœufs jougués qui sont au Luxembourg, et où il révéla pour la première fois cette ample et large manière, cette vérité saisissante, qui sont demeurées ses caractères distinctifs. Pourquoi est-il resté au-dessous de nos prévisions? Pourquoi, puisque depuis cette époque il a étendu etaffermi son talent, n'a-t-il pas gravi l'échelon suprême qui sépare l’exécutant de l'artiste ? Que lui manque-t-il donc pour forcer l'éloge unanime et dominer sans conteste?
Sa bête, il la connait comme personne en cetemps. Il ne la construit pas toujours anatomiquement, il est vrai; et à ce point de vue, Brascassat el Rosa Bonheur, qui savent admirablement bien leur charpente, l’emportent sur lui. Mais il voit mieux qu'eux les animaux dans le paysage; il les copie plus juste et sait les placer chacun à son plan, à son ton, ce que Rosa Bonheur et Brascassat ont toujours ignoré. En vrai coloriste qu’il est, il néglige la forme dela bête pour ne s’attacher qu’à son aspect dans le plan où elle est placée. Il saisit cet aspect et le rend. Que lui importe la forme exacte, le dessin précis ? Ce qu'il lui faut, c’est l'allure, la physionomie extérieure ; c'est l’animal fort et puissant, se mouvant librement dans le milieu qui lui est donné; ce qu’il lui faut, c’est la vie, etil la trouve par le ton même et le mouvement.
Son paysage est celui des animaux; il est vu comme eux, avec eux, en quelque sorte sous le même œil, et rendu avec la même vérité. Troyon ne fait jamais que d'après nature. Regardez cette magnifique Vue prise des hauteurs de Suresnes, celui de ses tableaux où il a fait éclater avecle plus de magnificence sa merveilleuse puissance de pinceau. Bêtes, terrains, végéialions, ciel, tout se lient, tout se lie, tout s’enchaîne. Ces animaux sont bien chez eux; ils respirent cet air, ils mangent cette herbe. Ils sont les vraies fleurs de ces robustes paysages.
: d Al Enfin, sa couleur est bonne, si elle ne brille pas tou- 1! jours par sa fraîcheur et la vigueur, elle garde du moins
exactement les rapports des tons, quise tiennent bien et LI dont aucun ne crie. 4 Que lui manque-t-il donc encore une fois pour être |
un grand maître? — Presque rien ; mais en matière d’art, ce presque rien est tout : un peu de poésie.
M. Troyon est devenu par le travail un admirable pein- 4 te : il ne lui reste plus qu’à être un poète. 4
Le sera-t-il jamais ?
J'ai parlé de la Vue prise des hauteurs de Suresnes, étude d’une nature opulente et forte, un peu vulgaire, mais dont la vulgarité est amplement rachetée par la savante distribution des plans et par l’abondance d'air, de | | vie etdelumière qui y circule.Je citerai encore commeune A des bonnes toiles de Troyon, malgré certaines parties nu | | d'ombre inexplicables, le Retour à la Ferme. Mais je | n'admets en aucune façon, ni le Départ pour le marché, | avec sa lumière artificielle et cet excentrique effet de s0- |
leil sur les toiscns; nila Vache qui se gralle, si puissam- > fl ment modelée pourtant, mais dont les tons de lumière 4 sont lotalement embus. de BLIN (|
M. Blin monte d’un pas rapide. Il est sans doute loin des maitres, mais chaque année l'en rapproche. Quel- L: ques efforts encore et peut-être l’art sérieux comptera 2 | un paysagiste de plus.
M. Blin n’est, en fait de paysage, l'élève de personne. Il n’est allé qu’à sa propre école, et pour chacun, ç’a été { de tout temps la meilleure. Il n’a imité personne, et de 1
tout temps ç’a été le bon procédé.
Son originalité n’est pas encore très vigoureuse, et il
serait difficile de la déterminer. Mais elle éxiste. Il a le sentiment de la nature, et ses deux toiles, le Matin dans la lande après l'orage, cette dernière surtout prouvent que ce sentiment est très particulier. J'aime beaucoup ces deux toiles qui sont pleines de lumière et de profondeur, et dont la composition, quoique dans la donnée simpliste, est d’un charme tout à fait séduisant.
Une observation toutefois. Est-ce par prudence que M. Blin s’est borné à faire une étude de terrain et de ciel, reculant en quelque sorte devant le monde organique, ne risquant qu'à grand'peine un bouquet d'arbres maigres et élancés, et fermant son paysage à l’homme et aux bêtes? Un bouquet d'arbres c’est très bien. Mais une bande de corbeaux qui fouillent la terre ne suffit pas pour représenter le règne animal. Et, le dirai-je à M. Blin, les paysages qu'il à choisis sont précisément de ceux qui appellent des hôtes, et les appellent impérieusement ; aussi œil en cherche dans ses toiles et s'étonne de n’en point trouver.
Mais l'introduction de l’homme et des animaux dans le paysage apparlent à un ordre d’études tout spécial; et si M. Blin, avant de l’essayer, a voulu simplement mürir ses forces, il a bien fait.
M. Blin manque de vigueur el d'énergie; sa couleur est faible, mais sa brosse est légère, facile, spirituelle ; son dessin est entendu ; ses tons sont très harmonieux. Et quand à ces qualités on joint une certaine él'gance, une certaine grâce jeune et fraiche, de la vivacité, de l’éclat, on doit compter sur sci et marcher en avant.