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COROT

Que la terre enfle mollement ses coteaux ou déroule vers l'horizon le lapis bigarré de ses plaines; que les semailles, la germinalion, la croissance, les moissons se succèdent à Lour de rôle; que les blés légers se taisent sous le soleil'ardent ou jasent négligemment aux premiers souffles du soir; que sous leurs dûmes verts, d’où descend le silence sonore, les forêts retiennent l'ombre et la fraicheur caplives; que les troupeaux épars dans les gras pälurages paissent l’herbe odorante et viennent par intervalle boire aux rivières entre les jones et les nénuphars; que les paysans répandus dans les campagnes. inlerrogent avec angoisse le sol à qui ils ont confié leurs peines et leurs sueurs; — Corot ne connaît ni les coteaux, ni les plaines, ni les forêts; ni l’homme qui vit du grain, ni les bêtes que nourrit lherbe; ni les heures rapides qui modifient à chaque inslant la changeante lumière; ni les saisons qui distribuent le travail aux champs et leur répartissent inégalement la chaleur et la vie.

Pour lui, il n’est qu’une saison dans l’année ; et ce n'est ni l'été, ni l'automne, ni l’hiver, ni même ce printemps perpétuel qui à fourni à Fénelon quelques heureuses phrases et aux poètes lant de gracieuselés rhythmiques. C'est une espèce de saison inconnue des astrono

mes, bleuâtre et vaporeuse, rappesant l’automne par son Jour pâle, ses massifs sombres et ses mélancoliques effets, le printemps par sa douceur bucolique et sa paresseuse réverie.

Pour lui, il n’est qu'une heure dans le jour; et ce n’est ni le malin clair et joyeux, faisant vibrer la jeune lumière, tressaillir Les humbles plantes et chanter les hautes feui:lées; ni le midi appesantissant sur la terre son morne accablement; ni le soir charmant et reposé laissant pleuvoir sur les végélalions énervées son subtil et rafraichissant fluide. C’est une heure vague el incolore, sans lumières et sans ombres franches, noyée dans une demi-leinte générale, mais pleine de molles langueurs

et d’inelfables morbidesses ; heure musicale et harmonieuse, où ce n’est point le rossignol qui porie la voix pour la nature au repos, mais où, par un renversement étrange, c’est la nature elle-même qui, au moyen de ses arbres, ses prés, ses rochers, son ciel, chanie sa grande synphonie, et devient à elle-même son propre rossignol.

Corot n’a Jamais regardé le monde exiérieur en face, d’un œil ferme et clair. On dirait que la pleine nature lui a fait peur ou Péblouit. Il n’en a cherché que les carrefours, les coins isolés, les replis solitaires, une forèt qui finit, une clairière qui s'ouvre, un chemin quise fait jour. Comme si la véritable poésie, en matière de paysage, ne Consislait pas dans la compréhension la plus large possible des choses, et comme si ceite compréhension pouvait être en dehors de ces deux termes, ou extension indéfinie, ou condensation sommaire !

L'inépuisable thème ne lui est point apparu comme une vaste malière à interprétation. S'il a épuisé des mofs, ce n’a élé que pour les décomposer une fois rentré dans son atelier, les recomposer selon son optique personnelle, et, finalement, les produire arrangés au gré de son humeur idyllique. Aussi, nulle vérilé dans son invention, nulle variélé dans ses tons et dans ses lignes : sa composition est uniforme, sa couleur invraisemblable, son dessin faux et perpétuellement lâché. |

Ces observations fournies et ces réserves posées, nous pouvons admirer autant que lon voudra le Dante et. Virgile, Macbeth et le Paysage avec figures, qui sont de bonnes toiles parmi les meilleures de l'artiste.

Mais que d’objections tout de suite! Le Paysage avec figures manque de composilion, et s'il contient des figures, il n’offre pas ombre de paysage.

La physionomie et l'attitude du Dante expriment une peur puérile, el non la mystique et tout intellectuelle horreur qui dut le prendre, à la lisière de la forêt SYmMbolique, quand, près d'abandonner la surface terrestre, il vil se hérisser les animaux effroyables.

Enfin, ni les trois femmes alignées et étendant le bras, oi le paysage qui les entoure, ne rappellent les sorcières desséchées et barbues, et la sauvage bruyère de Iarmuir, où ces bizarres créatures barrèrent brusquement le chemin aux deux guerriers pour prophéliser à Pun la couronne, à l’autre une progéniture de rois. Qui, dans l’ensemble charmant et doux, rêvé par le peintre, pourrail retrouver la sinistre mise en scène empruntée par Shakospeare à l’un des endroits les plus désolés de PEcosse? « Là, pas d'arbres, pas d’arbrisseau où reposer le regard; çà et là quelques marécages; rien qu'une végélalion aride, des ajones, des genêts, des bruyères. Au nord, des lignes de sable et la ligne bleue de la mer, audelà de laquelle on aperçoit les inonlagnes de Ross et de Caïthness; à l'ouest, au-dessus de quelques arbres, les ruines d’un château; au sud, une forêt de sapins. » (F.-V. Hugo).

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