GÉROME
Quand on est véritablement peintre, on possède, à dose équivalente, trois facullés qui vont de pair, et concourent à l'expression simultanément, sans se disjoindre Jamais : l'invention, la composition, l'exécution. Les deux premières sont générales et s'appliquent à toutes les formes de la pensée ; la troisième est particulière aux arts plastiques ; mais toutes les trois sont nécessaires, et s'appellent d’une si impérieuse façon, que, l’une d'elles faisant défaut, les autres sont comme nulles et non avenues.
Chez lLous les grands artistes, à quelque catégorie, à quelque nalion qu'ils appartiennent, peintres de paysages, de portraits, de scè:csreligieuses ou humaines, Flamands, Espagnols, Ilaliens ou Français, on les trouve réunies, se forüifiant l’une l’autre, et s’équilibrant dans un mervoilleux rapport.
Chez les artistes médiocres, ce rapport est détruit. Quand une faculté n’est pas absente, l’autre boîte ou
nine ET
l'autre est aveugle. Et si, par des artifices de métier, larliste peut dissimuler un moment leurs infirmités, sa supercherie ne tarde pas à être dévoilée ; et ses prétendues qualités, manquant de base réelle, ne peuvent tenir à la première menace d’analyse.
M. Gérôme, lui, invente maladroitement, compose mesquinement, exécute petitement : M. Gérôme n'est pas même un peintre médiocre.
Qu'un artiste, je ne dis pas de génie, mais simplement doué des qualités qui font le peintre, ait été appelé à trailer les sujets qui ont inspiré à M. Gérôme les trois toiles envoyées par lui au Salon de cette année, César ; le Roi Candaule: Ave; Cæsar Imperalor, moriluri te salulant, d'abord il ne les eût point traités, et en cela il eût fait preuve d'intelligence et dé goût ; ensuite, si pourtant il s’y était décidé, illes aurait compris et interprétés autrement.
Dans la Mort de César, il eût cherché autre chose que la répélition d’une idée banale, d’un lieu commun usé en littérature et en histoire, je veux dire la grandeur d'hier devenue le néant d'aujourd'hui ; le maitre du monde de tout à l'heure maintenant baigné dans son sang et abandonné de tous, même de ses créatures. Le Dieu seul est grand, mes frères, le Memento quia pulvis es, lui eussent paru de maigres leçons de morale esthétique à donner aux contemporains. Franchissant d’un bond les vingt siècles qui nous séparent de l’éclatante expiation, 1l eût fait sortir de la mort, avec leur farouche cortège de passions et de haines, les conjurés et la victime ; et interprétant l’histoire à la façon de Corneille, entrant
Jusqu’au vif dans le sombre génie de la vieille aristocra-
tie romaine, ressuscitant pour l’immortalilé les ardeurs elles véhémences de ce temps évanoui, il eût groupé, autour du coupable, dans un cercle formidable et menaçant, les accusateurs prèis à le percer: eux, l’éclair dans les yeux, l’indignation aux lèvres, le châliment dans le geste ; lui, pâle, atterré, se voyant entouré et se sentant perdu, balbuliant péniblement son impossible et inutile
RE TT 2 SR m2 5 ve
D On QT ES ET A ne nc
AENÉE 1859 95
défense. Ou bien, laissant de côté le personnage civique, et abordant des sentiments d’un ordre plus intime, il eût fait se rencontrer face à face César et Brutus, le père marqué pour l’holocauste, et le fils devenu sacrificateur, et dans le {u quoque déchirant de lun, dans l'énergie stoïque de l’autre, il eût trouvé une source d'émotions poiguantes et éternellement vraies.
Dans le Roi Candaule, il eût vu autre chose qu'une étude d'intérieur oriental, une exhibition de brimborions archéologiques. Ayant à représenter une femme merveilleusement belle, une reine asiatique, et cela dans un moment où sa beauté est le centre d’une action à volonté plaisante ou dramatique, il eût tenu à effacer autant que possible tout détail oiseux, pouvant distraire l'œil et nuire à l'unité. Il eût épanché l'ombre dans ses fonds, indiqué seulement, par quelques touches lumineuses, la tête de Gygès ardemment fixée sur la femme; la tête de Candaule, avec un demi-sourire, dans l’expression de la vanité satisfaite. Enfin il eùt fait resplendir en pleine lumière, sur un plan avancé, la radieuse Lydienne, dont le corps fin, poli, éclatant, eût illuminé toute la toile.
Dans l’Ave Cæsar, il n’eût point ramené aux proportions du microscope le grand monde romain; il n’eût pas choisi pour modèle d’empereur ce Vitellius épais et lourd. Mais prenant au hasard un César jeune et beau, jetant cinq ou six cents gladiateurs dans l'immense arène, faisant se pencher, se tordre, crier, rugir,applaudir ou siffler lafoule haletante, il eût restitué dans la sublimité de leur horreur, ces beaux combats humains qui furent, à cette époque désastreuse, une haute leçon de courage guerrier, et réchauffèrent chez les générations débiles de l'empire l'esprit attiédi des batailles.
M. Gérôme n'a pas procédé, tant s’en faut, avec cette largeur et cette puissance.
Ses trois toiles sont trois rébus à l’adresse des archéologues et des amateurs de bric-à-brac.
Dans la Mort de César, il a vu tout juste un motif de draperies. Que le corps soit bien tombé, je ne le mets pas
Se TS SN SE res
96 SALONS en doute; que le raccourci soit intéressant, j'en demeure d'accord. Mais quelle conception enfantine et quelle plate peinture! La toile manque d’air; les ombres sont lourdes, sans vigueur; les demi-teintes sont d’un ton sale, sans transition avec les lumières; la lumière qui devait pleuvoir à flots sur le cadavre, centre nécessaire de la composition, est dispersée partout. On cherche le tableau, on ne le trouve pas.
Et puis, est-ce bien là César? Quoi, l’homme aimé des hommes et des femmes, le voluptueux au teint blanc et lacté, c’est ce grand mulâtre étendu! Quoi, le vainqueur du monde et de Rome, le penseur chauve, l’écrivain des Commentaires, l’ambitieux au front large et puissant, c'est celte tête inexpressive modelée d’après quelque plàtre, imbécile et froid! Allons donc! la science de M. Gérôme l’égare : à force d’être vrai dans les meubles et accessoires mobiliers, il oublie de l'être dans le caractère des figures. Comment re sait-il pas que César, tué à coups de poignard, à quelques minutes seulement de son trépas, doit conserver une expression extraordinairement animée, celle qu'il avait au moment où on le frappait. Je suis aise de faire ici donner une leçon de peinture à un peintre par un poète : Il est à remarquer, dit lord Byron, que dans le cas de mort violente par une blessure d’arme à feu, l'expression est toujours celle de la langueur, quel que füt l'énergie naturelle de celui qui vient de cesser de vivre ; mais est-ce un coup de poignard qui lui a percé le cœur, la physionomie conserve pendant quelques heures son expression farouche et dévoile tous les sentiments de l’âme. »
Le Roi Candaule est inférieur même aux toiles ordinaires de M. Gérôme. La femme, qui était un chef-d’œuvre obligé, tout le tableau, est mal dessinée, maigre et tout d’une venue. Son mouvement est sans élégance, sa draperie sans grâce. Ampleur des hanches, rondeur des épaules, chair douce et résistante, elle n’a rien de ce qui excite les désirs, rien de ce qui fait la femme. C’est une construction anatomique qui laisse sentir les pointes des
mp mm gp ee ep ste mt
0S. M. Gérôme n’enveloppe pas ses formes ; chez lui, tout est arrèlé sèchement, pauvrement. Cette femme enfin est un maigre morceau, et la déconvenue de Gygès ne doit avoir d’égale que la haute stupidité de Candaule. |
Cette toile a de très grands défauts, la composition en est manquée, j'ai dit comment et pourquoi. Le dessin des figures est incorrect; l'aspect général sec et étriqué, la peinture veule, sans consistance comme toute la peinture de M. Gérôme. Pourtant ce n’est pas là ce qui blesse le plus. Ce qui blesse, ve qui agace au suprême degré, c’est la profusion d’ornements empruntés à l'antique, que le peintre a semés sur le parquet, au plafond, sur les murs, sur le lit, sur les meubles, partout où il y avait de la place. M. Gérôme semble avoir été pris, en faisant son Roi Candaule, d’une véritable fureur archéologique. Et, en ce moment, sa main aurait tué son tableau, si son esprit n'avait pris le devant à l'heure de la composition.
L’Ave Cæsar imperator est sans contredit la meilleure des trois toiles de M. Gérôme, qui parait y avoir mis tous ses soins et la regarde, m’a-t-on dit, comme son œuvre importante de cette année. La donnée en est simple, et l'effet eût pu en être immense. Un groupe de gladiateurs, avant d’en venir aux mains, s’avance audessous du podium à colonnes où est assis César, et d’en bas le saluent de la voix, morituri te salutant. Un grand arc de cirque avec ses tribunes encombrées de foule, se déroule de droite à gauche et forme le fond du tableau. Au-dessus de l'arène flotte le velarium retenu par des cordages.
Dans ce tableau aucune faute grave ne blesse la vue ni le bon sens. Mais en revanche aucune grande qualité, aucun défaut puissant n'arrête la pensée. Comme tout ce que fait M. Gérôme, c’est petitement conçu et petitement exécuté.
J'ai dit la faiblesse de la conception, ce César vulgaire par son {ÿpe et par sa pose, le monde romain rapetissé, les gladiateurs trop peu nombreux, la foule trop indifférente et blasée; maisil y a des qualités. Tout est fait,
tout est poussé, autant que les facultés de M. Gérôme le lui permettent. La recherche archéologique, quoique aussi minutieuse que dans le Roi Candaule, ne déplait pas, sans doute parce que la toile est plus grande et l’action moins concentrée. Le dessin est suffisant, malgré quelques erreurs, notamment dans le bras de Vitellius, dans celui du laniste et dans les pieds des gladiateurs, qui sont faits d'après le plâtre. Un seul pied de plâtre a servi à faire tous les pieds. Et dire que M. Gérôme avait sous la main 30,000 spectateurs, et qu'il pouvait se donner le plaisir de faire 60,000 pieds pareils! mais en homme discret il anoyé les jambes de la foule dans les travées.
M. Gérôme est un homme fini désormais, il a donné sa mesure : dans le métier comme dans la conception, il est sans élévation ni puissance, sans valeur réelle. La mode a voulu faire de lui un peintre; la mode qui ne sait ce qu’elle fait, s’est trompée en cela comme dans tout le reste. Que ce fût un arrangeur ingénieux, un dessinateur fin etserré, je ne le conteste pas; mais assurément ce n’était pas un peintre. J’en appelle à son œuvre gravée qui donnera toujours de lui une plus haute idée que sa peinture.
Nature intelligente, mais sèche, M. Gérôme a tiré tous ses tableaux de son cerveau, pas un de son cœur. Chez lui, rien d’imprévu, ni de primesautier; il ne connait aucun des entrainements de l'artiste. Travailleur infatigable, il fait de véritables œuvres de patience; il polit et repolit, et, quand il s’arrête, c’est qu’il ne peut aller plus loin.
M. Gérôme n’a pas le sens de l'unité. Il ne l’entend ni dans la composition ni dans les couleurs. Ses toiles sont faites de pièces et de morceaux, ramassés dans les livres; de poses, de mouvements, de coins de draperie empruntés aux maîtres secondaires, car Jamais M. Gérôme n’a eu le coup d’œil assez ferme pour regarder, soit la nature, soit un grand maître en face.
Ses couleurs sont papillotantes à l’extrême. Sous son
pinceau la lumière fuse partout. Chaque objet dans ses
composilions se tient quand on le prend isolément, mais l'ensemble est toujours criard : M. Gérôme n’a jamais fait
que des morceaux.
Sa palette est une des plus singulières qu’on puisse imaginer. On y rencontre toutes les couleurs, mais pas un ton propre. Aussi dit-on qu'il fait gris ; on fait tou- Jours gris quand on emploie toutes les couleurs.
Il aborde rarement les grandes toiles, où l’escamotage est plus difficile. Quand il l’a osé faire, il s’en est toujours trouvé mal.
Il a essayé tour à tour le monde grec {Combats de Cogs), le monde romain (Siècle d'Auguste, César, Ave Cæsar), le monde oriental (Memnon et Sésostris, Chameaux à l'abreuvoir), le monde contemporain (Sortie du bal masqué); et de tous ces mondes, il n’en a vu sérieusement aucun, pas plus les anciens que les modernes.
C'est que c’est par la vie, le mouvement, la passion. qu'on ressuscite les anciens, et non pas par des détails d'ornement plus ou moins exacts: c’est que c’est à Pœil nu et non à travers la lunette d’Herculanum, qu'on voit la nature vivante, le monde contemporain.
PAPE ul