LES TROIS ÉCOLES CONTEMPORAINES
Si vos loisirs vous le permettent et que vous en ayez humeur aujourd’hui, nous allons prendre le chemin des Champs-Elysées et suivre la foule qui se presse aux abords du Palais de l’industrie. Comme la foule est ondoyante et bigarrée, le Salon, dans lequel je vais avoir l'honneur de vous introduire, est tumultueux et divers. Ce n’est pas tout à fait un musée : il ÿ manque le silence et la paix; mais c’est plus qu’un atelier, à cause de la dimension et de l’encombrement.
Est-ce une 1oire, comme quelques-uns l’ont avancé ? Oui, pour la diversité des produits ; non, pour les résultats pécuniaires ; les grandes foires de France laissent plus d'argent dans le coffre d’un seul commerçant que souvent un Salon entier dans les poches réunies de tous les artistes. C’est donc un simple étalage, mais un étalage de marchandises spéciales, intéressantes entre toutes, puisque en somme il ne s’agit point d'argent pour elles, mais de renommée et de gloire pour ceux qui les ont mises SOUS n0S yeux.
(1) Publié dans le Nord, de Bruxelles, des 44, 49, 27 mai, & juin, 1er et 15 août et 12 septembre 1863. Ua autre complice rendu du Salon de 1863 parut sous la signature de Caslügnary dans le Courrier du dimanche.
Je ne veux être pour vous qu’un cicérone, Cicérone assez amoureux des choses qu'il montre pour les faire voir dans les menus détails, mais pas assez fanalique pour les déclarer supérieures à tout ce que vous aurez vu en ce genre. Je vous mènerai lentement, à travers ces
vastes salles ion éclairées et bien aérées, devant loutes les devantures, ou au moins les principales, grandes et petites. Je vous expliquerai, à ma façon, les œuvres el les artistes, vous disant les origines et les causes, vous indiquant les bons et les mauvais produits, vous exposant les motifs qui doivent déterminer votre jugement, et le mettre, si mon espoir se vérifie, d'accord avec le mien. C’est une malière délicate, vous le savez. Les pius habiles, les plus consciencieux s’y sont parfois étrangement trompes.
Comment en serait-il autrement ? Chacun apporte dans l'examen des œuvres d'art ses goûts particuliers, ses préférences parfois arbitraires. D’impartiaux,, il n’y en à pas, ou je n’en connais point. Car qui dit critique, di! nécessairement homme à thtories. Critiquer, n’est-ce pas juger, déterminer, classer, établir des échelons, une hiérarchie ? Selon l’idée que vous vous faites de l’art, de ses moyens, de son but, vous êtes amenés à absondre celuici, à condamner celui-là. Aurez-vous tort? Aurez-vous raison ? Qui oserait le dire ? Ceux qui partent des mêmes principes que vous, vous approuveront ; les autres vous contesteront et diront que vous n’y entendez rien.
Il est donc essentiel, sinon de se mettre d'accord sur le point de départ, ce qui entrainerait peut-être loin, du moins d’en poser un, franchement, afin que tous soient bien avertis, et qu'il n’y ait pas dans la suite lieu à surprises ni à équiv oques. Moi, je vais vous déduirele mien, en termes aussi clairs que je pourrai : la matière est abstruse, puisque nous touchons à la philosophie même de l’art; mais je serai court. Que vous accepliez, ou que ss repoussiez mon point de vue, il sera inutile de mele faire savoir et de chercher à me convertir. Vous comprenez qu’on ne change pas de système en un jour. Seu
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lement, s’il arrive que nous soyions en désaccord sur les apprécialions individuelles de nos artistes, vous aurez la clef de nos divergences, et vous ne m’en voudrez pas de ne point penser Comme vous.
Quel est l’objet de la peinture ?
Exprimer l'Idéal, va crier un chœur d’enthousiastes, figurer le Beau.
Mots creux!
L’Idéal n’est pas une révélation d'en haut, posée en face de l'humanité en marche, avec devoir de s’en approcher toujours sans le réaliser jamais : l’Idéal est le libre produit de Ia conscience de chacun mise en contact avec les réalités extérieures, par conséquent un nt à individuel qui varie d’ar liste à arliste.
Le Beau n’est pas une réalité existant en dehors de l'homme, et s'imposant à l'esprit avec la forme même ou l'aspect des objets : le Beau est un mot abstrait, abréviatif, sous l'étiquette duquel nous groupons une foule de phénomènes différents qui agissent d’une certaine manière sur nos organes et notre intelligence ; par conséquent, c’est un concept individuel ou collectif qui varie, dans une société donnée, d'époque à époque, et, dans une époque, d’'nomme à homme.
Revenons plus près de la terre, où est la vérité.
La peinture a pour objet d'exprimer, suivant la nature des moyens dont elle dispose, la société qui la produit. C'est ainsi qu'un esprit libre des préjugés de l'éducation doit la concevoir; c’est ainsi que l’ont entendue et pratiquée les grands maitres de tous les temps. La société, en effet, est un être moral qui ne se connaît pas directement soi-même et qui, pour prendre conscience de su réalité, a besoin de s’extériorer, comme disent les philosophes, de mettre ses facultés en exercice et de se voir dans l’ensemble de leurs produits. Chaque époque ne se connait que par les faits qu’elle agit : faits poliliques, faits littéraires, faits scientifiques, faits industriels, faits arlisltiques, qui tous sont marqués au coin de son génie propre, portent l'empreinte de son caractère parliculier,
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et la distinguent tout à la fois de l’époque antérieure et de l’époque à suivre. Par conséquent, la peinture n'est point une conception abstraite, élevée au-dessus àe Phisloire, étrangère aux vicissitudes humaines, aux révoluions des idées et des mœurs : elle est une partie de la conscience sociale, un fragment du miroir dans lequel les générations se contemplent tour à tour, et comme telle, elle doit suivre la société pas à pas, en noter les in-
cessantes transformalions. Qui oserait dire que, dans | l’humanilé chaque civilisation, et, dans chaque civilisa- h ln tion, chaque époque ayant déposé ainsi son image sur la à ; toile et révélé en passant le secret de son génie, nous GE! n’aurions pas, dans toute l’étendue de la durée, les as- ll 4 pects successifs que l’humanité présente à l’art, et que h : | la destinée de la peinture ne serait pas remplie? ü 4 Ce premier point élant posé quant à la destination de | F la peinture, où en sommes-nous, en France, à l'heure | h qu'il est, quant à sa réalisation? | 4 Ici,je ne dois pas me le dissimuler, je suis en désaccord | presque complet avec mes meilleurs amis et confrères de h 4 la critique. Là où ceux-ci crient décadence, moi, et par les | mêmes raisons, j'affirme progrès. Il est done nécessaire | que ma plume ne trébuche pas, et que j'accuse bien h
nettement mon idée.
Quelque radicales et profondes que soient les différen- | ces qui séparent nos artistes entreeux,quelque entier que | soit l’antagonisme de leurs théories et de leurs manières, l | quelque vigoureuse enfin que soit en chacun d’eux cette | | individualité précieuse à laquelle ils prétendent tous
‘aujourd hui, et qui leur est si chère, on peut, sans vio- | lenter à l’excès les tempéraments et les tendances, rame- | ner tous les peintres à trois groupes principaux : les clas- | siques, les romantiques, les naluralistes.
Les classiques, de par Louis David, leur saint Jean- Baptiste, et Ingres leur messie, élayés à gauche sur l'Ecole des Beaux-Arts et à droite sur l'Ecole de Rome, ayant de plus pour eux la protection du pouvoir, les récompenses elles commandes, ne paraissent pas, malgré
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les avertissements réitérés de lopinion publique, près de lâcher pied et d'abandonner la partie.
Les romantiques, décimés par la mort, abandonnés d2 la littérature qui les avait portés si haut jadis et qui depuis vaque à d’autres glorifications, découragés par la défection générale des esprits, ébranlés sur leur propre valeur, sont devenus silencieux, et rèvent déjà la capitulation qui les ferait sortir, avec armes et bagages, d’une place qu’ils ne peuvent plus défendre.
Les naturalisies, jeunes, ardents, convaincus, insoucieux des coups à donner ou des coups à recevoir, montent à l'assaut de tous côtés; et déjà leurs têles hasardeuses se montrei.t à lous {es sommets de Part.
Ainsi deux écoles menacées, une école envahissante : voi à la situation de la place que nous venons inspecter. Au Salon de cette année, les trois drapeaux sont encore en présence. Saluons en eux le passé et l’avenir, et avant de procéder au dénombrement des forces, insistons un peu sur les caractères qui différencient chaque armée.
Ecole classique, école romantique, école naturaliste, toutes les trois sont d'accord sur le point de départ : la nalure est la base de Part.
Seulement,
L école classique affirme que la nature doit être corrigée au moyen des indications fournies par l’antique ou par les chefs-d’œuvre de la Renaissance. La réalité la trouble et lui fait peur. Sous prétexte de l’épurer, de lidéaliser, elle l’atténue ou la déforme ; c’est toujours de l’amoindrissement, quand ce n’est pas toujours de la convention pure.
L'école romantique affirme que l’art est libre ; que la naiure doit être interprétée librement par lartiste rendu libre. Elle n’a pas peur de la réalité, mais elle y échappe en la travestissant selon les caprices de l'imagination ; c'est loujours de là peu près, quand ce n’est pas toujours du somnambulisme.
L'école naturaliste affirme que l’art est l'expression de
la vie sous tous ses modes et à tous ses degrés, et que son unique but est de reproduire la nature en l’amenant à son maximum de puissance et d'intensité : c’est la vé- rilé s’équilibrant avec la science,
Telles tendances, tels résultats,
L'école classique, avec son idéal élevé, le choix délicat de ses modèles, sa recherche constante du dessin noble, a conservé pure la dignité de l’art en France. Mais, pour avoir imposé aux groupes et aux combinaisons de groupes que présente le monde extérieur des attitudes préconçues et des formes tradilionnelles ; pour avoir négligé la couleur qui, de tous les moyens de la peinture, est celui qui donne la sensation la plus immédiate de la vie. elle à supprimé la spontanéité de l'artiste, pétrifié l’imagination, flétri la naïveté et la grâce, ces deux ailes du génie, réalisé dans toutes ses productions limmobilité et la froideur, et finalement aboutit à la négation même de son principe et de son but.
L'école romantique, avec son individualisme irréfléchi, sa préoccupalion exclusive de la couleur, ses dérèglements ophtalmiques, ses incursions multipliées dans le domaine liltéraire, a jeté l’art hors de sa voie et l’a conduit au désordre, à l'anarchie. Par l’adoralion de l’accessoire, mobilier, armes, costumes, antiquailles et bric-àbrac, par lasservissement du personnage à l’effet pittoresque, elle à créé une elasse d'amateurs superficiels et turbulents, dont l'influence funeste n’est pas encore épuisée, ouvert la porte au mercantilisme le plus éhonté ; et c est à elle qu’il faut faire remonter, en définitive, les principales causes de l’abaissement où pendant vingt ans nous avons vu la peinture.
L'école naturaliste rétablit les rapports brisés entre l’homme et la nature. Par sa double tentative sur la vie des champs, qu’elle interprète déjà avec tant de puissance agresle, el sur la vie des villes, qui lui tient en réserve ses plus beaux triomphes, elle tend à engironner toutes les formes du monde visible. Déjà, elle a ramené à leur véritable rôle la ligne et la couleur, qui chez elle ne
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se séparent plus. En replaçant l'artiste au centre de son époque avec mission de la réfléchir, elle détermine la véritable utilité, par suite, la moralité de l’art. Ces quelques mots suffisent pour nous faire prendre confiance dans ses destins. Ce que n'avaient pu nous donner jusqu'à ce jour ni la curiosité arlislique des Valois, ni le goût raffiné des Médicis, ni les fastueuses aspirations de Louis XIV, ni la protection onéreuse des pouvoirs unitaires, le seul développement de la liberté, le seul éveil des instincts décentralisateurs va le produire chez nous.
Pour la première fois depuis trois siècles, la société française est en voie d’enfanter une peinture française qui soit faite à son image à elle, et non plus à l’image des peuples disparus ; qui décrive ses aspects et ses mœurs, et non plus les aspects et les mœurs de civilisations évanouies ; qui, enfin, sur toutes ses faces, porte l’empreinte de sa grâce lumineuse, de son esprit lucide, pénétrant et clair.
Puisse-t-elle, dans quelques centaines d'années, balancer, aux regards de la postérité, la peinture espagnole, si énergique el si farouche, la peinture hollandaise, si intime et si familière, la peinture italienne, la plus pure, la plus harmonieuse, la plus rayonnante qui se soil jamais épanouie sous un beau ciel!