SALON DES REFUSÉS
Ni l’édit de Milan, qui après deux siècles de proscriptions et de martyres mit fin aux angoisses des primitifs chrétiens, ni l’édit de Nantes, qui après quarante ans de
(1) Publié dans l’Artiste des 1* et 15 août et du 1° septembre
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bûchers et de massacres rendit la liberté de conscience À aux huguenots, n'ont apporté autant de joie dans le cœur { des opprimés que les trois lignes insérées au Moniteur ) du 24 avril :
€ De nombreuses réclamations sont parvenues à l'Empereur, au sujet des œuvres d’art, qui ont été refusées par le jury de l'Exposition. Sa Majesté, voulant laisser le public juge de la légitimité de ces réclamations, 1 a décidé que les œuvres d’art qui ont été refusées seraient | exposées dans une autre partie du Palais de l'industrie. »
Quand le public parisien eut pris connaissance de cette note, ce fut dans les ateliers un soulagement et un délire universel. On riait, on pleurait, on s'embrassait.
La première émotion calmée, on tint conciliabule.
Le cas était grave et en valait la peine. Qu'allait-on faire, en effet?
Profiter du bénéfice de la mesure? Exposer? A cette {| seule idée, beaucoup eurent peur, et ce n’était point les ll plus faibles. Les sots ont en eux-mêmes une confiance | absolue; il sont cuirassés de ce triple airain de vanité 1
qui les préserve à jamais d’hésitation et de doute. Mais les timides, mais les modestes, mais les courageux, mais ceux qui ont résolument travaillé, poursuivant la réalisation d'une œuvre, et qui, l'œuvre finie, reconnaissent qu'elle ne répond pas ou répond mal à leur conception première, — ceux-là tremblèrent et s'interrogèrent du geste et de la voix. Exposer, c'était résoudre à son détri-
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ment peut-être la'question soulevée; c'était se livrer à la | risée publique, si l'œuvre était jugée définitivement mau- il vaise; C'était prouver l'impartialité de la commission, 1 donner raison à l'Institut non seulement pour le présent, il mais pour l'avenir. Ne pas exposer, c'était se condamner 11
soi-mêmne,avouersoninaptitude ou sa faiblesse; c'étaitencore,par un autrechemin.aboutir à la glorification du jury.
Mais l'œuvre pouvait être bonne. Conçue à une heure heureuse, exécutée avec amour, caressée à loisir dans la prestigieuse lumière de l'atelier, elle devait avoir gardé
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quelque chose du charme qu'elle avait procuré à son auteur. Pourquoi alors prendre ces attitudes d’Hippocrate devant les envoyés d’Artaxerxès? Pourquoi repousser une publicité depuis si longtemps attendue, et pour la première fois si libéralement octroyée?
Et les esprits étaient en suspens; et les propos, chargés de raisons contraires, s’échangeaient d’atelier à atelier, de café à café, de Brasserie à brasserie. Du platean de l'Observatoire au moulin de la Galette, toute la gent artistique était en ébullition. Et rien ne se décidait.
Un soir, à cette heure mélancolique et douce où le firmament s'emflamme du côté du couchant, un ange du Seigneur descendit du ciel d'un vol rapide, et vint s’abattre sur le toit du paysagiste Harpignies, qui commande à la rive gauche. Les bourgeois du voisinage, entendant un grand bruit d'ailes dans l'air, levèrent les yeux; mais, avant qu'ils aient pu l’apercevoir, l’ange avait disparu : il était entré dans l'atelier.
Harpignies se levait tremblant pour recevoir le messager Céleste. L'ange lui présenta un livre etlui dit: « Lis. — Je ne sais pas lire, » reprit Iarpignies. L'ange alors le saisit par les cheveux et le porta à terre par trois fois ; et, à la troisième fois, Harpiguies se releva sachant lire ; et l’ange lui dit: « Lis, au nom de ton Maitre, au nom de Celui qui a tout créé, et les hommes dans les villes, et les arbres dans les champs, et qui a fait les paysages pour l’homme, afin de rasséréner sa vue faliguée par les boulevards rectilignes de M. ilausmann. » ilarpignies répéta ces mêmes paroles, et projetant sa vue sur le livre divin, 1] y lut, tracé en lettres de feu, ce mot: « Expose! » Harçignies se prosterna; et s’élant relevé, et s'élant avancé jusque dans le coin sombre où dormait son violoncelle, il entendit comme une voix qui sortait des cordes frémissantes, et qui disait: « O Iarpignies, va dire à Blin, à Lansyer, à tous ceux qui l’entendront, que l’ordre du maitre, l’ordre de celui qui le premier a disposé un peu de couleur sur une toile est que chaque artiste expose son œuvre. Pour les range: à ton avis, tu
n'auras qu'à parler. Si tu crains de ne pas être assez éloquent, je vais te meltre un peu de notre salive sur la langue. » Et Harpignies sentit sur sa lèvre comme le coup d'une décharge électrique. Il recula d’un pas, baissant involontairement les yeux; quand il les releva. l'ange avait disparu.
Et Harpignies vint au café de Fleurus, et il rapporta à Blin ce qu'il avait vu. Pendant toute la soirée, le café fut-en rumeur. De table à table, les paroles s’élançaient orageuses, brûlantes. Le lendemain, tous les artistes avaient résolu d'exposer. Seul, Nazon, dont les trois toiles étaient reçues, déclarait cette décision extravagante : mas il est écrit qu'il y aura toujours des dissidents parmi nous.
jt ceci est la légende du Saion des refusés.
Nous ne répondrions pas à l'intention manifestée du pouvoir, et nous trahirions les légitimes espérances des artistes, si nous abordions cette étude avec l'unique préoccupation de déterminer dans une rigueur précise les qualités et les défauts des œuvres repoussées par le jury.
Des visées plus hautes et un peu plus de philosophie uous sont commandées par la nature même des circonstances où la contre-exposition s’est produite.
En effet, qu'a voulu l'Empereur en décidant la formalion d’un Salon annexe dans le palais même affecté ax Salon principal ? Il à voulu, comme le dit expressément la note du Moniteur, « laisser le public juge de la légilimité des réclamations ».
Qu’attendent de nous les artistes? Eh! mon Dieu, ne craignons pas de le dire : ce que le plaideur attend de
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l’avocat, une bonne défense, chaleureuse, convaincue, et au besoin même partiale.
D'un côté, la justice nous sollicite d'apprécier à leur exacte valeur les opérations accomplies, de faire la balance égale entre les artistes et le jury, et de nous déterminer pour l'un où pour les autres dans toute la liberté de notre jugement, comme dans toute la sincérité de notre conscience. De l’autre, les artistes nous supplient de prendre fait et cause pour eux, d’accuser énergiquement les erreurs ou les partis pris du jury, de demander la cessation d’une tutelle quiles gêne ; finalement, d'aider, si nous pouvons, à leur affranchissement définitif et à la constitution de leur indépendance.
Entre ces deux sollicitations opposées, il importe de suivre les lois d’une raison saine, et de se déterminer suivant les impératives données de la stricte justice.
Tout d’abord, je ne peux m'empêcher de regretter une chose : le caractère facultatif que le gouvernement a cru devoir laisser à la contre-exposition.
Je comprends les sentiments de conciliation et de convenance qui ont guidé le pouvoir dans cette mesure, assurément plus bibérale que celle que j'aurais proposée. On avait à ménager des susceptibilités facilement irritables ; il fallait craindre ou de froisser des intérêts ou même de blesser des personnes. J'admets à l'avance tout ce qu’on pourrait dire à cet égard. Mais comment juger un procès dont on n’a pas toutes les pièces sous les yeux ? Le plus grand nombre des œuvres frappées d’ostracisme a été retiré par leurs auteurs. Par suite de ce retrait en masse, le contrôle de l’opinion publique n’a pu s’exercer que d’une façon incomplète. Et aujourd’hui que le Salon
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est fermé, que les débats peuvent être considérés comme clos, on s'aperçoit qu'un point reste obscur, qui impor- dl tait pour une solution définitive : — quelle était la valeur réelle des œuvres retirées ?
Les partis s'emparent du doute qui plane sur cette question et l’exploitent diversement.
Les amis du jury disent, avec apparence de raison, que { ces œuvres étaient les plus faibles. J'inclinerais à le 11 croire ; mais je vois, d’un autre côté, les rédacteurs du | catalogue imprimer, dans une préface incontestablement mesurée et digne, que « le retrait a privé le public et la crilique de bien des œuvres dont la présence eût été précieuse pour l’entière édification de tous. »
Il est fâcheux qu’une pareille divergence d'opinions ait pu se produire sans possibilité de réfutation. En imposant d'autorité l'exposition à tous les artistes refusés, on tuait en germe ces allégations contradictoires, et l’on coupait court à tous les arguments que chaque Camp ne manquerait pas d’en tirer au mieux de ses intérêts.
Ce point établi, abordons franchement le fond même du procès; et, comme tout bon juge le doit faire, procédons à l'examen des pièces, je veux dire des œuvres.