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çaise, l’homme qui semble en résumer aujourd’hui les seules forces subsistantes ? Comment retirer de cette galerie naturaliste que j'ébauche, le buste de celui qui, réagissant avec le plus d'énergie contre les tendances romantiques, à véritablement décidé le mouvement nouveau ?
Je parlerai done de Courbet avec d'autant plus de plaisir que, quoi qu’on dise ou qu’on pense de lui, il demeure, par l’incontestable vigueur de son tempérament, l'excellence de sa pratique, et même l’exclusivisme de sa théorie, une des plus curieuses originalités de ce siècle.
Courbet est le premier des peintres socialistes. On le trouve tout entier dans chacune de ses œuvres. La liberté de sa manière tient à la liberté de son éducation. Il est élève de Ja nature comme il le dit. Il apprit à dessiner dans l'académie Suisse, où il copiait le-modèle vivant ; à peindre, au Louvre, où il étudiait les procédés matériels des anciennes écoles. C’est à cette double étude, longuement suivie, qu'il acquit cette facture large, facile et vigoureuse qui le distingue.
Depuis lAprès-dinée à Ornans, qui est au musée de Lille, jusqu’au Retour de la conférence, que le musée du Luxembourg négligera sans doute d'acheter, Courbet n'a jamais dévié un moment, Il a marché dans la même voie, obéi aux mêmes tendances ; Loutes ses œuvres sont marquées au coin du même système préconçu, et portent le sceau de la même personnalité. S'il a voulu d’abord acquérir l'entière connaissance de la tradilion, ç'a été, comme il l’a écrit lui-même, pour y puiser le sentiment raisonné etindépendant de sa propre individualité. « Savoir pour pouvoir, dit-il, telle a été ma pensée. Traduire les idées, l'esprit de mon époque selon mon appréciation faire en un mot de l'art vivant, tel a été mon but. » Pour
ma part, Je n’en sais pas de plus élevé, et je doute que les grands maitres de tous les temps s’en soient jamais proposé un autre.
Cet artiste singulier, si distinct de tous ceux qui nous entourent, met au service de son esthétique personnelle
des moyens extraordinaires. Il est peintre dans le sens exact du mot, pIcToR, pittore : il voit clair et rend juste. Son mélier, merveilleusement riche, s’assouplit jusqu’à différer de lui-même avec chaque objet qu'il traite; sa brosse enveloppe d’un seul coup et donne à la fois la forme et le mouvement. Rien de ce qui compose le monde visible ne lui est étranger : figures, paysages, animaux, marines, portraits, fleurs et fruits, Courbet traite tout, et avec la même facilité supérieure. Soumis avant tout aux choses, il ire son impression de la nature, ce qui lui permet d’être divers comme elle. Pour cette puissance et cette variété, je le rapprocherais volontiers de Velasquez le grand naturaliste espagnol; mais avec une nuance : Velasquez était un courtisan de la cour, Courbet est un Velasquez du peuple.
La grande prétention de Courbet est de représenter ce qu'il voit. C’est même un de ses axiomes favoris que tout ce qui ne se dessine pas sur la rétine est en dehors du domaine de la peinture.
Or, voici ce que Courbet aurait vu dans la vallée d’Ornans, au cœur de cette belle et robuste Franche-Comté, que l’ancienne domination espagnole a si profondément catholicisée :
Par le grand chemin qui descend du village, au pied des coteaux couronnés de roches grises, sous un ciel plein de lumière, un groupe d'hommes noirs s’avance. Dieu vivant! Ce sont des curés. Ils reviennent de la conférence; c'est-à-dire que, réunis chez un confrère, ils ont vidé quelques points de théologie et en même temps des brocs de vin. Ils sont sept, comme les sept vaches grasses de la 3ible ou les sept péchés capitaux de l'Evangile. La discussion à dù être chaude, car les bons sires sont visiblement émus. Le plus gras, — on doit des égards à Pobésité, — est monté sur un charmant petit âne gris, que tire véhémentement par la bride un jeune abbé de ville; l'œil allumé, la joue rubiconde et la soutane poudreuse, le cavalier se tient inerte, les bras ballants, riant à triple menton de la chute qu'il vient de faire, et qu’il serait
d’ailleurs prêt à recommencer si deux prêtres, lui donnant le bras, ne l’arc-boutaient solidement de droite et de gauche. Suivent deux curés, dont l’un, plus exalté, fend l'air de.son bâton et frappe le sol à démolir Voltaire, si Voltaire était là. Un dernier ferme la marche, que le vin n’a pas affaibli : roide, et pirouettant sur un seul pied, il dialogue avec un chien qui passe,sans s'apercevoir, qu’à ce moment-là même, il perd son tricorne. Puis viennent, drapées jusque au menton et rigides comme des statues, les gouvernantes, portant sur leurs têtes des corbeilles qui contiennent les restes du déjeuner.
Bruyant, suant, cahotant, exhilarant, à l’heure même où le travailleur des champs peine et geint à remuer le sein rebelle de la terre : ainsi le cortège s’avance. Il arrive devant un chêne, au creux duquel la vénération des paysans tient toujours dressée une statuette de la Vierge. En tout autre temps, ces hommes, s’arrétant, eussent fait le signe de la croix. Ils passent sans rien voir.
Cependant deux villageois qui bêchaïent, entendant le bruit de ces ébats, se sont avancés au rebord du champ, et regardent. Regarder sans s'intéresser à l’action, est difficile. Le mari, — un libre penseur, — rit à ventre déboutonné; la femme, — toujours pieuse, — reconnait la religion, et s’agenouille pour adorer.
Le Retour de la conférence a fait scandale. Dans ce pays de chansons, de ris et de fronde, on admet difficilement la peinture satirique. Cependant l'ironie est une arme dont personne ne se fait défaut à l’occasion. Pourquoi l’artiste ne commettrait-il pas, lui aussi, entre temps, son pamphlet comme tout écrivain de bonne souche ?
Mais, Dieu me garde de faire ici l'apologie d’un sujec pareil! Je n’ai d'autre vouloir que d’en assigner la valeur artistique. Or ce tableau tient sa place dans l’œuvre du maître; c’est un excellent Courbet. La couleur en est belle et transparente. Si le dessin est lâché parfois, ce défaut disparaît devant la vérité des physionomies et devant le naturel charmant des attitudes. Jamais dans sa
vie de peintre, Courbet n’a eu un tel bonheur de composition. L'œil est véritablement séduit et enchanté. Nos petits-enfants viendront rire devant cette toile spirituelle ct gaie: que n’a-t-on permis à leurs pères de rire dès aujourd’hui !
Dans un autre ordre d'idées et à lextrémité opposée de l’art, s’est placé le peintre François Millet. Voué à la traduction des mœurs champètres, il apporte dans son interprétation quelque chose de farouche et d’austère qui éloigne les esprits légers. Le joli, le gracieux, répugnent à cette mâle nature. Les occupations fortes de la vie rustique, les travaux qui tiennent courbées ces populations de la glèbe, leurs gauches idylles et leurs naïves églogues, surtout la sinistre grandeur de l’implacable destin qui les foule : tels sont les thèmes habituels et les sentiments faniliers à ce dur évocateur des plus sombres misères.
Ceux qui l’ont suivi dans la longue suite de ses œuvres, qui ont vu les Glaneuses de 1857, la Gardeuse de vaches de 1859, la Tondeuse de moutons, l’Attente de 1861, savent de quelle émotion ils ont été, à chaque toile, atteints et pénétrés. Le Paysan se reposant sur sa houe va plus loin, ce me semble, et remue plus profondément.
Il travaille depuis le matin, et la tàche est loin d’être finie ; mais il est des moments où le bœuf suspend le sillon commencé, où le cheval s’arrête sur l’interminable chemin, où l’âne, pliant sous le fardeau, refuse d’aller en avant. En tout labeur, il faut souffler quelques minutes. Aussi, l'homme a redressé ses reins ankylosés, essuyé son front couvert de sueur, et, debout, les deux mains appuyées sur le manche de sa houe, la tête projetée en avant, il regarde l’espace immense. Les vaches de
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Paul Potter, qui tendent le cou au bord des prairies hollandaises, n’ont pas plus d'intelligence dans la face, pas plus d'espoir dans l'œil, pas plus de lueur sur leur crâne épais. A perte de vue, tout à l’entour de lui, s'étend la terre. La bêchera-t-il toute, jusqu’à ce qu’il tombe dessus, exténué de force et de vie ? Ce sol implacable a déjà dévoré son père et sa mère et les pères de ses pères ; il le dévorera lui-même. Et lui parti, ce sera le tour de ses enfants, puis des enfants de ses enfants, et toujours, et sans fin, et jusqu’à la consommation des siècles. Et jamais 1e travail n’aura cessé, et jamais l'heure du repos ne 1° sera venue. Il faudra mourir ici ou là, un peu plus tôt, un À : peu plus tard, mais mourir dans ce sillon toujours à re- ‘14 - Commencer. — Quelques ronces desséchées, qu'il a je- D : tées négligemment sur le terrain en friche, ont pris, sans ik qu’il s’en aperçüt, la forme d’une couronne d’épines ; et, 12 pendant qu'il interroge du regard, l'horizon fermé pour Ê lui semble dénoncer tout bas son sort, le sort réservé à A 0 ce lamentable christ du labour éternel.
he: C'est beau, c’est grand, c’est religieux. L’impression à est si élevée, qu’elle fait oublier les défectuosités de | exécution, qui est malheureusement insuffisante chez Millet,
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1e Celui-là est vif, léger, spirituel, étincelant. Le monde F4 ; dont il s’est fait l'interprète, et dont il déroule un coin ( chaque année à nos yeux émerveillés, n’est pas la France
avec ses horizons pâles, ses populations communes et ses costumes ternes ; c’est l'Algérie avec son ciel de feu, RE sa terre de sable, ses palmiers, ses minarets, ses éclatants costumes, ses hommes élégants et ses chevaux ner- Yeux, ses mœurs et ses jeux, ses campements nocturnes et ses fantasias brillantes comme son soleil. Celui-là est
peintre et écrivain. Quand sa brosse le fatigue, il prend la plume, et écrit des voyages, comme le Sahel, des romans, comme Dominique ; et les littérateurs de profession Jalousent le style de cet amateur. Il n’est pas seulement peintre, pas seulement écrivain, il pourrait encore plaider votre cause à la barre, défendre votre fortune ou sauver votre tête, car il est avocat.
L’ai-je nommé ? C’est Eugène Fromenlin.
Eugène Fromentin est aujourd’hui, de l’avis unanime, le premier parmi ceux de nos peintres qui ont choisi FO-, rient pour domaine.
À l’origine, il subordonnait l'homme et la bête au paysage. En avançant, il a renversé les termes de la proposilion ; de paysagiste, il est passé socialiste. C’est un progrès ; mais Ce n'en serait pas un suffisant, si parallèlement le peintre ne s'était dégagé du romantisme pour entrer dans le naturalisme pur. Le romantisme, c’est le Bivouac arabe au lever du jour, dont l'impression est entachée de senlimentalité prétentieuse ; le naturalisme, c'est le Fauconnier arabe, et son cheval d’un lancer si vaillant. Tout cela est bien encore un peu trop pris au seul point de vue pittoresque. Le peintre y cherche, avec les agencements séduisants, le détail, le joujou, la jolie tache qui s'accroche bien. Mais il ne séjournera pas dans cet art d’altifer agréablement. Van der Meulen et Cuyp, qui semblent l’attirer plus particulièrement, nous répondent de son avenir. Il est à nous.
Un sentiment à la Gérard Dow ; l’art diflicile de bien mettre en toile, l’art plus difficile encore d'intéresser avec un rien, par le seul charme de la peinture : tout Bonvin est dans ces mots. Le naturel de ses compositions
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n'est égalé que par la franche allure de son métier. Sa: Fontaine en cuivre rendrait jaloux bien des petits Flamands. Et dire que ce talent-là ne suffit pas à nourrir l’homme qui le possède ! M. Bonvin en est réduit à quitter deux fois par semaine son chevalet et ses pinceaux pour aller marquer les bœufs qui entrent au marché de Poissy ou ceux qui en sortent. O fortune !
Citons encore pêle-mêle, tous ceux qui, avec des aptitudes et des caractères divers se pressent dans les mêmes chemins. Jeunes, résolus, audacieux, ils ne redoutent qu'une chose comme leurs aïeux les Gaulois, c’est que le ciel ne tombe sur leurs têtes, avant que le jour de la célébrité ne soit sonné pour eux. Je voudrais pouvoir parler d’eux longuement et distribuer à chacun les éloges qu'il mérite. Je ne le puis. Mais ces éloges qu'ils ne recevront pas en détail, j’en fais un bouquet que j'attache ici à la boutonnière de leur général.
Qu'ils le désignent !