‹ SalonsChapitre 45 sur 99 · RENÉ · texte numérisé non relu

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productions, la plus sotte ne se fait pas avec la plume, mais avec le pinceau. L'homme de lettres s'arrête à michemin de limbécillité. Plus favorisé que lui, le peintre a le privilége d'atteindre, que dis-je? de reculer les bornes de la bêtise.

On pourrait rire devant les Types de Chevaux de M. Vincent Brivet,le Portrait du franc-maçon etle Paysage de M. Castelnau, la Ménagerie de M. Fitz-Burn, l'Art et l'Indépendance de M. Claparède, la Fête romaine sous Pompée de M. Joseph Navlet, lequel, entre parenthèse, figure doublement au salon des reçus par lui-même et par son fils. Mais ces déjections de l'esprit attristent plus qu’elles ne réjouissent. Passons.

On pourrait s’apitoyer sur ces peintures de religion, d'histoire ou de genre, si nombreuses que les yeux en sont de toutes parts ofensés. Mais ces essais naïfs de débutants imberbes ou de fruits secs tombés en calvitie laissent l’esprit indifférent ou irrité. Passons encore.

Arrivons par une élimination violente aux seules œuvres, qui par certains côtés, méritent l'attention de la critique, et dont un certain nombre, sans doute, a dû faire hésiter plus d’une fois le jury. Je suivrai l’ordre même du catalogue, pour individualiser autant que possible mes appréciations, et les répandre sur plus de têtes en rosée réparatrice.

ALLARD-CAmBRAY, Derniers jours de Louis XI. —

C’est un début. Pour réjouir les regards mourants de Louis XI et réchauffer ses sens affaiblis, les courtisans avaient imaginé de faire danser devant lui des groupes de :

jeunes filles. Ce qui manque dans cette toile, c’est l’ani-

malion, la vie. Les personnages se découpent sur le fond en silhouettes plates, à peu près comme dansles tableaux de M. James Tissot. Mais ce qu'il faut placer à l’actif du peintre, c’est une certaine recherche du pittoresque qui n’est pas commune, et des qualités bien équilibrées de dessin et de couleur. S'il groupe les personnages avec inexpérience et gaucherie, du moins il les compose individuellement aussi bien que possible. Le Louis XI, par

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exemple, qui forme le personnage principal, est très étudié et particulièrement réussi.

AUGUSTE ANDRIEUX, Legénéral Bonaparte accompagné de son escorte. — Composition éparpillée; peu de vigueur dans le dessin ; mais du mouvement et un vif sentiment de la couleur.

GEORGES BELLENGER, Coin d’atelier. — Une choppe, un pot, des fleurs, des livres; le tout suffisamment rendu.

Je ferai ici une réflexion générale qui s'applique à tous ces pauvres faiseurs de nature morte, qu’on a si violemment étrillés au moment où ils s’y attendaient le moins. Le jury les à proscrits en masse, comme s’il redoutait leur invasion. De fait, ils se multiplient dans une proportion effrayante. Les rats des égouts de Paris sont moins nombreux et moins menaçants. Si l’ordre académique s’écroule un jour, ce sera que les peintres de nature morte, dans les bas-fonds, en auront corrodé un à un tous les étais. Plaisanterie à part, moi, je trouve que la nature morte est un genre aussi important qu’un autre. Comme un autre, elle a son histoire et ses grands noms. Des maitres français et étrangers y ont attaché une telle gloire, qu'ils l'ont à jamais tirée de l'obscurité. De plus, c'est le meilleur des exercices ; les objets matériels n’acquérant de l'intérêt que par la justesse du ton et l’énergie du rendu, s’étudier à les reproduire, c’est entrer dans la véritable école de l'œil et de la main. Tous ceux qui ont bien peint avaient passé par là. — C’est pourquoi j'aurais eu des prévenances et de l’affabilité pour les peintres adonnés à ce genre.

FRANCIS BLIN, Chemin bordé de pommiers. — Le paysage naluraliste, comme la nature morte, est en défaveur auprès du jury. Quand on songe que Paul Huet, Jules Dupré, Flers, Cabat, Théodore Rousseau, Corot, Daubigny, après avoir subi les humiliations et bu à la coupe amère des refus, ont fini par se frayer un Chemin à coups de talent, et se poser à la tête de cette nouvelle école, dont ils sont l'honneur et la gloire, on s’étonne de voir leurs jeunes successeurs, ceux qu’ils ont créés, formés,

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et qu'ils dirigent encore, en butte aux mêmes luttes et aux mêmes hostilités. On ne comprend pas que, malgré les tendances contraires de l'opinion publique, certains hommes persistent à vouloir supprimer le chemin parcouru, et faire rétrograder d’un demi-siècle des esprits décidément lancés en avant.

M. Blin, par de courageux efforts, s’est placé aux premiers rangs de la jeune génération. Rien qu’à voir ses belles toiles, toujours savamment composées et si puissantes d'impression, on devine une intelligence sage, lucide, prévoyante, longuement mürie à la contemplation des choses. Sa préférence se porte vers les aspects solitaires ; il aime la calme tristesse des terres nues, l’austérité rêveuse des plages désertes. Toujours imprévus, ses effets sont toujours saisissants. Il a de la nature un sentiment particulier, qui le distingue de tous ses jeunes rivaux, et fait que sa peinture ne ressemble à rien de connu. Point important et négligé de trop de peintres : ses toiles sont toujours de proportions heureuses et dans la forme qui convient. N'est-ce pas assez de qualités ? Que faut-il dire encore ? Le Chemin, qu’on a refusé, a le même caractère de grandeur et plus de charme que la Plage bretonne, qu’on a reçue.

BERTHÉLEMY, Marine.— L’eau excellente ; le ciel, lourd et opaque est à refaire.

BRiGoT, Portrait de l'auteur. — La couleur de Courbet, moins les belles qualités de transparence et d'harmonie. Cette tête vaut mieux que le fameux Chasseur qui a été reçu et dont on s'est tant aumsé. M. Brigot doit le peu qu'il sait à M. Courbet, dont il a suivi l’atelier. Pourtant, il signe élève de Gleyre. Pourquoi? Est-ce négligence, calcul ou ingratitude ?

BriGuIBouL, Vénus et Adonis. — On vient de lui donner, sans doute pour son Robespierre au 10 thermidor, une médaille de troisième classe. Son mérite n’est donc pas en question, même dans l'esprit de ceux qui l’ont refusé. Mais qu'est-ce qui le caractérise? La rigueur du dessin, la précision du modelé, l’audace des raccourcis.

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et par-dessus tout je ne sais quoi d’élégant, de fin et de mystérieux, qu'on trouve, mais à pleine dose, chez le grand maître Léonard de Vinci. Se débarrassera-t-il de cette coloration louche et comme vitreuse qui fait l’harmonie de ses toiles ?

CALS, le Ménage du Sabotier. — L'homme travaille, la femme soigne le petit. Un grand naturel dans les attitudes et les expressions.

Madame Emma Craussar, Salon de Beaujon. — Intérieur dont on ne saurait dire trop de bien. L’air et la lumière circulent à l’entour des meubles. Quelque chose de léger, d’aérien, de fin et d’'agréable à l'œil, vous séduit, vous attache, vous fait passer sur les faiblesses de l'exécution.

CHINTREUIL, Trois paysages. — Rien n’est plus consciencieux, plus raisonné ; rien ne méritait plus l’admission. Les herbes du sol sont trop vertes dans le payage de novembre et détonnent sur l'aspect jauni de la forêt. Dans les champs de sainfoin, il y a des ombres portées de nuages qui décèlent une étude profonde de la nature et des phénomènes de la lumière. Je crains que M. Chintreuil ne travaille trop ses toiles, et ne les gâte en voulant les pousser à une perfection imaginaire : je voudrais voir des ébauches de lui. Ah! c’est si difficile quelquefois de s'arrêter.

Vicror DarJou, Marguerites, Portrait de M. Dombray. — On y sent trop le travail minutieux et étroit de l’homme habitué à la miniature.

Mais comme je m’arrêtais devant cette toile afin d’en mieux examiner les menus détails, j'entendis derrière une voix qui sanglotait. Je m’approchai, et secouant le cadre : « Ame qui pleures, m'écriai-je, qui es-tu ? Je me sens altendrir à tes gémissements étouffés. Parle-moi, et dis-moi ce que tu souffres.»— «Je suis, répondit la voix, l'Esprit de la famille, et je pleure de voir ces pères vaincus là où les fils ont triomphé. Darjou père est refusé, tandis que Darjou fils est reçu; Navlet père est refusé, tandis que Narvlet fils est reçu ; Saint-Marcel père

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et Saint-Marcel fils sont refusés tous les deux. Deroy fils n'a pas voulu tenter l'épreuve avec Deroy père, et il a laissé l’auteur de ses jours se faire refuser tout seul. Que va devenir le respect filial, si les fils ont le droit .de se dire plus forts que les pères ? À qui appartiendra désormais l'autorité, à qui l’obéissance? O jury d'examen! tes refus ne sont pas une marque d'indignité imprimée au front de la faiblesse, ce sont des coups de cognée portés à l’arbre sacré dela famille.» — Voilà ce que disait Darjou père devant Darjou fils.

Je ne vous promène pas, croyez-le bien, à travers les stations d’une voie douloureuse, d’un calvaire artistique. Je n’implore pas de votre pitié l’aumône d’un éloge pour le Salon des refusés, ce grand Bélisaire de lexposition de 1863. Je fais appel à votre sensibilité et à votre bon goût. Figurez-vous que nous soyons dans un jardin fleuri. A la vérité,ce n’est pas Le Nôtre qui en a fournile dessin, mais bien plutôt quelque enfant inexpert. Au lieu des groupes, des trouées, des ronds-points savamment distribués, le pauvre architecte n’a su qu’aligner d’uniformes plates-bandes. Les perspectives pittoresques, les grottes romantiques, les accidents de terrain font défaut, aussi bien que les imposants massifs d'arbres et les belles fleurs exotiques, si puissantes de coloration et de parfum. Pour tout horizon, nous avons les pàles vapeurs qui bordent toute plaine nivelée. Mais quelques heureux détails semés ça et là, peuvent encore distraire notre vue, et, si les plantes sont d'espèce vulgaire, il en est parmi d’un charme pénétrant.

MADEMOISELLE LouISE DARRU. — Elle s'intitule élève de M. Piette, un homme inconnu, et de M: Armand Dore, un refusé. C’est du courage et cela ne m'étonne pas de la part de cette muse. Ces Citrons, ces Fleurs des champs. sont touchés d’une main vigoureuse; la gamme en est chaude et forte : on dirait vraiment une œuvre d'homme.

M. JEAN DESsBRogsEs. — Vous connaissez François Millet, le peintre des dures églogues et des idylles farouches. n’a pas bu au biberon pastoral de Florian, celui-là ! Quelques fables de La Fontaine, quelques lignes de La Bruyère, le grand courant socialiste qui traverse notre époque, voilà ses attaches littéraires et la raison de ses tendances. Eh bien, versez une carafe d’eau dans un verre de Millet, et vous aurez du Jean Desbrosses. Un peintre qui regarde la nature et la vie à travers les lunettes de son voisin, nous sommes trop habitués à ce phénomène pour nous en émouvoir, où nous en élonner.

M. Puismpe, Portrait de Charles Vincent, homme de lettres.—Le modèle est poète etchansonnier populaire: de plus, collaborateur dramatique d’Auguste Luchet. Chaque fois que Luchet fait un drame, Vincent dépose dedans quelques couplets de sa façon : je l'ai défini autrefois un pinson qui chante dans les rameaux de Luchet. Le peintre à trop détaillé cette figure bonne et honnête, mais un peu fureteuse; elle demandait à être construite par larges plans, avec une pointe de curiosité sur le nez.

M. DoxkaUD. — Elève d'Hippolyte Flandrin. Il a cru pouvoir appliquer lacalme manière de son maitre au plus dramatique sujet de l’histoire sacrée, la Mort de Jézabel. Ah! le poète avait été beau, grand, terrible :

ae En achevant ces mots épouvantables, Son ombre vers mon lit a paru se baisser, Et moi, je lui tendais les mains pour l'embrasser.

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Mais je n'ai plus trouvé qu'un horrible mélange

D’os et de chairs meurtris et traïnés dans la fange, Des lambeaux pleins de sang et des membres affreux Que les chiens dévorants se disputaient entre eux...

Regardez ce qu’a fait le peintre : une poupée bien proprette est étendue par terre; une tache de sang bien arrondie s'étale au bas de sa robe ; un chien bien peigné s'apprête à la lécher avec respect. Où est l'horrible mélange ? où sont les os meurtris avec la chair? où les lambeaux souillés de sang et de boue? où les chiens faisaient curée d’une majesté royale? Peintres! peintres! vous voulez lutter avec les poètes! Mais, quel talent as- Lu, jeune présomplueux ? Apprends donc que quand le poète a passé, et qu'il à frappé un morceau avec cette énergie d’empreinte, tu peux tranquillement laisser là ta palette, et passer à d’autres exercices. Le sujet est traité définitivement, souverainement; ton pinceau n'y ajoutera rien.

M. ARMAND DORE. — Nous avions aux reçus un Yan d'Argent, nous avons ici un Armand Dore. Beaux noms, sur ma foi et qui pourraient promettre une meilleure peinture. Celui-ci mêle Couture à Corrège comme un dramaturge du boulevard mêlerait Victor Séjour à Shakespeare.

M. Louis Dügois. — Un Courbet belge. Rectifiez son dessin lourd, précisez son modelé incertain, jetez pardessus le tout, la couleür transparente et fine du maitre d’Ornans, et cette Maternité deviendra un bon tableau, une sorte de Madone réaliste pleine de naturel et de charme.

M. FANTIN-LATOUR. — Je voudrais que ce jeune homme, habile entre les habiles, püût dépouiller je ne sais quelle

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timidité qui le retient et l’enchaine. Son portrait est vague et en quelque sorte hagard, saupoudré de riz d’ailleurs, et blafard comme un effet crépusculaire. Parbleu! mon ami, revenez done à la santé, à la vigueur, au coup d’œil clair et juste. Vous êtes un des plus entendus parmi les aspirants dont je fais en ce moment l’'énumération. Vous savez dessiner, vous savez peindre ; de plus, on vous aime: quel point d'appui! Faites donc, ne craignez pas. Prenez votre couteau et raclez-moi cette Féerie qui n'appartient pas plus au monde de lPimagination qu’au monde de la réalité. Il n’y a là dedans, ni fond, ni forme. Et puis, sur cette même toile, établissez-moi quelque chose de simple, de vrai, de vu sur nature, qui soit accessible à Ia fois à notre esprit et à nos sens. Que si l’on vous attaque alors, appelez-moi : Je serai avec vous et crierai plus fort que les autres.

MADAME FEsser.— Elle imite Jongkind de façon à vous y méprendre. Jongkind est un véritable artiste, mais un mauvais modèle à suivre.

MADEMOISELLE CLARA FILLEUL, — Elle communique au pastel l’aspect vigoureux de l'huile.

M. GaRioT. — Une des plus infortunées victimes de l’art académique en France. Il signe ses portraits en latin : PAULUS CÆSAR GARIOT FACIEBAT, PARISIS, ANNO MDCCCLXIH Malgré ce ridicule, M. Gariot n’est pas le premier venu. Il a obtenu une médaille de troisième classe, il ya vingt ans au moins; et, l’année dernière encore, il exécutait, pour le compte de l’Impératrice, quatre figures décoratives au palais de l'Elysée. Ses portraits, conçus dans le sentiment de M. Hippolyte Flandrin, sont propres, luisants, vernis, irréprochables de tenue, s’approchant du reste de ceux du maitre autant qu'un tapis de billard d’une verdoyante prairie. Tous les accessoires sont traités avec une minulie extravagante. Voyez-moi cette toile cirée qui recouvre le parquet, le veiné de cette cheminée, et ditesmoi si jamais décorateur ou peintre d'ornement a approché cette réalité et produit pareille illusion?

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