‹ SalonsChapitre 46 sur 99 · MIT · texte numérisé non relu

MIT

M. AMAND GAUTIER. — «( Voilà qui dépasse toutes les bornes, s’écriait un bourgeois mon voisin; représenter le sie Christ en redingote noire : il n’y a que les réalistes pour

j avoir de ces idées! »— Bourgeois, mon ami, calmez-vous. [18 Malgré le litre du tableau, la Femme adultère, il ne s’a- | git pointici du Christ; et, pour réaliste que soit l'œuvre. elle n’en à pas moins sa poésie. Écoutez plutôt :

Un mari, un mari de nos jours — je ne dirai pas vous ou moi, Car Je ne souhaite pareil malheur ni à moi, ni à pl vous — vient de surprendre sa femme en flagrant délit 1 etla chasse de son domicile. Debout, irrité, le bras tendu, NE la main menaçante, le mari est au seuil de la porte. {| Agenouillée, les cheveux épars, le visage en pleurs, la l lemme est dans la rue. Le désespoir la tord et la brise. È

Elle à forfait à l’honneur conjugal, elle à manqué au plus sacré de ses devoirs; elle le comprend enfin, — trop ‘ii tard! Les célibataires pardonnent : Que celui de vous qui ts est sans péché jette la première pierre à celte femme: le mari outragé tue, ou chasse. Cette morale, si elle est Ji] moins Couce et moins sympathique que celle de l’'Evan- 1 gile, est plus forte et plus vraie.

16 Et la scène se déroule terrible, implacable. La péche- 1 resse, l’'abandonnée, se lamente : famille, enfants, foyer, Hs et les joies saintes et les amitiés tranquilles, elle a tout ï perdu, irrémissiblement. Le paysage qui l'enveloppe — pris au tomber du soir, à cette heure mélancolique où 1E l'ombre monte en frissonnant — s’attriste et semble reil vêtu de deuil. Le soleil rougit l'horizon de dernières et sanglantes lueurs. Des arbres dépouillés de feuilles, 1 comme Île mariage désormais dépouillé d'illusions, se dressent rares et hauts sur le firmament rembruni. Morne,

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sombre, le mur de la maison où devait s'écouler son bonheur, si elle avait mieux compris sa destinée, se prolonge, profilant dans l'air sa silhouette menaçante, chargée de folles terreurs et de sinistres épouvantements. Tout repousse la malheureuse : son mari la maudit, sa maison la rejette, son chien la renie et aboie après elle.

Voilà ce tableau, dans lequel mon voisin ne voyait qu'une bouffonnerie réaliste, que la commission d’examen à cru devoir repousser, et que j'aurais voulu, pour ma part, lant à cause de l'idée qu'à cause des qualités de l'exécution, voir mettre à une place d'honneur, au pair des meilleures œuvres envoyées cette année. Quand celle poussière de préjugés qui obscureit nos malheureuses cervelles se sera dissipée, que nous y verrons clair sur les devoirs et la destinée de l’art. nous comprendrons que c'était là de la vraie peinture, non vue à travers des livres ou d’imaginaires conceptions, mais inspirée directement de la vie, et basée sur une étude approfondie de la nature.

ROBERT GRAUNAME. — Élève de Couture. On a reçu de fui un Jeune Espagnol, tête d'étude ; on lui a refusé deux natures mortes vraiment remarquables, Œufs et fromages, Pieds de cochon. Cela ne peut tenir qu'au sujet. Il y à en effet des natures mortes nobles et élevées qu’on accueille avec empressement : les oranges, les raisins, les cerises el autres fruits de dessert. Il yen à de bourgeoises, qu'on accepte encore comme des parvenus dans un aristocratique salon : la venaison, la marée; mais il en est de triviales, reconnues indignes de frayer avec les précédentes, et qu’on chasse impitoyablement. Les Pieds de cochon appartiennent sans doute à cette catégorie.

M. HARPIGNIES. — A Ja fin de l'hiver dernier, le feu prit

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dans Patelier de Harpignies et endommagea quelques toiles, parmi lesquelles le Ravin et les Canards sauvages. C'était un grand malheur, que le courageux artiste répara de son mieux. A-t-il réussi complétement ? On en pourrait douter, puisque ces deux tableaux sont précisément ceux qu'on lui a refusés. Harpignies les aimail, sans doute parce qu'ils avaient souffert. Il les préférait aux Corbeaux, qui ont eu un si beau succès au Salon des Reçus. Je ne partage pas cet avis. Le paysage des Corbeaux avait un grand air de nature, que n’ont peut-être pas ceux-ci. Que Harpignies se défie de deux choses : la trop grande uniformité dans le ton, le trop grand artifice dans l’arrangement. Ces deux défauts admis, il faut louer pleinement sa manière. Je la résumerai par un seul mot : l'élégance dans la sobriété.

M. JoNGkIND. — Voilà encore un peintre qu’il me semblait difficile de refuser, surtout en totalité. Son talent, si expressif et si original, n’est plus en question depuis longtemps. Tous ceux qui l’ont suivi dans ses travaux, sont d'accord pour l’admettre. Le Jury de 1852 l’avait récompensé d’une médaille de troisième classe. Depuis ce temps, il n’a cessé de travailler et de produire. Son imagination se serait-elle affaissée? Sa main se serait-elle alourdie ? Il est peu vraisemblable, puisque c’est précisément à celte époque de sa vie que se rapportent ses meilleures œuvres, les Clairs de lune étranges que vous connaissez, et ces saisissantes Vues de la Seine qu'on n'oublie plus lorsqu'on les a contemplées une fois. Moi, je l'aime ce Jongkind; pour moi. il est artiste jusqu’au bout des ongles; je lui trouve une vraie et rare sensibilité Chez lui tout git dans l'impression; sa pensée marche entrainant la main. Le métier ne le préoccupe guère, et cela fait que, devant ses toiles, il ne vous préoccupe pas non plus. L’esquisse terminée, le tableau achevé, vous ne vous inquiétez pas de l’exécution; elle disparaît devant la puissance ou le charme de l'effet.

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ANNÉE 1863 174 M. JuzrAN. — Son Lever fredonne ironiquement la

stance du poète :

Assez dormir, ma belle :

Ta cavale isabelle

Iennit sous les balcons.

Vois tes piqueurs alertes,

Et, sur leurs manches vertes, Les pieds noirs des faucons.

Le peintre se moque d’Alfred de Musset, de l’école romantique et de nous. Son tableau défie la descriplion. Pour en parler sans embarras, il faudrait renvoyer les enfants et fermer soigneusement les portes. Cela n’en vaut pas la peine.

M. EMMANUEL LANSYER. — Voulez-vous voir un joli paysage, fin, harmonieux, composé avec un goût malheureusement trop rare en ce temps ? Regardez ce Poste au bord de la mer. C'est un début, mais un début qui classe son homme. M. Lansyer a passé par la vigoureuse école de Courbet; il en est maintenant à celle plus élégante et plus raffinée de Harpignies. Cette variélé dans l'apprentissage ne peut manquer de produire de bons

résultats.

M. CHARLES LAPOSTOLET. — Paysagiste vigoureux, quoique parfois un peu lourd.

M. ALPHONSE LEGROS. — Est-ce un Espagnol? est-ce

un Allemand ? est-ce un Français moderne ? C’est un peu tout cela à la fois : personnalité vague encore, et qui ne s’est point suffisamment affirmée. Tel qu’il est cependant, M. Aiphonse Legros appartient à ce bataillon naturaliste qui s’est formé à la suite ou plutôt à l'entour de Courbet, et qui, jusqu’à présent, malgré beaucoup de talent apparent, à fait plus de bruit que de besogne. Ce

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jeune peintre figure au Salon officiel par deux grandes composilions. Le Salon des refusés n’a retenu de lui qu’une simple tête, le Portrait de M. E. Manet : il est bon de faire sentir quelques attaches à la jeunesse toujours trop prompte à s'envoler.

M. CONSTANT LiNTeLo. — Sous le titre de Bijoux, un io petit tableau, de dimensions mieroscopiques: une jeune femme debout près d'une cheminée, dans un salon richement orné. L’exéculion est un peu timide. Le portrait de G. D... a plus d’ampleur, ce me semble.

M. EpouarD Logoy.- Ceux qui ne connaissent Corot que par ses effets généraux de matin et de soir, où les masses indécises et les vapeurs flottantes jouent un si grand rôle, ne se doutent guère que ce grand peintre avait débuté dans l’art par des Vues d'Italie, étonuantes de précision et de netteté. Ces éludes premières, qui forment un contraste si tranché avec la manière actuelle du maître, sont fort belles. Tous ceux qui les ont pu voir dans l'atelier de la rue Paradis en gardent un ineffacable sonvenir.

M. Lobjoy, élève de Corot, semble en avoir été parti- Culièrement frappé; car c’est cette partie seulement de l’œuvre de son professeur qu'il semble prendre comme inspiratrice et pour modèle. Respeet de la nature, science de la perspective, pratique da dessin, recher-he soigneuse de la valeur des tons, te!les sont les beites qualilés par lesquelles cet artisie se recommande à l’atieution. On a éconduit ses deux vues de Gènes l’£ylise de San- Tomaso ctle Palais Doria : je n'aurais pas hésité une minute à les admettre.

M. Louis LoMrARD. — Mon ami Lombard, si vous voulez devenir un vrai peintre, il faut fermer vos livres. Vous n'avez rien à en tirer. Que vous importe, je vous le de-

mande, et que m'importe à moi, interprété en peinture, Macbelh rencontrant les sorcières ? Espérez-vous dans ce sujet dépasser Shakespeare ? Espérez-vous même approcher d’un peu près la saisissante vision qu’il a laissé dans notre cerveau ? Shakespeare dispose de tous les moyens; il a le récit, il a l’action, il a la puissance dramalique qui anime tout. Vous vous n’avez que votre toile et un peu de couleur; qu’allez-vous donner? La sauvage bruyère de [armuir, faite de marécages et de végélation aride. Peut-être. Mais l’horreur mystérieuse du lien? mais la grandeur tragique de la scène? mais ce mélange de surnaturel et de réalité qui fait le fantastique ? mais surtout le cœur humain mis en jeu, les passions cupides éveillées ? Et quand même vous, jeune et apprenti en clair-obscur, vous y parviendriez, croyez-vous que votre tableau me dispenserait de lire et de relire Shakespeare ? Vous ne le pensez pas. Eh bien, admettez donc qu’il est aussi inulile de transporter d’un art dans un autre une chose dé,à faite, que de la refaire dans le même art. Quiconque l’essaye est tenu de tuer sous soi son prédécesseur, d’en effacer à jamais le souvenir, sous l'éclat de sa propre supériorité. Fermez donc vos livres. Eludiez la sociélé directement, comme disait Diderot, cherchez les scènes publiques; soyez observateur dans les rues, dans les jardins, dans les marchés, dans les maisons ; faites-vous enfin un art à vous, avec ce que vous aurez vécu, compris, senti de la vie. Il n’y a pas d’autres préceptes; et, comme dirait Jésus qui redevient à la mode,là est toute la loi.

M. EbouarD MANET. — On a fait grand bruit autour de ce jeune homme. Soyons séri£ux. Le Bain, le Majo, l'Espaca sont de bonnes ébauches, j'en conviens. Il y aune certaine vie dans le ton, une certaine franchise dans la touche qui n’ont rien de vulgaire. Mais après? Est-ce là dessiner? Est-ce là peindre? M. Manet croit être ferme et puissant, il n’est que dur; chose singulière, il est aussi mou que dur. Cela vient de ce que tout est incertain chez lui et abandonné au hasard. Pas un détail

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n’est arrivé à sa forme précise et rigoureuse. Je vois des vêtements, sans sentir la charpente anatomique qui les soutient et justifie leurs mouvements. Je vois des doigts sans os et des têtes sans crânes. Je vois des favoris figurés par deux bandes de drap noir qu’on aurait collées sur les joues. Que vois-je encore? l'absence de conviction et (| de sincérité chez l'artiste.

1 M. CLAUDE MAUGEY. — Ce Coin d'atelier m'a fait rêver quelques minutes, comme une page de Mürger. Ily a 1f là, sur une petite table, une palette, trois vessies, une 1 pipe et un protêt : toute une Jeunesse d'artiste étalée. IR Cela atteste une sensibililé railleuse et ne manque pas gi d'éloquence. J’ai regardé de plus près : c’est, ma foi, fort Joli, Iestement enlevé et d’une spirituelle facture. à M. ParaDis. — Elève de David; du plus profond de l'obscurité, il tend la main à M. Ingres, son condisciple : k De profundis clamat.…

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