ALONS
l'argent qui n’est procuré que par l’exhibition de leurs travaux, vous devez à ces arlistes deux choses : des comptes publics chaque année; et, d’une façon permanente, le souci de leurs intérêts. Je reviendrai un jour sur le chapitre des comptes, et n’aurai pas de peine à démontrer que la plupart des acquisitions de Etat, faites autoritairement. sans le contrôle de lopinion, relèvent plus de la faveur que de la justice. Pour le moment, je m'en tiens aux intérêts des artistes, et je déclare qu'ils ne sont pas sauvegardés, quand, ainsi qu'il arrive cette
ANNÉE 1869 al
année, un grand événement politique étant venu se jeter à la traverse, on n’a pas pris la peine de prévoir que l’attention serait détournée et qu’on n’a rien fait, soit pour changer l’époque du Salon, soit pour en retarder la fermelure.
Ceci dit, sans espoir d'amener ni la réforme des abus ni le retrait de la mesure, poursuivons en toute hâte; ïl n’y à plus un instant à perdre.
Que de beaux paysages nous avons oubliés! C’est toujours le fond superbe de chaque exposition, et tous les ans ils brillent par la qualité non moins que par la quantité. Nous n’avions pas encore regardé ce Souvenir de Ville d'Avray, une des plus blondes et des plus harmonieuses pages de Corot. Des arbres légers enlevés sur un ciel gris, et, derrière les entrelacs de la verdure, quelques maisonnettes blanches, plutôt devinées que vucs. Comme d’habitude, rien n’est fait; rien n’est rendu, ni le terrain, ni les arbres, ni aucun objet. L'indécision est le procédé de cet homme. Mais reculez-vous, mettez entre le tableau et vous l’espace nécessaire : comme chaque chose prend immédiatement sa forme, se range à son plan, produit son effet ; le eïel fuit, l'air circule, le feuillage frémit; et de tout cet ensemble joyeux, aérien, resplendissant de fraïcheur et de lumière, il se dégage une poésie si pénétrante, si victorieuse, que toutes vos théories en faveur du métier précis lutteraient vainement contre elle.
M. Heïlbuth est un inquiet que l’art des autres ne satisfait pas et qui n’a pas encore trouvé le sien propre. Depuis dix ans, nous le voyons passer d’un genre à un autre et déplacer incessamment son objectif. Des scènes réalistes il s’est élancé vers l’histoire, de l’histoire il est descendu au genre; le voici maintenant en plein paysage. Le Printemps, tel est le titre de son idyle. Un jeune couple est assis sur un tertre de gazon, dans une nature qui rappelle nn peu les environs de Paris. Le paysage, quoique arrangé, est charmant, brossé d’une main vive et hardie. C’est un heureux début pour le peintre, et qui
lui promet de grands succès sil consent à y arrêter son
humeur vagabonde. Les deux personnages assis sont bien
en place et dessinés avec beaucoup de sûreté. Je les
trouve un peu graves pour la conversation qu’ils tiennent
et qui doit être une conversation d'amour, mais ce repro-
che n’est rien auprès du suivant. Pourquoi les avoir
habillés à la vénitienne, la femme ayant manteau de soie
jaune; l’homme, toque et pourpoint violet? C’est là tout
à la fois une faute de peinture et une faute de logique.
Comment l’artiste ne l’a-t-il pas compris ? Comment n’a-
t-il pas réfléchi que dans une campagne française il faut,
si l’on ne veut choquer l'œil, mettre des gens habillés à
la française! Quel effet produisent ces deux amoureux?
Ils sont costumés, ils ne sont pas vètus; et à leur vue
une foule de questions s'élèvent : D’où viennent-ils ? qui
les a amenés sur ce tertre? Si un carrosse les a pris à
la porte de chez Babin, pourquoi nous avoir dissimulé le
carrosse? Dans tous les cas, il est visible qu'ils sont là dans un paysage qui n’est point à eux, et qu'ils y font tache. Etrange résultat pour un peintre amoureux avant tout de la distinction, de l’élégance, de l’harmonie! Et qui ne voit que, dans la circonstance, la suprême har-
monie était de mettre les personnages en rapport avec le milieu, et que par conséquent la suprême élégance consistait à leur laisser le vêtement parisien? C’est une nécessité de notre esprit aujourd’hui; nous ne supportons pas les objets sans leur enveloppe ordinaire et logique. La grande sottise de nos pères fut de draper toujours et de chercher uniquement les plis harmonieux. Nous autres, nous voulons le vêtement journalier, celui qui a travaillé, vécu, fatigué avec le personnage, celui qui p£at nous révélerses habitudes morales tout aussi bien que son anatomie physique. Et, en voulant cela, ne craignons pas de le dire, nous sommes non seulement plus rationnels, mais encore plus humains, plus profonds, et plus près du beau que nos pères. L’auteur du Mont-de-Piété est trop intelligent et a l'esprit trop moderne pour prétendre le contraire.
Les élèves de Corot, — le patriarche eu a formé beaucoup, — sont en grand nombre au Salon, et chaque année ils montent insensiblement. Ne vous semble-{-il pas que M. Eugène Lavieille soit arrivé à maturité complète ? Si les Vaches {raversant un gqué ne sont qu’une impression assez grandiose du soir, la Fenaison, très étudiée en végélation et en,personnages, est un paysage complet. Los meules de foin s’amoncellent dans la prairie ou s’empilent sur la charrelte; chacun s’empresse au travail; un beau soleil du matin dore la scène. Il y a là une poétique image de la vie des champs, beaucoup de vérité et en même temps beaucoup de charme. M. Appian, ayec une peinture un peu mince, obtient des effets ravissants. M. Oudinot combine dans une proportion heureuse l’élégance et la force. M. Léopold Desbrosses joint à un vif sentiment de la nature d’heureuses qualités d'exécution. Son Malin, lumineux et frais, est un tableau exquis composé avec réflexion et peint de main de maitre. M. Auguin, quoique formé par Corot, arencontré un jour Courbet sur ses pas, etil appris de ce maître l’art d'écrire avec fermeté loutes les parties d’un paysage. Le Cours du Charenton, en Saintonge, un tout pelit ruisselet qui coule aux pieds de rochers gris, sous des végétations hérissées, est un morceau de premier ordre, pour la largeur du métier et la sûreté du coloris.
Trouvez-vous quelque plaisir aux paysages de M. GustaveDoré ? Je vous avertis que la nature en est absente et la vie également: il y a là toute une maçonnerie de monlagnes, de glacier, de sapins, dont l’agglomération fatigue. L’air et la lumière manquent et je n'aperçois pas un seul petit coin juste où reposer mes yeux. M. Gustave Doré ne se contente pas d’être un crayonneur habile, le roi des illustrateurs à lamode, il voudrait devenir peintre. Le pourra-t-il jamais? Oui, peut-être, le jour où il consentira à étudier avant de produire.
M. Charpin fait paitre des moutons dans un paysage plein de couleur; M. Fleury Chenu arrête, au milieu d’une
campagne neigeuse, une voiture d'artistes ambulants. Il y a peut-être un peu de ce qu’on appelle le ragoût dans la coloration des personnages, mais le terrain avec sa fuite horizontale, ses fossés, ses ornières, est magistralement établi, et la neige qui le recouvre est d’une justesse de ton à défier la nature même.
Parmi les peintres de marine, nous rencontrons M.Jonckind, ce Hollandais bizarre, qui est si peu populaire et qui pourtant à un sens si exquis de l’art. Ses deux toiles, à Meuse à Dordrecht et le Port de Rotterdam font nicux à la place nouvelle où on les a mises. C’est touché d'une main un peu hâtive, mais, comme tout ce que produit cet habile homme, c’est aussi juste de sentiment que d’effet. La Vue du cap Couronne, de M. Jeanron, accuse un peintre entendu et sûr de tous ses moyens ; la Passe du sud à Cordouan, de M. Gallard-Lepinay, révèle un peintre d'avenir. Franchissons rapidement M. Gustave Colin, ce compatriote de Robespierre, dont nous avons déjà parlé, et qui peint les plages pyrénéennes comme s’il y était né, et arrivons à M. Masure qui s'est adjugé depuis longtemps le département de la Méditerranée. Comme M. Colin, c’est un homme du Nord; mais nul ne le surpasse dans la peinture de notre mer méridionale. Le Calme, avec sa surface bleue et ses voiles légères qui fuient, est rayonnant de lumière et de joie; dans une tonalité plus pâle, la Brise n’a pas un moindre caractère de vérité. Il cherche l'étendue, la transparence des eaux et les reflets du ciel. N’étaient les premiers plans, qui Ont toujours l'air de s'effondrer un peu, il serait difficile d'approcher la nature de plus près. M. Boudin s'est fait une spécialité des côtes normandes.Hl a même inventé un genre de marine qui lui appartient en propre, et qui consiste à peindre avec la plage tout ce beau monde exotique que la haute vie rassemble l'été dans nos villes d'eaux. Cest vu de loin, mais que de finesse et de vivacité dans ces figurines qui, debout où assises, s’agitent sur le sable! Comme ciles sont bien daus leur milieu pittoresque, et comme l’ensemble fait
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tableau ! Le ciel roule ses nuages, le flot monte en grondant, la brise qui souffle taquine les volants et les jupes. C'est l'Océan, et on en respire presque le parfum salé. Jusqu'à ce jour, je ne connaissais que M. Boudin qui comprit la marine de cette façon. Aujourd’hui j’aperçois un imilaleur, et même un imilateur de talent, M. Louis Dubourg. Tant mieux! cela prouve que le genre est bon.
Parmi les portraits que nous avons oubliés, il y en a plusieurs à citer ; celui de L'abbé Rogerson, par exemple, par M. Ferdinand Gaillard. C’est un portrait excellent dans sa proportion un peu réduite ; la tête est ferme, bien construite, bien modelée, absolument vivante. Il y à encore par M. Pierre Glaize, le portrait de Mme la comlesse cle , sévère et d’une bonne tenue, mais enlevé sur un détestable fond blanc qui exagère encore la coloration brune du visage ; par M. Machard, le portrait de M. Lenepveu, qui est bien peint, mais dont toutes les difficultés ont été esquivées ; par M. Pichio, le portrait de M. Roger de Beauvoir, qui est d’une belle allure. Mentionnons, pour n'oublier aucun talent, le portrait de M. S. M., par M. Lepaulle, le portrait de M. C. R., par Mme Roslin, et arrêétons-nous devant le Garnier de M. Baudry. Tête bizarre, que celle de cet architecte, violente. heurtée, et qui prêtait beaucoup, ce semble. M. Baudry ne s’en est pas tiré à mon gré. Il s’est contenté d'à peu près, là où il fallait de l'exactitude et de la précision. La pose est prétentieuse malgré sa simplicité affectée. Les yeux sont incertains et rêveurs, ce qui ne peut pas ôtre dans la nature. La tête est en bois ; le bras sur lequel le corps s'appuie manque d'os et de muscles sous l'étolfe, et puis, défaut capital, le personnage n’est pas à son plan dans la toile. Il sort du cadre comme on dit quelquefois ; mais, s’il ên sort, ce n’est pas vigueur de modelé, puissance de relief, c’est tout simplement parce qu'il esttrop en avant et quil va tomber. Le buste en bronze que M. Carpeaux a fait du mème personnage me parait beaucoup plus réussi.
Nous voici revenu aux tableaux de genre et d’histoire.
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SU (CLSRNES SALONS
J'en ai déjà signalé un grand nombre ; pour que l'étude fût complète, il mé faudrait plus d'espace qu'il ne m'en est accordé ici. Je suis obligé de me borner aux indications les plus sommaires.
Les femmes nues provoquent toujours la curiosité, et à bon droit, le ton de chair suivi dans toutes ses valeurs croissantes et décroissantes étant ce qu'il y a de plus difficile à la palette du peintre. Il y en a beaucoup cette an= née comme toujours. Celle qui fait le plus parler d’elle ce n’est pas la Messaouda verdàätre de M. Humbert, qui semble se faisander à mesure qu’on la regarde; ce n’est pas la petite grisette de, M. Jacquet, si mignonne pourtant avec son torse frais et ingénu ; ce n’est pas davantage la Nymphe de M. Leygue, avec son dessin savant et son coloris harmonieux : c’est la Femme couchée de M. Ilenner. Eh bien ! j'avoue hardiment qu’elle ne me satisfait pas. Sans doute le corps est d’un Seau galbe ; la poitrine, le ventre, les cuisses sont modelés avec un soim difficile à égaler. Mais dans quel lieu sommes-nous ? . Quelle nature de lumière éclaire ce corps d’albätre ? Pour-
quoi ce charlatanisme d’un divan noir sur lequel le corps est étendu ? Ce qui m'intéresse, ce qui intéresse la foule, cest la nudité dans l'air libre, sous le jour de tout le
monde. Vous me composez un jour artificiel, une lueur
sépulcrale, qui donne à votre femme vivante la pàleur d'une femme morte. Je n’ai pas à rechercher si ce divan qui vous sert de repoussoir à augmenté où amoindri les difficultés de votre tâche ; il me suffit de constater qu'au - lieu d'un effet simple, naturel, accessible à tous, vous avez cherché un effet exceptionnel, qui inquiète l'esprit -et n’emporte le conseñtement qu’à Ja longue ; n'est-ce pas du talent inutilement dépensé ?
M. Ribot n’a pas été heureux cette année Il ne peut arriver à la vraie lumière, ce que j'appelais tout à l’heure la lumière de tout le monde. Du noir, toujours du noir! faut-il donc désespérer de lui? Assurément, si Ribera avait peint ces têtes de Philosophes, ce dont il eût été fort capable, son tableau, ayant poussé, serait aujourd’hui
aussi noir que celui de M. Ribot; mais trois cents ans auraient passé dessus, et trois cents ans C’est une excuse que M. Ribot ne peut pas invoquer, lui qui a peint son tableau hier.
M. Bonvin se maintient dans la plénitude de son talent. Peut-être pourrait-il donner un peu plus d'intérêt à ses toiles. Une Religieuse tricotant, quand elle est à sa fonclion et placée dans son véritable milieu, c’est une composilion qui, bien peinte, peut suffire. Mais il y a peut-être autre chose dans la vie, et je déplore de voir des artistes bien doués ne pas s’ingénier davantage à regarder autour d'eux. M. Feyen-Perrin grandit; ses Vanneuses de Cancale, vannant le grain sous le vent de la côte, sont un des plus jolis tableaux du Salon. La composition est simple, la tonalité excellente ; la vanneuse debout a la plus heureuse tournure. Quel artiste ferait M. Feyen- Perrin, s’il voulait abandonner ses rêves poétiques et s'appliquer à l’étude de la réalité ! Un autre peintre qui monte, c'est Luminais. La Vedette gauloise, debout sur une branche d'arbre et regardant, a un fier caractère ; il n'est pas jusqu'aux Désespérés qui ne me séduisent, malgré lirréalité du sujet et la véhémence romantique de la couleur.
Il ne faut pas que la peinture ait trop d'esprit. M. Vibert le montre cette année. Son exposition, toute facéticuse qu’elle soit, est loin de valoir celle de l’an passé. J'aime mieux pour ma part les tableaux qui ne racontent point d’anecdotes, mais qui peignent l’humanité dans ses travaux et dans ses joies. À ce litre, je prise davantage l’HHeureuse mère, de M. Eugène Leroux, œuvre charmante d’un peintre studieux et sincère ; le Marché de \I. Pille, qui, quoique un peu cahotant, renferme tant de jolis groupes et tant de physionomies curieuses, sans compiler Padmirable boucher de gauche, debout sur le pas de sa porte ; les Troupes en marche, de M. Gsrdanne, défilé rapide qu'on n’a pas assez remarqué ; les C'uirassicrs, de M. Regamey, qui ont je ne sais quelle grandeur épique ; les Paysans romains, de M. Mouchot, passant
sous l’are ensoleillé de Titus ; la Porteuse d'herbes, de M. Jean Desbrosses, se reposant à côté de son fardeau ; même la Famille surprise par l'orage, de M. Firmin Girard, dont l’effet original est un des plus nettement écrits qu’il y ait au Salon.
Ai-je tout cité ? Non. Heureusement il y a des peintres dont le genre est connu et qu’il suffit de nommer pour les recommander. M. Edouard Frère est de ceux-là. Ses Sorties d’école sont trop populaires pour qu'il soit nécessaire de s’y étendre. Je n’ai qu'une chose à ajouter. C’est que son fils, M. Charles Frère, a exposé une Entrée de foire qui promet un peintre. M. John Levis Brown, lui aussi, est classé dans l'estime publique ; son 17 juin 1815 et son Comte de Saxe {e maintiennent au rang honorable qu'il occupe. Mais il est d’autres artistes sur lesquels j'aurais aimé m’appesantir. J'aurais voulu, malgré mon peu de goût pour l'Orient, mettre en relief les jolies taches de couleur que M. Dehodencq nous a faites dans sa Sortie du pacha, et M. Huguet dans ses Femmes des Ouled- Nayls. J'aurais voulu insister sur le charmant tableau de M. Léon Fauré, le Filleul du cardinal; sur les vigoureuses natures mortes de M. Truphème, les Appréts du festin.