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tiappelez vus souvenirs. D'abord les réunions publiques avec leurs discours enflammés, leurs ivresses subites, leurs grands ressemblements d'hommes, la foule s’écrasant aux portes, la Marseillaise chantée, les sergents de ville se ruant, les municipaux chargeant au galop; puis, plus tard, le vote calme et solennel aux sections, le transport des urnes à la mairie sur l'épaule des électeurs appuyés d'ur piquet de garde nationale: enfin, le soir du Jour suprême, quand le triomphe fut connu, la joie, l’immense joie des Parisiens, la promenade sur les boulevards, les cafés éclairés, l'air de fête répandu, les acelamations unanimes, l’épanouissement dans la force, la salisfaction de gens qui ont fait bravement leur besogne el qui respirent, heureux, la délivrance prochaine.
Tout cela n’était-il pas beau, éloquent, mouvementé, préparé pour Part? J'ai vu, moi qui vous parle, passer sous mes yeux plus de sujets qu’il n’en faudrait pour défrayer cent chefs-d'œuvre de grande peinture, si nos peintres étaient des peintres et s’ils avaient le sentiment de la grandeur patriotique. Même dans ces épreuves premières de la souveraineté nationale, dans ce suffrage universel né d’hier et encore entravé, persécuté des puissants, sans demeur, digne de lui, dissous ici, pourchassé là, malmené dans toutes les résidences provisoires où il demandait abri, il y avait quelque chose de touchant qui pouvait soulever une âme généreuse. Les citoyens des républiques antiques délibéraient sur l’agora ou le forum; les bourgeois du moyen âge avaient la salle de leur hôtel de ville où ils s’assemblaient. M. Haussmann, qui a rchâti Paris et l’a semé de palais fastueux, a oublié de faire même un hangar pour le peuple, son véritable souverain et le souverain définitif de la France. C’est une J6gende comme celle de Jésus de Nazareth naissant dans une étable : le roi de demain est aujourd’hui sans asile. Vous qui avez senti l’amertume de cette détresse et qui avez eu l’héroïsme de la lutte; vous qui, après avoir combattu par la parole el par le bulletin, avez savouré l'enthousiasme de la victoire, vous comprenez la poésie
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qui se dégage de ces agitations glorieuses, et si la desti- 14 née vous avait mis un pinceau à la main, cette poésie-là l'A vous la sauriez puissamment exprimer. Eh bien! nos 118 peintres, habitués à chercher leurs inspirations hors du IL temps présent, ne la voient ni ne la comprennent. La | vie publique ne les touche ni ne les regarde. Ils se font “loriole d'y rester indifférents. Ils nous trouvent bien À: laids, bien misérables, bien petits, avec nos constantes I préoccupations sociales et il le disent tout haut. L'éga- | lité n’est pour eux que la platitude. Sans se soucier de p vérifier leurs allégations, ils continuent d’accuser l’uni- | | formité de nos mœurs, la trivialité de nos costumes, 0 l'effacement de nos caractères ; et, plutôt que de con- fl sentir jamais à prendre sur le vif une empreinte de Ja {| société actuelle que la postérité rechercherait précieuse- | ment, ils courent dans leurs ateliers fabriquer pour les églises des saintes Vierges qu’on ne regarde pas et des Apollons qui écœurent. Gageons que l’an prochain, au l Salon, pas une seule toile ne viendra rappeler à la { France que cette année, au mois de mai, le peuple de | Paris à été admirable. 11 Geci dit pour nous dégonfler un peu le cœur, poursui- Ta Yons nos pérégrinalions.
François Millet, le peintre de mœurs rustiques, nous Li envoie un de ses meilleurs tableaux, la Leçon de tricot. Ge sont deux figures à mi-corps, de grandeur naturelle, | dans un cadre de moyenne dimension. A la justesse de | | leurs proportions, à la simplicité de leur attitude, à la A vérité de leur geste et de leur physionomie, on reconnait | le maitre à qui rien n’échappe, aucune des lois qui gou- : 1 vernent le monde des esprits et le monde des corps. Il À est difficile d'écrire une pensée avec plus de netteté, de 4 | vigueur et d'harmonie. Rien n’est oublié et il n’y pas un | | trait qui ne concoure à l'expression. A peine avez-vous regardé, que l'intention de l’auteur se révèle à vous | tout entière. Il a voulu nous montrer que l’enveloppela À | plus grossière n’exclut pas la grâce exquise de la mater- | nité. Au contraire; peut-être, pour être moins analysés
au village, les sentiments qui constituent le fond de la nature humaine y sont-ils plus vivement ressentis. Estelle assez mère, cette paysanne à qui le soleil a fait le teint hâlé et le travail les mains calleuses ? Elle l’est de tout le mouvement de son corps et de toute l’attention de ses yeux; elle l’est depuis le regard qui dirige jusqu’à la main qui voudrait exécuter. Et cette petite fille, vrai sauvageon des champs qui a des airs de chevreau embarrassé, est-elle assez vierge et gauche ? Vous pouvez rester là aussi longtemps que vous voudrez, peu de tableaux s'imposent autant, ont une force plus pénétrante.J’y suis revenu, et chaque fois j'ai été plus profondément atteint D'où vient cela ? De la beauté des lignes assurément, de la puissance du modelé, du charme de la couleur, mais surtout, croyez-moi, de la vérité de nature. Rien n’est factice ici; ce ne sont pas des modèles sortis de leurs habitudes pour venir devant nous prendre une pose arbitraire, ce sont des êtres vivants, envisagés dans leur cadre naturel, et se manifestant à nous avec leurs costumes, leurs habitudes, leurs sentiments, leurs idées, dans les conditions normales et ordinaires de leur champêtre existence.
Si Francois Millet, le puissant généralisateur, est dans toute la plénitude de ses belles facultés, Jules Breton, l’ingénieux analyste, nous arrive avec de marquants progrès. Ce peintre est un chercheur sincère, décidément. Son Grand pardon de cette année est de beaucoup la ineilleure toile qu’il ait signée encore; de plus, elle me paraît réaliser enfin l'idéal qui depuis si longtemps le préoccupait, idéal qui consiste à atteindre le style sans sortir dela nature. Cette fois l’artiste a touché Sa procession d'hommes, qui sort de l’église et s’avance juste de front à travers le flot des paysannes agenouillées ou debout, à un grand caractère. Les figurines, très étudiées dans leurs expressions et dans leurs vêtements, sont d’une fermeté peu commune. Jules Breton a gardé les sévérités de forme qu’il avait atteintes du premier coup dans la Bénédiction des blés, mais il
en a perdu les sécheresses et la roideur. Son intelligence des types et des physionomies s’est encore avivée. Dans cette énormé foule, il y a nombre de têtes intéressantes à étudier, et, ce qui était essentiel, aucune ne nuit à l’ensemble dont l'effet demeure tout à fait imposant. C’est là, en somme, un bon tableau, bien pensé et bien rendu; on doit le classer parmi les meilleurs du Salon.
Puisque j'en suis aux œuvres considérables, il faut citer la Fenaison de Courbet, une merveille de facture, où le ciel, lesarbres, les prés,luttent de puissance et d’éclat. Cette verdure frissonnante, ces paysans endormis à l'ombre, ces bœufs tranquilles et fins, cette plaine qui fuit à perte de vue, tout cela est de la grande poésie rustique. Quand l'artiste aura jeté bas la gardeuse du premier plan, tache inutile qui blesse le regard en gênant les proportions, cette page-là sera une des meilleures de ses œuvres. N’oubliez pas non plus la Baïe de Cancale, de Jules Héreau, paysage de mer très complet, avec barques, pêcheurs, brise forte et ciel menaçant, le tout d’une impression si juste et d’une tournure si pittoresque. Encore un jeune peintre qui monte, et qui chaque année se dépasse luimême.
Mais ce n’est point vers ces œuvres fortement méditées que se porte la curiosité de la foule. La foule est avant tout amoureuse d’anecdotes; et cette année c’est M. Lazerges qui partage avec M. Comte l’honneur de l’amuser. M. Lazerges a représenté le Foyer du Théâtre de l’'Odéon un soir de première. Il y a là toutes nos illustrations petites ou grandes, petites surtout. Comme œuvre d'art, cela ne épasse guère la valeur d’une collection de portraits photographiques; mais un carton est placé à la cymaise, donnant la référence des noms, et, nous le savons de longue date, ce moyen à toujours été infaillible pour attirer l'attention et déterminer un succès. M. Comte n’exhibe point des hommes de lettres, mais bien des cochons, de vrais cochons, habillés sil vous plait, qui, bonnet en tête, robe au corset, dansent au son du fifre. La scène avait déridé jadis le bon roi
JIOS SALONS
Louis XI; M. Comic à pensé qu’elle pourrait bien faire rire le peuple de Paris, qui est plus jovial que son ancien tyran. Il ne s’est pas trompé. On rit devant sa pelite toile, qui d’ailleurs est spirituellement composée ; mais après? Qu'est-ce que cela a de commun avec la peinture? En quoi cela ressemble-t-il à l'art rèvé par les sociétés modernes?
M. Gérome avait autrefois le privilège du tableau à sensation. Volontairement ou non, il s’en est départi cette année, et je l’en félicite sincèrement. Cette indifférence du succès lui a presque porté bonheur. Sa Promenade du harem, quoique dans une tonalité sans doute un peu grise pour l'Orient, est une des meilleures choses qu'il ait peintes. Le paysage est finement dessiné et très juste d'aspect; la barque, lancée par de vigoureux rameurs, s’enlève et file d'un mouvement très franc; il ya là comme une impression de vérité bien saisie et bien rendue. Cela vaux mieux cent fois que l’ambitieux logogriphe du Calvaire, ou le froid Maréchal Ney de l'an passé. Ah! si M. Gérome voulait redevenir. simple, s'il consentait à réfléchir et apprenait à peindre, quel gentil arliste il pourrait être!
MM. Amand Gautier, Chintreuil, César de Cock, Camille Bernier, Lansyer, Stanislas Lépine, Daubigny, Hanoteau, Nazon, Jules Didier, Paul Vayson, Bin, Méry, Regnault, Mlle Nélie Jacquemart, MM. Bonnegrâce, Carolus Duran, Privat.
Le jury à fait sa distribution de médailles. C’est la manne gouvernementale : elle tombe où il lui plaît et l’on ne peut pas plus appeler de ses parcimonies que de ses injustices. Heureusement le mérite des artistes n’a rien à démêler avec les récompenses qui leur sont décer-
nées. Un homme peut avoir ses tiroirs pleins de médailles et n’être qu'un inhabile apprenti ; de même il peut être un maitre peintre sans avoir jamais obtenu une mention honorable. Ne nous soucions donc pas de ce que l'œil administratif a ou n'a pas remarqué ; continuons notre revue, parlant sans haine comme sans crainte de tout ce qui nous semble bon, et glosant à l’occasion sur l’aveugle autorité.
M. Amand Gautier est un véritable peintre, et ce n’est pas d'hier. Depuis quinze ans et plus que nous le suivons dans les expositions, il a maintenu avec énergie sa manière, et, à part quelques passagères défaillances, réalisé chaque année un nouveau progrès. On se souvient des Folles de la Salpétrière, si poignantes dans leur réalité implacable. Pour la beauté pittoresque à la fois et expressive, la Pauvre mère est une œuvre supérieure. C’est le fruit d’un talent müri par la méditalion et à qui aucune ressource de l'art n’est inconnue. Le. sujet est simple comme la nature et émouvant comme la vie. Une rue de village. Au fond, un cercueil d'enfant que deux hommes portent à bras du côté du cimetière. Sur le devant, une jeune femme sanglotant et affolée, qu’une autre femme plus âgée essaye de consoler. Le drame n’est pas long à se laisser deviner. Sans doute la malheureuse mère a voulu accompagner jusqu’à la fosse le pauvre petit être que la mort avait frappé dans ses bras. Mais en route son cœur à éclaté ; et voilà que, brisée et chancelante, levant au ciel ses yeux baignés de larmes, elle se laisse ramener, ne sachant même pas quelle âme compatissante a pris pitié de sa douleur et guide ses pas. Le ciel triste, les murs vermoulus de la chaumière sur laquelle se silhouettent les deux femmes, donnent à l’expression toute la force dont elle est susceptible. Cette navrante élégie, inspirée par un sentiment si profond de la misère bumaine, n’a pas attiré l'attention du jury. Serait-ce que l'exécution en est inférieure à l'idée ? Non. M. Amand Gautier a des vrais peintres la conception nette du tableau, l'entente de la couleur, le don de l’harmonie. et
ce faire simple et large qui est la qualité dominante du métier. C’est donc que M. Amand Gautier est un esprit indépendant ? Peut-être.
Les médaïlles ont plu sur les paysagistes : Bernier, César de Cock, Hanoteau, Harpignies, Lansyer, chacun à la sienne. Mais pourquoi n’en avoir pas donné une à Chintreuil, dont le tableau l'Espace, avec son énumération de plans poursuivis systématiquement jusqu’au plus profond de l'horizon, produit un effet si extraordinaire ? Est-ce à cause de quelques tons trop jaunâtres répandus cà et là sur le terrain ? C’est un bien petit reproche pour tant de conscience, pour tant d’honnêteté, pour tant de véracité. Et puis, ne vous y trompez pas, ce peintre est
© ‘un original; il-a horreur des banalités convenues ; il voit par ses yeux et il voit bien; pour être un peu inusités dans l’art, les effets qu'il cherche sont fort usités.dans la nature ; aussitôt que l’arliste vous 1ès a montrés, ils s'imposent à vous et, tout en vous étonnant que personne avant lui n’y ait songé, vous en admirez la prodigieuse justesse. Est-ce donc là un mérite si commun ?
C’est une question de savoir si le César de Cock de cette année vaut celui de l’an passé ; j'entends parler du Matin dans les bois; et non de l’autre qui me semble incertain et mou. Pour moi, ce Matin là est supérieur à tout ce que j'ai vu du même peintre. Cette grande allée . claire, ces arbres légers et aériens, la lumière que tamise la feuillée et qui vient s’éparpiller gaiement sur le sol, tout cela est charmant de fraicheur et de jeunesse. M. Camille Bernier a peut-être plus de succès encore que M. César de Cock. J'aime à les citer l’un à côté de l’autre; car l’an passé, tous les deux conquirent en même temps. l'attention. La Lande de M. Camille Bernier est pleine de force sauvage, tandis que sa Fontaine se recommande par d’irrésistibles séductions. On ne saurait observer avec
-plus de fidélité ni exprimer avec plus de bonheur la poésie locale du site que l’on étudie.
M. Lansyer ne m’a pas semblé heureux dans son Chäteau de Pierrefonds. Si les terrains dans la demi-teinte
1 ER rrese LE ELLES étés — GRR SRe - RER : ARRET —
sont traités d’une façon irréprochable, le château, assez {| gauchement planté au centre dela toile, se silhouette mal et n’a pas la valeur pittoresque qu’on aurait pu attendre; | mais en revanche quelle perle que le Bac de Port-Ru ! À Finesse, transparence, lumière, vérité, tout y est, et sur- M tout le charme, cette poésie de la couleur qui ne peut | suppléer à aucune qualité, mais qui les embellit toutes. On a donné une médaille à M. Lansyer, on a bien fait; on n’en a point donné à M. Stanislas Lépine, on a eu tort. Regardez bien ce petit tableau si profond et si fin. Cela | représente le Quai de la Rapée, un paysage de chez nous, que nous avons en quelque sorte sous la main, et dont nous pouvons à volonté vérifier l’exactitude. Un ciel, de l’eau, et sur le bord une enfilade de maisons. | Rien de plus, mais comme cela fuit, et comme c’est bien parisien ! M. Lépine en fait comme cela un ou deux tous jil les ans. Les vend-il ? je l’ignore; mais les connaisseurs les remarquent, et c’est déjà beaucoup. La Seine devant Saint-Denis, du même peintre, me va moins. Le ton gris perlé est d’une grande élégance, mais il y a je ne sais quel ressouvenir de Corot qui détruit l’originaiité. LA
Aimez-vous les verdures pleines et vibrantes, comme À la nature se plait à les étaler et comme les peintres si souvent reculent à les faire? Elles n’ont jamais été bien en faveur parmi nous. Courbet. je crois, est l’un des premiers audacieux qui ait joué librement avec elles. Daubigny l’a suivi. Regardez le plateau vert qui surplombe sa Mare dans le Morvan. Quelle vigueur et quelle certitude de tonche! C’est un morceau d’un éclat incompara- ù ble. On oublie tout à le regarder, et l'exécution un peu brusquée des arbres, et les ternes obscurités de l’eau Ê croupissante. Hanoteau de ces verdures à fait tout un poème, la Passée du grand gibier. Arbres, chemins, champs, tout est vert, d’un vert lavé par la pluie, et modelé avec une fermeté toute magistrale. Si le ciel était | moins froid et répondait au sentiment des terrains, ce | serait là le chef-d'œuvre du jeune artiste.
M. Nazon pèche toujours par l’exécution, qui est chez
lui difficile et tâtillonne. Mais, quand on se place à la distance voulue, son paysage produit l’effet cherché, et nous autres profanes nous n’avons peut-être pas à demander davantage. Reculez-vous de trois pas: cet Intérieur de forét, ce coucher de soleil qui flamboie à travers les interstices des branches, voilà qui est plein &'une magnificence solennelle et grandiose. C’est tinsi que souvent se présente la nature. Eh bien! croyez-moi, gardez cette impression heureuse et continuez votre chemin. Si vous vous approchiez pour examiner les moyens dont s’est servi le peintre, votre jouissance s’arrêterait.
Des paysages, toujours des paysages, cela devient monotone à la longue. Cherchons un peu des animaux et des figures, et même, si nous rencontrons un portrait sur nOS pas, ne Craignons pas de nous distraire à nous y arrêter.
Justement voici M. Jules Didier qui quitte cette année ses taureaux romains, — pas tout à fait, il en a encore un, — pour nous montrer une couple de chiens français. Heureuse inspiration en somme. Les chiens sont forts beaux, modelés avec vigueur, et vivants au possible. Après ceux de Courbet, ce sont les meilleurs du Salon. M. Jules Didier fait des progrès d’année en année. Mais combien son tableau serait meilleur, si le paysage qui entoure ses bêtes était moins confus et plus en communauté d'idées avec elles! Ici le sentiment du milieu a manqué au jeune prix de Rome; je m’en étonne d’autant plus que sa spécialité est d’être paysagiste. Un artiste qui a ce sentiment au suprême degré, c’est M. Paul Vayson. Connaissez-vous ce nom? Logez-le dans votre esprit, si vous l’entendez pour la première fois. C’est le nom d’un pentre, et quand je dis peintre, j'entends doué de nature. M. Vayson est de cette grande famille des rustiques, qui s’honore de compter dans ses rangs Millet, Courbet et Breton. Il est inconnu encore parce qu’ilest arrivé le dernier; mis il se fera un nom sûrement, puisque déjà il ne ressemble à aucun de ses prédécesseurs. Son Berger est un vrai berger, vieilli au métier; c’est même le berger de
ANNÉE 1869 3063 : 1 & ces moutons-là et de ce paysage-là. Le tableau est com- 5 plet. Il n’y a rien de trop, el tout ce qu'il fallait y est. 1 Les moutons et le vieillard qui les mène s'appuyant sur | un bàton et portant une limousine sur le bras, sont étonnants de vérité et de rendu. L'observation morale est à la Ï |
hauteur de l'observation physique. La partie faible est le paysage, qui manque de vigueur. Mais qu'importe, quand l’unité est si parfaite, et que l’œuvre révèle d'aussi incontestables qualités de sincérilé el de franchise? -Wf Certes le jury eût pu sans se compromettre donner une U médaille à ce tableau-là : il valait vingt fois le ridicule | Prométhée de M. Bin, pour lequel on à su en trouver qi une. |
M. Méry, dont le Cerisier avait élé une des curiosités du dernier Salon, n’est pas cette année à la hauteur de l'attente commune. Jolies Guêpes, Moineaux charmants, comme toujours : mais comme ces grands paysages qui s’étalent derrière sont veules et mous!
Nous venons de passer devant le portrait équestre du Général Prim. de M. Henri Regnault; et ce diable de portrait est si lapageur que nous avons dû Lourner la tête. : Je n'aime pas beaucoup que des jeunes gens, — M. Re- # gnault est encore à Rome, — se livrent à des entreprises aussi charlatanesques. 11 y a des qualités pourtant dans | cette grande toile, ambitieuse, déclamatoire, théâtrale. La tête du personnage est intéressante, el si la physio- il nomie en a élé étudiée sur nature, elle autorise à plaindre h
; les peuples qui se laissent enthousiasmer par de sem- | blables figures. Quelques personnes ont osé dire que ce Fa : portrait était le meilleur du Salon. Heureusement, il n’en ; est rien. Beaucoup d'autres lemportent, soit par l’intensité de l’expression, soit par la franchise de la facture. Nous avons déjà cité le Portrait de M. Duruy, par | Mile Nélie Jacquemart, si bien composé, si simple et si ch naturel. Il faut ajouter les deux portraits de M. de Bussy ls | et de Mme de P...., par M. Bonnegräce, peintures sa- | vantes, attentives, où la volonté unie à la pénétration est | venue à bout d’arracher les plus secrètes pensées. Le |
art
. Portrait de Mme D...., par M. Carolus Duran, n’a point celte profondeur. C’est un portrait tout extérieur, de surface pour ainsi dire, l'étude d’une toilette, ou plutôt d'une pose élégante. J'aime mieux, pour ma part, le Portrait de Mme ***, par M. Privat, un débutant. C’est dessiné, c’est construit, c’est peint avec justesse et franchise; et puis, M. Privat a mieux fait que de modeler des formes, il a présenté un tempérament.
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MM. Edouard Manet, Cabanel, Jules. Lefchvre, Giacomotti, Eugène Faure, Chaplin, Gustave Colin, Beyle, Pierre Billet, Vautier, Brion, Gustave Moreau.
M. Edouard Manet est-un vrai peintre. S'il veut bien ne pas trop préjuger de lui-même, s'il consent à étudier encore, c’est-à-dire à élargir son esprit et à perfectionner sa main, je ne doute pas qu’il ne laisse dans l’art de notre temps Ja trace-d’une originalité sérieuse. Jusqu'à ce jour il a élé plus fantaisiste qu'observateur, plus bi- Zarre que puissant. Son œuvre est pauvre, si l’on en élague les natures mortes et les fleurs, qu’il traite absolument en maitre. A quoi tient cette stérilité ? À ce que, tout en basant son art sur la nature, il néglige de lui donner pour but l'interprétation mème de la vie. Ses sujets, il les emprunte aux poètes ou les prend dans son imaginalion ; il ne s'occupe pas de les découvrir sur le vif des mœurs. De là, dans ses compositions, une grande part d’arbitraire. En regardant ce Déjeuner, par exemple, je vois, sur une table où le café est servi, un citron à moitié pelé et des huîtres fraiches ; ces objets ne marchent guère ensemble. Pourquoi les avoir mis ? Je le sais bien, le pourquoi. C’est parce que M. Manet a au plus
haut point le sentiment de la tache colorante, qu'il excelle à reproduire ce qui est inanimé, et que, se sentant supérieur dans les nalures mortes, il se trouve naturellement porté à en faire le plus possible. Ceci est une explication, mais n’est pas une excuse. Nos esprits sont plus logiques, et par là mème plus sévères. Il nous faut ce qui convient, et rien de plus. Je ne me serais pas arrêté à ce détail s'il n’était caractéristique. De même que M. Manet assemble, pour le seul plaisir de frapper les yeux, des natures mortes qui devraient s’exclure; de même, il distribue ses personnages au hasard, sans que rien de nécessaire et de forcé ne commande leur composition. De là l'incertitude, et souvent l'obscurité dans la pensée. Que fait ce jeune homme du Déjeuner, qui est assis au premier .plan. et qui semble regarder ke public? Il est bien peint, c'est vrai, brossé d'une main hardie ; mais où -est-il? Dans, la salle à manger? Alors, ayant le dos à la table, il a le mur entre lui et nous, et sa position ne s'explique plus. Sur ce Balcon j'aperçois deux femmes, dont une toute jeune. Sont-ce les deux sœurs ? Est-ce la mère et la fille? Je ne sais. Et puis, l’une est assise et semble s'être placée uniquement pour jouir du spectacle de la rue; l’autre se gante comme si elle allait sortir. Cette attitude contradictoire me déroute. Certes, J'aime la couleur, el je reconnais volontiers que M. Manet a le ton juste, souvent même agréable. J’ajouterai que, quand il aura appris l’art des nuances, des demi-teintes, de tous ces secrets subtils qui font tourner les objets et répandent dans une toile l’espace en même temps que la lumière; il approthera les mieux doués d’entre les grands coloristes. Mais le sentiment des fonctions, mais le sentiment de la convenance sont choses indispensables. Ni l'écrivain, ni le peintre ne les peuvent supprimer. Comme les personnages dans une comédie, il faut que dans un tableau chaque figure soit à son plan, remplisse son rôle et Concoure ainsi à l'expression de l’idée générale. Rien d’arbitraire et rien de superflu, telle est la loi de toute composition artistique.
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On peut passer par-dessus les deux portraits qu'expose M. Cabanel. Ce sont deux dames qui n’ont qu'un tort, celui de n’exister point. A force de vouloir être élégant et grand monde, cet artiste ultra-médaillé supprime résolüment la vie. Sous cette enveloppe qui n’est pas plus de l’épiderme humaine que de la pelure d’oignon, il n'y à rien, ni muscles, ni os. Demandez à ces deux bouches de parler, à ces deux mächoires de s’agiter, à ces deux cous de tourner, vous n’obtiendrez pas un mouvement. Enfoncez une épingle dans ces orbites, aussi durement creusés que des anneaux métalliques, vous n’aurez pas un clignement de paupière, Arrivé à ce degré, l’art devient insaisisable, s'échappe dans le néant. Et ce sont ces maitres-là qui régissent notre école ! J'aime mieux, pour ma part, le portrait de femme qu’expose M. Jules Lefebvre, quoique après la Femme couchée de lan passé, autour de laquelle les partisans de l’école romaine ont mené si grand bruit, ce portrait de femme à l'œil bleu et à Ia bouche disgracieuse apparaisse comme un commencement de décadence. J'aime mieux encore celui de M. Giacomotü. qui est vivement brossé; celui de M. Faure, dont lappareil théâtral est plein de charme, quoique un peu inattendu ; surtout celui de M. Chaplin, qui, pour le brillant et en même temps le naturel, ne le cède à aucun.
M. Gustave Colin nous ramène aux tableaux de genre. Sa Course de Novillos, éclairée par le grand soleil basque, est d’une étonnante justesse d’aspect: Peut-être les montagnes du fond ne sont-elles pas assez en perspective; mais qu'importe? la touche est franche, libre; l'effet décoratif admirablement rendu. Ce jeune homme {en peinture, on reste jeune tant qu’on a pas obtenu derécompense, jusqu'à cinquante ans quelquefois) méritait à coup sûr une médaille. Comment se fait-il qu'il ne se soit pas trouvé dans le jury dix membres, assez soigneux de leur réputation de connaisseurs, pour la lui accorder?
M. Beyle,a partagé le même sort. La Femme sauvage, cette jolie scène de saltimbanques, où une si fine observation se joint aux qualités du vrai peintre, n’a pas eu le
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privilége de séduire MM. les juges, Ils trouvent sans doute ces épisodes de la vie nomade trop vulgaires: ne sauraientils pas qu’en artil n’y a point de si humble sujet qui ne puisse être relevé parle mérite de l'exécution? Le tableau de M. Pierre Billet, la Partie de monsieur le maire fait naître des réflexions analogues. Il n’y a là rien que de bien simple. Ce sont des paysans qui boivent en jouant aux cartes sur le pas d’une auberge. Physionomies, atlitudes, gestes, tout est rendu avec cet amour de la vérité qui est si précieux en peinture. Il y a dans celte scène champêtre une connaissance plus raisonnée de l'art, une meilleure entente de sa destination que dans le gigantesque Prométhée de M. Bin. Et pourtant on médaille le grand tableau inutile, et on laisse de côté l'intelligente pelite toile!
Les tableaux de MM. Beyle et Billet nous mettent sur le chemin de l’école de Dusseldorf, qui est représentée avec éclat cette année par M. Vautier, le Suisse. Sa Fixe apaisée est un des meilleurs spécimens de son talent. Mais j'imagine que cette œuvre, quelque mérite qu'on lui attribue, ne vaut pas à beaucoup près le Mariage protestant de M. Brion, composition forte et profondément sentie, qui a le don de vous attirer et de vous retenir. Je me suis emporté, lan passé, quand j'ai vu attribuer à M. Brion pour un simple tableau de genre la grande médaille d'honneur. Je trouvais qu'il y avait disproportion entre la récompense et l’œuvre récompensée. Mon opinion n'a pas varié; mais elle ne saurait m'empècher de reconnaître le caractère singulier de grandeur que M. Brion apporte dans l'interprétation de la vie alsacienne. Môme cette année il m'a semblé que, tout en maintenant l’élévalion de sa pensée, l'artiste avait donné à son métier plus de simplicité et de franchise. Ceci est une note favorable que je consigne avec plaisir : autant jaime à combaitre l'injustice, autant je désire rester juste moi-même.
Mais voilà des éloges : si nous parlions de M. Gustave Moreau? Le célèbre auteur du Sphinx a au Salon deux
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toiles, dont le sens comme toujours est aussi obscur que symbolique. Quand, il y a quelques années, le Sphinx se présenta et que personne ne comprit, chacun dit : C’est la nécessité même du sujet. Plus tard Orphée parut et ne fut pas plus clair. Voici Prométhée, et voici l'Enlèvement d'Europe par Jupiler : qui pourra dire que les ténèbres soient dissipées ? Cela est absolument incompréhensible, comme exécution aussi bien que comme idée. Dans quel monde sommes-nous? Ces êtres et ces formes n’appartiennent pas à la terre assurément. Pourtant Je vois des rochers, je vois une mer, je vois un homme, je vois une femme, je vois un taureau, toutes choses que l’on chercherait vainement dans le ciel. Comment pouvez-vous, faisant des choses d’ici-bas, les faire
autrement que nous les voyons ici-bas ? Du moment que -
vous consentez à vous adresser à nos pauvres yeux humains, pourquoi ne respectez-vous pas leur infirmité originelle; pourquoi ne consentez-vous pas à leur présenter les choses sous les formes et les aspects qu'ils connaissent? Vous répondez : Cest de la mythologie. C’est de la mythologie! eh! qu'importe ? Un homme est un homme, en mythologie comme ailleurs; il faut bien le construire et l’articuler pour qu'il puisse remplir ses fonctions d'homme. Un rocher est un rocher, en mythologie comme ailleurs; il faut bien l’agréger et le stratifier, pour qu'il puisse avoir la physionomie d’un rocher. Et d'ailleurs, qu'y a-t-il de plus vivant, de plus humain, de plus réel que la mythologie? Il faut ne l'avoir jamais comprise pour en faire une chose imaginaire, se passant
entre terre et ciel. J’ai vu au palais des doges, à Venise, .
l'Enlèvement d'Europe, de Paul Véronèse, une des plus admirables pages de lart universel. Le grand artiste n’a pas seulement respecté toutes les formes naturelles, il a respecté lous les sentiments moraux. Le taureau est assis à terre, le front couronné de fleurs, prêt pour les
épousailles, et tendant son dos à l’épousée. Tandis que.
les suivantes installent, avec des soins touchants, la jeune femme un peu émue de cette nouveauté, le taureau lui
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lèche le pied amoureusement. Et il le lèche avec tant de | . délicatesse, avec tant de conviction, que vous vous en | sentez attendri. Vous oubliez la différence choquante des espèces, pour ne songer qu'à la passion partagée. Cette jeune femme est femme depuis le cheveu jusqu’à l’orteil ; L et ce taureau est si humain, qu'il en est presque un ! homme. Il fallait cela pour être dans l'esprit du sujet; il fallait aussi, pour se trouver en harmonie avec la scène, * que le paysage fût gai, riche, souriant. C’est pourquoi la mer joyeuse déroule au loin ses flots d’ azur; C'est pourquoi, volligeant dans l'air, de folätres Amours lancent des couronnes de fleurs... Près de ce tableau délicieux, près de cette interprél ation charmante, où l’esprit, la grâce luttent avec la science du coloriste, que voulez-vous que devienne votre groupe, où si peu d’imaginalion se joint à si peu de métier, et qui se découpe sur le ciel aussi sèchement qu’un dessin héraldique sur un blason ?
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Avec son intelligence et sa bonne volonté ordinaires, |! l'administration vient de décider que la fermeture du 14 Salon aura lieu au jour dit, à l'heure dite. Tout le monde s'attendait à une prolongation d’une quinzaine de jours.
L’homme le plus étranger, le plus indifférent, ou même ji le plus hostile aux beaux-art one que, cette année, 1 l'agitation électorale ayant accaparé une grande partie de Î l’attention publique, il y avait lieu de donne r un Cédom- | magement aux artistes en laissant leurs œuvres exposées ll quelques semaines de plus. L'administration n’est pas de À
cet avis. Spéciale ment instituée pour protéger les arts, c’est elle qui leur donne sur la tête le plus lourd coup de bâton. Que lui importe en effet que le public ait tout vu, que les amateurs aient déterminé toutes leurs acquisi-
tions ? Il lui suffit qu’elle commande et qu’elle soit obéie. N’est-elle pas la souveraine maitresse? Les arlisles sont faits pour sa gloire, non elle pour l'intérêt des artistes. Elle ouvre ou ferme le salon à son gré, quand il lui plait, aux dates qu’elle fixe dans un règlement rédigé par ellemême. Elle place les tableaux selon son caprice, à la cymaise, dans les frises, au salon d'honneur, aux dépoloirs, même quelquefois dans les galeries extérieures, ce qui revient à dire dans la eour ou sur la rue. Elle achète enfin qui il lui plait, et le prix qui lui convient. Tout cela, sans recours, sans appel, sans pourvoi possibles. Et les comptes, qui les à vus jamais? Je me rappelle q'à la session dernière, un député de la gauche se leva pour demander ce que devenait le produit des recettes faites à la porte du palais des Champs-Elysées. Personne ne put lui répondre, ni M. Rouher, ni M. Baroche,eni aucun des ministres présents.
Je n’entends pas dire que les fonds provenant soil du droit d'entrée, soit de la vente du livret, ne sont pas em ployés. M. Rouher ignorait l'usage qu'on en fait, voilà tout. La vérité est que ces fonds, en totalité ou en partie, recoivent une destination ; ils servent aux acquisitions que l’Etait fait chaque année parmi les œuvres des exposants. Cet emploi n’a rien que de légitime, et pour ma part je me garderai de le blämer. Mais il s'en déduit une conséquence que je voudrais bien voir pénétrer dans l'esprit de ceux qui nous gouvernent. Du moment que vous encouragez les artistes avec de largent à eux, de
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