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de presque tous les souverains de l’Europe qui venaient, en attendant leurs maîtres, déposer leurs hommages aux pieds du vainqueur de Marengo. Enfin le prestige attaché à une puissance morte avec Louis XIV et ressuscitée par la gloire se faisait tellement sentir, qu’il n’y avait plus moyen d’en plaisanter.
D’ailleurs chacun des agréments, des préjugés et même des défauts de l’ancien régime y avait son représentant. L’esprit, l’insouciance, les bons mots, les dédains, la grâce, toute la coquetterie de la diplomatie y étaient ramenés par 31. de Talleyrand. Le jeune Auguste de Colbert, sibc:.u, si froidement courageux, y représentait l’élégante bravoure des colonels de Fontenoy ; madame de la Rochefoucauld y faisait l’effet d’une duchesse conservée. Son fauteuil avait un faux air de tabouret qui ne laissait rien à désirer aux amateurs des vieux privilèges de la cour. 31. d’Aubusson de la Fcuillade y représentait, dans son habit de chambellan, le vrai gentilhomme de la chambre. Le chevalier d’IIarville y rappelait ce seigneur qui se baignait avec un cordon bleu en fer blanc peint à l’huile pour ne pas se détacher un instant des signes de sa grandeur.
Les femmes, pour la plupart jeunes, belles et parées, s’y tenaient, il est vrai, dans une attitude plus roide que celle des grandes dames qu’on voyait autrefois au jeu de la reine, C’était peut-être qu’à la cour de Louis XIV, et même à celle de Louis XV, les femmes ne pensaient qu’à s’attirer un mot gracieux du roi, et que celles de la cour de Napoléon étaient souvent préoccupées à en éviter un sévère de sa part. On doit lui pardonner ces marques d’humeur, car elles étaient presque toujours motivées. Par exemple, les Anglais nous faisaient alors tout le mal possible. L’empereur ne pouvait les atteindre que dans leur commerce. Eh bien, en dépit de ses lois, de sa volonté si forte et de l’intérêt national, il voyait à chaque pi’omenade du matin les dames du palais et l’impératrice elle-même habillées avec toutes les étoffes anglaises qu’il proscrivait; plus il y avait de dangers à en faire la contrebande, plus la mode s’en emparait, tant l’esprit d’opposition l’emporte en France sur tout sentiment patriotique. Nous ruinions sans y penser nos manufactures pour faire la fortune de celles de nos ennemis. L’empereur, indigné de cette coupable insouciance, ne la reprochait pas encore avec
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assez de sévérité, puisqu’elle résistait à toutes ses réprirnandes.
I Hélas ! il faut croire que nous sommes incorrigibles, f puisque le plus grand génie du siècle, celui qui a
t soumis tant de puissances, réformé tant d’abus, n’a pu triompher de cette frivolité patricide.
’ Les souvenirs de Charlemagne étant le grand intérêt du voyage de l’empereur à Aix-la-Chapelle, il gravit le Louisberg, lieu où venait jadis en pèlerinage, les pieds nus et la tête découverte, le même souverain qui pouvait se parer de tant de riches couronnes. ( Bonaparte, pressé de se rendre au château de Franckeinberg, près de ce lac où fut jeté l’anneau de Charlemagne, avait descendu la montagne au galop, et ses meilleurs écuyers avaient eu peine à le suivre dans le sentier rahoteux et rapide qui a été remplacé par de charmantes allées. Arrivé au pied de la tour gothique d’où sortirent Emma et Éginhard, près de , ce pont où l’on ne trouva empreints sur la neige que les pas d’une femme, l’empereur rencontra Joséphine au milieu de toute ca cour. Là, sous les murs de ce château où Charlemagne épiait de sa fenêtre les amours de sa fille, où lui-même se délassait des fati-
gués de la gloire et de la puissance par le plaisir d’aimer et d’obéir; là, tout à coup, nous vîmes se former au hasard la plus belle décoration d’opéra que puisse imaginer le génie des Ciceri inspiré par les plus brillants souvenirs de notre histoire.
L’empereur, à cheval, parvenu, en dépit d’un escalier rompu, au sommet du rocher qui porte la tour de Franckeinberg, cette tour comblée par le temps, et du haut de laquelle s’échappe un vieux chône aux branches étendues comme des bras paternels, symbole druidique, qui semble protéger aujourd’hui la ruine comme les ailes de l’aigle impériale protégeaient autrefois le noble castel ; les généraux, les aides de camp, les officiers de la garde, dispersés graduellement sur le pont, les remparts et les débris de l’antique château-fort; Roustan le Maraeluck, descendu de son coursier arabe, son bras passé dans la bride, le cou tendu, le regard fixé sur son maître, épiant la fin de sa contemplation pour obéir au moindre signe. . . et Napoléon dominant du haut de cette ruine la riante contrée choisie pour les délices de Charlemagne... écartant de sa belle main les guirlandes de lierre et de ronces tombantes des vieux créneaux comme pour
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i lui foriner une couronne naturelle ; portant ses regards tour à tour sur le lac qui reçut l’anneau enchanté, talisman d’amour et de folie, puis sur les ruisseaux brûlants (1) qui sillonnent la prairie couverte alors de femmes et de fleurs. Ce tableau représentait toute la poésie de l’histoire gothique et moderne, et l’on put croire que l’impératrice avait transporté ce jour-là son salon à l’ombre de cette ruine impériale pour qu’on y vît, comme autrefois, de vaillants soldats, de preux chevaliers et de jolies femmes ; entourer encore le plus grand conquérant de l’Europe.
(1) Le sentier qui conduit à Franckeinberg est entre doux i ruisseaux, l’un d’eau thermale brûlante, l’autre d’eau froide.