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émoi. Chacun rechercha, dans ce qu’il avait fait, la réprimande qu’il pouvait craindre ou la grâce qu’il avait droit de demander. Déjà l’arrivée de plusieurs grands personnages, qui précédaient ou accompagnaient toujours l’empereur, ne laissait plus de doute sur sa prochaine entrée.
Elle fut toute militaire : c’était, je crois, te maréchal Mortier qui ouvrait la marche ; le général 3Iouton le suivait : tous deux faisaient l’admiration du peuple allemand par leur riche taille et leur belle tenue. L’état-major éblouissait; mais l’empereur parut moins beau à ce peuple qu’il ne se l’était figuré, d’après les rapports physiques et moraux que les érudits du pays s’obstinaient à trouver enU’e Napoléon et Charlemagne.
D’anciennes relations qui avaient existé avec M. Maret, secrétaire des consuls, et mon mari, et les nouvelles obligations du receveur du département de la Roër envers le secrétaire d’État, nous avaient fait réclamer l’bonneur de loger M. Maret pendant son séjour à Aix-la-Chapelle.
Je n’oublierai jamais la bonne grâce qu’il mit à accepter notre invitation, ni les moments charmants
qu’il avait la bonté de nous consacrer, sans rien ôter à ceux que réclamaient ses travaux multipliés.
L’empereur, appréciant la lucidité, l’ordonnance, la facilité de la rédaction de M. Maret, ne souffrait pas que nul autre traduisît sa pensée, soit dans le Moniteur, soit dans ses correspondances politiques. Certain de sa prudence éclairée, de son esprit raisonnable, de sa parfaite discrétion, il le consultait surtout et le chargeait aussitôt de l’exécution des projets qu’il venait d’arrêter. Quand on pense à tout ce qui passait dans une journée par la volonté de Napoléon, on s’étonne qu’il ait trouvé dans la même personne l’esprit de la toujours bien comprendre, le talent et le temps de la transcrire. Quatre secrétaires suffisaient à peine à la copie des notes écrites par la main du ministre, et il était de toutes les solennités, de tous les cercles, de tous les spectacles de la cour. Lorsque vers deux heures du matin, après en avoir donné trois ou quatre au travail, il entendait parler encore dans mon salon, nous voyions s’entr’ouvrir la porte de son cabinet, et il nous demandait s’il n’était pas trop tard pour qu’il vînt causer avec nous.
Il me surprenait alors au milieu de ce qu’il appe-
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lait mon état-major. C’était un cercle de bons rieurs, de causeurs spirituels, d’artistes, où les aides de camp étaient en majorité; un de ceux de Bernadette, le colonel Gérard, y faisait la bouillotte avec d’autres maréchaux en herbe comme lui, tous déjà distingués par plusieurs faits d’armes, et promettant à la gloire autant qu’elle a fait pour eux.
La manière dont on jouait alors était particulière à cette époque. L’or, qui régit aujourd’hui le monde, venait d’être en France le motif d’une révolte sanguinaire contre ceux qui en possédaient ; la guillotine l’avait discrédité. La guerre, qui en rapportait beaucoup sans laisser quelquefois le temps d’en jouir, n’inspirait nul désir de thésaurise)’; aussi le risquaiton avec un désintéressement, une noblesse qu’on regarderait en ce moment comme un acte de folie. Mais que cette folie avait bonne grâce! qu’elle différait du sang-froid hypocrite ou de la sincérité de cette mauvaise humeur de notre jeunesse joueuse! C’est qu’alors le jeu était un plaisir, une passion, et non pas une affaire.
On riait en jouant, on intori’ompait la partie pour le moindi'c récit amusant : témoin celui que nous fit
Picard, ce soir-là, d’une mystification faite à son jeune premier, et qui le plongeait, lui directeur, dans un embarras comique.
On disait que l’acteur Clozel était fort beau et fort amateur d’aventures galantes. Ayant été bien accueilli dans une maison d’Aix-la-Chapelle, il s’était empressé de faire sa cour à la maîtresse de cette maison, sans s’apercevoir de la jalousie qu’en éprouvait un ami de la dame. Un rendez-vous donné pour le lendemain dans le bois d’Aix-la-Chapelle ayant achevé de tourner la tête du pauvre jaloux, il avait résolu d’empêcher Clozel d’être de la promenade et de profiter du rendez-vous.
Son moyen était violent, il est vrai , mais immanquable ; les reproches, il en connaissait l’inutilité , les menaces, on s’en serait moqué; le duel était compromettant, il préféra avoir recours à la pharmacie.
Deux grains d’émétique, ordonnés par son médecin pour une fausse indisposition, suffirent à sa vengeance.
En sa qualité d’ami de la maison, c’était lui qui fais<sit le thé et distribuait les tasses aux différentes
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tables de jeux qui remplissent d’ordinaire un salon de province.
A peine Clozel avait-il bu la tasse offerte avec tant de politesse par son rival, que, se sentant trop mal à son aise pour continuer sa partie, il céda son jeu à un autre, ce qui excita les rires étouffés de quelques mauvais plaisants confidents de la mystification. Deux heures après, un domestique vint dire à la maitresse I de la maison que M. Clozel ne pourrait être de la promenade projetée pour le lendemain au point du I jour, parce qu’il était gravement malade.
A cette nouvelle. Picard très-alarmé se lève pour ! se rendre aussitôt chez son jeune premier. Les rieurs, j voulant calmer son inquiétude, lui apprennent la cause de l’indisposition momentanée du beau Clozel, sans même lui en demander le secret, tant ces messieurs auraient été charmés de répondre à la colère du mys- ' tifié. Picard se fâche et rit à la fois, car ses souve-
nirs d’écolier et de clerc de procureur le rendent |i malgré lui trop indulgent pour les mauvais tours joués aux présomptueux.
Cependant, quoiqu’il fût minuit , il court chez Clozel et le trouve dans l’abattement qui suit une
crise d’estomac ; du reste, fort bien, mais dans une inquiétude sur lui-même que rien ne peut calmer. En vain Picard donne à cette indisposition les causes les plus probables, n’osant dire la vraie, Closel s’obstine à se croire à la mort. 11 refuse positivement de jouer le soir même; et c’est la seule représentation où doit assister l’empereur. Que faire? Picard, en nous comptant son désespoir, s’indignait de nos rires.
Je lui conseillai d’aller confier l’histoire à M. Descliamps, pour qu’il en parlât à l’impératrice, laquelle ne manquerait pas d’en amuser l’empereur. Tous les souverains se reesemblent, ajoutai-je, quand le parterre ou l’empereur a ri, il est désarmé.
En effet, tout se passa pour le mieux. M. de PiéiniKat envoya demander des nouvelles de CJozel. Picard lui fit croire que c’était de la part de l’empereur : fier d’une si noble preuve d’intérêt, l’actenr voulut y répondre en jouant mort ou vif, et comme, tout en se croyant à l’agonie, Clozel se portait à merveille, jamais le rôle de Rifflard ne fut mieux joué et ne fit plus rire.
Moi qui veillerais même avec les ennuyeux, si les ennuyeux aimaient à veiller, ce que je n’ai jamais
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VU, j’étais ravie d’avoir un moment de plus à donner à la conversation deM. Maret; car, indépendamment de l’intérêt qu’avait le moindre mot d’une personne qui passait sa vie dans l’intimité de Napoléon, la causerie de M. Maret était à la fois celle d’un homme du monde et celle d’un homme de lettres. II avait toujours à raconter quelques petits faits relatifs à l’empereur, qui le montraient comme on aime tant à voir les gens supérieurs dans la simplicité bourgeoise de leur existence. Il nous dit, ce soir-là, comment l’armée d’Italie, riant de voir son chef la commander avec le petit chapeau râpé et tout déformé qui avait été couvert de la poussière de tant de batailles, s’était cotisée pour lui faire l’honneur d’un chapeau neuf, ce qui l’avait flatté et amusé. Il nous parla aussi de lettres inimaginables et burlesques que recevait journellement l’empereur de plusieurs de ses soldats, qui lui confiaient comme à un père leurs affaires de famille. Une, entre autres, disait :
8 Votre Majesté est trop juste et connaît trop bien mon oncle Eustache pour croire qu’il me donnera jamais un sou du bien de ma mère, à moins que je n’aille au pays lui parler de la bonne encre. C’est
pourquoi il me faut un petit congé. » Un autre lui contait avec la même assurance ses chagrins amoureux. Il y avait quelque chose de la simplicité antique des combattants d’Homère dans cet épanchement naïf du soldat envers son chef. C’était la preuve qu’il lui supposait, comme à la Providence, le regard divin qui pénètre dans la cabane du pauvre comme dans le palais des rois , cette puissance qui s’intéresse aux peines des plus petits comme aux larmes des plus grands, et la connaissance entière de tous les êtres et de leurs pensées les plus secrètes. Rien ne donne une idée plus parfaite de la gloire de l’empereur, que ces exemples d’un culte sincère où se retrouvent les plus grands bienfaits du culte sacré : la confiance, l’espoir et la prière.
M. Maret nous dit que lorsqu’un heureux hasard laissait à l’empereur quelque instant de loisir pour lire une de ces lettres, il était rare que la réponse n’en fût pas favorable. Espérons que tant de détails intéressants, tant de secrets intimes ou politiques, encore vivants dans le souvenir de M. le duc de Bassano, ne seront pas perdus pour la prospérité, et qu’il nous laissera un tableau fidèle des grands et petits
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événements dont il a été confident, acteur ou témoin;
Après avoir donné audience à toutes les autorités du département et aux ambassadeurs qui n’avaient pas encore été accrédités depuis que le premier consul s’était fait empereur, Napoléon se rendit, suivi de toute la cour et de quelques personnes de la ville, à la cathédrale d’Aix-la-Chapelle. Il devait y voir les s liâtes reliques envoyées en préseco à Charlemagne par l’impératrice Irène.
Ces reliques, que l’on montre tous les sept ans au peuple, se composent d’une chemise de la vierge Marie, d’une lange de l’enfaiit Jésus, des os de saint Étienne, d’un bras de saint Charlemagne, etc. , etc.
Ce bras fixait particulièrement l’attention de l’empereur.
Il appela le docteur Corvisart, qui était à sa suite, pour lui demander à quelle partie de ce bras formidable appartenait ce grand os conservé sous verre depuis tant d’années.
A cette question, Corvisart sourit et garde le silence; mais, interrogé de nouveau, il répond à voix basse que cet os est un tibia, qu’il appartenait peut-
SALONS CÉLÈ. \ES.
Être à la jambe de Charlemagne, mais qu’il n’a jamais fait partie d’aucun bras.
— Eh bien, gardez cette découverte pour vous, dit l’empereur, il faut respecter tous les prestiges.
Mais la remarque anatomique du docteur avait été entendue par quelques voisins qui me l’ont répétée.
La porte de l’armoire de fer qui contient ces reliques est murée; on ne démolit ce rempart dans l’intervalle de sept ans de réclusion, qu’en faveur des têtes couronnées. Cela devenait un hommage doublement flatteur pour la puissance personnelle et le nouveau titre de Napoléon.
Parmi ces reliques se trouvait un petit coffret en vermeil, qui excita la curiosité de l’impératrice. L’évêque lui dit qu’une ancienne tradition attachait un grand bonheur d’ouvrir ce coffret, mais que personne jusqu’alors n’avait pu y parvenir. On n’y voyait ni serrure ni charnière.
L’impératrice eut à peine le coffret dans les mains qu’il s’ouvrit aussitôt ; à l’air qu’elle prit en opérant ce miracle , on vit bien qu’elle en faisait honneur aux prêtres gardiens des reliques et pas du tout à sa prédestination. L’empereur sourit de cette flatterie
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sacerdotale en homme qui est décidé à les accueillir toutes, sans les apprécier plus qu’elles ne valent.
Il se montra moins indulgent pour l’hommage d’un camée antique tenant à une des châsses du trésor. Ce camée ayant été à bon droit fort admiré par Joséphine, le clergé d’Aix-la-Chapelle crut devoir lui en faire offrande; mais l’empereur lui défendit d’accepter, action tout impériale qui fut médiocrement approuvée par Joséphine.
En sortant du trésor sacré, l’empereur descendit au tombeau de Charlemagne. Il s’assit sur le fauteuil en pierre brute sur lequel s’asseyaient tous les empereurs d’Allemagne lorsqu’ils se faisaient couronner à Aix-la-Chapelle.
Les chroniques disent que ce fauteuil a été tiré du tombeau de Charlemagne par l’ordre d’Othon III. Lorsqu’il fit ouvrir la tombe impériale, on trouva le corps du plus grand de nos rois revêtu moitié des ornements d’un chrétien pénitent, moitié de ceux d’un e npereur et d’un roi de France. Olhon fit retirer ceux que le temps et l’humidité avaient respectés , puis la couronne et le cimeterre. Le cadavre de y empereur -roi était encore assis sur le même fau-
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ar.s
Icuil où il avait été couronné; il semblait que son orgueil ne lui permît pas même de s’incliner sous la mort ; que le repos, le lit du sépulcre, n’étaient pas faits pour lui. Othon porta le dernier coup à cet orgueil posthume en dépouillant les restes de Charlemagne des attributs d’un conquérant et d’un saint, et en les déposant dans un cercueil, où ils sont, depuis mille ans, l’objet de la vénération des héros, des législateurs et des ambitieux.
Les événements survenus depuis peuventfaire supposer les pensées qui agitaient Napoléon sur ce fauteuil, près de ce squelette qui avait régné par ses armes, par ses lois, sur la moitié du monde.
Pâle, les yeux brillants de tous les feux de la gloire, on eût dit que Napoléon lisait ses destins sur les débris funèbres de ce colosse de puissance, et je n’ai jamais douté que l’impression de ce moment n’ait eu beaucoup d’influence sur le reste de sa glorieuse vie.
Jusque là, il était monté au hasard, sans s’inquiéter du rang qu’il choisissait, pourvu qu’il fût au-dessus de tous les autres. Là seulement, du chaos de son ambition, venaient de sortir le monde et le trône
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qu’il rêvait; là seulement il venait de trouver son modèle et son but; mais le torrent de gloire qui l’entraînait vers ce but devait l’engloutir avant qu’il eût pu l’atteindre.
L’aspect de ce qui reste du palais de Charlemagne n’ajouta rien à l’impression produite par sa tombe. L’empereur n’en fut distrait que par la remarque d’un des érudits de sa suite, qui rappela l’inscription latine qu’on lisait sur la porte de ce palais avant qu’il fût saccagé par les Normands.
Cette inscription constate que Charlemagne avait fait d’Aix- la-Chapelle le siège de l’empire d’Occident (1).
Et l’empire d’Occident pouvait renaître encore !...
Tout concourait à nourrir ces projets gigantesques. Dans le grand conseil où l’empereur d’Allemagne avait résolu, le 10 août précédent, de prendre le titre d’empereur héréditaire d’Autriche, ce prince s’était décidé également à reconnaître l’avénementde Napoléon. Lors de la notification de cet avènement aux cours étrangères, l’Autriche avait consulté la
(1) Hic sedes regni Irons Alpes habealur
Capul omnium civitatum et provinciarr m Galliœ.
Russie sans en obtenir de réponse. Plus voisine de la France, elle sentit avec raison que son silence sur une pareille communication équivaudrait à une rupture ; et comme elle ne se trouvait pas en état de se déclarer, le comte de Cobentzel, son ambassadeur, reçut l’ordre d’aller à Aix-la-Chapelle remettre ses nouvelles lettres de créances à Napoléon. Le même jour, M. de Talleyrand présentait au nouvel empereur le comte de Lima et M. de Souza, l’un ambassadeur extraordinaire, l’autre envoyé extraordinaire du prince régent de Portugal ; le bailli de Ferette, ministre de l’ordre de Malte, et le marquis de Gallo, ambassadeur de la cour de Naples (4).
Ainsi ce salon de l’impérataice, cette cour à demi formée, dont l’aristocratie hésitante avait excité tant de moqueries, était devenue tout à coup imposante. L’appareil militaire qui en faisait l’éclat éblouissait les yeux. On y admirait cet état-major de grands généraux à la tenue riche et noble, qui remplaçait avec avantage la troupe des petits-maîtres en habits brodés de l’ancienne cour, et l’aspect des ambassadeurs
(1) Histoire de Napoléon, tome II, par M. de Norvins.