‹ Salons CélèbresChapitre 3 sur 16 · LETTRE A MADAME G · texte numérisé non relu

LETTRE A MADAME G

a Paris, ce 8 mars 1814, à deux heures du matin.

» Je reviens de ma soirée, et je ne veux pas me coucher sans vous raconter ce qui m’a le plus amusé. Amusé n’est pas le mot, car le salon de madame de Staël est plus qu’un lieu où l’on se divertit, c’est un miroir où se peint l’hisloire du temps. Ce qu’on y voit et ce qu’on y entend est instructif autant que bien des livres et plus gai que bien des comédies. Vous me demandez pourquoi je lis peu. A quoi bon lire quand on passe sa vie à puiser à la source de toutes les idées de son temps, à les voir en travail dans leur germe, à prévoir leur effet quand elles seront en circulation dans le monde ? Je retrouverais ailleurs mal employé ce que je découvre ici sous la forme la plus séduisante : c’est une vie, un esprit qui rayonnent; ce sont des torrents de feu, des éclairs de génie. De quoi vivrons-nous, si jamais nous la perdons ?

» Ce qui fait le plus grand charme de la société de cette femme, c’est que vous sentez qu’elle vous juge.

LE SALON DE LA BARONNE DE SÏAEL. 19

Ct/a VOUS donne aussitôt toutes vos facultés, et puis elle vous prête un peu des siennes; car son esprit n’est point avare : il n’est que le dispensateur des trésors de son âme; et coque je préfère à tout, c’est l’âme des gens d’esprit.

» Quand l’admirable éloquence que vous connaissez a produit son effet sur la foule, quand le talent a exercé son action journalière, quand la mission publique du génie est accomplie, on peut s’approcher d’elle comme d’une autre, et l’on sent tout ce que vaut le titre de son ami! Alors, rentrant en ellemême, et s’abandonnant à la confiance dont une âme créatrice éprouve toujours le besoin, elle reste seule avec un ou deux amis pour leur parler d’elle et d’eux; et c’est alors aussi qu’on découvre avec admiration tout ce que Dieu a mis dans ce cœur. Que d’aveux d’une naïveté sublime ! ! ! que de lumières sur l’âme bumaine, sur le monde!... que de découvertes elle vous fait faire dans l’histoire, dans la nature, dans vous-même, dans tout ce que vous croyiez savoir aussi bienqu’elle! ! !... On renier cie le Créateur d’être comme elle une créature bumaine! ! !...

» Tout à l’heure elle se plaignait à moi de l’indifférence de certaines personnes.

» — On ne peut pourtant, lui dis-je, être le premier intérêt de tout le monde.

5) — Mais, me répond-elle avec ce regard qui atteste la communication de la terre et du ciel, d’où vient que chacun de ces gens-là ne peut pas m’aimer autant que je puis les aimer tous ?

» Ce naïf témoignage que se rend à lui-même un cœur brûlant d’une charité toute divine, ce noble cri d’une inévitable et sublime douleur la peint mieux que ne feraient des volumes d'analyses et de récits. Je l’admire, comme tout le monde l’admire; peu de personnes l’aiment comme je l’aime... enfin je la trouve belle ! ! ! Elle me réconcilie avec la vie de Paris. Puisqu’elle est malheureuse ailleurs, il faut qu’elle rencontre ici quelque chose d’analogue à sa nature. Je ne puis définir ce rapport; mais elle voit plus clair et plus loin que moi.

» Vous savez que c’est aujourd’hui que le duc de Wellington devait passer la soirée chez elle pour la première fois: j’y suis arrivé de bonne heure; elle n’était pas rentrée. Quelques habitués l’attendaient.

LE SALON DE LA BARONNE DE STAËL

Les plus inarquanls étaient l’abbé dePradt, Benjamin- Constant, M. de La Fayette. Ils causaient; je restai dansun coin à faire semblant de les écouter. Je crains qu’ils n’aient pris mon silence pour ce qu’il était !

» Enfin, madame de Staël est revenue. Je suis en retard, nous dit-elle; mais ce n’est pas ma faute, j’étais invitée à dîner chez***; il fallait bien y aller. On m’a placée à côté de Fouché et de M. *** : c’était se trouver entre le poignard et le poison.

» Nous nous récriâmes sur l’originalité et malheureusement sur la justesse de cette comparaison, qui devenait une définition précise. Mais, à part moi, je me confirmai dans mon éloignement pour un monde qui permet, qui nécessite la trahison, du moins en paroles! Je ne pouvais blâmer madame de Staël de se laisser aller au ton général de la société où nous vivons; mais je me disais ; Si les esprits qui dominent la foule partagent les faiblesses vulgaires, que deviendront les faibles en suivant ce torrent?

» Un grand nombre de personnes étaient amvécs ! Toutes attendaient le héros de la soirée. Nous ne l’avions encore vu qu’en représentation, et nous étions impatients de l’entendre causer.

» On annonce madame Récaniier; elle seule pouvait dédommager la maîtresse de la maison de l’ennui de l’attente. Madame de Staël a découvert sous ses charmes tout ce que le monde ne pense pas encore à lui demander. Ces dames restèrent à parler bas dans un coin du salon jusqu’à l’arrivée du duc de Wellington.

» Il entre enfin!... La noblesse de sa figure, la simplicité de ses manières produisent sur nous l’effet le plus agréable. Sa fierté, il doit en avoir, a presque la grâce de la timidité! Madame de Staël, dominée elle-même par cette attitude et ce langage si peu français, s’écrie ;

» — Il porte la gloire comme si ce n’élait rien !...

» Puis, par un retour de patriotisme, elle se penche à mon oreille et reprend :

» — Il faut pourtant convenir que jamais la nature n’a fait un grand homme à moins de frais.

» Il me semble que l’homme tout entier est dans ces deux mots.

» Vous croyez, d’après ce début, que nous avons eu beaucoup de plaisir pendant le reste de la soirée.

LE SALON DE LA BARONNE DE STAËL

Jugez-en : le due de Wellington n’était pas encore [tarvenu au fond du salon, que l’abbé de Pradt s’empare de lui et le force à l’écouter, pendant au moins trois quarts d’heure, exprimer ses idées (les idées de l’abbé de Pradt) sur la tactique militaire. Figurezvous la colère de madame de Staël et l’ennui de tout le monde! M. Schlegel disait qu’il croyait entendre ce rhéteur qui tenait un discours sur l’art de la guerre à Annibal.

» Ce mot spirituel ne nous dédommagea pas de l’ennui d’entendre débiter en bon français tout ce que nous savons, quand nous espérions écouter des choses nouvelles, dites avec l’accent étranger. Parmi le peu de mots qu’a pu placer le général anglais, il y en a un qui m’a frappé. Pendant que l’abbé reprenait haleine ou se mouchait, te guerrier eut le temps de nous dire que le jour le plus affreux de la vie d’un homme qui commande une armée, est celui où il gagne une bataille, parce qu’avant d’avoir passé la nuit sur le terrain, et de s’être assuré le lendemain de la marche de l’ennemi, le vainqueur même ne peut savoir s’il n’est pas vaincu.

» Chaque chose a son prix en ce monde, et si les

hommes de tous états nous disaient leur secret, nous verrions que les triomphes les plus éclatants se payent au moins ce qu’ils valent. Quoi qu’il en soit, j’ai trouvé autant de justesse que de bon goût dans les mots du duc de Wellington. On voit qu’il cherche à se faire pardonner la curiosité qu’il nous inspire.

» Bien des gens se retiraient découragés par la faconde de M. de Pradt; le héros lui-même pensait à fuir, quand madame de Staël parvint enfin à le dégager du guet-apens où il était tombé. Elle le retint près de la porte; une conversation assez sérieuse sétablit sur la constitution anglaise. Madame de Staël ne pouvait allier la liberté politique avec les formes serviles restées dans les relations individuelles d’une société si fière de cette liberté.

» — Le langage et les usages aristocratiques ne choquent personne dans un pays vraiment libre, disait le duc. Nous employons ces formules sans conséquence en forme d’hommage au passé, et nous conservons nos cérémonies comme on entretient un monument, môme lorsqu’il n’a plus sa destination primitive.

LE SALON DE LA BARONNE DE STAËL

» — Est-il vrai, dit madame de Staël, que votre lord chancelier parle au roi à genoux pendant la séance du parlement ?

» — C’est vrai.

» — Comment fait-il ?

» — Il lui parle à genoux, vous dis-je?

» — Mais comment?

a — Vous le voulez, répond le duc, et il se jette aux pieds de notre Corinne.

» — Je veux que tout le monde le voie ! s’écrie madame de Staël.

» Et tout le monde d’applaudir d’un commun accord. Je ne répondrais pas de cette unanimité d’approbation dans ce que les mêmes spectateurs disaient au bas de l’escalier.

I) Tout le monde était parti ; je suis resté encore deux heures avec la maîtresse de la maison et M. Schlegel, dont la colère contre l’abbé rhéteur ne tarissait pas.

» Pendant ces deux heures, la conversation de madame de Staël m’a ravi en me prouvant combien j’ai raison d’être attaché à une personne qui vit en même temps si près et si loin du monde.

SALONS CÉLÈBKES.

» Elle nous disait ce soii*, dans l’enthousiasme de son talent :

» — Quel bonheur si l’on pouvait être reine pendant vingt-quatre heures! que de belles choses... on dirait !

» Ce sont des mots de ce genre qui ont fait dire à mon oncle, le comte de Sabran :

» — Elle voudrait que le monde fût un salon et en être le bistre.

» Il est possible que cette piquante plaisanterie soit juste dans certains moments de sa vie; mais la même personne a dit :

» — Tout comprendre, ce serait tout pardonner.

» Cette seule pensée exprimée et mise en pratique, valait la peine de naître et de souffrir.

» Il me faudrait passer encore bien des nuits pour vous raconter en détail la conversation de ce soir ; il y a plus d’un sujet de livre dans une causerie de deux heures avec madame de Staël. J’aime mieux m’aller coucher, afin de pouvoir venir vous dire demain tout ce que je n’ai fait que vous laisser deviner aujourd’hui..

1> A. DE CüSTINE. »

LE SALON DE LA BARONNE DE STAËL. 27

Cette lettre nous a paru le portrait ressemblant du salon et de la conversation de cette femme au sublime langage, qui faisait dire à madame de Tessé :

— Si j’étais reine, j’ordonnerais à madame de Staël de me parler toujours.

Ou commençait à se réunir ; déjà quelijiies personnes avaient repris leur jour de réception, mais les rouis n’étaieiit pas complets, car les maris grands propriétaires se font un prétexte de leurs plantations, de leurs travaux agricoles, pour garder leur jeune femme le plus longtemps possible loin des plaisirs de la ville : sans compter que les plus riches aiment à se soustraire à l’usage des étrennes, espèce de taxe levée sur l’amour-propre des avares comme sur celui des prodigues, et dont l’éloignement et la solitude peuvent seuls affranchir.

C’est vers le 20 du mois do décembre que le fléau

des étreiines commence à se faire sentir ; d’abord par une inquiétude générale sur le choix des objets qui doivent plaire aux étren7iés, puis par le désespoir d’accorder jamais l’objet choisi avec le prix qu’on y peut ou qu’on y veut mettre. L’insomnie qui naît d’une recherche infrucLneuse (car il est de bon goût de cacher scs besoins encore plus que ses caprices), et le talent de deviner les u s et les autres, sont rarement récompensés.

Rien n’égale l’ambition tacite des receveurs d’étrennes, celle des femmes surtout; que de fois leur moquerie dédaigneuse a-t-elle accueilli le présent dont la valeur, masquée sous des flots de bonbons, réduisait de moitié la pension du jeune donataire, en lui faisant un créancier de plus. Que d’amitiés refroidies, que de liaisons rompues pour n’avoir pas répondu aux étrennes qu’on attendait de vous. Ces sortes de rancunes ont le caractère et la constance des passions concentrées ; nul épanchement n’en vient adoucir l’amertume. Comment en pareil cas se plaindre de l’avarice d’un ami, sans faire l’aveu de la sienne? Il faut donc dévorer sa peine, se bien garder de la trahir en montrant d’un air ironique l’é-

trcniie mesquine qui a trompé l’attente, faute que l’on commet trop souvent, et dont les malins profitent pour se moquer également de la parcimonie de Vétrenneur et du dépit de Vétrenné.

Déjà les caresses des enfants, les soins des domestiques sont en raison desétrennes qu’ils espèrent recevoir de leurs parents ou de leurs maîtres.

Déjà les joailliers savonnent les vieux bijoux pour les vendre comme nouveaux à tous les étrangers, et aux provinciaux, qui seraient mal reçus à leur retour, si l’envoi de quelques robes, chapeaux ou bijoux passés de mode ne les recommandait à ta tendresse de leur famille.

Quel mois d’espérances et d’anxiété pour la gri.ette et la femme galante! A combien de rêveries profondes, de distractions involontaires, les livre cette importante question :

— Que me donnera-t-il?

Que de moyens ingénieux sont imaginés par elles pour stimuler la prodigalité de leur amant! L’une vante d’un air qui veut paraître désintéressé la manière délicate dont le prince T**‘ a envoyé l’année dernière, vers cette époque, à fa maîtresse une sim-

SALONS CÉLÈBUKS,

pie corbeille d’oranges.., mais dont chaque orange était enveloppée d’un billet de mille francs... Quelle exquise galanterie !

L’autre, plus difficile en délicatesse, s’offenserait vivement à la vue des billets de banque ; mais ces billets déguisés en bijoux à la mode, en meubles incrustés, en objets de prix, trouvent grâce à ses yeux : ce que toutes deux prétendent apprécier avant tout, c’est Y attention ou l'intention de l’étrenneur; seulement l’attention n’est délicate et l’intention touchante qu’ autant qu’elles ont coûté beaucoup d’argent.

Si ce mois a ses charges, il a aussi ses profits; le service de chaque maison se fait avec plus d’exactitude, il n’est point de lettres perdues, de journaux égarés, les cartes de visite sont remises à qui de droit, et les locataires ne frappent plus vingt fois à leur porte cochère avant qu’on leur tire le cordon. L’ouvreuse de loges ne fait pas attendre les manteaux, le cocher se grise moins, le cuisinier laisse en repos l’anse du panier, le domestique est empressé, la femme de chambre ne grogne plus ; les enfants ne pleurent que pour quelque chose, les bonnes ne les battent point ; la vie est généralement plus facile ;

ÜN SALON AU MOIS DE DÉCEMBDE.

chacun fait son devoir ; tous les courtisans sont <à I leur poste, car on espère se faire inscrire sur la liste des grâces; les salons des ministres sont pleins, les gouvernements li’ouvent moins d’opposants, les rois eux-mêmes sont moins assassinés.

I Mais que de déceptions, de susceptibilités, d’ini- I mitiés même naissent de ce mois trompeur! que de mines contraintes, que de remercîments grimacés, sans compter les mensonges conjugaux et les générosités ingrates ! car dans le vieux système étrennal nous comptons plusieurs espèces :

D’abord Vétrenne-devoir, donnée et reçue comme te payement d’un billet à échéance, c’est-à-dire avec beaucoup d’humeur d’une part, et sans nulle reconnaissance de l’autre.

Ensuite Vétrenne impôt, à laquelle il faut satisfaire, sous peine de n’ôlre servi que te dernier, ou même pas du tout, lorsque vous dînez chez vos amis.

L'étrenne de hasard. Cclle-ci consiste simplement à donner cette année à des amis nouveaux les petits présents qu’on a reçus des anciens amis l’année d’avant ; c’est te pout-aux-ânes des économistes vaniteux.

L'étrenne frauduleuse, qui passe toujours pour avoir été achetée par la personne qui la reçoit, ou pour avoir été envoyée par une vieille tante dont le revenu de trois années ne payerait pas l’étrenne mensongère.

h'étrenne décroissante, qui révèle les phases du sentiment et ses révolutions prévues par les astronomes du cœur, où l’amour passe à l’amitié, l’amitié à l’habitude, l’habitude à l’indifférence. Ces sortes d’étrenues commencent d’ordinaire par quelques riches talismans, dont le luxe doit, avant tout, être inutile, et finit toujours par un sac de bonbons.

L'étrenne intrigante, qui vous ouvre les bureaux des ministères, des loges au spectacle où il n’y a plus de place pour personne, et la chambre de la jolie femme qui a défendu sa porte.

Nous avons aussi Vétrenne-placement, la plus ingénieuse de toutes, inventée par les héritiers, les solliciteurs et les femmes intéressées. Celle-là n’est pas à la portée de tout le monde, car il ne s’agit pas seulement de donner un peu pour obtenir beaucoup, il y a autant de discernement que d’adresse dans le choix du présent et dans les moyens de le faire produire.

Attendez-vous quelque place dépendante d’un ministre? faites-vous présenter chez la femme ou la (ille qu’il va voir en secret; étudiez le caprice qu’il a oublié de satisfaire, envoyez votre offrande anonyme, vous serez bientôt deviné par elle et placé par lui.

Votre sort dépend-il d’un brave administrateur dont la femme est honnête? ne craignez pas de vous ruiner en joujoux pour ses enfants ; c’est un placement plus sûr que les rentes d’Espagne.

Est-ce l’héritage de quelque vieux parent qu’il faut vous assurer? observez ses manies, tâchez de découvrir quel est le meuble, le livre ou le mets recherché que son avarice lui refuse ; donnez une montre au petit garçon de sa gouvernante ; faites-lui obtenir une pension du vieillard pour que l’enfant ne vous souffle pas tout l’héritage. Voilà Vétrenne-placement dans toute sa diplomatie. Quant au calcul de la femme qui contraint ou excite la générosité de ses amis par des amis d’une grande valeur, cela rentre dans les spéculations vulgaü’cs.

On racontait dans un salon l’hiver dernier, l’histoire d’une étrennc tardive qu’on pourrait intituler les Voyages tV Alexandre-le -Grand : c’était un petit

camée antique d’un fini admirable et représentant la | belle tête du vainqueur d’Arbelles. i

Madame Dercourt, que nous appellerons de ce nom pour mieux cacher le sien, a pour mari un riche financier, amoureux de sa fortune comme il devrait l’être de sa femme ; ce qui fait que sa femme aime aussi beaucoup mieux sa fortune que lui, et, plus que tout cela, un jeune élégant dont elle est le premier ; intérêt, après ses chevaux,- ses habits, ses armes, le café de Paris, les coulisses de l’Opéra et le Jokey- Club.

Comment ne pas se compromettre pour conserver ■1 un amour si exclusif? Les démarches imprudentes, les sacrifices de tout heure peuvent-ils s’épargner, quand ! il s’agit d’animer ou de ranimer l’égoïste qu’on adore? I Après avoir satisfait à toutes les exigences classiques d’un amant jeune et fat, madame Dercourt était j réduite à épier ses caprices, condition misérable où ; la femme se dit : « Que peut-il désirer? » Hélas! ce i u’était plus que dans des objets futiles que madame : Dercourt devait trouver un moyen de combler les désirs du charmant Agénor.

Comme le vrai modèle du jJarfait élégant, Agénor

n’avait point d’idées ni de goûts à lui ; la mode seule lui imposait ses pensées, ses actions, ses manies et ses antipathies. En voyant revenir la mode de l’antique, du gothique et du rococo, il s’était fait à la hâte une collection composée de bahuts écornés, de chaises de réfectoire, de porcelaine chinoise recollée, de tentures enfumées, d’horloges démontées, d’aiguières dépareillées, de vitraux fêlés, de tapisseries à grands personnages, dont les nez, les mentons, mangés par les vers, offraient à l’œil des figures mon strueuses ; car la manie des choses n’en donne pas le goût, et le goût seul sait bien choisir et bien employer. Aussi, le nouvel hommage rendu pa Agénor à la mode du jour, n’avait-il encombré son appartement que d’un mobilier laid, sale et incommode.

Mieux guidé par l’imitation exacte des chefs de la fashion, Agénor était vêtu avec cette simplicité hypocrite qui voile, sous des couleurs sombres et une cravate noire, le luxe des habits et la finesse du lin ; une montre de Bréguet, suspendue à une chaîne en platine, était le seul bijou qu’il portât, car il ne s’était pas laissé prendre à l’éclat des boulons en rubis,

émeraudes, opales, etc,, etc., tant chéris des acteurs, des coiffeursjet des commis-voyageurs.

Une seule chose excitait son envie, il rencontrait soBvent à cheval, au bois de Boulogne, le jeune duc de M***. Sa large cravate noire, dont les bouts se croisaient sur sa poitrine, était fixée par un camée antique d’une beauté remarquable. Cette manière d’appliquer un objet d’art et d’un grand prix au plus simple négligé, parut à Agénor le suprême du bon goût. Il courut chez tous les marchands de curiosités, les bijoutiers artistes, les antiquaires, pour se procurer un camée semblable^à celui du duc de M***. Il en vit de très-beaux, mais dont l’antiquité était fort douteuse, et tous ceux dont la perfection faisait croire à leur origine grecque, étaient d’un prix qui lui semblait rop exagéré.

Depuis son retour de la campagne, madame Dercourt préparait la surprise accoutumée qui devait réveiller Agénor le premier de janvier. C’était une miniature, une espèce de portrait-mouche, tant il était petit, gracieux et bien colorié : c’était un de ces chefsd’œuvre de ressemblance, d’éclat et de fini, dont la perfection trahissait le pinceau de madame de Mirbel.

Une pomme de canne, le fermoir d’un porte-feuille, une médaille, une épingle montée, tout pouvait servir de cachette à ce petit portrait; et madame Dercourt allait commander la médaille qui devait le recéler, lorsqu’elle apprit, par un des amis d’Agénor, le motif des courses multipliées qu’il faisait chaque jour chez les marchands de curiosités. Dès ce moment, la pensée la plus humiliante pesait sur son cœur .

— C’est un camée qu’il désire et non pas mon portrait, se dit-elle.

Et des larmes remplirent ses yeux... Puis, se repentant d’un pareil soupçon, elle se le reproche comme une calomnie ; mais, pour plus de sûreté, elle se décide à cacher le portrait inattendu sous le camée désiré.

Elle en connaît un admirable, c’est le dernier trésor de la veuve d’un général qui a fait les guerres d’Italie. Le payement des dettes contractées pendant la maladie du défunt peut seul déterminer la veuve à se dessaisir de cette belle tête d’Alexandre, conquise et donnée par Bonaparte; mais on lui en offre la somme qui doit l’acquitter, elle le cède; et le bijoutier le plus discret, le plus adroit, est bientôt chargé

d’inventer un ressort imperceptible pour masquer le plus joli visage moderne sous les nobles traits du héros antique.

L’étrenne est reçue avec transport, et, grâce â l’ingénieux assemblage, madame Dercourt peut croire que son portrait seul excite tant de reconnaissance.

Cependant, huit jours sont à peine écoulés, et madame Dercourt ne voit plus le camée receleur sur la poitrine d’Agénor; elle en témoigne son étonnement. C’est, répond-il, qu’il monte depuis quelque temps un cheval ombrageux, et que, dans les bonds qu’il lui fait faire, il craint de perdre une relique si précieuse. Cela explique tant bien que mal pourquoi il ne la porte plus. Mais, en disant cela, Agénor cache mal son embarras.

Le fait est que, voulant aussi se donner ses étrennes, il avait pensé à certaine danseuse de l’Opéra, et que, dans un moment d’intimité, celle-ci avait elle-même détaché la riche épingle en se promettant bien de la garder. Surpris tous deux par la brusque arrivée du nouveau Turcaret, dont l’or se faisait ouvrir à toute heure les portes de la danseuse, Agénor s’était enfui avec tant de précipita-

tion, qu’il avait oublié sou épingle. On pense bien qu’il la réclama en vain. Les prières, les menaces d’une rupture complète, rien ne put le faire rentrer dans la possession de son camée ; on lui soutint qu’il avait été perdu ou volé par quelque domestique. Enfin, il ne le revit plus.

Les Turcarets de nos jours sont plus rusés que leur modèle; ils quittent tout net la courtisane qui les trompe trop visiblement, et la danseuse se trouva bientôt veuve du ricbe revenu que lui faisait son vieil adorateur. Il fallut faite ressource de tous les bijoux reçus ou dérobés; le beau camée fut du nombre.

Un juif prêta dessus une modique somme, et le revendit bientôt le triple à un Anglais. Celuici le perdit à la suite d’un dîner, d’où il fut ramené à minuit mort-ivre.

Une petite blanchisseuse, qui se rendait de grand matin chez sa pratique favorite, voit reluire quelque chose sur la boue du trottoir : c’était le cercle d’or du camée. Elle le ramasse, l’essuie avec son tablier, et, pensant que c’était un de ces bijoux que colportent les marchands de chrysocale, elle en fait pré-

sent au garçon de café qui lui promet toujours de l’épouser.

— Sais-tu bien que tu as là quelque chose de conséquent? dit d’un air capable un fripier ambulant à son cousin le garçon limonadier; j’en ai vu une épingle, dans ce goût-là, et qui a été vendue plus de 80 francs.

— Bah! vraiment!

— Je te le jure. Et si tu en veux faire la preuve, tu n’as qu’à venir avec moi chez le fripier du quai des Orfèvres.

La proposition est acceptée; le camée, après avoir été déprécié le plus possible, est acheté pour 60 francs, puis revendu dix louis à l’orfèvre voisin. De boutique en boutique, il arrive au joaillier de la cour; toutes ces mutations s’étaient opérées en moins d’un mois.

Pendant ce temps, madame Dercourt, dévorée de soupçons, n’accueillait plus Agénor que par des reproches, et celui-ci les évitait de son mieux en la voyant le moins possible.

— Vous avez sacrifié mon portrait à quelque femme, disait-elle, pâle de jalousie.

— Quelle idée folle!

— Eh bien, montrez-le-moi.

— Je m’en garderais bien, vraiment. Il faut vous punir un peu de l’injure que vous me faites.

Puis, affectant un ressentiment profond, Agénor sortit brusquement et laissa madame Dercourt accablée sous le poids d’une affreuse certitude.

En ce moment, M. Dercourt entre chez elle; il est frappé de l’altération de ces traits.

— Pauvre petite, dit-il, tu souffres, tu m’en veux peut-être, et tu as raison; car les affaires m’ont tant dominé tout ce mois-ci, que je n’ai pas même pensé à te donner tes étrennes; mais sois tranquille, ma liquidation terminée, je réparerai mon tort. J’ai déjà vu quelque chose qui te fera plaisir; car tu as bon goût, toi, tu n’aimes pas le clinquant, c’est du précieux qu’il te faut. Eh bien , nous tâcherons de te contenter; mais quitte cet air triste qui me fend le cœur; s’affliger ainsi de mes petites négligences, c’est un enfantillage. Tu sais bien que tout ce que je gagne est pour toi et notre petite Cécile, et tu dois me pardonner de t’oublier quelquefois pour vous assurer à toutes deux une belle fortune.

SALONS, CÉLÈBR ES.

Deux jours après avoir tenu ce discours si tendrement conjugal, M. Dercourt, ayant réuni chez lui les amis qu’il se plaît à humilier par son luxe, on vit entrer sa jolie petite Cécile.

— Tiens, dit-elle à sa mère, voici les étrennes que papa te donne.

Madame Dercourt embrasse l’enfant, ouvre le petit écrin qu’elle vient de lui remettre; mais à peine a-t-elle jeté les yeux sur ce qu’il contient, qu’on la voit pâlir et tomber évanouie.

— Ah! mon Dieu! qu’ai-je fait? s’écrie son mari, qui arrivait pour jouir de sa surprise. Mais, aussi, comment prévoir que la moindre émotion la mette en cet état?

Chacun se lève pour secourir madame Dercourt. Agénor seul reste immobile. La vue du camée, qui vient de tomber sur le tapis, en s’échappant des mains de madame Dercourt, lui explique assez la cause de cet évanouissement. Heureusement, la chute de l’épingle n’a point fait ouvrir le ressort.

— La voilà qui revient à elle, ce ne sera rien, dit M. Dercourt; les surprises agréables ne sont pas dangereuses.

Puis, ramassant l’épingle, il livre à l’admiration générale le beau profil d' Alexandre.

— Vous voyez, ajoute-t-il, que ma chère Valérie n’a rien perdu pour attendre, et que Vétrenne tardive est toujours la meilleure.

En effet, madame Dercourt, s’étant fait un droit de l’état de souffrance où la jette la moindre émotion, pour demander à s’éloigner quelque temps du monde, s’est retirée à la campagne, où, tout occupée du soin d’élever sa fille, elle a retrouvé la santé, la paix et le bonheur.

— Aussi, pensons-nous, avec M. Dercourt, que Vétrenne tardive peut être la meilleure.

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— Le salon d’une actrice! dica-t-on : vous vous trompez, c’est le boudoir que vous voulez dire.

— Non, une actrice d’un grand talent pouvait autrefois avoir un salon; il ne lui fallait, pour atteindre à ce but, que le goût de ta bonne compagnie ; mais, quand on réfléchit à tout l’esprit qu’il faut pour préférer les gens dont le rang, l’éducation, le ton, les manières, vous rappellent trop souvent ce qui vous manque, à ces subalternes dans les arts ou dans la société, dont la médiocrité servile s’appli- (lue à vous prouver votre supériorité incontestable

sur tout ce qui vous entoure ; quand on pense aux obstacles que les préjugés, l’usage, élèvent contre la noble ambition de réunir l’indépendance de l’artiste à l’existence de la femme du monde, on accorde autant d’estime que d’admiration à l’actrice qui a pu les vaincre.

L’exemple de mademoiselle Lecouvreur et de mademoiselle Quinault, dont les salons rassemblaient la meilleure compagnie de leur temps, suffisait pour encourager mademoiselle Contât à les imiter ; car il faut rendre justice à l’ancien régime, il était beaucoup plus poli que celui-ci pour les acteurs, et se plaisait à les venger de l’excommunication par une hospitalité honorable.

Dès que la loi nivelle tous les rangs, la société les sépare; la philosophie a-t-elle frappé à coups redoublés sur les préjugés sages ou absurdes, aussitôt la société s’empare des blessés, les guérit, les engraisse et les reproduit dans le monde, où ils sont d’autant mieux accueillis qu’on a craint de les perdre.

Lorsque les privilèges, le costume et les usages stinguaient complètement une classe d’une autre.

elles faisaient de mutuelles concessions pour se rapprocher. Mais aujourd’hui qu’on a toujours peur d’être pris pour moins que soi, on se tient droit dans sa place, comme une statue dans sa niche. De là vient que les acteurs vivent entre eux, comme tous les vieux nobles, les employés du gouvernement ou les débris de la grande armée; il n’y a que les millionnaires qui soient de toutes les coteries.

O misère du siècle! le fils d’un domestique, parvenu par l’usure à l’état de millionnaire, verra ses salons dorés remplis de femmes comme il faut. Il recevra, la veille du bal qu’il doit donner, trente billets signés des plus beaux noms de France, qui réclament l’honneur d’être portés sur sa liste; et ces mêmes femmes blasonnées rougiraient de se montrer dans le salon de notre première actrice. Voilà ce que les grands talents ont gagné à la Révolution.

Cependant ils étaient en droit d’en attendre davantage, en voyant la société qu’avait conservée mademoiselle Contât au sortir de prison, où elle s’était trouvée avec plusieurs femmes de la cour. Son goût pour les gens distingués, sa reconnaissance pour

l’araour d’un prince qu’ont illustré depuis le trône et l’exil, devaient nécessairement lui attirer la persécution des rois de la terreur : elle fut incarcérée aux Madelonnettes avec ceux qu’on appelait alors les aristocrates de la Comédie française. Un trait qui révèle son esprit et ses sentiments faillit lui coûter la vie. La reine, avant d’être prisonnière ellemême, voulut voir représenter la Gouvernante de la Chaussée; elle fit savoir à mademoiselle Contât qu’elle souhaitait la voir dans ce rôle, qui n’était point de son emploi. Mademoiselle Contât apprit en vingt-quatre heures les cinq cents vers de la Gouvernante, puis elle écrivit à la personne qui lui avait fait part du désir de la reine :

« J'ignorais où était le siège de la mémoire, je sais à présent qu’il est dans le cœur. »

Cette lettre, qui fut publiée par les ordres de la reine, allait dicter l’arrêt du tribunal révolutionnaire, quand le 9 thermidor vint délivrer mademoiselle Contat-

On ne pouvait la voir souvent sans être séduit par le charme de sa conversation, par une certaine grandeur de manières, qui, sans être théâtrales.

avaient quelque chose d’imposant. Son caractère à la fois impérieux, vindicatif, sensible et généreux, sympathisait avec celui des personnes dont les qualités et les défauts sont nobles, et le sentiment qu’elle avait de sa supériorité la mettait à l’abri de la gêne, de l’humilité ou de la révolte inhérente aux conditions que la société repousse ; elle causait avec la marquise de J... et la comtesse de N... du même ton que ces dames causaient entre elles, sans embarras comme sans familiarité.

L’intimité qu’un long séjour dans la même prison, que les mêmes opinions et les mêmes dangers devaient faire naître, se continua longtemps après le rétablissement de l’ordre et des préjugés, ce qui rendit ,1e salon de mademoiselle Contât le rival des meilleurs salons de Paris.

Un motif singulier me lia avec elle. Ce fut sa ressemblance avec ma mère; elle était tellement frappante, qu’après deux ans du deuil le plus triste que j’aie porté en ma vie, lorsque je retournai pour la première fois à la Comédie française, je tombai dans un si violent accès de larmes que je me trouvai mal, et qu’il fallut m’emporter hors de la salle

Cette cruelle émotion se renouvelant toutes les fois que je tentais de la vaincre, je m’étais résignée à ne plus aller à la Comédie française les jours où mademoiselle Contât devait jouer.

C’était une grande privation pour moi, qui mets au premier rang des plaisirs de l’esprit celui de voir bien jouer la haute comédie. Par une bizarre taquinerie du sort, cette femme, que je fuyais comme un souvenir déchirant, vint se loger dans une maison qui touchait à la mienne; c’était à un bout de Paris, dans la rue de la Rochefoucauld, quartier aujourd’hui très-hahilé, mais alors très-désert.

Le séjour de la prison rend avide de bon air, et mademoiselle Contât avait choisi cette habitation entourée d’un grand jardin, comme pouvant, à la rigueur, remplacer une maison de campagne.

Un mur très-bas séparait ce jardin du mien. Des fenêtres de mon appartement on voyait le parterre, la pelouse, l’allée où se promenait habituellement mademoiselle Contât. Quand le temps le permettait, je me promenais le long du mur qui séparait nos allées de tilleuls, et j’écoutais avec délices les accents de cette vois ciiù faisait battre mon cœur;

car le temps opère d’une manière étrange sur la douleur, et le souvenir qui nous tue aujourd’hui devient plus tard une triste et douce volupté de l’âme.

Je ne saurais peindre ce que j’éprouvais en retrouvant, dans un être complètement étranger à moi, ces regards, ces gestes, ces inflexions auxquelles j’étais accoutumée à obéir, ce sourire gracieux qui me récompensait de tout. Mon imagination était quelquefois exaltée, par cette ressemblance, jusqu’à la folie. Je restais des heures entières à contempler ce beau visage, à suivre tous les mouvements de cette femme qui me faisait l’effet d’une résurrection.

Il était impossible qu’une semblable préoccupation ne fût pas remarquée. Mademoiselle Contât voulut savoir le nom de cette jeune voisine qui passait à la regarder tout le temps qu’elle-même restait dans son jardin.

— Je la connais beaucoup, lui répondit le vicomte de Ségur.

Et il fit de moi un portrait que sa vieille galanterie flatta de son mieux. J’avais à ses yeux le mérite de l’avoir reçu dans un temps où ses ailes de pigeon et

ï;^ SALONS CÉLÈBRES.

sa tenue aristocratique étaient aussi compromettantes pour ses amis que pour lui. Mais j’aime tous les genres de courage, et celui de braver le sans-culottisme, en conservant son costume de l’ancien régime, me plaisait à voir; j’aurais eu honte d’avoir peur de ce qui l’effrayait si peu. Ce sentiment me valut sa coquette amitié, car chez M. de Ségiir la coquetterie se mêlait à tout. L’âge avait beau faire, il le traitait comme la Révolution, et ne lui sacrifiait aucune de ses habitudes.

Il vint me voir en sortant de chez mademoiselle Contât, et me répéta la conversation qu’il avait eue avec elle à propos de moi. Alors, craignant de passer pour une voisine curieuse et importune, je lui avouai la cause de mes contemplations, en ajoutant que mademoiselle Contât n’aurait plus à s’en plaindre.

— Elle ne s’en plaint pas le moins du monde, dit le vicomte ; au contraire, elle est charmée du plaisir que vous trouvez à la regarder; mais pourquoi ne pas vous donner ce plaisir-là plus à votre aise? vous êtes ici comme dans un village, et à la campagne on voisine toujours.

— Je n’oserais : d’ailleurs vous savez que je suis

venue me loger ici pour vivre dans la retraite.

— Eh bien, vous avez tort; mademoiselle Contât reçoit en ce moment ce qui reste de la meilleure compagnie de Paris, et, soit dit sans vous offenser, on n’est pas exposé à trouver dans son^salon les talents jacobins qu’on trouve souvent dans le vôtre.

— Ah! jacobins! vous vous trompez, ce sont des talents nés pendant la Révolution, et qui mettent à profit des idées nouvelles.

— Pour moi, c’est tout un; je hais également ceux qui l’ont faite et ceux qui en profltent.

Ceci s’appliquait à Talma, qui venait d’épouser la spirituelle Julie, celle qu’aimait encore le vicomte de Ségur.

Il revint.''peu de jours après, avec M. Vigée, ami intime de mademoiselle Contât, me proposer de sa part d’entendre la lecture que devait faire chez elle un autre de nos amis communs. Il s’agissait du Mérite des femmes, pièce de vers dans laquelle Legouvé avait relaté, avec une sensibilité touchante, une partie des traits d’héroïsme et de générosité dont les femmes ont fourni tant de preuves pendant

j)0 SALONS CÉLÈRRES.

la Terreur; il avait choisi les plus célèbres, car des volumes n’auraient pas suffi au récit des actions sublimes qui honorèrent alors les femmes de tout rang. Ce dévouement sans faste, sans espoir, ces héroïnes dont chaque femme pouvait offrir un modèle, c’est leur multiplicité qui a empêché de les connaître. En France, on a tellement l’horreur du commun, que personne ne veut parler du sublime même dès qu’il court les rues.

On se demande quelquefois comment ces femmes si grandes, si courageuses, si dévouées, sont redescendues si vite à toutes les misères des petites âmes. C’est que les femmes n’ont qu’un défaut, la vanité ; que ce défaut neutralise à lui seul toutes leurs vertus, et que, la faux révolutionnaire ayant nivelé tous les rangs, anéanti toutes les prétentions, engourdi tous les amours-propres, les femmes de ce temps ne restèrent plus soumises qu’aux impulsions de leur cœur généreux.

Je reçus le lendemain un de ces billets tels que mademoiselle Contât savait les écrire, où l’invitation la plus pressante se trouvait mêlée à de charmantes flatteries, le tout exprimé en mots simples, légers et

piquants, enfin ayant toute la grâce d’une conversation spirituelle. C’est ce talent d’attacher de l’esprit aux choses les plus insignifiantes qui l’a fait appeler la reine du billet.

SALONS CKLÈUKIi:S.

J’étais fort émue en entrant dans le salon de mademoiselle Contât, car j’avais peurjde perdre quelque chose de l’illusion qui me la rendait si chère; c’était la première personne de son état que je voyais de si près, et je craignais que son ton ne répondît pas à l’élégance de son talent]; mais ses manières distinguées, sa politesse affectueuse, ne me laissèrent pas longtemps cette crainte’; rien dans ce salon ne rapvelait l’actrice, ni les invités, ni la maîtresse de la maison. Un des canapés était occupé par la marquise de J... et madame Des... ; sur l’autre, étaient assises madame de Soulès, la femme du receveur-général

de Rouen, et la célèbre madame Lebrun; près d’elles, se trouvaient madame de Beaufort, madame Legouvé, et une jeune femme d’une beauté ravissante, qui gagnait tellement à être vue de près, qu’on avait peine à la reconnaître. C’était, à cette époque, la seule femme du Théâtre-Français admise chez mademoiselle Contât, et tous ceux qui ont si souvent admiré depuis la grâce pudique et le ton si naturellement distingué de mademoiselle Mars, trouveront cette préférence exclusive très-bien motivée.

Il y avait, en hommes, l’élite des gens du monde, et pas un des grands personnages du jour. Sauf quelques jeunes auteurs, le salon était composé de personnes plus ou moins blessées par la Révolution, et qui espéraient l’oublier et l’annuler peut-être en abandonnant la politique pour se livrer, comme autrefois, au charme de la conversation légère.

Le comte Louis de Narbonne, le marquis de Jaucourt, le vicomte de Ségur, le marqms de Girardin, le marquis de Gontaut Saint -Blancar, et MM. Vigée, Desprez, de Parny, y représentaient l’esprit, la gaieté, la galanterie de l’ancien régime, et de jeunes talents y discutaient avec éloquence sur

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les innovations dramatiques et littéraires qui paraissaient chaque jour; car, il faut bien se l’avouer, nous n’avons que la caducité du romantisme : l’époque qui vit naître Atala, René, Pinto, Édouard en Écosse et Christophe Colomb, n’est-elle pas le berceau du poëine romantique et du drame historique ? Les innovations dont on se montre si fier aujourd’hui ont-elles dépassé la création d’Atala, du père Aubry, et de cet amour si chastement incestueux, qui obtient la pitié des cœurs les plus purs, et fait tant pleurer sur le sort de René?

Les plus belles pages de nos modernes prosateurs sont-elles plus éloquentes, plus riches de pensées, de mélancolie, que les fragments de Corinne et les imprécations de Velleda? L’adultère dramatique, si revendiqué de nos jours, a-t-il produit plus d’effet que dans la Mère coupable, dans Misanthropie et Repentir ? Ah ! si les sanglots se comptaient, combien ceux qu’ont obtenus ces deux ouvrages l’emporteraient sur les recettes en larmes de nos drames adultérins !

Présumant bien que les hommes qui se trouvaient chez mademoiselle Contât, méritaient tous d’être

connus, je priai M. de Ségur de me nommer les plus marquants.

— Ce petit homme aux yeux baissés, à l’attitude modeste, qui se blottit toujours dans le coin d’un salon pour qu’oii aille l’y chercher... c’est Collind’Harleville, dit M. de Ségur. Le succès qu’il doit et qu’il a valu à mademoiselle Contât, dans son Vieux Célibataire, pouvait seul le décider à venir ce soir; il vit loin du monde où il ne produit plus d’effet; sa prétention est la douceur, son ambition la modestie. C’est la violette de l’Institut; mais ses ennemis prétendent que cette violette est en procès avec toute sa famille.

— Qu’importe ? il n’en a pas moins fait l’Inconstant, les Châteaux en Espagne, et ce rôle de madame Évrard, qui semble un oubli de Molière.

— J’admire fort tout cela, reprit le vicomte, mais encore plus sa superbe haine contre le septembriseur Fabre d’Églantine, qui avait plus de talent que lui. Ce drôle-là n’avait-il pas imaginé de remplacer le nom des saints du calendrier par des noms de légumes! J’ai cherché celui qui avait pris la place de mon patron; il se trouva que je m’appelais Chou-Frisé.

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Je ris de cette folie, que la frisure du vicomte rendait assez comique; puis, je lui demandai quel était ce gros monsieur poudré qui causait avec Collin-d’Harville.

— C’est Desfaucherets, l’auteur du Mar iage secret, à qui mademoiselle Contât croit bonnement devoir un succès qui n’est dû qu’à son jeu ravissant. Tout vieux qu’il est, elle fonde sur son talent de grandes espérances, mais elle se trompe. Son Mariage secret sera l’histoire de sa vie, et même une histoire assez mal écrite.

— C’est toujours un mérite que de savoir mettre à profit le plus beau talent de son siècle.

— Sans doute, l’arbre qui ne peut mûrir en plein vent doit avoir recours à l’espalier. En voilà un qui poussera bien tout seul, ajouta-t-il en me montrant un jeune homme dont la figure spirituelle promettait tout ce qu’il a tenu depuis.

— Je le reconnais, dis-je; c’est l’auteur d'Agamemnon : un de ses amis Ta amené dans ma loge pendant que le public l’applaudissait et l’appelait à grands cris après la première représentation de sa tragédie. La manière dont il a répondu aux compli-

I ments dont on l’accablait, m’a donné une grande idée I de son esprit. Il est si rare de voir l’auteur qu’on applaudit exempt d’une ridicule présomption comme d’une hypocrite modestie!

— Ah! reprit-il, vous ne risquez rien de lui croire tout l’esprit possible, car ses ouvrages eux-mêmes n’en auront jamais tant que lui.

Puis M. de Ségur, après m’avoir montré M. de Parny, l’amant d’Éléonore, m’apprit que le neveu du poëte érotique, épris depuis plusieurs, années de mademoiselle Contât, venait, disait-on, de l’épouser, mais qu’elle ne déclarerait ce mariage qu’au moment où elle quitterait le théâtre.

Ce dévouement mutuel n’étonnait personne; car, malgré ses quarante ans et son embonpoint, mademoiselle Contai était encore séduisante, et le jeune Parny joignait au plus beau visage la plus élégante tournure française ; mais ce qui doublait ses avantages, c’était le peu de cas qu’il en faisait. Jamais je n’ai vu une beauté d’homme plus agréable et mieux pardonnée.

— Voici mon jeune complice, continua M. de Ségur, en me désignant M. Emmanuel Dupaty; nous

SALONS CÉLÈBKES.

avons fait ensemble l’ Opéra-Comique, ce petit acte qui a été mis en musique à la campagne chez vous, par Délia Maria. C’est bien le plus aimable collaborateur du monde que ce cher Emmanuel ; d’abord, ' parce qu’il failles trois quarts de l’ouvrage; ensuite, parce qu’il le sème de jolis couplets, de mots piquants, et puis, parce qu’il dit de si jolies choses aux amoureuses et aux grandes coquettes, qu’elles jouent ses rôles avec un zèle tout particulier. Je regrette bien de ne lui avoir point donné une place dans mon Ca- j briolet jaune (1), il n’aurait pas versé si rudement. 1 Savez-vous, ajouta-il, l’avanie que les républicains i de la porte m’ont fait subir hier soir à la sortie de ’ Feydeau? Les coquins se sont mis à criera tue-tête :

» — Le Cabriolet jaune de M. de Ségur!

Et Dieu sait les rires qu’il rn’a fallu traverser pour rejoindre mon cabriolet.

» — Il va retomber ! disaient les uns.

» — Quoi ! sitôt relevé ? disaient les autres. »

Heureusement je riais plus que personne, et ma gaieté a déconcerté leur malice.

(1) Titre d’un opéra-comique tombé récemment.

LE SALOJi DE MADEMOISELLE CONTAT. 63

En effet, rien n’égalait la gaieté franche avec laquelle le vicomte de Ségur se sacrifiait à une bonne plaisanterie. Il avait, comme un autre, sa part de ridicules; mais il les connaissait, les choyait, les aimait et les faisait aimer, car ils étaient amusants. Par exemple, ce soir-là, mademoiselle Contât eut recours à lui pour distraire ses invités de l’ennui d’attendre Legouvé, qui, selon sa coutume, arriyait toujours trop lard ; ce n’était pas chez lui impolitesse ni calcul d’effet; il flânait, voilà tout.

C’était le temps où ['antique régnait, comme aujourd’hui le rococo; la mode, cette fée despotique, qui métamorphose à son gré les choses et les gens, avait, d’un coup de sa baguette, changé les salons en atrium, les fauteuils en chaises curules, les robes en tuniques, les gobelets en coupes, les souliers en cothurnes et les guitares en lyres.

Une de ces lyres nouvelles venait d’être donnée à mademoiselle Contât; mais, de tous les amateurs de guitare qui se trouvaient là, nul ne 'pouvait ou ne voulait s’en servir, tant cet instrument pindarique forçait à une attitude ridicule. Le vicomte de Ségur eut seul le courage d’accepter la lyre des mains de

mademoiselle Contât, et de s’accompagner en chantant une chanson nouvelle.

Le costume anti-grec du chanteur, sa coiffure en petits crochets frisés et poudrés, ses mines de vieille cour, ses cinquante ans, sa voix frêle et sa prononciation à la mode des ci-devant élégants de Versailles, cette lyre posée à la manière de Phidias, tout cela offrait l’image d’un Apollon si grotesque, que je ne pus m’empêcher d’éclater de rire.

Je n’avais pas alors cette charitable hypocrisie qui sait jouir des ridicules en silence ; d’ailleurs, j’avais un grand fond d’amitié pour M. de Ségur, et l’on se ci’oit trop souvent dispensé d’égards pour les gens qu’on aime. Mon éclat de rire fit jour à tous ceux qu’on étouffait ; alors, le vicomte , voulant prendre sa part de l’effet qu’il produisait, avança son siège de manière à pouvoir se mirer dans une glace : il plaisanta mieux que personne sur sa tenue olmypique, puis il chanta avec esprit une des plus jolies chansons de son frère, et chacun l’applaudit sincèrement, avec autant de plaisir qu’on en avait pris l’instant d’avant à se moquer de lui.

Enfin on annonça Legouvé ; il venait de la Corné-

LE SALON DE MADEMOISELLE CONTAT. 6T die française, où il avait été retenu par l’intérêt des débuts de son élève, mademoiselle Duchesnois, qui faisait retentir la salle d’applaudissements chaque fois qu’elle jouait le rôle de Phèdre.

La table, le verre d’eau sucrée étaient préparés, et les causeurs de la chambre à coucher rentrèrent dans le salon pour entendre la lecture. C’est alors que j’aperçus Alexandre Duval ; et je m’étonnai de sa présence ; car je le croyais brouillé pour jamais avec la maîtresse de la maison.

— Que vous êtes jeune ! me répondit M. de Ségur, d’un air de pitié ; croire que deux personnes qui ont mutuellement besoin l’une de l’autre puissent se brouiller sérieusement ! Il est vrai, qu’à la dernière répétition du drame que l’on monte en ce moment à la Comédie française, il s’est élevé entre l’auteur et l’actrice une petite discussion; que mademoiselle Contât, ne pouvant obtenir de Duval le changement qu’elle exigeait dans une scène, lui a tout bonnement jeté le cahier de son rôle à la tête; que Duval, après avoir ramassé son rôle et pris le manuscrit des mains du souffleur, est sorti en affirmant bien que la pièce ne serait représentée qu’aulant qu’on

n’y ferait aucun changement. Il est vrai que tout cela a mis le théâtre en rumeur ; on ne savait qui remporterait, de la volonté de la femme ou de celle du Breton ; mais, comme la pièce promet un grand succès à l’actrice, et que l’actrice n’en promet pas moins à la pièce, leur intérêt commun devait bientôt les rapprocher.

C’est ce même ouvrage que les applaudissements du duc de Choiseul et les éloges du comte de Ségur rendirent suspect au premier consul, et qui valut à l’auteur une invitation d’exil à laquelle il fallut se rendre.

Le même sort menaçait à la même heure M. Emmanuel Dupaty. Il faisait répéter à l’Opéra-Comique un petit ouvrage ayant pour titre V Antichambre. Certes, l’auteur ne prévoyait pas que deux courtisans des Tuileries d’alors, auraient l’extrême humilité de reconnaître dans Picaros et Diego et dans la troupe de valets qui les mystifie, les candidats de la cour naissante qui devait bientôt compter des rois parmi ses personnages.

Les novateurs sont ombrageux, et celui qui méditait de greffer une cour à la Louis XIV sur une

LE SALO^l DE MADEMOISELLE CONTAT. 69

troupe de soldats républicains, devait craindre, avec raison, de voir livrer à la moquerie publique les essais burlesques de ses nouveaux seigneurs.

Dans cette petite pièce si gaie, et qui charmerait encore les spectateurs, s’il y avait à l’Opéra-Comique un talent qui pût rappeler le chant et le jeu de Martin, car Ponchard est encore un Diégo parfait ; dans cette pièce, le valet déguisé se vantait à un faux brave d’être resté plusieurs années au service. Ce calembour, très-innocent, fut dénoncé au premier consul comme une insulte faite à l’armée ; et aussitôt M. Dupaty, pris par des gendarmes et jeté dans une chaise de poste, fut conduit à Brest pour y être renfermé sur un ponton, espèce de cachot aquatique où l’ennui, la mauvaise nourriture et les miasmes pestilentiels ne font pas de vieux prisonniers.

Ces exemples, joints à tant d’autres disgrâces qui les ont précédés ou suivis, prouvent seulement que, sous les gouvernements trop forts ou trop faibles, l’esprit et le talent sont traités de même en ennemis, ce qui vaut encore mieux, selon nous, que de n’être ni protégé ni persécuté ; car la haine stimule et l’indifférence paralyse.

Aux premiers accents de la voix grave et sonore de Legouvé, toutes les eonversalions cessèrent. Au titre àü Mérite des Femmes, les galantins du salon risquèrent quelques fadeurs en manière de préface; les malins sourirent d’un air qui voulait dire : Je ne serais pas fâché de le connaître, et M. de Ségur me dit tout bas en riant •

— Le Mérite des femmes, ah! tant mieux! ce ne sera pas long.

En effet cela ne parut long à personne; les vers sur les sœurs de charité et sur l’héroïsme de mademoiselle de Sombreuil firent couler de sincères

larmes. On applaudit aux sentiments et au talent de l’auteur avec un égal enthousiasme. Les pauvres échappés du martyre général étaient encore si pénétrés d’horreur pour les bourreaux, de pitié pour les victimes, et d’admiration pour tant de nobles dévouements de femme, que tous les cœurs se sentirent vivement émus à ces vers.

La peur régnait partout, plus de cœurs, plus d’am»;

Le Français du Français paraissait l’ennemi.

Chacun savait mourir, nul ne savait défendre;

Elles seules, d’un zèle ingénieux et tendre,

Pour détourner la mort qui nous menaçait tous.

Osèrent des tyrans aborder le courroux, etc., etc.

En écoutant ces vers assez médiocres, chacune de nous était fière, car nous avions toutes fait plus ou moins nos preuves de courage; les yeux se fixaien sur madame Lebrun, que ses amis avaient pour ainsi dire, chassée de France au moment où elle allait payer de sa vie l’honneur d’avoir doté notre histoire du plus beau portrait de la reine martyre. On se rappelait la reconnaissance courageuse qu’elle n’avait cessé de montrer pocir ses augustes protecteurs ; et ’vtte fidélité de sentiments, qui devait résister même

aux séductions de l’empire, rehaussait encore l’admiration qu’inspirait son talent. Jamais femme ne fut plus richement douée par le ciel. Madame Lebrun était à la fois belle et jolie, brillante et simple, spirituelle et bonne. Peintre de la pensée autant que de la figure, elle a mis dans ses portraits une vérité, un charme d’expression qui défient l’idéal; poëte dans son talent, dans sa conversation, dans sa parure même, on lui a pardonné d’être originale, parce qu’elle n’en a jamais eu la prétention. Ce jour-là, le visage de madame Lebrun avait tout l’éclat de la jeunesse, et pourtant ses succès dataient de longtemps avant la Révolution. Mais elle était si heureuse de se retrouver en France au milieu des gens d’esprit et de talent dont elle aimait à s’entourer, que ses yeux brillaient de joie, et cette expression si animée, son teint si frais, ses cheveux blonds si admirables, trompaient sur son âge, car elle avait tout ce qu’on aime dans une jeune femme.

Son frère, M. Vigée, homme d’esprit, était l’auteur de l’Entrevue, petite pièce facilement versifiée, où mademoiselle Contât et Molé jouaient dans une perfection telle qu’on se croyait témoin d’une véri-

table querelle de ménage. Ce succès devait nécessairement exalter la reconnaissance de M. Vigée ; aussi son adoration pour mademoiselle Contât lui a-t-elle inspiré plusieurs jolies pièces de vers. Une teinte de pédanterie gagnée au professorat des athénées nuisait beaucoup à l’esprit léger et gracieux de Vigée, et donnait aux jolis riens qu’il disait une pompe ridicule ; aussi l’accablait-on d’épigrammes. Lebrun-Pindare l’avait appelé Figé. Arnault prétendait qu’il professait dans le ventre de sa mère ; et mademoiselle Contât elle-même le plaisantait souvent sur sa futilité solennelle. Alors il prenait de l’humeur et l’on en riait davantage ; ce qui n’empêchait pas qu’il fût bon, spirituel et dévoué de cœur à tous les jeunes talents dont il se croyait le maître.

Legouvé était de ce nombre; il l’avait non-seulement encouragé, mais il l’avait fait applaudir; c’est par suite des éloges et de la recommandation de Vigée que la Comédie française s’était décidée à jouer la Mort d’Abel. On devine tout ce que l’ancienneté du sujet et la nouveauté du costume devaient élever d’obstacles contre l’ouvrage du jeune tragique; mais si le zèle de Fami a puissamment servi

Lcgouvé dans cette occasion, la pédanterie du professeur lui a nui dans beaucoup d’autres : il y avait dans le talent de Legouvé une velléité de cet affranchissement dramatique dont l’abus même a prouvé la nécessité ; mais les timides hardiesses du jeune auteur étaient aussitôt réprimées par le professeur routinier. Il résultait des conseils de Vigée que Caïn, dessiné d’après la Bible, parlait comme l’Oreste de Voltaire, Abel comme Zaïre, et que la simplicité farouche de ce premier crime du monde disparaissait sous le langage policé du criminel et de sa victime. L’auteur voulait mieux, et l’on peut s’en convaincre par quelques belles scènes où son talent brave la routine et la férule de son ami.

J’avais beaucoup entendu parler du comte Louis de Narbonne, de son ancien amour pour mademoiselle Contât, et, sans l’avoir jamais vu, je l’eus bientôt reconnu. Il y avait tant de goût, tant de grâce, dans les compliments qu’il adressa à Legouvé, et tant de coquetterie dans ce qu’il dit du Mérite des Femmes, que je devinai en lui l’homme le plus habitué à leur plaire. L’amitié qu’il conservait à mademoiselle Contât faisait leur éloge à tous deux ; il est si

rare d’aimerbien et longtemps ce qu’on a trop aimé ! Et puis, un homme h la mode rester l’ami de celle qui a de l’amour pour un autre, tout cela donnait l’idée que M. de Narbonne pouvait être encore plus qü'aimable, ce qu’il a suffisamment prouvé, sinon pendant qu’il a été ministre, au moins par un grand nombre d’actions nobles et courageuses. On doit mettre en tête de ces dernières la lettre qu’il écrivit à la convention nationale pour justifier Louis XVI d’avoir, comme on l’en accusait, négligé les moyens de mettre le royaume en état de défense. Pourtant cette démarche n’avait pas suffi pour laver M. de Narbonne aux yeux des siens du crime d’avoir embrassé le parti populaire. C’est à cette rancune aristocratique que l’empereur a dû un courtisan modèle, un ambassadeur plus zélé qu’heureux, et l’un de ses plus braves aides de camp.

La haine qu’excite la rivalité entre deux agréables survit de beaucoup aux agréments et aux succès qui l’ont fait naître. Aussi le vicomte de Ségur, tout en rendant justice au mérite de M. de Narbonne, était-il fort soigneux de faire ressortir ses travers. Il lui reprochait surtout la complaisance avec laquelle

il s’était laissé accompagner par madame de Staël lorsqu’il alla, comme ministre de la guerre, visiter toutes les places fortes de nos frontières. Le vicomte de Ségur me dit, à propos de ce voyage, un mot charmant du baron de Staël, qui vaut tous ceux de sa femme, et qui, déplus, a l’avantage d’être unique et peu connu.

Peu de temps après avoir quitté le ministère, M. de Narbonne, qui n’en avait nullement profité pour rétablir sa fortune, se vit poursuivi avec acharnement par ses créanciers. Un ami indiscret apprend à madame de Staël que M. de Narbonne va être conduit le jour même en prison s’il ne peut se procurer à l’instant la somme de trente mille francs. Alors, cédant au mouvement d’une amitié passionnée, madame de Staël va trouver son mari, lui peint l’affreuse situation du comte Louis, et lui demande s’il n’aurait pas ùn moyen de le sauver.

— Ah! vous me comblez de joie, s’écrie M. do Staël.

Puis, tirant d’un portefeuille la somme qui doit assurer la liberté de M. de Narbonne, il la remet à sa femme, et ajoute d’un ton pénétré ;

LE SALON DE MADEMOISELLE CONTAT, "iT

— Jugez de mon bonheur! je le croyais votre amant !

On annonça que le souper était servi, M. de Parny m’offrit la main pour passer dans la salle à manger, et se plaça en maître de maison, de manière à ne laisser aucun doute sur son mariage avec mademoiselle Contât.

A peine étions-nous assis à cette table servie avec recherche et élégance, qu’on annonça un message de la Comédie française.

Mademoiselle Contât, fort contrariée d’être ainsi rappelée aux ennuis de sa profession au moment où elle les oubliait si bien, fit répondre qu’il était trop tard pour qu’elle s’occupât d’affaires de théâtre, et qu’on eût à revenir le lendemain matin.

— Mais, madame, reprit le domestique, c’est M. Florence lui-même qui vient au nom du comité pour une chose très-importante ; il ne veut pas s’en aller sans avoir parlé à madame.

— Eh bien, dit mademoiselle Contât avec assez d’humeur, qu’on le fasse passer dans mon cabinet, j’irai le rejoindre tout à l’heure.

— Ah! faitcs-le entrer, s’écria madame de J...;

laissez-nous voir Florence en ambassadeur; nous ne l’avons jamais vu que dans l’emploi de confident.

— Vous avez raison, il y est bien moins mauvais, dit mademoiselle Contât, et vousaurez peine à croire que le plus médiocre acteur de la Comédie en soit le meilleur directeur. Il a une volonté sourde et masquée, à laquelle on obéit sans savoir pourquoi. Cependant j’ai la présomption de braver audacieusement sa volonté dès qu’elle me contrarie.

— Je ne sais pas ce qu’il vient solliciter d’elle, me dit tout bas Vigée, mais je parierais cent contre un qu’il l’obtiendra.

Florence, demandé avec acclamations partons les convives, parut, et salua tout le monde de cet air humble habituel aux confidents et aux solliciteurs. Il se fit un grand silence, comme lorsqu’il venait faire une annonce solennelle sur le théâtre; en effet, la situation était à peu près la même, car il venait apprendre qu’une indisposition subite survenue à son camarade Talma empêcherait la représentation de Mantius, qui était affichée pour le lendemain, et que, dans son embarras, la Comédie suppliait mademoiselle Contât de vouloir bien jouer le Misanthrope

et les Fausses Confidences, en ajoutant, avec adresse qu’elle seule pouvait dédommager le public et le caissier du théâtre de la représentation que la maladie de Talma faisait manquer.

Le refus le plus net répondit à cette vérité flatteuse ; tout autre que Florence en eût été complètement découragé, car le sourire dédaigneux et le ton impérieux qui consolidaient ce refus ne devaient laisser nulle espérance. Cependant il insista; il plaida pour les sociétaires, pour les loges à l’année, tout cela inutilement; à ce ramage suppliant mademoiselle Contât répondait avec impatience :

— Je ne veux pas jouer demain, laissez-moi tranquille!

Comme on dit à un importun mendiant ; éloignezvous, je n’ai pas de monnaie !

Après avoir ainsi épuisé son éloquence de semainier en vaines prières, Florence, qui était resté debout derrière le siège de mademoiselle Contât, de même que Narcisse derrière celui de Néron, fit quelques pas, comme s’il allait se retirer, puis se rapprochant tout à coup :

— En vérité, madame, vous êtes sans pitié, dit-il

CO

avec l’accent du désespoir; m’obliger, à l’heure qu’il est, d’aller faire réveiller madame Petit (1), pour la conjurer de vous doubler demain dans la Mère coupable, c’est une barbarie ; car elle est souffrante aussi, et pourtant elle jouera, j’en suis sûr. Elle est si bonne camarade !

Tout l’esprit du monde ne peut rien contre les infirmités de l’amour-propre, et je ne saurais peindre l’effet magique que produisit sur mademoiselle Contât le nom de madame Petit, k propos d’un rôle dans lequel cette dernière lui était fort supérieure. C’était un drame, il est vrai, et le ton de la haute comédie étant fort au-dessus et fort opposé au ton larmoyant, on ne pouvait s’étonner d’y voir échouer la plus parfaite Célimène qu’il y ait eu depuis celle qui servit de modèle à Molière. Mais la perfection dans le premier genre ne sauve pas de la prétention de dominer aussi dans le second, et mademoiselle Contât ne pouvait supporter l’idée de voir qu’un rôle monté par elle fît plus de sensation quand il était doublé que lorsqu’elle se donnait tant de peine pour y rabaisser son talent.

(1) Mademoiselle Vanhove, depuis madame Talma.

— Faites attention, me dit en riant Yigée, voici la scène qui commence.

En effet, mademoiselle Contât, changeant subitement de ton, dit avec une sorte de commisération ;

— Quoi ! il est plus de minuit, et vous allez tourmenter aussi cette pauvre femme pour la faire jouer demain! mais c’est vous qui êtes impitoyable!

— Sans doute, je remplis un devoir pénible, reprit Florence: mais comment faire?

— Eh bien, qu’on fasse relâche par indisposition.

— C’est impossible, madame, les rhumes ont déjà fait assez de tort aux parts de ce mois-ci. On ne peut sacrifier une recette.

— Vraiment ! à l’entendre, on croirait que c’est de moi seule que dépendent la vie des acteurs et la ruine de la Comédie française! cela n’a pas le sens commun.

— Cela est pourtant, reprit le semainier de l’air épanoui d’un avocat qui voit le succès de son dernier moyen. Mais, madame, j’ai déjà trop abusé de votre patience, ajouta-t-il en saluant tout le monde. Et il se disposa à sortir.

Le vicomte de Ségur, qui s’était aperçu des premiers du changement que le nom de madame Petit avait apporté dans la détermination de mademoiselle Contât, vint à son secours en blâmant avec une fausse chaleur sa résistance aux prières de la Comédie et aux vœux du public ; chacun, devinant l’intention charitable de M. de Ségur , joignit ses instances aux flatteries du grondeur, et mademoiselle Contât, charmée de se voir contrainte à faire ce qu’elle désirait, rappela Florence pour lui dire :

— Puisqu’on le veut absolument, je jouerai démain le Misanthrope et les Fausses Confidences.

IT

Peu d’années après, mademoiselle Contât loua le château d’Ivry, près de Paris. Madame d’Hautcourt, autrefois propriétaire du château, y avait fait bâtir une jolie salle de comédie, que madame de Parny voulut employer à préparer les débuts dramatiques de sa fille.

Cette jeune personne, avec une taille élégante, un esprit distingué, et d’excellentes manières, n’était pas assez jolie pour l’emploi des amoureuses et avait trop bon ton pour jouer les soubrettes. II était facile de voir qu’elle n’avait pas été élevée pour le théâtre, et qu’à défaut de la fortune qu’elle avait droit

d’espérer, elle voulait s’en faire une par son talent. Malgré la sécurité que devaient lui donner sa mémoire, son intelligence et les conseils de sa mère, elle était d’une extrême timidité; et ce fut pour l’encourager et lui donner quelque habitude de la scène que madame de Parny eut l’idée de la faire débuter sur le petit théâtre d’Ivry, devant un public d’amis indulgents.

La représentation fut fixée au jour de la fête de Louise Contât. On choisit, comme de raison, le chefd’œuvre de Molière, et les plus grands talents de la Comédie s’offrirent pour seconder le début de la jeune Amalric. Mais, par un calcul fort bien entendu, sa mère voulut mêler des amateurs spirituels à des professeurs si imposants, et elle distribua les rôles de manière à ce que chacun débutât dans le sien. C’était dérouter les supériorités de la troupe, et assurer à la jeune débutante un avantage marqué sur les talents de société chargés des rôles principaux.

L’auteur du Séducteur amoureux, de Ma tante Aurore, et de plusieurs ouvrages pleins d’esprit et de gaieté, M. de Longchamps, fut choisi pour repré-

senter Tartufe. Mademoiselle Contât, pensant que l’homme qui lisait le mieux la comédie devait la jouer de même, confia le rôle de Cléanle à M. de Chazet; voici comment les autres étaient distribués :

Madame Pernelle . Mademoiselle Contai.

Elmire . Mademoiselle Mars.

Dorine . Amalric Contât.

Orgon . Fleury.

Valère . Armand.

Damis . M. d’Ha...

Marianne . Mademoiselle Fleury, fille

de l’acteur.

M. Loyal . Dazincourt.

Flipote . Émilie Contât.

A peine ce projet de spectacle fut-il connu, que madame de Parny reçut de tous côtés des demandes d’invitation. Mais elle n’en envoya qu’aux gens de sa connaissance, dans la crainte d’intimider la jeune Dorine.

Mademoiselle Mars, si adorable dans les ingénues, ne s’était pas encore montrée dans les rôles ou mademoiselle Contât se faisait toujours applaudir. Passer subitement de Victorine à Elmire, c’était franchir un grand pas; et la perfection timide de made-

moiselle Mars eût peut-être hésité longtemps à s’emparer du sceptre de la haute comédie, si mademoiselle Contât n’avait mis autant de grâce que de zèle à lui apprendre comment on règne sur un public éclairé.

Rien ne démontre mieux la supériorité d’esprit de mademoiselle Contât que son application à développer chez mademoiselle Mars le talent qui devait détrôner le sien. Ce n’est pas que mademoiselle Contât ne fût, comme toutes les grandes puissances, en garde contre l’héritier présomptif; mais ici son cœur l’emportait sur tous les intérêts de son amourpropre. Elle aimait non-seulement mademoiselle Mars pour elle, mais aussi pour l’amour de son fils, qui adorait la charmante ingénue; car madame de Parny était bonne mère, bonne fille, bonne sœur, et ces vertus patriarcales ont bien plus de mérite dans l’actrice, que tant de succès, de plaisirs, peuvent distraire de ses devoirs de famille.

L’exemple, les conseils dramatiques de mademoiselle Contât, joints au naturel exquis de mademoiselle Mars, devaient produire le talent qui récolte encore aujourd’hui les justes applaudissements de nos

enfants, après avoir épuisé les nôtres. Pourtant excepté dans la pureté de la diction et dans cette prononciation correcte du bon français, dont la tradition se perd tous les jours, les talents de mademoiselle Contât et de mademoiselle Mars n’offrent aucun rapport. L’une avait plus de verve, l’autre a plus de goût; mademoiselle Contât commandait la scène; sa coquetterie impérieuse, sa gaieté piquante, sa vivacité d’esprit, l’autorité de ses manières, en faisaient une Célimène accomplie : c’était bien là la maîtresse de maison, enjouée, moqueuse, qui passe en revue tous les ridicules de ses amis pour impatienter l’bomme qui l’aime. Molé prétendait que, lorsque, dans la scène du quatrième acte, elle se retournait en disant : Il ne me plait pas, moi! l’illusion était telle qu’il restait foudroyé sous cette volonté puissante, sous cette conscience profonde de l’empire d’une femme perfide ou non sur un homme passionné.

Le regard qui accompagnait ce mot ou plutôt cet arrêt de Célimène justifiait à lui seul la faiblesse d’Alceste. Ce regard despotique, brûlant de colère et d'amour, expliquait la fascination qui attire un

SALONS èÉLÈBRES.

cœui’ vrai SOUS les serres de la coquette: il fallait l’adorer, lui obéir, la croire : infidélités, mensonges, reproches, perfidie, il fallait tout endurer plutôt que de la perdre! Attéré par cette force invincible, Molé balbutiait naturellement les premiers vers de sa réponse, ce qui produisait un effet au-dessus de tous ceux que l’art seul peut enfanter.

On assurait que ce grand acteur devait son talent, si plein de chaleur et d’âme, à l’amour que lui avait inspiré la séduisante Suzanne lorsqu’il jouait le comte Almaviva; cet amour, dont il a pensé devenir fou, n’était bien écouté que sur la scène ; et l’on conçoit tous ses efforts à le rendre aussi éloquent, aussi entraînant qu’il lui était possible.

C’est une bonne fortune pour le talent d’un acteur que la cruauté de la femme obligée d’entendre chaque soir, en public, ses aveux, ses serments d’amour, et de feindre même d’y répondre. La voix devient alors riche en inflexions persuasives; l’acteur disparaît sous l’amant, et la sympathie qui naît de la vérité agit bientôt sur tous les spectateurs. Peut-être l’indifférence de la grande coquette est-elle une condition indispensable de cet effet sympathique ; car

raitioiir ambitieux fait plus de miracles que l’amour reconnaissant.

Mais si mademoiselle Contât n’a pas été remplacée dans les rôles de Célimène et de Suzanne, elle a été surpassée de beaucoup par mademoiselle Mars dans la noble retenue d’Elmire et dans la charmante imprudence de la jlvia des Jeux de T Amour et du Hasard.

Jamais le bon goût, les manières naturellement pudiques de l’actrice n’ont mieux triomphé d’une situation scabreuse. Jamais l’odieux du caractère de Tartufe "’a été plus frappant; car nulle démarche inconséquente, nul regard agaçant n’ont dû encourager ses propos corrupteurs; jamais cette femme, belle et honnête, n’a mérité l’insulte d’une pareille déclaration, et l’on se sent ému de pitié en voyant la torture que lui impose l’incrédulité de son mari. La gaieté grivoise du parterre, si bien provoquée par les paroles téméraires de Tartufe et par la position ridicule d’Orgon, est comprimée par le chaste embarras d'Elmire. Qui serait assez barbare pour rire de son supplice ? Voilà ce que la nature et le talent de mademoiselle Mars lui rendent si facile à pein-

dre. Que de fois, eu l’admirant dans ce rôle, j’ai pensé au plaisir qu’aurait eu Molière de se voir ainsi compris dans ses intentions les plus nobles, les plus délicates! car, s’il a créé Elmire, nous seuls l’avons vue.

J’aimais à rapporter une partie de la supériorité de mademoiselle Mars dans ce rôle aux leçons de mademoiselle Contât; et comme j’en faisais compliment à celle-ci :

— Vous me flattez, répondit-elle; je lui ai appris tout au plus à tenir ses coudes un peu moins en arrière, à quitter ses attitudes de jeune fille pour prendre celle d’une femme du monde; son intelligence a fait tout le reste. C’est un diamant, vous dis-je, qui n’est pas encore enchâssé comme il doit l’être; mais vous le verrez bientôt dans son t jlat.

Et le nom de diamant en est resté à mademoiselle Mars. Pourquoi ne peut-elle pas en dire autant d’une de ses élèves!

Le jour de la fête, un grand dîner devait précéder le spectacle, et tous les convives étaient déjà réunis dans le salon, lorsque madame deParny vint s’excu-

scr (le les avoir fait attendre. Elle nous dit qu’obligée de se rendre le matin à Paris, pour tenir un enfant, avec M. de Chazet, sur les fonts de baptême, elle n’avait pu être prête pour les recevoir.

En disant cela, ses yeux se fixèrent sur une riche corbeille, en satin bleu, remplie de gants, d’éventails, de rubans, de fleurs artificielles, enfin de tous les colifichets ruineux qu’un généreux parrain donné à sa commère. Madame de Parny ayant demandé d’où venait cette corbeille, on lui répondit que c’était le présent de son jeune compère. Alors, s’adressant à M. de Chazet.

— Il fallait donc, dit-elle, me prévenir de cela, mon ami, j’aurais demandé des vers à M. Récamier.

Or, M. Récamier était le millionnaire du jour, et Chazet, dont la famille avait tout perdu à la Révolution, n’était qu’un jeune auteur connu par des ouvrages spirituels et de jolis vers.

Le dîner, quoique fort nombreux, fut très-amusant; madame de Parny avait l’art de rendre la conversation générale en provoquant l’esprit de chacun sur le même sujet; sa voix, ses mots piquants, avaient le pouvoir de dissoudre tous les entretiens

particuliers; sans s’en apercevoir, les causeurs intimes cessaient de sc parler pour l’écouter, et lorsqu'elle avait porté l’attention générale sur l’esprit d’un seul ou de plusieurs de ses fournisseurs de la convGft’sation, elle laissait ceux-ci se tirer d’affaire, sûre que le plaisir d’être écoutés leur donnerait les moyens d’être amusants.

Un des plus forts en ce genre était un homme destiné à obtenir trois succès, les plus différents et les plus éclatants de son époque. On devine que je parle de l’auteur de la Vestale, de Sylla, et de l'Ermite de la Chaussée-d’ Anth . . Eh bien, son talent et son bonheur dans ces ouvrages si applaudis le cédaient encore à la gaieté spirituelle, à la folie ravissante de sa conversation. C’était particulièrement dans ses discussions littéraires avec son ami, M. de Longchamps, que sa déraison passionnée lui fournissait le plus de mots comiques et d’exagérations fantasques ; et puis, quand sa colère si éloquente, si inoffensive, si divertissante, en était venue à provoquer les éclats de rire de tout le monde, il riait aussi de lui-même, et déconcertait la moquerie par son esprit à y répondre.

Le dessert amena des chansons fort innocemment gaies, où Louise était fêtée sans fadeur par tous les poètes amis. En sortant de table, on passa dans la salle de billard pour y voir faire une partie à Fleury, qui était de la seconde force à ce jeu; mais, malgré le plaisir qu’il prenait à faire admirer son adresse, madame de Parny lui rappela qu’il était attendu au théâtre, et bientôt l’on vint avertir que le spectacle allait commencer.

Mademoiselle Contât étant restée presque jusqu’à ce moment à faire les honneurs de son salon, on crut qu’elle s’était bornée au rôle de directrice, et l’on ne saurait peindre l’effet que produisit sou entrée, lorsqu’on eut reconnu ces beaux yeux, ce visage encore si frais sous la cornette et la pointe de dentelle noire de madame Pernelle.

Avant de l’avoir vue dans ce rôle, je ne me doutais pas du parti qu’on en peut tirer. C’était bien là le fanatisme domestique dans toute sa folie et son entêtement, c’était bien la vieille femme qui, après avoir été trop jolie pour son repos, voulait racheter ses péchés par les pénitences de sa famille entière. Ses premières sentences furen rononcées d’un ton

si impérieux, c’était si bien le despotisme de la foi, que le caractère d’Orgon s’expliquait tout naturellement par la soumission aveugle et stupide dans laquelle sa mère l’avait élevé.

Cet exemple nous a prouvé à quel point les petits rôles des grands ouvrages ne doivent pas être livrés aux doubles; car de leur caractère bien établi dérivent la vérité du caractère principal et les événements qui résultent de ses manies ou de ses fautes.

Fleury fut excellent dans Orgon, et il fallait bien du talent pour donner à son regard fin, à sa voix si insinuante, l’air de la crédulité et le ton de la bonhomie.

Sa fille parut naïve et jolie dans Marianne.

Amalric Contât fit preuve d’un talent bien appris, qui ne devait ni tomber ni réussir.

M. de Longchamps joua en amateur distingué; mais son ami Chazet, étonné de voir sa jeunesse étouffée sous une perruque de raisonneur et un habit de père noble, prit son rôle dans une si grande tristesse, que mademoiselle Contât dans les coulisses, et moi dans la salle, nous en rîmes toutes les deux d’une manière scandaleuse. L’acteur intimidé

fut bientôt vengé par l’auteur spirituel; et après avoir ri de Cléante, nous applaudîmes de bon cœur à la petite pièce de Cbazet, intitulée le Bouquet impromptu, proverbe de circonstance qui suivit le Tartufe.

Le plus grand intérêt de cette soirée, qui restera parmi nos fastes dramatiques, fut le début de mademoiselle Mars dans l’emploi où elle a recueilli depuis tant de couronnes. Sa beauté, à laquelle on ne prenait pas assez garde sous le costume si simple des ingénues, parut éblouissante avec la robe de satin et l’élégante toque à plumes blanches d’Elniire.

Au théâtre, la noblesse des traits, la grâce du visage ne suffisent pas pour produire un effet saisissant (comme on dit aujourd’hui) , il faut encore qu’une parure brillante et de bon goût en fasse ressortir l’éclat. L’uniformité paralyse l’admiration du vulgaire et ne fournit rien aux conversations ; il faut donc qu’une actrice flatte l’inconstance humaine en variant sa parure; c'est être deux fois belle queue l’être sous un aspect nouveau , et mademoiselle Mars a pu s’en convaincre lorsqu’elle a joué le rôle de Benjamin dans le Joseph de M. Baour-Lormian. On n’a

parlé pendant trois jours que de la tunique juive et du turban arabe qui l’embellissaient. Ce n’est pas qu’elle tut mieux sous ce costume qu’à l’ordinaire; mais elle était autrement , et la salle ravie éclata en applaudissements pour la remercier d’être si jolie. Notre petit public fit de même, et je vis naître dans notre enthousiasme pour la jeune Elmire la résolution que prit mademoiselle Contât de ne plus jouer ce rôle et de céder bientôt le sceptre de la com.édie à celle à qui elle venait d’apprendre à le porter.

Après cette représentation , le salon de mademoiselle Contât retentit des éloges que méritaient, à tant de titres, les professeurs, les débutants et les élèves passés maîtres qui en avaient fait le succès : on parla du talent de démontrer, qui n’est pas toujours celui des grands acteurs; à ce sujet, mademoiselle Contât cita les obligations qu’elle avait eues autrefois à madame Préville.

— J’étais, dit-elle, fort embarrassée de mon maintien; ma mémoire excellente et mon attention à saisir les inflexions que Préville faisait passer par la bouche de sa femme pour me parvenir me rendaient le dialogue facile; mais, ne sachant que faire de mes

bras, je tombais dans le tort des amateurs qui multiplient leurs gestes, croyant par là animer leur diction, défaut qui refroidit le plus un rôle. Pour m’en corriger, madame Préville me fixa les bras, pendant de chaque côté comme ceux d’une momie, en m’ordonnant de répéter ainsi sans les remuer. Cela ne me fut pas difficile tant que j’eus à converser en vers seulement ; mais dès que l’action devint plus vive et le dialogue plus animé , mes bras agirent involontairement.

, — Bravo! s’écria alors madame Préville, voilà un geste excellent, gracieux, vif, naturel. Rappelezvous bien, mon enfant, qu’au théâtre, comme dans un salon, il n’y a de bons gestes que ceux qu’on ne peut s’empêcher de faire, et qu’il faut s’interdire tous les autres.

Je rapporte cette leçon parce qu’elle me semble devoir être utile aux professeurs et surtout aux amateurs de comédie.

Mademoiselle Contât regardait Dugazon le comique comme le premier professeur du Théâtre-Français. Il excellait surtout à faire de bons élèves tragiques, et il possédait à tel point la tradition du

fameux le Kain, que mademoiselle Contât ne pouvait lui entendre dire l’entrée de Tancrède sans être émue aux larmes, tant il lui rappelait ce grand tragédien ; et cela , malgré la figure grotesque de Dugazon , malgré sa voix éraillée et sa tournure bouffonne. Comme elle nous avouait en avoir reçu un bon conseil dans le rôle de Suzanne :

— Il ne saurait être meilleur que la leçon que vous lui avez donnée dernièrement, dit Chazet.

Et il nous raconta comment, le public s’étant impatienté pendant un long entr’acte, Dugazon, se trouvant être semainier, avait fait lever la toile, et était venu dire qu’on ne pouvait commencer le Mariage secret par la raison que mademoiselle Contât seule n’était pas prête. Là-dessus le parterre siffle; on commence la pièce, il s’apaise. Madame de Volmar paraît, et des sifflets se font de nouveau entendre; surprise d’un accueil si extraordinaire, mademoiselle Contât en demande et en apprend bientôt la cause.

Alors, redoublant de grâce et de talent, elle contraint le parterre à l’applaudir avec autant de frénésie qu’il a mis de sévérité à la punir. Puâ

LE SALON f»E MADEMOISELLE CONTAT. !)y

elle rentre triomphante dans la coulisse, et dit en riant au ci-devant terroriste :

— Eh bien, monsieur Dugazon, vous dénoncez donc toujours?

A ce mot, ajouta Chazet, le pauvre délateur fit pitié.

Cette leçon m’en rappelle une autre donnée aussi par mademoiselle Contât à un homme de lettres qui, connaissant son dévouement au malheur, s’était adressé à elle pour être secouru dans sa triste situation. En revenant d’Angleterre, il avait été arrêté comme émigré, et languissait dans la prison d’Amiens, manquant de tout, excepté d’eau et de pain. Mademoiselle Contât lui envoya aussitôt cinquante louis en or; ce qui, vu le passage des assignats, était une somme importante. Deux mois après, un ami de mademoiselle Contât lui dit :

— M... est libre, je viens de le rencontrer.

“ C’est impossible.

— Comment, impossible ?

— Il n’est pas à Paris, vous dis-je.

— Mais, madame, je viens de lui parler.

— Vision pure.

— Il m’a même dit qu’il était ici depuis plus de quinze jours.

— Je ne le croirai jamais.

Enfin, ne comprenant rien à cette incrédulité obstinée et n’en pouvant obtenir l’explication de mademoiselle Contât, l’ami fut ta demander à M... Celui-ci répondit que sans doute elle lui en voulait de ne lui avoir point encore fait de visite ; mais, au lieu de réparer ce tort, il prit dans sa caisse un gros sac de douze cents francs, écrivit sur l’étiquette; A mademoiselle Contât, et le fit porter par un domestique.

Blessée de ce renvoi, qui n’était pas même accompagné d’un billet ni d’une carte de visite, mademoiselle Contât écrit sur le revers de l’étiquettJ : Pour les prisonniers d'Amiens, et fait rendre le sac au porteur.

Peu d’années après s’être retirée du théâtre, madame de Parny fut atteinte de la même maladie qui m’a enlevé ma mère ; cette conformité dans les traits, la voix et l’agonie, m’a tant frappée, que depuis je n’ai jamais vu mourir quelqu’un sans trembler pour l’être qui lui ressemble, et cette

triste observation, ou plutôt ce pressentiment, s’est toujours vérifié.

Le docteur Corvisart possédait seul la confiance de madame de Parny. Mais il était goutteux, et il ne faisait plus de visites qu’à l’empereur. Madame de Parny, après l’avoir consulté plusieurs fois, revint un jour pour chercher la note du régime qu’elle devait suivre. Corvisart avait désiré s’entendre avec le docteur Hallé sur les remèdes à tenter, sinon pour sauver, du moins pour prolonger la vie de la malade.

Corvisart était encore au lit quand madame de Parny arriva; on la fait passer dans le cabinet du docteur, elle s’assied près de la table où il écrit d’ordinaire; sur cette table une lettre est commencée, et le nom de madame de Parny se trouve plusieurs fois dans la page. Fdle ne résiste pas au désir de savoir ce que Corvisart dit de son état à M. Hallé, et ses yeux tombent sur un passage qui la condamne à mourir dans quatre mois, et détaille les moyens d’adoucir les atroces souffrances d’un cancer que l’état du sang de la malade ne permet pas de guérir.

Au moment où cette lecture venait de jeter une pâleur mortelle sur les teits de madame de Parny, Corvisart entra ; son œil d’aigle chercha tout de suite à savoir si la malade avait lu son arrêt. Mais le sourire charmant de madame de Parny, son courage à sauver à son ami la douleur de l’avoir livrée à toutes les terreurs d’une mort prochaine, trompèrent la crainte du docteur ; il ne crut point que la générosité pût donner tant de force. Prétextant la nécessité de se tenir les pieds chauds, il obligea la malade à s’approcher de la cheminée, et jeta négligemment son mouchoir sur la lettre commencée. Madame de Parny regarda d’un œil humide ces soins inutiles. Puis, emportant l’ordonnance d’une potion calmante qui devait lui assurer, disait-il, une bonne nuit, elle laissa le docteur heureux des espérances mensongères qu’il lui avait prodiguées.

Le soir même, son salon était rempli de monde, et l’on a remarqué qu’elle n’avait jamais causé avec plus de charme et plus de liberté d’esprit; que jamais elle n’avait paru jouir davantage de la gaieté piquante de ses amis : hélas ! ils auraient pu deviner l’affreux secret qui dévorait son cœur en la voyant

ce jour-là porter sur ses enfants un regard de pitié et embrasser le plus jeune plus souvent que de coutume.

Trois mois après, ce même salon était encore rempli des personnes les plus distinguées ; mais le deuil avait remplacé la gaieté, et ces gens du monde si bons causeurs, ces grands artistes, ces officiers déjà couverts de gloire, ces auteurs illustres ne formaient plus qu’un cortège funèbre. C’était le dernier devoir, le dernier hommage qu’ils venaient rendre au cœur, à l’esprit, au talent de l’actrice célèbre.

LE CÉLIBAT MODERNE

Dans un journal que son culte pour les améliorations ramène souvent aux vieilles idées, on lisait dernièrement, à la suite d’un relevé exact de notre état civil, cette réflexion :

« On ne peut se dissimuler que le nombre des mariages diminue dans une proportion affligeante pour les mœurs. »

En effet, les Saint-Simoniens ont tant prêché l’absurdité d’un lien surhumain, puisqu’il est éternel ; ils l’ont flétri de noms si odieux, tels que ceux d’école d’hypocrisie, de père de l’adultère, de parjure, de blasphème; ils ont crié si haut dans l’oreille

SALOr^S CÉLÈBRES.

des femmes, que la nature et la société elle-même s’indignaient de les voir depuis si longtemps (malgré les progrès de la civilisation) victimes d’un joug tyrannique, qui réduisait leurs facultés physiques, spirituelles, politiques et militaires aux vils travaux du ménage; ils ont tonné avec tant d’éloquence contre cette soumission d’ilote conjugale, dont on voit tant d’exemples, que le pauvre mariage, accoutumé aux traits naïvement malins de nos vieux fabliaux, aux monotones lazzis du vaudeville, aux couplets érotiques de la régence, aux sourires moqueurs des maris en herbe, l’innocent mariage se sentit tout à coup anéanti sous une trombe d’accusations, dont la moins criminelle méritait tout les supplices empruntés par nos jeunes romanciers aux fureurs du moyen âge. Les femmes seules eurent pitié du mariage : soit que leur âme, naturellement généreuse, ne pût voir sans horreur le déchaînement de toute une jeunesse effrénée contre cet honnête vieillard , si facile à vivre; soit qu’elles fussent mieux averties sur le parti qu’on pouvait eu tirer, les esclaves se rallièrent au tyran, et nous en voyons tous les jours languir après ses rijjueurs et implorer son despotisme.

LE CÉLIBAT MODERNE

Il n’en est pas de même de la jeune France mâle. La tête déjà fort démontée la. lecture des romans, mémoires, nouvelles, etc., etc., où les maris en sont réduits à se tuer pour se venger de l’amant de leurs femmes en la lui laissant sur les bras, nos jeunes célibataires vont à la représentation des vaudevilles où l’on se moque des maris, des drames où on les assassine; ils reviennent ensuite dans nos salons, traversent le groupe des maris qui font de la politique, et vont s’asseoir près des femmes que le despotisme conjugal n’empêche pas de coqueter. Là beaucoup de choses se disent, se projettent, et, le cœur rempli d’espoir, le moins fat se dit en rentrant chez lui :

— Pourquoi m’affublerais-je d’une femme légitime, lorsque celles de mes amis ont tant de bontés pour moi?

Avant de s’endormir, il relit quelques pages de la Physiologie du Mariage, et parmi tant de folies spirituelles, d’observations gaies et désolantes, il s’arrête à cette phrase sérieuse, et la médite comme un verset sacré de la Bible conjugale :

a Le système des lois et de mœurs qui régit au-

jourd’hui les femmes et le mariage en France, est le fruit d’anciennes croyances et de traditions qui ne sont plus en rapport avec les principes éternels de raison et de justice développés par l’immortelle révolution de 1789 (4). »

Les défiances que les chapitres si amusants de la Douane et des Souricières avaient fait naître se changèrent en résolutions positives, tant le ton grave d’une phrase qui veut être morale l’emporte de beaucoup sur une vérité plaisante dans l’esprit de nos jeunes pédants. Celui-ci n’hésita plus; et, sans égard pour les applications blessantes qu’il en pouvait résulter, il déclara dès le lendemain à sa mère qu’il refusait le mariage qu’elle s’était donné tant de peine à arranger pour lui, et qu’il en serait de même pour tous ceux qu’elle lui proposerait. La mère insiste. Alors le fils lui trace avec les couleurs du siècle le triste tableau du sort des maris passés, présents et futurs. La mère cite des exceptions, parmi lesquelles elle range, comme de raison, le père de son fils; mais l’entêté , loin de se laisser convaincie par un

(1) Physiologie dv Mariage, par M. de Balzac.

LE CÉLIBAT MODERNE

exemple si frappant, en parle comme d’un de ces miracles qui ne se recommencent plus. Sa mère, désespérant de le ramener à la raison, repart pour sa province, pour son château ou pour son quartier, bien décidée à ne plus s’inquiéter du sort d’un fils si opiniâtre dans sa folie.

Heureusement pour le jeune homme, il vient d’être majeur, et la fortune que lui a laissée son père lui donne les moyens de braver la mauvaise humeur maternelle.

Cependant sa haine contre le mariage ne s’étend pas jusqu’aux femmes; il les aime avec toute l’ardeur et la poésie de son âge. D’abord son goût pour les manières distinguées le porte à s’adresser à l’une de ces jolies femmes qui parent nos salons ; mais ces dames exigent une cour assidue, de grands ménagements pour les convenances, quelques déférences pour leur mari, un manque absolu d’égards envers leurs rivales; et tout cela, joint à des obstacles multipliés, est par trop fastidieux. Une grande passion peut seule donner la force de braver tant d’ennuis ; mais qui est assez dupe aujourd’hui pour se laisser entraîner à une grande passion?

llü

SALONS CELEBKES.

Après quelques tentatives heureuses et ennuyeuses dans le grand monde, le jeune célibataire pense à se choisir un bonheur plus commode et plus divertis- S£mt. Les coulisses d’un théâtre royal lui' ont déjà fourni plusieurs distractions agréables; mais, comme il n’a ni drame, ni comédie, ni ballet, ni opéra à faire représenter, il ne se croit pas obligé de se consacrer à la jeune ou à la vieille première d’un théâtre quelconque. Il est une autre classe de beautés faciles, moins célèbres par leurs talents, mais plus convenables aux gens du monde, qui ont d’ordinaire plus d’amitié que d’amour pour les arts. D’ailleurs tout jeune homme se croit un Othello, et l’idée que son bien, que sa maîtresse fait chaque soir parade de ses charmes devant tout un public, lui ferait porter machinalement sa main sur le yatagan qu’un ami vient de lui envoyer d’Alger.

C’est donc en faveur d’une jeune et jolie courtisane que le célibataire se décide. Comme les parents de la demoiselle ont eu des malheurs, elle n’a pas le sou : c’est dans l’ordre. Il faut d’abord la loger, la vêtir, la nourrir et la divertir. Rien de si facile : l’argent est donné, l’appartement est loué, on la voit

LE CÉLIBAT MODERNE

bientôt se pavaner devant les hautes glaces de son salon. Seulement les élégantes draperies, les meubles soyeux , les cadres dorés de ce salon semigothique font un singulier contraste avec les mots burlesquement modernes de la nouvelle locataire.

Les joies de la vanité ont tout le délire de l’amour; on s’y trompe sans cesse , et la grisette montée au grade de femme entretenue est capable de tous les transports de la passion la plus vraie, et cela malgré le souvenir du petit commis qu’elle abandonne et qu’elb aime encore.

En se voyant l’objet d’une reconnaissance aussi délirante, comment ne pas se croire adoré?

— Voilà le véritable lien qui convient à la dignité de l’homme et au bonheur de la femme, s’écrie le jeune célibataire t une chaîne d’affections, de plaisirs sans contrainte, sans devoirs, sans aucune de ces exigences qui font le supplice des ménages. Vive l’esclavage dont un mot peut vous affranchir ! mais ce mot, on ne le dit pas, car le sentiment de sa liberté suffit à l’homme pour être heureux au sein du plus dur servage dès qu’il le croit volontaire. Il peut

supporter un siècle de tortures en se disant : Quand je voudrai, tout cela finira.

Mais quand on le veut, tout cela ne finit pas. La grisette, une fois sortie de son obscurité, fait tant de mines sous son chapeau emplumé, qu’elle s’attire les regards d’une foule d’aimables oisifs, toujours empressés de plaire gratis aux beautés richement entretenues.

L’amant propriétaire devient jaloux, et la nécessité de surveiller de plus près sa coquette le détermine à s’en rapprocher encore plus . il vient habiter le même logement qu’elle.

A peine a-t-il pris ce parti qu’il en sent l’inconvénient : il n’a plus un moment à lui. Veut-il sortir? elle le suit; prend-il un livre ? elle lui dit dans son langage que rien n’est plus embêtant que de voir lire quelqu’un à côté de soi ; veut-il écrire ? elle déchire impitoyablement ses cahiers, en s’écriant que ce sont certainement des brouillons de lettres d’amour qu’il adresse à ses grandes dames , et qu’elle ne souffrira pas cette trahison.

Impatienté par mille autres tracasseries, sans compter les visites des parents prolétaires de son Eugé-

LE CÉLIBAT JIODERISE.

nie, le malheureux jeune homme médite souvent des projets de voyage pour se délivrer de son bonheur; mais le moyen de quitter la femme qui va vous rendre père ? Son état réclame des soins, de l’indulgence, et puis il faut bien savoir ce que c’est que ces émotions paternelles , que cet orgueil de créateur dont les hommes et les livres parlent avec tant d’éloquence ou d’emphase ; il entre toujours un peu de curiosité dans les plus beaux sentiments.

Le voilà donc père ! ! ! et père volontaire ; car rien ne l’oblige à reconnaître cet enfant, c’est dans toute la puissance de son libre arbitre qu’il lui donne son nom. Combien le respect, la tendresse de ce fils s’augmenteront de tant de générosité, lorsqu’il apprendra que nul contrat n'obligeait son père à s’imposer pour lui les devoirs et les ennuis de la paternité!...

Le ménage illégal s’amuse encore quelque temps de ces douces illusions. On met l’enfant en nourrice, et la mère, qu’un mois de réclusion rend plus avide de plaisirs, exige qu’on la mène tous les soirs au spectacle pour réparer le temps perdu. Là commence un petit supplice d’amour-propre que le céli-

bataire u’avait pas prévu. Sa loge est voisine de celle d’une femme comme il faut , chez laquelle il rencontrait, l’année d’avant , la meilleure compagnie. Il s’incline pour la saluer; mais la manière brusque dont cette femme se retourne pour éviter ce salut lui prouve l’inconvenance qu’il a commise.

— En effet, pense-t-il, je me rappelle que ces prudes du grand monde ne permettent pas à un homme d’avoir l’air de les connaître, lorsqu’il donne le bras à une... ; mais Eugénie n’est point une fille publique... Elle est à moi, à moi seul, et les maris de ces dames n’en sauraient dire autant d’elles, peutêtre...

Après avoir soulagé sa mauvaise humeur par cette épigramme mentale, l’amant d’Eugénie s’efforce de ne penser qu’à elle et à la pièce qu’on représente; mais, tout en s’exaltant contre les préjugés, il se promet bien de ne plus mener Eugénie aux premières loges, pour éviter le voisinage des femmes qui la méprisent.

Ne plus la conduire aux premières places d’une salle de comédie...; insensé! comme si cela était en son pouvoir! et les injures, les bouderies, les

LE CÉLIBAT MODERNE

pleurs même, ne viennent-ils pas lui démontrer bien vite l'impossibilité de ce projet! La faire renoncer à s’étaler avec une robe neuve à lavant-scène d’un théâtre, c’est un acte barbare qu’un mari n’oserait pas se permettre.

Après avoir traîné ainsi sa maîtresse toute une seconde année, de promenade en promenade, de spectacle en spectacle, le célibataire s’aperçoit que cettf sorte de plaisir ne manque pas de monotonie.11 trouve que presque toutes les pièces se ressemblent, que pom un bon acteur il en faut subir une douzaine de détestables, que les loges sont si étriquées, les sièges si durs, les représentations si longues, qu’on se sent courbaturé chaque soir en revenant chez soi; et puis, il a bien fait apprendre un peu d’orthographe et de géographie à son Eugénie, et la quantité de drames, mélodrames et tableaux historiques dont elle fait ses délices spirituels lui ont bien donné quelque idée fausse de notre histoire et de celle d’Angleterre; mais toute cette érudition, en lui fournissant des observations burlesques ou sottement sérieuses, ne la met point à portée de suivre une bonne conversation, et souvent l’enthousiasme de

son amant pour quelque belle scène est interrompu par une de ces exclamations vulgaires :

■ — Tiens, vois donc comme la bonne amie de Saint- Elme est pimpante aujourd’hui! Elle a, Dieu me pardonne, une mantille eu vraie dentelle de Bruxelles et une jeannette en pierres de couleur! Il faut que Saint-Elme ait quelque pièce en répétition qui lui promette de l’argent... Mais tu ne la regardes pas seulement! elle est pourtant en face de nous, aux premières, à côté d’un vieux décoré.

Et, bien qu’il soit captivé par l’intérêt du spectacle, il faut, sous peine d’être harcelé de questions, de réflexions saugrenues, que le célibataire regarde la mantille de dentelle, et écoute toutes les insinuations adroites qui doivent l’engager à en donner une pareille.

Il donne la mantille et la jeannette en rubis. Cela lui assure deux journées de bonne humeur; mais Saint-Elme s’imagine de donner une voiture à sa maîtresse, et, dès ce moment, au calme ennuyeux dont jouissait le célibataire, succède un enfer aussi riche en tourments que celui des Petites Danaïdes.

La victime appelle à son secours ses jeunes amis.

LE CÉLIBAT MODERNE

et compte sur leur gaieté pour rompre l’assommant tête-à-tête. Mais la grisette, qui voit décliner l’amour de son esclave, essaie de le ramener en changeant tous ses amis en rivaux. Après l’avoir porté à se battre avec l’un deux, elle le brouille avec tous les autres. Il reste maître du champ de bataille ; mais ce champ désert et rocailleux ne lui paraît plus qu’un lieu d’exil.

Il voudrait revenir à ses anciennes relations ; la manière dont il les a abandonnées rend son retour difficile. Cependant une femme d’esprit, à qui son air ennuyé fait pitié, l’accueille avec bienveillance; elle a une sœur charmante et riche, qu’elle voudrait lui faire épouser. Le cœur du célibataire en bat de joie; il sent fléchir sa haute philosophie, sa farouche indépendance; mais qu’on se rassure, il est à l’abri du péril, car au premier soupçon qu’il inspire à son Eugénie, elle lui ordonne de cesser ses visites chez celle qu’elle appelle sa rivale... Première scène.

Il promet tout ce qu’on exige et manque à sa parole... Seconde scène.

11 se révolte, alors elle s’arrache les cheveux; elle parle de s’asphyxier, d’immoler à sa vengeance le

SALONS CÉLÈBRBS.

deuxième gage d’un amour perfide... Troisième scène.

Enfin le célibataire capitule, et répand une pluie d’or pour calmer l’orage.

A la faveur de cette trêve il croit pouvoir suivre en secret son projet de mariage; mais les lettres anonymes, les avertissements charitables produisent leur effet, et bientôt le prétendant est éconduit le plus poliment du monde.

— Tout bien considéré, le mariage ne me convient pas, se dit-il pour se consoler de sa mésaventure ; alors il adresse ses vœux à la femme d’un homme grave, distingué par son rang, son mérite, et trèsjaloux de sa considération dans le monde.

La femme, jeune et passionnée, répond en secret à l’amour du célibataire; mais la crainte de se compromettre, celle d’exciter le courroux du mari qu’elle respecte, la retiennent encore. Le plus profond mystère peut seul amener le succès tant désiré par le pauvre jeune homme. Pendant ce temps, ses démarches sont épiées, son secret surpris, et la douce Eugénie s’apprête à instruire le mari de toute l’inti’igue. Elle a des droits qu’elle saura maintenir, s’il

LE CÉLIBAT MODERNE

le faut, aux dépens du repos et de l’honneur de toute une noble famille. Que faire ?... exposer la femme qu’on aime à être dénoncée et même insultée par la grisette qu’on paie? carie scandale qui perd l’une est la gloire de l’autre. Non, il ne peut hésiter. Le sacrifice est cruel ; mais l’honneur et la terreur l’ordonnent... Ainsi mariage, amour, amitié, ambition, considération, tout est immolé au caprice jaloux de la maîtresse qui le trompe! Pauvre célibataire!!!

Cette histoire particulière n’ est-elle pas celle de la plupart des ennemis du mariage, et n’est-on pas ému de pitié en voyant de quel air triste ces célibataires de tout âge traînent le boulet amoureux ? Estil un abattement conjugal pareil à celui dont on les voit accablés partout où le plaisir attire ou admet leur maîtresse?... Que d’ennuis peints sur leurs fronts outragés !... Et qu’il faut de sang-froid pour ne pas rire en les entendant, pieds et mains liés, vanter leur indépendance ! Ah ! si les plus entêtés osaient, comme ils échangeraient de bon cœur leur esclavage scandaleux contre la liberté du moins libre des maris du monde!

SALON DU BARON GÉRARD

Hélas! le voilà fermé, ce salon qui a été ouvert depuis quarante ans à toutes les supériorités, à toutes les célébrités contemporaines ! ce modèle d’hospitalité artistique, cet asile où les jeunes talents ü’ouvaicnt protection, encouragement, exemples; où ta conversation s’était réfugiée, au profit des gens du monde qui rainient encore; où l’on avait chaque mercredi la chance de rencontrer ce qui reste de nos illustrations de l’Empire et de la Restauration, à côté des jeunes sectateurs de nos écoles modernes.

C’était quelque chose de remarquable que de voir,

pour ainsi diiti, présider la réunion de nos talents naissants par les portraits vivants de nos grands talents morts. Dans ce salon, David, peint par lui-même, occupait la place du maître chez l’élève. Ce portrait, donné par l’auteur à Gérard, fut le premier hommage rendu à sa jeune gloire. Ainsi le chef de notre école française, après avoir créé, dirigé le talent de Gérard, savait déjà à quel rang il monterait, et le saluait d’avance.

Ducis, cette transition indispensable entre le sublime grec de notre théâtre français et les beautés mâles de Shakspeare, Ducis, à qui l’on a reproché les concessions, les altérations même sans lesquelles il n’aurait pu transplanter sur notre scène Hamlet et Othello, ces deux rôles qui ont créé notre plus grand tragédien, Ducis semblait encourager par son regard bienveillant et son noble sourire les pas de ses heureux imitateurs dans la carrière que, le premier, il leur avait ouverte.

T aima y rappelait à tous ceux qui cherchent le dramatique dans les œuvres cette profonde observation, cette sublime mélancolie, sans lesquelles on n’atteint jamais aux sommités de l’art.

LE SALON nu BARON GÉRARD. lâi

Canova y démontrait à nos jeunes statuaires la possibilité d’atteindre à la pureté et à la grâce de l’antique.

Madame Pasta semblait y être encore pour applaudir aux accents de cette belle Julia Grisi qui nous dédommage de son absence, et nous consolerait de notre plus grande perte musicale, si la voix, le talent, la beauté suffisaient pour remplacer ce feu, ce génie de l’âme, qui électrisaient les admirateurs de Desdemona Malibran en même temps qu’ils consumaient sa vie.

Mademoiselle Mars, peinte aussi par Gérard dans tout l’éclat de sa beauté, y jouissait d’un double triomphe ; celui d’être toujours admirée par les anciens amis de la maison et celui d’être trouvée trèsressemblante par les jeunes gens nouvellement admis.

Le baron de Humboldt s’y montrait comme une preuve de notre estime pour la science et de notre urbanité envers l’étranger spirituel.

L’empereur, représenté à l’âge de sa gloire, avant celui de sa puissance, régnait dans ce salon, entouré de toutes les intelligences qu’il avait protégées, de

SALOKS CÉLÈBUES.

tous les talents qu’il avait inspirés. Ainsi, poètes, savants, statuaires, peintres, artistes, chacun, jusqu’au vieux soldat, y trouvait son idole.

A défaut de leurs portraits, on voyait dans ce salon un ouvrage de presque tous nos grands maîtres du jour. Horace Vernet, Gudin, Shnetz, Géricault, Robert, Picot, Vaiidaël, Bidault, etc., y avaient déposé le tribut que les vrais talents du siècle présent sont toujours empressés d’offrir à ceux du siècle passé; car la conscience de leur mérite les sauve de cette misérable ingratitude, qui insulte au génie mourant ou mort, pour dissimuler ce qu’on doit à ses leçons, ou son impuissance à le reproduire.

Jamais la supériorité dans un art n’avait conduit à une position plus honorable dans ce qu’on appelle le monde; car si de tout temps les artistes célèbres y ont été recherchés, on se contentait de les attirer chez soi sans penser à faire l’ornement de leur salon. Gérard est l’un des premiers chez lequel des grands seigneurs de tous pays, des illustrations de tous genres aient voulu être admis. D’abord la curiosité, le besoin d’admirer ses chefs-d’œuvre engageaient à solliciter l’entrée de son atelier ; mais quand ses

LE SALOM DU BARON GÉKAKD.

occupations lui permettaient d’en faire les honneurs, on était bientôt distrait par sa conversation du plaisir de contempler ses ouvrages; il semblait que son esprit fût envieux de son talent et lui disputât les suffrages. Après être venu visiter le grand peintre, on voulait connaître le causeur s; 'rituel, et se lier avec l’homme aimable.

Tout chez lui annonçait une délicatesse de goût, un à-propos d’orgueil qui rappelaient également le mérite du simple particulier et la noblesse du prince des arts, nom que ses ennemis lui ont donné sans se douter que la postérité lui garderait ce beau titre.

Son luxe était tout pour son atelier ; il y avait consacré la moitié de sa maison; on y était annoncé, reçu, assis comme dans un salon élégant. Là, il semblait que l’artiste voulût que tout fût en harmonie, la noblesse des sujets, celle des personnages peints par lui, avec la richesse austère du lieu qui les réunissait. L’idée de joindre aux prestiges de l’art celui de la grandeur ne pouvait entrer que dans l’imagination d’un homme pénétré de la dignité du talent.

Je me souviens encore de l’effet que produisit'

l’aspect de ce bel atelier sur le prince Pückler lorsque je l’y menai il y a deux ans. Le tableau de la Bataille d'Austerlitz occupait alors la place d’honneur. On voyait d’un côté Daphnis et Chloé, et de l’autre la Peste de Marseille, que venait d’achever Gérard; trois compositions si différentes entre elles et d’un effet si merveilleux.

Près de ces grands tableaux le portrait du maréchal Soult semblait commander une armée; il n’est pas de soldat qui n’eût passé devant son portrait sans porter la. main à son schako.

Pendant que le spirituel étranger s’extasiait sur cette ressemblance, et complimentait Gérard sur sa réputation européenne, moi, je regardais mon poëte chéri, M. de Lamartine : je le voyais me sourire ; ses yeux s’animaient comme s’il allait me confier une de ses pensées qui lui arrivent toutes rimées du ciel. Il était là, assis comme au coin de mon feu lorsqu’il vient y parler de ses regrets à une mère qui les comprend tous. C’était bien son attitude simple, ses traits nobles, sa grâce affectueuse ; j’étais sous le charme de sa présence; les yeux fixés sur ce beau portrait, j’admirais cette traduction vivante du

LE SALO^ DU BARON GÉRARD. 127

génie de la poésie par le génie de la peinture, et je m’enorgueillissais tout bas d’être l’amie du peintre et du modèle.

L’atelier où je vis Gérard pour la première fois peu de temps après celui de la Terreur était loin de la magnificence de celui-ci. Le gouvernement d’alors, en récompense du succès prodigieux qu’avait obtenu te Bélisaire de Gérard, lui avait donné un abri plutôt qu’un appartement dans tes greniers du Louvre. Il fallait monter si haut, traverser tant de hangars obscurs avant d’y parvenir, que nous nous perdîmes dans un corridor où se trouvaient plusieurs petites portes absolument pareilles. Le domestique de madame de Cabarus (I), avec laquelle j’étais, frappa à la première ; il eu sortit un petit vieillard à robe de chambre courte et une palette à la main, vraie copie de Dugazon dans le rôle de M. Fougère. Il nous indiqua la porte de Gérard, et nous entrâmes sans aucune transition de ces greniers conservateurs des vieux lambris du palais des rois dans une petite salle meublée et drapée à l’antique, où les yeux

(1) Dopuis madame la princesse de Chimay.

SALO.NS CliLÈr.îUîS.

s’arrêtaient d’abord sur le ravissant tableau de l’Amour et Pshyché , et sur plusieurs portraits de femmes dont les traits réguliers et le costume grec ajoutaient si bien à l’illusion qu’on pouvait (fadeur classique à part) s’y croire dans l’atelier d’Apelles.

Une jeune et petite femme, avec de grands yeux noirs et des dents éblouissantes, vint nous dire que Gérard n’était pas encore de retour de la Malmaison, où le premier consul lui donnait une dernière séance pour le polirait qui devait paraître au prochain salon. Madame Gérard nous engagea à attendre son mari, car c’était elle dont la politesse cordiale commençait déjà à se faire remarquer avant d’avoir été apprécié par tous les habitués de son salon.

Elle nous quitta pour rejoindre les personnes qu’elle avait laissées chez elle. Et, en me retournant pour la saluer , j’aperçus près de la fenêtre une jeune femme qui copiait une tête d’étude.

A la simplicité de sa robe de mousseline, à son petit chapeau de paille, à sa tournure anglaise, je la pris pour une modeste élève de Gérard, et je m’approchai d’elle dans l’intention de lui faire compliment sur la perfection de sa copie; mais, après l’avoir

LE SALON DU BARON GÉRARD. 129

regardée plus attentivement, je ne sais quoi m’avertit que c’était une femme du monde le plus élégant, et que mes éloges pourraient lui paraître indiscrets.

Cependant, malgré tout ce que j’avais à voir d’intéressant dans ce petit atelier, je ne pouvais détacher mes yeux de cette figure enchanteresse; je la fis remarquer à madame de Cabarus; elle reconnut aussitôt la fille de M. de L. B..., mariée au comte de N..., depuis duc de M... Cette charmante personne cherchait à se consoler par l’étude des arts de l’affreuse mort de son père, que sa réputation bien acquise du plus riche, du plus brave, du plus généreux financier de France, devait nécessairement conduire à l’échafaud sous le règne de Robespierre.

Si j’étais née envieuse, madame de N... m’aurait fait mourir à la peine d’entendre sans cesse vanter sa supériorité dans tout ce que j’essayais. Plusieurs de ses amis étaient aussi les miens; mais, malgré leur indulgence pour moi, ils ne manquaient jamais de me dire : Ah! c’est madame de N... qu’il faut entendre causer ou faire de la musique; c’est madame de N... qu’il faut voir danser ou monter h cheval. Ses tableaux, ses ouvrages sont si supérieurs à tous

SALONS CIÎLÈBRES.

ceux des amateurs ! Enfin le peu de talents dissé- | minés qu'on rencontrait dans le monde ne leur ser- ' valent qu’à exalter davantage ceux qu’elle réunissait.

Le portrait en pied de madame Bonaparte était le motif de notre visite, elle voulait avoir notre avis sur sa ressenblance, et nous admirâmes tout bas l’art avec lequel Gérard l’avait rajeunie sans nuire à cette ressemblance ; genre de flatterie qui, cher à toutes les femmes, avait bien plus de prix encore aux yeux de la future impératrice, car il y allait pour ' elle d’un trône à paraître son âge. (

A côté de ce grand cadre, on voyait le portrait de [■ madame Régnault de Saint-Jean-d’Angely, un des ! premiers ouvrages où Gérard ait révélé son talent à ‘ saisir la noblesse des traits et la naïveté d’un jeune j i et beau visage. Le portrait de la belle duchesse d’Ai- ; < guillon ne prouvait pas moins d’habileté du peintre à ! i rendre l’expression fière d’une grave beauté rappe- | ' lant celle de la Junon antique. i

En voyant le tableau de la Famille d’Auguste, je : me souvins d’avoir entendu dire lorsqu’il fut exposé au salon : Comment se peut-il qu’un peintre un peu instruit n’ait pas vêtu ce petit garçon à la romaine?

LE SALON DU BARON GÉRARD

— C’est peut-être, madame, parce que ce petit garçon est le fils du joaillier de Louis XVI, répondit un monsieur qui se trouvait là. En effet, trompée par les bandelettes rouges delà coiffure de madame Auguste, par sa tunique drapée à la romaine, par la lumière du tableau, et plus encore par le livret, où elle avait lu la Famille d'Auguste la bonne dame croyait voir l’illustre ami de Cinna dans son intérieur.

Gérard nous surprit au milieu de notre enthousiasme pour ses tableaux ; il eut la bonne grâce d’en paraître flatté, et fit à ce sujet preuve d’une modestie qui me parut exagérée et partant peu sincère : défaut qui, vu sa rareté, pourrait passer pour une vertu. Je lui en ai fait depuis le reproche. — On voit bien, m’a-t-il répondu, que vous ne lisez pas les critiques dont on m’accable. Après de tels arrêts, si moqueurs, si injurieux, comment se croire du talent?

! Ces mots, dits avec tout le découragement qu’inspire J l’injustice, m’ont souvent livrée à de tristes réflexions. [Quoi! pensai-je, quarante ans de travaux, des succès, ne I peuvent donc rien contre cette rage d’insulter le génie, jet, ce qui est pis encore, ne peuvent donc rien contre

I la douleur de se voir ainsi calomnié ! car on a beau t

SALONS CÉLÈBUES.

mépriser la main qui frappe, la blessure n’en saigne pas moins ; et puis, le vrai talent a une propension si naturelle à se déprécier, que pour lui la flatterie est bien moins dangereuse que la malveillance. C’est i à la crainte de faire partager les effets de cette malveillance à notre grand poëte, et au désir d’éviter les J outrages toujours prêts à fondre sur les artistes qui ont eu le malheur d’avoir des succès sous l’Empire, J que Gérard a sacrifié l’honneur de voir admirer le portrait de Lamartine par le public impartial. Il en a ij été de même pour celui de M. de Humboldt, et pour i* le tableau de la Peste de Marseille, l’une des plus J belles compositions de l’auteur.

La ville de Marseille avait commandé ce tableau, 1 en y mettant un prix digne du pinceau de Gérard; | mais il l’a priée d’en accepter l’offrande, en reconnaissance du plaisir qu’il a eu de débarquer dans cette grande ville lorsqu’il vint pour la première fois de Rome, seulement riche de jeunesse, de génie et d’espérance.

En retour de ce noble souvenir, de ce présent que peut seul faire un roi ou un grand artiste, on voyait sur la cheminée du salon de Gérard un superbe vase

LE SAI.ON DU BARON GÉRARD

d’argent, ciselé à la manière de Beiivemito, et où se trouve gravée la date de l’iiominage offert par Gérard et l’expression de la reconnaissance des Marseillais.

Il est plus d’un trait de ce genre à l’honneur de Gérard, et cette modestie dont j’osai soupçonner la franchise est assez prouvée par le refus qu’il fit des grâces dont Gharles X voulait le combler après avoir revu l'Entrée d'Henri IV à Paris. Ayant appris par le comte de F... que le roi se proposait de lui conférer un nouveau titre et le grand cordon de la Légion d’honneur, Gérard fit supplier Sa Majesté de suspendre ces hautes récompenses en disant qu’il ne les avait point assez méritées, et qu’il s’en tenait à l’honneur d’avoir inspiré ce que Louis XVIII avait dit à la séance royale du 3Iusée, le 2 août 1817 :

— Je suis fâché de ne pas voir ici Gérard, je lui aurais appris en présence d’Henri IV que je l’ai nommé mon premier peintre

Cette place éminente était due à l’auteur d’un si grand nombre d’ouvrages devenus autant de richesses

(1) Monitmr du 3 août 1817.

SALOISS CKLÈHRES.

nationales. Quand on pense aux inniienses travaux d® Gérard, on ne s’étonne pas de l’avoir vu sitôt et en si peu d’instants succomber à une maladie de nerfs. La peinture est, de tous les arts, celui qui use le plus la vie. Et Gérard a fait :

Le Bélisaire.

L'Homère (1).

La Psyché.

Les trois Ages.

La Bataille d’ Austerlitz.

L’Entrée de Henri IV à Paris.

La Corinne.

Le Philippe V

Daphnis et Chloé.

La Samte Thérèse.

Le Sacre de Charles X.

(1) Ce tableau n’existe plus. Gérard l’avait composé pendant le siège de Paris, et, persuadé que, dans le désespoir où cet événement le jetait, il n’avait pu faire rien de bon, il projeta de le détruire, a Non, dit-il un jour, cela n’est pas digne du beau nom d’Homère. » Et il déchira le tableau. La gravure qu’en a faite M. Massard reste encore pour prouver l’inuste sévérité du peintre envers lui-même, et son respect fanatique pour le sublime Homère

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