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intimiste, mais qui applique au paysage les mêmes procédés robustes que MM. Lucien Simon et Cottet à leurs compositions. Accusant à grands traits énergiques la ligne générale, il use habilement des ombres pour fixer le caractère d’un pays; en quoi M. And ré Dauebez profite des enseignements de la gravure à l’eau-forte où il a acquis une rare habileté. Peut-être à la longue ce procédé, systématiquement employé, lasserait-il aussi l’artiste, dans une curieuse vue d’Assise, s’est-il complu aune délicatesse de tons et de lignes qui montre toute la souplesse de son talent. Seule, une forêt, qui manque un peu de profondeur, d’air, d’épanouissement, semble indiquer que tous les paysages ne répondent pas également à ses aptitudes. Par quel moyen essentiel arrive-t-il à séduire ? Par le même que les bons artistes dont il diffère le plus, par le souci de rendre simplement et sans parti-pris les aspects qu’il juge intéressants.
Ainsi s’est formé un groupe de paysagistes sincères dont on doit beaucoup attendre: regrettons seulement que les peintres de marines y soient si peu nombreux, et constatons qu’ils comptent parmi eux M. Ulmann dont la belle sobriété ne contredira pas ce que j’avançais sur le caractère d’intimité discrète du paysage à l’heure actuelle.
Le retour de nos artistes modernes à la simplicité fait que les. tableaux d’intérieurs abondent, alors qu’autréfois on ne pouvait citer que quelques maîtres en ce genre, tels qu1 An toi ne Vollon, Desgoffes ou Guillaume Fouace si habile à peindre le gibier fraîchement tué ou le poisson sortant de l’eau. Toutefois en ce qui concerne la nature morte proprement dite, la quantité n’a pas amené un renouveau de qualité: trop d’artistes s’attardent dans les formules usées, sans profiter. des leçons de l'impressionnisme qui montra du moins de quel secours pouvaient être, dans les Ileurs et les fruits, les oppositions ou les hardiesses de coloris. Et cependant dans la même salle que M. Déchenaud, M. Marius Hompard a exposé un tableau savoureux qui ne souffre pas d’un aussi dangereux voisinage : tout l’art du céramiste revit dans les vases qu'il représente. Et surtout M. Zakarian, renonçant àla technique des maîtres du xixr siècle, renonçant aussi à sa sécheresse d'autrefois, s’attache avec un rare bonheur à rendra l’aspect frais des fruits, la limpidité de l’eau, la fragilité du verre. Il a compris que le peintre n’a pas besoin, pour provoquer une impression, de portraiturer les objets, de
fignoler, mais que le plus difficile et le plus intéressant consiste à choisir le détail caractéristique qui évoque l’ensemble, le fait apercevoir sous l’aspect précis que l’artiste a aimé, et réveille la sensation même qu’on éprouva jadis par la vue, le goût, ou l’odorat. M. Zakarian est de ceux qui interprètent la nature sans la trahir et qui, marquant chaque œuvre de leur manière propre, réalisent vraiment l’idéal où doit tendre l’artiste.
Quant aux peintres d’intérieurs, à ceux qui marchent sur les traces deM. Walter Gay, dont l’absence au Salon de cette année est des plus regrettables, ou de M. Lobre, qui abandonne les appartements royaux pour les verrières des cathédrales moins favorables peut-être à son extrême distinction, ils sont nombreux et excellents, et ne semblent pas se douter qu’il y ait une façon impressionniste, symboliste ou réaliste de voir sa chambre àcoucher. Ils peignent comme on vit, c’est-à-dire naturellement. Ils peignent aussi sans platitude, comme on peut s’en convaincre en regardant, par exemple, les petites toiles de Mmc Gaïtier- Hoissière ; et il suffit de compter ces artistes, de rappeler le peu de temps qu’ils ont mis à se grouper, pour comprendre combien est spontané, sincère et durable ce retour à la tradition qui me semble l’heureuse caractéristique de notre époque.
Qu’on se reporte à la sculpture où les artistes de la Société nationale font effort pour substituer aux grandes machines ennuyeuses et encombrantes les statuettes destinées àorner nos appartements, telles que les groupes harmonieux île danseuses destinées par MUe Serruys à un surtout de table, ou que les portraits si vivants de M. Troubetzkoy, ou encore que les bustes de MM. Bourdelle ou Schnegg, qu’on étudie ces objets d’art décoratif où, en dépitde médiocrités avoisinantes, MM. Rivaud et Mangeant maintiennent les droits de l’originalité, de la hardiesse et de la logique, où tout un groupe de dessinateurs en dentelles affirme la fécondité et le bon goût de notre production, où le talent délicat de M. Frank Scheidecker se renouvelle chaque année et ne s’inspire de l’étude des Japonais que pour arrivera une conscience plus nette de sa propre personnalité, bref qu’on étudie les diverses manifestations de notre activité artistique soit à la Société nationale, soit chez les Artistes français, partout on retrouvera le môme effort vers le bon sens et la sincérité, aussi bien que vers la nouveauté.
Il semble donc qu’après les tâtonnements de ces dernières années, après les outrances des uns et les démarquages des autres, après tous les partis-pris et toutes les erreurs, et aussi — ne l’oublions pas — après des excès heureux où s’affirma plus d’une fois, pour le progrès définitif de l'art contemporain, le tempérament de tel ou tel artiste superbe, il semble donc que l’équilibre s’établisse peu à peu entre les forces opposées ou indisciplinées. Les partisans les plus convaincus d’un Gauguin ou d’un Van Gogh ne prétendent plus imposer ces artistes à notre aveugle admiration, mais soutiennent simplement qu’ils ont eu des qualités de premier ordre dont on aurait grand tort de ne pas tenir compte. La raison reprend ses droits, et sans rien sacrifier de la force créatrice par laquelle il vit, l’art d’aujourd’hui tend à renouer avec la tradition nationale, indifférente aux petites querelles d’écoles ou de chapelles. Que faut-il par conséquent pour y réaliser enfin la cohésion et l’unité? L’encouragement du public et celui de l'Etat, se traduisant par des achats raisonnés et raisonnables.
C’est un lieu commun, dans le monde des arlistes, de s’en prendre à l'automobile de la mévente des tableaux. Sans nier absolument le bien fondé de ces doléances, il faut remarquer tout d’abord que ceux qui achètent une vingt-quatre chevaux au lieu d’un Carrière ou d’un Claude Monetont toujours été des amateurs d’un goût vulgaire, des snobs commandant portraits ou paysages (et surtout tableaux de genre) aux peintres à la mode, somme toute de dangereux Mécènes dont l’inlluence était détestable. Le goût des arts ou de la spéculation artistique — ce qui, dans l’espèce, revient au même — n’est pas près de disparaître en France : des ventes récentes en font foi. Disonsnous bien qu’aujourd’bui comme autrefois des collectionneurs avisés se tiennent à l’affût des talents que l’hôtel Drouot n’a pas encore consacrés, et que, malgré l’engouement pour l’automobile, il existe un public d’amateurs.
Or ce public sait qu’on ne recommence pas les grands mouvements artistiques, et qu’ainsi les imitations attardées de Bouguereau ou de Sisley, de Troyon ou de Cézanne ne réaliseront
jamais les belles enchères convoitées. Ilconnaîtles veines épuisées et discerne les défauts admirés jadis à la faveur des qualités appartenant en propre au peintre et non à l’école : nul doute par conséquent qu’il ne fasse bon accueil aux artistes qui renonceront délibérément à ce que les camarades qualifient d’audaces géniales, à ce que les acheteurs futurs apprécieront avec moins de bienveillance. Le cas de M. Maurice Denis, réalisant sa meilleure œuvre pour un particulier qui sans doute se soucie de décorer son borne beaucoup plus que de fournir l’occasion d’une manifestation artistique, me semble assez caractéristique, et je suis persuadé que de toutes ces toiles dont les expositions surabondent, les plus raisonnables — je le dis sans fausse honte, d’autant plus que raisonnable ne signifie pas nécessairement rétrograde — pénètrent sans bruit dans les collections d’amateurs : le mystère sied aux bonnes aflaires. Moins récalcitrant qu’on ne le dit, le public achète discrètement. Restentles clameurs des invendus : par ces temps de surproduction, elles sont assourdissantes.
De leur côté quelques groupements contribuent à répandre le goût des œuvres hardies et élégantes. Nos musées voient se former autour d’eux des sociétés à’ amis dont les achats ont porté jusqu’ici sur des œuvres anciennes, mais n’excluront pas toujours l’art contemporain. On peut prédire, étant donnée leur composition, qu'elles ne favoriseront ni les retardataires, ni les maniaques. Le goût classique et sûr de ces amateurs s’affirme suffisamment parleurs efforts, au Musée des arts décoratifs, par exemple, ou encore par les expositions qu’ils organisent ou qu'ils visitent de préférence : c’est ainsi qu’ils ont singulièrement contribué à l’éclatant succès de celles que la Bibliothèque nationale — et en particulier le Cabinet des Estampes — organise depuis trois ans. La faveur qu'ils marquent en ce moment aux dessins et aux eaux-fortes de Rembrandt, réunis rue Vi vienne avec une science et un goût impeccables, ne laisse pas supposer qu’ils consentiraient de gros sacrifices pour l’acquisition d’une œuvre de tendances , ou encoré d’une œuvre sans tendances. Ils adopteraient volontiers, semble-t-il, la vieille devise politique : ni réaction, ni révolution.
Mêmes symptômes dans les sociétés qu’on pourrait appeler d’art populaire, si ce terme n’emportait une idée de basse vulgarisation. Ces diverses sociétés par lesquelles se formera de
l.l'.S SALONS Dli 1908
plus en plus le goût public, seront toujours hostiles à la fois aux artistes d’ayant l’avant-garde et aux malingres d’arrièregarde; elles encourageront, autant qu’elles pourront le discerner, l’art sincère et puissant qui se mêle à la vie pour l’embellir : telle, par exemple, la société de Y Art à l'Ecole que MM • Couyba et Riotor engagent en ce moment dans sa véritable voie, puisque, grâce à elle et à eux, la décoration de plusieurs groupes scolaires va être entreprise, puisqu’un artiste de la valeur de M. Albert Besnard travaille à une frise décorative qui, se déroulant autour des salles égayées, contribuera à développe]- chez les enfants l'instinct et le sens du beau.
N’est-il pas évident que ces patronages d’amateurs avertis et de groupements populaires, s’inspirant en définitive du même esprit, exerceront une influence bienfaisante sur l’art contemporain, et entraîneront les artistes soucieux de devenir leurs clients à la pratique des qualités traditionnelles de la peinture et de la sculpture françaises ? Mais, objectera-t-on, les talents originaux et puissants seront écrasés. Non, parce que le génie mène et n’est point mené ; malheureusement il mène tard et souffre. Je n’y vois point de remède, et demeure persuadé que les artistes loyaux dans leur art n’ont qu’à se féliciter de voir les amateurs se réunir de la sorte ; c’est ainsi que s’établira l’harmonie entre le public et eux, entre consommateurs et producteurs, pourrait-on dire.
Les encouragements de l'Etat sont loin d’exercer une influence aussi bienfaisante. Aux vues d’ensemble sur la décoration des édifices publics et l’enrichissement des musées, a succédé le souci de faire à chaque artiste sa part, d’acheter à vil prix et sans savoir ce que deviendront les œuvres acquises. Autrefois — et les documents officiels en font foi 1 — l’Etat ne commandait rien au hasard : en 1874, tous les tableaux ont été immédiatement distribués, à des églises, ou à des musées ; c’étaient en général des copies, exécutées aussi souvent par des femmes que par des hommes, et payées en moyenne un millier de francs. En 1894, mêmes principes d’administration : la destination des œuvres en cours d’exécution n’est pas indiquée, mais elle ne l’est jamais dans les rapports financiers ; en revanche, aucun ouvrage
1 Voir les Comptes définitifs des exercices financiers du ministère de l'Instruction publique et des Beaux-Arts: le plus récent est celui de 1906; ces documents donnent les noms des artistes, l'indication des œuvres, les prix d’achat.
achevé ne reste en magasin, ce qui semble démontrer que les commandes ne sont jamais lancées sans affectation prévue. En 1906, (oui change : on compte 438 œuvres d’art « acquises ou commandées pour la décoration des édiliees publics à Paris et dans les départements ». Mais 104 seulement sont distribuées, les autres s’entassent on ne sait où, et bientôt on demandera la création d’emplois nouveaux pour veiller à leur conservation.
Il est vrai que cette séquestration a ses avantages : nos jardins et nos monuments échappent ainsi un peu plus longtemps à la débordante décoration. On reste effrayé à la pensée que nos moindres squares sont menacés de choses équestres, sans souci de l’harmonie des lignes, du respect des ensembles, des contre-sens artistiques. Entre les nobles niasses du Louvre, quelques arbres poussaient et atténuaient le lamentable effet du monument de Gambetta. Vite on a érigé un socle majestueux poür quelque La Fayette américain ; puis on a fait un sort aux Fils de Caïn , de M. Landowski, vaguement cousins des bourgeois de Calais , de M. Rodin; et voici que trois nouveaux socles viennent d’être placés, au grand détriment de la verdure, attendant un Watteau bien correct de M. Lombard, une grandiose allégorie de M. Ségoffin, et un Architecte qui rêve assis sur son mur, de M. Landowski. Ces trois ouvrages sont en ce moment au Salon des Artistes français : on ne saurait imaginer rien de plus disparate. S’il faut absolument encou-' rager la sculpture à larges dimensions, je demande qu’on consacre un coin du bois de Vincennes à un musée en plein air. Mais qu’on prenne eu pitié la beauté de Paris! Pour une fois (jue l’administration sait ce qu’elle fera de ses achats, on peut dire que la méthode contraire eût été préférable.
Les artistes du moins ont-ils à se louer de ce gaspillage? En 1894, sous la direction de M. Henri Roujon, le prix moyen des commandes pour la peinture et les dessins s’était élevé à plus de 2.300 francs, et quelques bons artistes avaient été chargés de travaux aussi rémunérateurs qu’honorables. M. Gervex n’entreprit-il pas pour 30.000 francs un tableau, commémoratif de la distribution des récompenses à l’exposition de 1889 ? En 1906, le même prix moyen tombe au-dessous de 1.330 francs; cinq dessins affectés à la manufacture des Gobelins sont payés entre 23 et 43 francs pièce. Pour une marine, on donnejusqu’à 130 francs; beaucoup île tableaux ne coûtent à l’Etat que dix à vingt louis.
Et si du chapitre des commandes, nous passons à celui des Achats d'œuvres d’artistes vivants dans les expositions diverses, nous trouvons <|u’en 1894, "8 tableaux ont été acquis, dont 57 pour une somme égale ou supérieure à 1.000 francs, et qu’en 1906, sur 158 tableaux, 1 10 ont été payés moins de 1.000 francs, le prix moyen passant de 1.605 à 755 francs. En 1906 également, on choisit deux tableaux pour l’Elysée: l’un à 400 francs, l’autre à 500, et avec un juste sentiment de la hiérarchie, le sous-secrétariat des beaux-arts s’en attribue un à 200 francs. Pour le musée du Lxembourg, on acquiert, moyennant 25 francs, un vase en émail, et moyennant 100 francs une bonbonnière en argent. Trois tableaux, dont un signé d’un nom depuis longtemps connu et estimé, sont payés 100 francs pièce.
C’est la méthode des petits paquets : impossible d’atteindre, avec de meilleures intentions, plus piètre résultat, et l’on se demande quel rôle s’assigne l’Etat en cette circonstance. Se considère-t-il comme un simple client? Alors pourquoi s’encombrer de tant de choses dont on ne sait que faire? Protège-t-il, comme on disait autrefois, le grand art? Non, puisqu’il gaspille ses ressources et ne peut acquérir les œuvres ayant demandé plusieurs mois d’étude aux artistes. Veut-il favoriser les icndances qui semblent devoir assurer le succès de l’Ecole française? Il se défend d’intervenir dans les questions de doctrine. Il s’en tient donc à la méthode éclectique et économique qui n’enrichit personne. Les commissions de remonte ne peuvent acheter un cheval au-dessous d’un certain prix; mais le marchandage avec les artistes est devenu la règle.
Je crois fermement à l'avenir de l’Ecole française, je crois à l’action heureuse des particuliers et de certaines sociétés sur son développement ; je ne crois pas aux bienfaits de l’administration.
André Fontaine.
K V B B U X , 1 M P MM E R I E C II . il E MIS S E Y ET FILS