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contrent à la promenade deux cardinaux, suivis de leurs valets. Ils se saluent, les valets, à distance, têtes découvertes. Par l'altitude et la physionomie des cardinaux, par le type à la fois vil et hautain de leurs serviteurs, on est initié à toute la vie des hauts dignitaires do l'Église romaine. Nous retrouvons un de nos cardinaux dans un second tableau représentant l'intérieur du carrosse rouge, où l'Eminence écoute un ecclésiastique assis près de lui ; sur le coussin en face, un modeste petit abbé est assez embarrassé de sa contenance. Oh ! le beau cardinal, bien portant, énergique et rusé, qui doit être de la diplomatie papale 1 Dans le troisième tableau, une bande de séminaristes se promène sur le même monte Pincio. On no saurait, mieux que M. Heilbulh, comprendre et traduire la désinvolture, la physionomie et le caractère de la caste cléricale, depuis le prêtre en herbe jusqu'au magnat fleuri et tout-puissant.
M. Israels nous ramène aux mœurs simples, avec ses bergers et ses pêcheurs de la Hollande ; M. Alfred Stovens, MM. Willems et de Jonghe, aux mœursde la bourgeoisie.
M. Alfred Stevensa trois tableaux : une Mh't>, contemplant son potit garçon qui joue sur un cheval do bois ; la femme dans la pénombre d i salon est d'une couleur exquise ; — une jeune lille blonde, qui accroche uno branche de buis au-dessus d'un cadre \ Dévotion ; et uho jeune femme qui met ses ganls et regarde par la fenêtre ; Prêta à sortir. Ces deux figurines ont uno rare élégance. Deux bijoux, comme distinction, et points en maître. Les Hollandais du bon temps no faisaient guère mieux.
M. Willems est plus sec, plus cerné dans son dessin,
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plus maniéré dans ses attitudes, plus prétentieux dans ses compositions. Sa Veuvr, en deuil, fait des mines devant le portrait du défunt. Charmant tableau néanmoins et préférable à la Présentation du futur, où. les petits personnages sont trop contournés, et l'exécution trèsmince.
A M. de Jonghe aussi on peut reprocher la sécheresse et trop de minutie. Ses trois tableaux, la Marraine, les Jumelles, les Orphelins, valent d'ailleurs à peu près ceux de M. Willems.
Le Salon offre beaucoup de tableaux belges dignes d'attention : des Orphelines allant à l'église en bateau aux environs- de Dordrecht, figures de grandeur naturelle, par iM. Victor van Hove, qui est aussi bon peintre que bon sculpteur : — des Orphelines en promenade, conduites par deux religieuses, et tout illuminées par le soleil couchant; l'auteur est un jeune artiste, je pense, M. Léonard ; — le Vallon, avec des baigneuses, par M. Coomans ; — la Fille aînée, petite scène morale, par M. Baugniet ; — trois Scènes de famille, par M. de Block ; d'autres encore. Parmi les peintres de paysage et d'animaux, nous trouverons aussi des Belges, des Hollandais, des Allemands et même des Russes. Tous les peuples s'empressent aujourd'hui de prendre part aux grands concours des expositions périodiques.
Jo crois bien que Théodore Rousseau est le plus grand paysagiste de notre époque, non-seulement en France, mais en Europe, et que la postérité le classera au même
rang que les paysagistes hollandais du dix-septième siècle. Il n'y a pas beaucoup de peintres contemporains auxquels on puisse prédire, avec apparence de certitude, qu'ils compteront parmi les maîtres de tous les temps et de tous les pays. Eugène Delacroix en sera pareillement. Mettons encore Decamps et, voulez-vous? Diaz et Jules Dupré, qui, par certaines de leurs œuvres à choisir, ont atteint la vraie maîtrise. Quelques autres tels que Paul Delaroche, Ary Scheffer et M. Ingres, conserveront leur illustration dans l'école française, mais il est problématique qu'ils soient adoplés comme des originalités supérieures dans l'histoire de l'art européen. Lebrun, Miguard et autres célébrités nationales, qui remplissent le Louvre et nos musées de province, n'ont jamais été recueillis et accueillis dans les galeries étrangères.
11 y a ainsi des gloires locales et des gloires qui rayonnent au delà des frontières et se naturalisent partout. Léonard et Raphaël, van Eyck et Memlinc, Durer et Holbein, Corrége et Titien, Rubens et van Dyck, Claude et Poussin, Velazquez et Murillo, Rembrandt et Ruisdael, môme les «petits maîtres», quand ils sont parfaits en un genre quelconque, appartiennent à l'humanité.
Un des deux tableaux de Rousseau à l'Exposition, Clairière en forêt, pourrait être placé entre un Ruisdacl et un Hobbema. La solidité des terrains couverts de bruyères, la structure et le modelé des chênes, la lumière qui frappe au centre sur une route où passe une charrette, la tonalité profonde du ciel, la touche adroite et perlée sur une pâte ferme comme de l'émail, l'harmonie de l'ensemble et son caractère vraiment agreste, délient la critique. Je n'imagine pas par où l'on attaquerait cette
peinture, d'une exécution à la fois si sobre et si riche, d'un sentiment si intime et si poétique.
Sur le second tableau, il y aurait à dire — qu'il est d'une autre facture/ dans cette manière brodée au point, dont quelques œuvres récentes de Rousseau montrent des exemples. Est-ce que cet amant favorisé delà nature, et plus initié que nous à tous ses caprices, aurait saisi un de ses aspects qui commande et justifie cette exécution un peu mécanique et positive à l'excès? Ces feuilles découpées une à une et appliquées isolément sur le ciel avec une valeur égale, nous ne les avons jamais vues en plein air, où la lumière groupe et masse les objets avec une variété infinie qui compose un tout. On n'a jamais pu compter les feuilles d'un arbre que dans les paysages de M. Aligny et peut-être dans ceux de M. PaulFlandrin.
Mais qu'importe cette tentative passagère, avec un talent comme celui de Rousseau! Il était maître dès sa première jeunesse. Il faisait des chefs-d'œuvre il y a trente ans! Il en fait toujours. Pendant que ses deux tableaux sont au Salon, pendant que l'on voit de lui une demi-douzaine de merveilles à l'exposition du Club de la rue de Choiseul, ne vient-il pas de livrer aux hasards de l'hôtel Drouot dix-sept paysages que les amateurs raffinés se disputent à cette heure. Heureux celui qui conquerra le Hameau sous bois, la Route dans la forêt ou la Matinée d'orage !
Corot est un maître aussi, mais plus discutable, et dont la peinture vaporeuse, qui charme les artistes et les poètes, ne prend pas une forme assez matérielle, assez palpable, pour frapper les regards vulgaires. Qui apprécie le fini do Willem Mieris, de Donner et de M. Gérôme,
ne saurait comprendre la peinture où le détail est perdu dans une impression d'ensemble.
Le commun des curieux voudrait voir sur un tableau tout ce qu'on peut voir avec un miscroeope. Aussi M. Gérôme, qui connaît son public et son temps, a-t-il microscopisé tous les brimborions de son tableau Louis XIV et Molière. Les personnages out douze à quinze centimètres de haut, c'est-à-dire qu'ils sont aperçus à un kilomètre de distance, et cependant on distingue très-bien les petites boucles de leurs perruques et les plus menues fantaisies de leur ajustement. 0 la gentille petite nappe, avec le moindre détail des dessins damassés et des fils de guipure ! C'est là du réalisme innocent !
Des trois tableaux du Corot, V Étude à Ville-d'Àvray est le plus séduisant. Un poêle habite par là quelque collage au printemps. Un matin, il se lève de bonne heure et va s'asseoir sur un des coteaux boisés. Devant lui^ entre les festons légers des arbres, il découvre un étang, couvert de brume, puis des collines et des fonds argentins. Au premier plan, une paysanne fagotto des brancheltes tombées à terre. Ce que ce poëte a vu, Corot Ta peint. En une matinée, heureusement, et d'après nature. Cette élude, ce chef-d'œuvre, ne fera peut-être pas beaucoup d'effet au Salon.
Je me rappelle des années, déjà lointaines, où, tout en sympatbisant avec la poésie de Corot, je l'agaçais parfois sur son impuissance relative dans les formes de la nature. 0 les grands artistes que ceux dont nous nous emportions jusqu'à critiquerleso>uvresily a quinze ans, comparés aux peintres à la mode de ce temps-ci!
Dites? quel paysagiste est Venu au" monde depuis la pléiade qui, alors encore, excitait tant de controverses et qui a conquis aujourd'hui une réputation européenne, depuis Rousseau, Dupré, Diaz, Huet, Cabat, Marilhat, Trovon, etc.?
L'Étude à Mêry, près la Ferté-sous-Jouarre, est plus faible que Y Étude à Ville-d'Avray. Mais le Soleil levant, avec des baigneuses, pudiquement enveloppées de la vapeur matinale, c'est encore un charmant tableau.
Prenons ces paysagistes des temps antédiluviens : Fiers, il est toujours là, montrant sa Normandie, ou des bocages plantureux : — Paul Huet, toujours vaillant et dramatique, avec ses falaises et ses ravins, quand il ne s'exalte pas avec les inondations et les tempêtes. Nous avons dit que Jules Dupré, Diaz, Cabat, ïroyofl manquaient Mais leurs anciens rivaux n'ont pas quitté la salle de lutte ; seulement on ne les y aperçoit plus : il y a M. Aligny, M. Paul Flandrin, M. Alexandre Desgoffé, tous trois décorés comme les autres : la Légion d'hoflfieur n'ost pas une île escarpée et sans bords.
Français, qui est entre les deux groupes, a tourfié Vers Orphée, avec une épigraphe des Géorgiqnes de Virgile :
Te, dulcis conjux
Te, venienle die, te, decedente, canebat.
Je ne sais pas le latin, mais je suppose que decedente die veut dire la nuit, car il y a des étoiles dans le paysage géorgique de Français. 11 y a aussi un tombeau latin ou grec, je ne m'y connais pas, et un arbre de ces pays-là qui existaient bien avant la Révolution française et même avant NotFe Seigneur Jésus-Christ.
Sérieusement, en paysage surtout, il nous semble qu'un naturalisme mêlé d'humanité pourrait désormais remplacer les antiquailles et les mythologiades. Le ciel et la terre ont changé, depuis la disparition de Jupiter en haut et des nymphes en bas. Je ne vois plus de naïades dans les ruisseaux, ni d'hamadryades dans les bois. Les seuls sylvains de la forêt de Fontainebleau paraissent être de pauvres bûcherons ou des gardes-chasses en livrée. Point de sirène sur la Seine, sauf les canotières en blouse de flanelle bleu-ciel. 0 que les temps sont prosaïques 1 Comment faire, au bas Meudon, le Débarquement de Cléopâtre, ou simplement Diogène jetant son écuelle dans une mare !
Bah! si l'on faisait ce qu'on voit, amoureusement et honnêtement? quelques artistes s'y essayent. Un des tableaux que je préfère au Salon est celui de M. Belly, où quatre femmes fellahs puisent de l'eau, au bord du Nil. IÎ aurait pu en faire une composition biblique, en arrangeant la chose avec des personnages connus depuis Moïse. Sa peinture n'y gagnerait rien, que la chance d'être achetée par l'Etat. Il aurait pu faire des Vénus ou des Perles, à quoi peut-être il eût gagné des sympathies fashionables. Il a fait simplement quatre jeunes Egyptiennes, l'une courbée et vue de face, remplissant son amphore dans le fleuve, l'autre vue de dos et penchée sur le sable; à droite, un groupe très-élégant, une jeune fille, bras en l'air, posant le vase sur la tête de sa compagne. L'eau jaune, le sable pâle, le ciel d'un ton mêlé de soufre et de safran. La jeune fille vue de dos est modelée avec une rare perfection, sous sa tunique bleuâtre. Nous avions déjà remarqué de M. Belly plu-
sieurs belles peintures inspirées par l'Orient, où il a voyagé, après avoir travaillé dans l'atelier de Troyon.
Sans aller si loin, M. Lavieille, élève de Corot, a trouvé du côté de Pierrecourt, un Effet d'hiver, très-mélancolique, qu'il a rendu dans une gamme sourde, extrêmemement juste.
M. Charles-François Daubigny est toujours un peu le même : ses grandes toiles sont vides, ses images plates et faibles. Il y a cependant de la finesse dans le Matin et quelque verve dans la Vendange, dont le ton général est brun. Son fils, qui l'imite, a exposé deux tableaux.
M. Harpigniesa beaucoup d'originalité, et son paysage avec des bandes de corbeaux, tachetant de points noirs un ciel pâle, est très-singulier. M.Hannoteaua le sentiment poétique et une bonne exécution. Il est étonnant que le jury ait admis une excellente et bizarre ébauche de M. Pradelles, Effet d'hiver. M. Teinturier, élève de Decamps, a exposé un Soleil couchant, très-simple et très-fort; M. Busson, un Orage dans les landes, avec un grand arbre desséché au premier plan et un ciel d'un effet très-dramatique; M. Bachelin, élève de Couture, les Faucheurs des Alpes dégringolant les pics escarpés, leurs bottes d'herbages sur la tête; M. Magy, élève de Loubon, les Kabyles moissonneurs, paysage plein de lumière ; un autre élève de Loubon, M. Raphaël Ponson, le Bord de la mer à Cassis, peinture d'un grand effet, un peu dans le style de Paul Huet ; M. Gués, élève d'Horace Vernet, le Soir, sur un site sans aucune recherche ; on n'eût pas attendu cette simplicité naïve d'un disciple du spirituel et superficiel Vernet; M. Coignard, une Prairie normande; M. de Tournemine, Souvenirs de la basse Egypte, avec des fla-
rhants roses qu'il aime tant, et des volées d'oiseaux aquatiques; M. Jeanron, trois vues prises dans les environs d'Hyères ; M. Michel, de Metz, une Source dans la forêt de Waldeck, avec des chevreuils; effet d'automne ; M. Joseph Thierry, deux de ces féeries décoratives qu'il peint si lestement comme une toile de théâtre; M. Vie, un Ravin du bas Languedoc, avec une gitana conduisant des ânes; beaucoup d'énergie et de caractère ; on reconnaît l'influence de Courbet ; un autre sectateur de Courbet, M. Bavous, des Rochers de la Franche -Comté, bien modelés et très- lumineux ; M. Aguttes, élève de Corot, une vue prise à Chantilly; M. Salmon, un terrain marécageux, avec des dindons et une petite paysanne qui passe un ruisseau; M. Washington, né à Marseille, une grande toile, des Cavaliers arabes dans la province do Constantine; beaucoup de mouvement et de couleur; M. Reynaud, des Pécheurs de Nap/es et des Femmes de Capri; même lumière étonnante que dans ses tableaux très-remarques au dernier Salon; M. Brest, des vues de TAsie Mineure, où l'architecture est savamment traitée ; belles peintures, chaudes et harmonieuses, qui rappellent un peu les tableaux de Marilhat, lorsqu'il revint de l'Orient. M. Brest, et M. Reynaud sont encore, ainsi que MM. Magy et Ponson, des élèves de l'école marseillaise formée par Loubon. A cette brève nomenclature des paysagistes que recommande quelque qualité personnelle, il faudrait ajouter bien d'autres noms. Et les peintres pour qui le paysage est un prétexte à faire des animaux, Jacque, avec ses moulons, M. Auguste Bonheur, avec ses bœufs, que devancent et encouragent ceux de M"" Rosa, distancés,
de bien loin, par les troupeaux d'Aalbert Cuijp, d'Adriaan van de Veldc et de Paulus Potter.
Les moutons de Millet dans sa Bergerie rentrant au bercail, ceux de Jacque dans leurs parcs à Barbison, défient toute rivalité; niais, pour les grands animaux, quelques peintres étrangers surpassent peut-être les peintres français. Troyon excepté, ainsi que Dupré, Diaz et Rousseau, quand ils se mêlent d'en faire dans leurs pâturages ou leurs forêts.
Par exemple, deux jeunes peintres belges, M. Xavier de Cock et M. Alfred Verwée, ont exposé des Animaux dans la jirairi". Le grand tableau de M. de Cock contient, à tous les plans, un troupeau dispersé, qui s'arrange bien avec le paysage ; l'ensemble est un peu lourd de couleur, mais, dans les prés humides du Nord, le ciel et les verdures prennent souvent ces valeurs sourdes et monochromes. Dans le tableau de M. Alfred Verwée, c'est un groupe de cinq vaches qui se détache sur le pâturage.
M. von Thoren. Allemand d'origine, s'est presque naturalisé Belge, je suppose, puisqu'il demeure depuis longtemps à Bruxelles Ses deux Chevaux de labour, venant de face sur une campagne plate du Brabant, l'un blanc, l'autre rouge, sont modelés admirablement. Il a aussi exposé un paysage hongrois et une Scène d'hiver en Slavome.
Un autre Allemand, M. Schreyer, de Francfort-sur - Mein, fait les chevaux en sportsman expérimenté. Son Épisode de bataille, où le prince Emeric de Taxis, combattant à cheval, est blessé dans la guerre de Hongrie, vaut mieux que les Batailles, toujours banales, des peintres officiels français. Ses Chevaux de poste en Valachie
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donnent bien l'idée originale de ce pays et de ses mœurs. Un Russe au>si. M. Nicolas Swertchkow. né à Saint- Pétersbourg, mérite de prendre rang parmi les artistes européens. Sa Station de chevaux de poste dans l'intérieur de la Russie a beaucoup de caractère, et un autre tableau, le Retour de la chasse à l'ours, offre un effet très-étranare. très-poétique et très-heureusement rendu. Sur un chariot improvisé et traîné par deux chevaux, des paysans emportent l'ours qu'ils viennent de tuer. Grand tirage sur la neige accumulée dans ces steppes entrecoupés de bois de sapins. Au fond, un effet de soleil illumine singulièrement la neige et un horizon fantastique. La curiosité de ces tableaux est sans doute un peu dans la nature barbare qu'ils nous révèlent. Mais assurément M. Swertchkow est peintre en même temps que poète. Un Anglais. M. de Perey. nous montre une excellente Vue de la Tamise, peinture riche de couleur, libre et large d'exécution, un peu dans le sentiment de Constable. Les Anglais ne concourent pas beaucoup à nos expositions sur le continent. Nous trouverons cependant, à l'exposition des Réprouvés, une espèce de chef-d'œuvre d'un autre Anglais, M. Whistler. bien connu déjà par ses eaux-fortes exquises.
Parmi les Hollandais, nous avons cité M. Israels, dont le tableau intitulé la Séparation doit compter en première ligne. M. Springer aussi fait sa réputation en France comme peintre d'intérieurs de ville, spécialité illustrée par ses anciens compatriotes tels que van der Heyden, les Berckheyden et autres, et qui exige la science de l'architecture combinée avec le sentiment du paysage.
Martinus Kuytenbrouwer a plusieurs grandes toiles, notamment un Combat de cerfs. On sait qu'il a peint divers tableaux de chasse à Compiègne et à Fontainebleau. M. de Papeleu a trois paysages dont l'un a l'avantage d'être exposé dans le grand salon.
Dans l'école allemande, MM. Achenbach ne sauraient être oubliés. M. André Achenbach n'a qu'un tableau. vue prise en Hollande; mais son frère, M. Oswald, a trois paysages napolitains.
Je n'ai encore rien dit des œuvres les plus extraordinaires peut-être qu'il y ait dans toute l'Exhibition. Il ne s'agit point de paysage ni de portrait, ni de scènes poétiques, historiques ou religieuses, ni de mœurs ou de caractères, ni de vie quelconque. Nature morte, comme on dit en France, mais qui ne ressemble en rien aux tableaux de nature morte peints par les maîtres Aalbert Cuijp, de Heem, Chardin, etc.
Lorsque Chardin et Cuijp peignent des verres ou autres objets inanimés, ils y mettent un peu de leur sentimentd'homme et beaucoup de leur génie de peintre. Chez M. Biaise Desgoffe, élève de M. Flandrin, et sans doute frère de M. Alexandre Desgoffe, le paysagiste, toute impression humaine disparaît; les objets ne sont pas peints tels que chacun les voit selon son tempérament, mais tels qu'ils sont en réalité, abstraction faite de l'esprit humain et del'œilhumain; ce qui semblerait impossible. Je ne sais comment expliquer ce résultat merveilleux.
Est-ce œuvre d'art ? ma foi, non. Dans l'art, il y a toujours quelque chose de l'homme, ne fut-ce que sa manière de voir matériellement les objets, laquelle est différente chez tous les individus, et infiniment variée.
Est-ce un travail industriel? Un mouleur met du plâtre sur une statue de marbre, maçonne son moule, le laisse sécher, puis l'ouvre et en retire le fac-similé de la statue. Un photographe met dans sa chambre noire une plaque préparée et retire l'image qui s'est imprimée sur le verre. Qu'est-ce que cela? Il semble que les résultats do M. Desgoffo soient obtenus par quelque action physique où lui-môme ne soit qu'un agent inerte, un intermédiaire mécanique ; qu'il prenne du bout de sa brosse l'objet réel et qu'il le pose là sur sa toile, sans y avoir rien fait que de le transposer.
Donc, il a transposé, sur deux tableaux, des objets tirés des collections du Louvre : sur un des tableaux, un vase de cristal de roche, du seizième siècle, une escarcelle de Henri II, des émaux de Limoges; sur l'autre tableau, un buste en ivoire du seizième siècle, une agate onyx, des bijoux et un pan d'étoffe de soie. Les conservateurs du Musée feront bien de voir si ces objets sont toujours dans leurs armoires du Louvre ; car les voici au Salon.
Jamais la peinture n'a rien produit d'aussi réel, jamais dans aucune école et dans aucun genre, môme les raisins du peintre grec, qui trompèrent les oiseaux, mais qui sans doute ne faisaient point illusion aux hommes.
Le tableau du vase de cristal est assez grand ; le tableau du buste en ivoire est plus petit, et encore plus prodigieux que l'autre; il appartient à M. Boittelle. M. de Morny a aussi des peintures à M. Desgoffe, dont les œuvres ne peuvent manquer d'être très-recherchées. On ne saurait avoir rien de plus curieux. Mais cependant il ne faut pas classer ça dans les galeries de peinture,
à côté de Watteauou de Rembrandt. C'est bon à mettre sur une étagère entre des curiosités et des chinoiseries.
Le salon des Réprouvés, comme on lesfrppelle, nous en a appris, sur l'état de l'art contemporain et sur ses tendances, beaucoup plus que le salon des Élus.
Deux raisons paraissent déterminer les proscriptions exercées parle jury, cette séparation des bons d'avec les mauvais.
La première raison n'est autre que le hasard.
Le catalogue officiel du paradis contient environ trois mille numéros ; les damnés sont au nombre de quinze cents à deux mille; total environ cinq mille ouvrages présentés, et qui ont dû être examinés du 1er avril, jour fixé pour l'envoi, au 20 ou 25 du même mois ; car il a fallu plusieurs jours pour classer et accrocheT les tableaux reçus et disposer toutes choses avant l'ouverture du Salon, 1er mai.
Supposons que le jury ait pu se réunir exactement ces vingt jours, et quatre heures chaque jour : soit quatrevingts heures pour passer en revue cinq mille œuvres d'art - moins d'une minute par chaque objet. Jugez de la validité des arrêts prononcés en de telles conditions. Une mouche qui vole, une prise de tabac, une distraction quelconque, ont dû troubler parfois les académiciens, qui ne sont pas habitués à travailler ainsi trois semaines de suite.
J'imagine que Balzac eût très-bien raconté une séance du jury en fonctions : les architectes Lebas, Lesueur, Hittorff, Gilbert, Gisors, Duban, Le Fuel, Baltard, causant entre eux des bâtisses commencées sur le boulevard du prince Eugène ; les sculpteurs NanteuiL Dumont, Duret, Lemaire, Seurre, Jaley, Jouffroy, Guillaume, devisant à propos de l'art grec ; les illustres peintres Heim, Alaux, Cognfit, Brascassat, Picot. Signol et autres, protestant contre les ignobles réalistes tels que Bembrandt et Yelazquez, qui menacent d'éclipser aujourd'hui les Bolonais et les Bomains.
— En prenez-vous ?
C'est M. Nanteuil qui offre une prise à son collègue Picot endormi. Les valets, en ce moment, passent devant les yeux plus ou moins clos des académiciens une figure de femme blanche, dressée comme un fantôme sur un fond blanc.
M. Picot, réveillé en sursaut, et apercevant la Dame blanche :
— Horreur ! (Bas à M. Nanteuil, qui a refermé sa tabatière) : Merci ! je sors d'en prendre...
La Darne blanche de M. Whistler est sifflée' et renvoyée dans les limbes des réprouvés. Après cette crise, la fatigue des académiciens explique l'admission de quelques douzaines de tableaux, que leur fanatisme tout frais eût repoussés avec indignation.
Le lendemain, en souvenir du spectre de la Dame blanche, les cent premiers tableaux sont refusés, même de nobles peintures classiques, dignes de l'Ecole des
1 Whisller en anglais veut dire siffleur.
beaux- arts,, et aussi beaucoup de peintures consciencieuses qui n'étaient point indignes du Salon officiel.
Voilà pour le hasard.
La seconde raison est plus significative et encore plus critiquable.
Lorsqu'on a jeté un coup d'œil dans les salles où sont admis les tableaux refuses, — séparant d'abord de l'ensemble ceux à qui le hasard probablement a valu la réprobation, puis un certain nombre d'enluminures ridicules, comme les espèces de chevaux par un élève de M. Yvon, le peintre des Batailles impériales, — on s'aperçoit par réflexion que la masse des peintures réprouvées a une certaine analogie dans la conception initiale et dans la facture, une excentricité dont les caractères se ressemblent. Un étranger naïf qui visiterait le salon des Réprouvés, croyant être à l'Exposition officielle, supposerait sans doute que l'école française tend, avec une apparente unité, à la reproduction des hommes et de la nature, tels qu'on les voit, sans idéal préconçu, sans style arrêté, sans tradition, et aussi sans inspiration personnelle. Il semble que ces artistes reprennent l'art à son origine, sans se préoccuper de ce qu'ont pu faire avant eux les civilisés. Une exhibition de peintures américaines, à'ia Nouvelle-Orléans, offrirait peut-être un pareil spectacle. Nous nous rappelons les tableaux de M. Catlin, l'introducteur des Yoways en Europe. A Saint- Pétersbourg, les expositions de peinture russe peuvent encore provoquer les mêmes impressions. Les peuples qui commencent ont, dans leur barbarie, je ne sais quoi de sincère, de senti, en même temps que de burlesque et d'imparfait. Nouveauté et singularité.
L'art français, tel qu'on le voit dans ses œuvres proscrites, semble commencer ou recommencer. Il est baroque et sauvage, quelquefois très-juste et même profond. Les sujets ne sont plus les mêmes que dans les salles officielles : peu de mythologie ou d'histoire; la vie présente , et surtout dans les types populaires ; peu de recherche et point do goût : ce qui se manifeste tel quel, beau ou laid, distingué ou vulgaire Et une pratique toute différente des pratiques consacrées par la longue domination de l'art italien. Au lieu de chercher les contours, ce que l'Académie appelle le dessin, au lieU de s'acharner au détail, ce que les amateurs classiques appellent le fini, on aspire à rendre l'effet dans son unité frappante, sans souci de la correction des lignes ni de la minutie des accessoires.
Il faut remarquer que plusieurs des maîtres contemporains, dont le génie ou le talent ont violenté, après une lutte opiniâtre, l'estime publique, par exemple Eugène Delacroix et Decamps, Diaz et Corot, ont été longtemps contestés sous le rapport de l'exécution finie. Il est tout simple que les amateurs de Denner et de W.Mieris traitent d'ébauches les peintures largementexprimées; Rembrandt et Velazquez n'ont pas été exempts du môme reproche de la part des mêmes curieux. Mais cette curiosité de Tinfiniment petit est peut-être contradictoire avec l'essence même de la peinture, qui est un artifice très-éloigné de la réalité. Vraiment, est-ce que, sur celle surface plane d'une toile, peuvent et doivent s'accuser les mille petits reliefs de corps placés à toutes les distances? Mettons que la peinture puisse faire voir les menus détails d'une figure de grandeur naturelle, iso-
lée sur un fond neutre; mais quand la figure est éloignée, mais quand des groupes se compliquent, mais dans les accessoires et les lointains, mais dans le paysage, mais sous la lumière avec ses dégradations jusqu'à l'ombre, le fini disparaît, et l'artiste n'a plus qu'à rendre l'aspect général , l'image complexe dans ses accents significatifs.
Si les peintres de la nouvelle génération prennent ce train-là, et si c'est là ce qui les fait refuser, qu'ils ne s'en tourmentent guère. Apparemment que les ébajaches de Corot valent mieux que les miniatures si finies de M. Gérôme.
Quant à l'autre point, au choix des sujets, à l'abandon des vieilles mythologies et des vieilles Arcadies, et à l'adoption de symboles nouveaux et de personnages contemporains dans un milieu réel, la tendance ne semble point condamnable, si ce n'est par l'institut. Il est même bon de descendre, ou, si l'on veut, de remonter jusqu'aux classes qui n'eurent guère jamais le privilège d'être étudiées et mises en lumière par la peinture, si ce n'est dans l'école hollandaise. Ad lieu de peindre Apollon gardant ses vaches, il est plus naturel de peindre une paysanne qui tond ses moutons. Le portrait d'un travailleur en blouse vaut bien le portrait d'un prince en costume doré. Les mœurs de ceux qui agissent et qui produisent, qui pensent, qui aiment, qui luttent et qui souffrent dans leur médiocrité, sont aussi intéressantes que les mœurs de personnages inutiles ou pervers, dont l'éclat ne résulte que d'une position empruntée.
En serions-nous toujours à la querelle des anciens et des modernes , comme au temps de Boileau et
de Perrault, et même comme au temps du romantisme ?
De chasser les Triions de l'empire des eaux, D'oster à Pan sa fluste, aux Parques leurs ciseaux, D'empescher que Caron, dans la fatale barque, Ainsi que le berger, ne passe le monarque, C'est d'un scrupule vain s'alarmer sottement, Et vouloir aux lecteurs plaire sans agrément. Bien-tost ils deffendront de peindre la Prudence, De donner à Thémis ni bandeau, ni balance, De figurer aux yeux la Guerre au front d'airain, « Ou le Temps qui s'enfuit, une horloge à la main...
Oui, peut-être bien que nous en sommes là, malgré Boileau et son art antipoétique. M. Picot lui-même n'oserait plus exposer aujourd'hui « le Temps qui s'enfuit avec son horloge. »
Une sorte de retour à la nature et à l'humanité, si c'est là ce que semble signifier l'inquiétude de l'art, comme l'essayent beaucoup de jeunes peintres, il ne faut pas s'en formaliser. Le malheur est qu'ils n'ont guère d'esprit et qu'ils méprisent le charme. Ces précurseurs de la transfiguration possible d'un vieil art épuisé ne sont jusqu'ici, pour la plupart, qu'impuissants ou même grotesques. Aussi provoquent-ils le fou rire des messieurs bien élevés dans les sains principes. Mais viennent quelques artistes de génie, ayant l'amour de la beauté et de la distinction dans les mêmes sujets et avec les mômes procédés, et la révolution serait prompte. Le public s'étonnerait même d'avoir admiré de confiance les fadaises qui triomphent aujourd'hui dans le Salon officiel, dans les boudoirs et jusque dans de riches galeries.
Avant de nous plonger dans les cercles de l'Enfer, sans avoir, comme Dante, un guide poétique, risquonsnous d'abord chez maître Courbet, dont une nouvelle œuvre a fait scandale aux h Champs-Elysées. »
Le premier des réprouvés, le plus damné, est Courbet naturellement. Comme il a une originalité véritable, aussi bien dans ses idées- que dans sa manière de peindre, comme il est très-vivant et très-indépendant, c'est lui que les morts et les servîtes ont surtout en exécration. Les plus enragés romantiques n'étaient que des lions de Crockett à côté de cet ours de Hermann. La fantaisie des sujets moyen âge et des souliers à la poulaine, des drames hugotiques et des épées de Tolède, pouvait être considérée comme inoffensive ; et, en effet, cet artlà n'émouvait rien de profond dans la société contemporaine. Aussi les critiques intelligents reprochaient-ils jadis à la peinture romantique son insignifiance morale. Mais que la peinture se hasarde jusqu'au vif des mœurs actuelles, voilà ce qui semble dangereux aux conservateurs. Représenter des casseurs de pierre, des bêcheurs et autres condamnés aux rudes travaux, n'est-ce pas déjà une attaque indirecte aux classes qui jouissent de tout sans rien faire ? Et si, après avoir montré la vertu des travailleurs, on osait montrer ensuite les vices, ou seulement les ridicules des castes privilégiées ! Les pamphlets en images font encore une propagande bien plus étendue que les pamphlets écrits !
Il manque vraiment une censure pour gouverner les beaux-arts, puisqu'il y a des censeurs qui réglementent la littérature, le journalisme et l'imprimerie. ^Donc, Courbet ayant peint, cette fois, un tableau où
figurent des personnages d'une classe hautement patronnée, il a été repoussé par le jury du Salon, bien que sa médaille l'exemptât de ce jugement officiel. Défense a été faite pareillement d'introduire son tableau dans l'exposition des réprouvés. Sous quel prétexte? — Par respect pour les mœurs !
Que les susceptibilités morales sont différentes chez les différents peuples, et selon leurs gouvernements ! En Angleterre, je crois bien que les femmes nues, qui montrent leur devant ou leur derrière, n'auraient pas eu le privilège de l'Exhibition officielle,-^ « par respect pour les mœurs, » En France, ces Vénus attirent la foule et elles ont trouvé tout de suite acquéreur. En Angleterre, et dans tous les pays de libre examen, la représentation, plus ou moins bouffonne, des princes, des prêtres et autres sommités conventionnelles, ne serait jamais considérée comme une atteinte aux moeurs. La morale, qua-t-elle à voir là-dedans?
En France même, sans évoquer Rabelais et Molière, Voltaire et Diderot, est-ce que Pigal, Charlet, Raffet, Daumier, et tous les caricaturistes , ont épargné les images grotesques à la caste militaire? On joue publiquement au théâtre les railleries de Henri Monnier contre les bourgeois. M. Prudhomme et Jean-Jean Cbauvin ne sont pas proscrits, par respect pour les mœurs. Au Salon, justement, il y a deux tableaux de M. Biard qui se moquent d'une classe sociale, les boursiers, et même d'une classe officielle, les magistrats et les avocats. On ne prétend pas que ces caricatures portent atteinte à la morale publique.
Est-ce qu'il y aurait des catégories plus sacrées que
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celles des magistrats ftl «les soldats ? Au-dessus do la toge et do l'épée, d'autres symboles de l'autorité géraient- ils bien plus inviolables ?
.Mais quelle est donc l'audace do Courbet'.'
Il a représenté de bons curés de campagne qui s'en reviennent do dîner chez leur compère du village voisin. Après? — Après boire, ils sont gais, c'est naturel. Je veux bien qu'il y ait quelque chose du Triomphe de Silène et d'une Bacchanale antique' dans la manière dont Courbet a arrangé ce sujet très- ordinaire. Le plus gros des curés, qui pourrait être curé de Meudon, est soutenu, par deux de ses camarades, sur un âne que conduit un jeune abbé. On ne saurait trouver aucune irrévérence dans le choix de la monture. Je veux bien que ce groupe rabelaisien réveille le souvenir du roi d'Yvetot. — Ahl le bon petit roi que c'était! et qu'il est regrettable que la graine en soit perdue ! On en eût semé en Grèce pour les éventualités futures, et, avec une telle pépinière gouvernementale, le pays d'Homère et de Platon aurait vu renaître sa gloire passée.
Derrière le groupe équestre, deux compagnons, bras dessus bras dessous, l'un solide et l'autre dont l'équilibre semble un peu troublé. Lo septième et dernier — aux derniers les bons, numéro tiens impare gaudet, — danse le Pied qui r'mue, comme le roi David devant l'arche. Viennent ensuite, au second plan, les servantes et nièces, qui apportent ou remportent des provisions. Peut être ne se couchera-t-on pas sans souper.
A gauche, sur le bord du chemin où passe le cortège, un paysan et une paysanne qui bêchaient la terre, ont suspendu leur travail et ils regardent : l'homme debout
se tient les côtes ; la femme, moins voltairienne, s'est agenouillée comme à la Fête-Dieu. Pour fond, un paysage aride et des rocs blanchâtres.
Quel mal voyez-vous dans tout cela? Les soldats de Cbarlet ne posent pas toujours si droit qu'à la parade. Est-ce que Téniers attaque les villageois, lorsqu'il les fait boire et danser à la kermesse? Pourquoi « la vigne du Seigneur » serait-elle interdite aux gens d'église ? Les curés de campagne n'ont-ils pas toujours la meilleure cave de l'endroit? Courbet n'y trouve point à redire. Laissez passer sa procession. On aura d'ailleurs le plaisir de la voir en Belgique, en Hollande, en Allemagne, en Angleterre, dans les pays libres, où il ne manquera pas de la faire voyager. — Bon voyage à ces écbappés de l'abbaye de Thélèmesl
La Dame blanche a fait scandale aussi, lors de l'ouverture des salles affectées aux tableaux refusés. On en a ri pendant la première heure. Mais voilà qu'une petite bande d'artistes et de critiques, lancés à la recherche de quelque merveille dans ce Pandemonium, avisent de loin la femme pâle, se précipitent au-devant d'elle et lui font d'enthousiastes compliments. Arsène Houssaye, qui était là, s'en va vite pour écrire à M. Whistler qu'il lui achète cette rareté. On avait de grandes barbes, on faisait de grands gestes, on parlait très-haut, si bien que les bourgeois d'alentour ont été convaincus que ce fantôme devait receler des qualités bien plus étonnantes que la fausse perle de M. Baudry. Je crois que, dorénavant, la Dame blanche de M. Whistler a sa réputation faite, comme la Dame blanche de Boïeldieu.
M. Whistler est un jeune Anglais qui a gravé des eaux-
fortes exquises, Vues de la Tamise et sujets de fantaisie. Il a vécu et travaillé à Paris un certain temps. Il est toujours Anglais néanmoins dans cette peinture, où Ton admire ces blancs mats et opaques de Reynolds, qui les avait pris aux Vénitiens. Il y a aussi je ne sais quoi de Goya et presque de Velazquez dans l'aspect fantastique de cette femme droite et effilée, les deux bras pendants contre des hanches étroites, et qui vous regarde d'un œil fixe et morne. Elle a les cheveux roux, touffus, et tombant en boucles drues. Sa guimpe blanche monte jusqu'au menton ; sa jupe blanche traîne sur un tapis recouvert d'une peau de loup ; on dit que M. Whistler eût préféré une fourrure d'ours blanc pour piédestal à sa statue, afin de mettre blanc partout.
Les Anglais ne font point les choses à demi. Quel artiste fut jamais plus audacieux que Turner? Le self-government est entier dans l'art anglais comme dans toutes les institutions et toutes les mœurs de ce peuple fier, où l'individualité s'affirme. C'est là ce qui manque aux artistes français, obéissant presque toujours à quelque autorité extérieure, à des traditions et à des préjugés.
Cependant quels sont les grands hommes, eu tout temps et en tout pays? Les originaux, Rabelais, Shakespeare, Cervantes, Goethe; le Vinci, Durer, Velazquez, Rembrandt. L'originalité, la personnalité, est même le seul signe à quoi se reconnaisse le génie. Ce qui est commun à tout le monde n'existe pas et ne persiste pas dans les arts.
A ce point de vue, l'on expliquerait peut-être l'antinomie, surprenante et pourtant logique, qu'on remarque dans les jugements portés sur les tableaux, soit par les
critiquai qui essayent d'en rendre compte soit par le public de tout rang qui visite les expositions.
Allez au Louvre, allez au Salon, allez dans des musées e' galeries quelconques, partout c'est la vulgarité qui attire la foule. Partout, en France comme ailleurs, autrefois comme à présent, c'est la mauvaise peinture qui a le succès le plus général. On pourrait supposer d'abord que le sujet décide cet entraînement, que la curiosité va plutôt vers les sujets dramatiques, et la frivolité vers les sujets gracieux. Mais non, ce n'est point cela. Faites peindre le même sujet, émouvant ou agréable, par un grand artiste et par un artiste, vulgaire, le succès ne sera pas pour le vrai grand peintre. La foule préfère un Philosophe de Slingelandt ou de van Staveren à un Philosophe de Rembrandt Bien plus, elle préfère l'horrible Vieille-de Denner, au Louvre, à l'adorable Joconde de Léonard. Ce chef-d'œuvre de poésie et d'élégance, Vile de Cythère, par Watteau, il a moins d'admirateurs sincères que la Cuisine de Martin Drolling!
On ne saurait contester ces faits-là : ce n'est ni le sujet et son charme, ni l'idée et sa signification, qui mettent en opposition avec nous autres artistes le commun du public, des amateurs et des critiques, auxquels il est d'ailleurs permis de nous considérer comme des fanatiques et d^s fous ; c'est la peintura elle-même, l'art luimême, j'entends la conception originale du sujet quelconque, noble ou familier, idéal ou prosaïque, le style original dans lequel il se façonne, l'exécution matérielle qui le présente à l'esprit et au regard.
Il y a, si l'on peut ainsi dire, deux goûts à'propos des œuvres d'art,
L'un cherche les objets eux-mêmes dans la représentation factice qu'essayent le peintre et le sculpteur ; plus les objets et chaque objet ressemblent à la réalité telle que tout le monde croit la voir, plus l'œuvre est parfaite. Vous voyez les rides de la Vieille femme de Denner, vous comptez les feuilles des plantes en pot sur les fenêtres de Willem Mieris, les points de broderie sur le rabat de Louis XIV, chaque brin de soie dans la draperie du tableau de M. Desgoffe ; — quels chefsd'œuvre!
Devant ce tableau de M. Desgoffe, le Buste a ivoire, j'ai entendu quelqu'un dire : « C'est à prendre avec la main!... Mais cependant j'aimerais encore mieux avoir les bibelots du Louvre. » Toute cette espèce de peinturo ne fait pas penser au peintre ni à l'art, c'est-à-dire à ce que l'esprit de l'auteur et le vôtre, ensuite de cette provocation, peuvent ajouter aux objets matériels. Le spectateur est tout bonnement dans le même état que s'il regardait des chaudrons au lieu du tableau de Drolling, des guipures au lieu du tableau de M. Gérôme, une vieille ridée au lieu du portrait par Denner.
L'autre goût en fait d'art s'abstrait, au contraire, jusqu'à un certain point, de ce qu'a pu être le modèle de l'œuvre. Car, dans les œuvres qui l'intéressent, les auteurs se sont en quelque sorte substitués à la nature. Quelque vulgaire qu'elle pût être, ils en ont eu une perception particulière et rare. C'est Chardin qu'on admire dans le verre qu'il a peint. C'est le génie de Rembrandt qu'on admire dans le caractère profond et singulier qu'il a imprimé sur cette tête quelconque qui posait devant lui. Tiens! ils ont vu comme ça ! Et que c'est
simple, ou que c'est fantasque dans l'expression et dans l'exécution !
C'est l'esprit qui est tendu, et non pas la main qu'on tend, vers cette peinture.
La Dame blanche de M. Whistler déplaira aux amateurs de la peinture objective, et ils diront : « Ah ! que c'est drôle! on n'a jamais vu cette femme-là 1 elle a l'air d'un fantôme! » — Eh bien, oui, justement! l'image est rare, conçue et peinte comme une vision qui apparaîtrait en rêve, non pas à tout le monde, mais à un poëte. A quoi serait bon l'art, s'il ne faisait pas voir ce qu'on n'a jamais vu ? — AU rigltt !
L'artiste qui, après M. Whistler, soulève le plus de discussions est M. Manet. Vrai peintre aussi, et dont plusieurs eaux-fortes, notamment la reproduction des petits cavaliers du Velazquez du Louvre, exposée parmi les réprouvés, sont vives, spirituelles et colorées. Les trois tableaux de M. Manet ont un peu l'air d'une provocation au public, qui s'offusque de la couleur trop éclatante. Au milieu, une scène de Bain; à gauche, un Majo espagnol; adroite, une demoiselle de Paris en costume à'Espada, agitant son manteau pourpre dans le cirque d'un combat de taureaux. M. Manet adore l'Espagne, et son maître d'affection parait être Goya, dont il imite Tes tons vifs et heurtés, la touche libre et fougueuse. Il y a des étoifes étonnantes dans ces deux figures espagnoles : le costume noir du Majo et le lourd burnous écarlate qu'il porte sur son bras, les bas de soie rose de la jeune Parisienne déguisée en Espada; mais, sous ces brillants costumes, manque un peu la personne ellemême ; les têtes devraient être peintes autrement que
les draperies , avec plus d'accenl et de profondeur.
Le Bain est d'un goût très-risqué : une femme nue, tranquillement assise sur l'herbe, en compagnie de deux hommes habillés; plus loin, une baigneuse dans un petit lac, et un fond de collines. La scène est arrangée sous de grands arbres qui font berceau. La femme nue n'est pas de belle forme, malheureusement, et on n'imaginerait rien de plus laid que le monsieur étendu près d'elle et qui n'a pas même eu l'idée d'ôter, en plein air, son horrible chapeau en bourrelet. C'est ce contraste d'un animal si antipathique au caractère d'une scène champêtre, avec cette baigneuse sans voiles, qui est choquant. Je ne devine pas ce qui a pu faire choisir à un artiste intelligent et distingué une composition si absurde, que l'élégance et le charme des personnages eussent peutêtre justifiée. Mais il y a des qualités de couleur et de lumière dans le paysage, et même des morceaux trèsréels de modelé dans le torse de la femme.
Un autre peintre, coloriste également exagéré, M. Colin, a exposé un Jeu de paysans, le long d'une haute muraille frappée de soleil, quelque part dans le pays basque, à en juger par les costumes. Une lumière éblouissante inonde cette espèce de cirque et papillote sur une foule aux ajustements bigarrés. Les personnages sont bien dessinés, très-justes d'attitudes et de mouvements • les fonds, en bonne perspective aérienne. Ce tableau eût été distingué dans le salon des élus.
Le Lever de M. Julian n'est pas sans analogie avec le Bain de M. Manet. C'est encore une femme nue, mi couchée et qui va se lever, et près d'elle un homme costumé, qui paraît lui montrer les rayons du jour per-
\2i) SALON DE 1803.
çanl la fenêtre. Absence de goût dans l'arrangement, et surtout dans les types des personnages; mais, ici encore, des morceaux largemont peints, d'après nature , avec une brosse énergique.
M. Louis Dubois encore a une pratique qui rappelle celle des maîtres flamands, et sa Maternité, grosse mère qui allaite un enfant, est solide comme un Jordaens. M. Dubois est d'ailleurs connu en Belgique, où il a exposé avec succès plusieurs peintures, notamment une Assemblée de hérons dans un marais.
De portraits, on en pourrait signaler plusieurs, d'un vrai mérite ; par exemple, un portrait de jeune homme, par M. Fantin-Latour, l'auteur du charmant portrait de jeune femme, que nous avons vanté dans le Salon officiel ; par exemple un portrait d'homme, debout, figure entière, de grandeur naturelle, par M. Tabar, qui a deux tableaux importants au Salon officiel : une Fêle d'Hiltogabale.el Josué arrêtant le soleil, commandé par le ministère d'État. On ne s'explique pas que le juty repousse les œuvres d'artistes employés par le gouvernement et depuis longtemps classés dans l'école contemporaine.
Mais c'est surtout à propos des paysagistes qu'il faut stigmatiser les injustices du jury. On compterait facilement dans les salles des réprouvés une centaine de paysages parfaitement dignes du Salon officiel, et une douzaine qui, sans aucun doute, eussent été remarqués.
A M. Harpignies, l'auteur du paysage aux Corbeaux, qu'on admire parmi les élus, on a refusé doux autres paysages : les Canards sauvages et le Ravin. La peinture de M. Harpignies ne paraît pas assez terminée aux académiciens. Celle de M. Jongkind aussi, probablement,
puisqu'on lui a refusé trois tableaux, dont un excellent, Canal hollandais, au soleil couchant; exécution vive et. accentuée comme une spirituelle eau-forte. La peinture de M. Célestin Leroux aussi, puisqu'on a repoussé également tout son envoi : trois paysages très-poétiques , étudiés d'après nature en Vendée. La peinture de M. Waequez encore, un artiste éprouvé depuis vingt ans, et dont les trois paysages, pris dans la forêt de Fontainebleau, ont beaucoup d'effet. Et M. Vollon, et M. Delalleau, et M. Lansyer, et tant d'autres, dont les paysages ont de la naïveté ou de la force.
Un des refus les plus inexplicables est celui d'un paysage de M. George Prieur, Effet de matin , d'une poésie très-attrayante et d'une exécution très-habile, qui se rapproche un peu de celle de Dupré, dont M. Prieur est l'ami. Cette peinture, d'un ton argentin, vaporeuse dans le ciel et dans les fonds, solide aux premiers plans, a quelque chose aussi du sentiment de Corot. Entre Dupré et Corot, la place est bonne. Dans le Salon officiel, le paysage de Prieur compterait aux premiers rangs.
Mais c'est le pauvre Chintreuil qui a droit de se plaindre; car, vis-à-vis de lui, systématiquement refusé tant de fois, ces refus obstinés ont l'air d'une persécution. Je me rappelle Béranger nous recommandant à tous, il y a déjà plus de quinze ans, un jeune homme frêle, discret amoureux de la nature, et qui vivait modestement aux environs de Paris. Béranger avait dans sa chambre un paysage de Chintreuil. Béranger mort, Chintreuil s'est trouvé bien abandonné du Dieu des bonnes gens, et, quoiqu'il eût conquis alors une certaine notoriété, les portes du Salon restaient toujours fermées à sa peiri-
ture sentimentale et tendre. Il est poète vraiment ; j'entends qu'il a de vives impressions devant la nature, et qu'il ne la voit pas comme tout le monde la voit. Il la poursuit surtout daus "ses aspects un peu exceptionnels. Cette fois, il a peint Y Eté, avec la fenaison d'un champ de sainfoin rose; l'Automne, avec les feuilles jaunies qui tombent dans les bois, et le Lever du soleil sur les champs. Un peu faible et embarrassé dans l'exécution, Chintreuil a cependant de la finesse, de l'élégance, pour exprimer son sentiment.
Il faudrait encore citer, parmi ces réprouvés, plusieurs vaillants eau-fortistes, comme M. Bracquemond, et divers ouvrages de statuaire et de ciselure. Espérons que la publicité vengera les réprouvés d'un aveuglement hostile.
Il est remarquable que tous les articles sur le Salon, dans tous les journaux, sont extrêmement tristes. Il y a quelque chose d'élégiaque dans le ton des critiques, même lorsqu'ils célèbrent la naissance de Vénus. On sent que tout ce monde s'ennuie, critiques, peintres et public. L'admiration — pour ceux qui font semblant d'admirer — est accompagnée d'un bâillement. Le succès a je ne sais quel crêpe à son chapeau bourgeois. Les triomphateurs ont des figures d'enterrement. Je n'ai pas l'honneur de connaître M. Flandrin et les autres lauréats du Salon, mais je tiens pour sûr qu'ils ne doivent point ressembler au grand et superbe Léonard, au magnifique
Rubens, au grossier Rembrandt, ni à Raphaël, ni à Véronèse, ni à Durer, ni à Velazquez.
On ne s'amuse pas, quand on tombe. Toute décadence est sombre. C'est là ce que Couture a si bien exprimé dans sa Décadence romaine, du Luxembourg. Les plus belles courtisanes, la jeunesse dorée de Rome, princes et sénateurs, couchés sur des tapis précieux, parmi les amphores ciselées et les guirlandes de fleurs, ils se meurent d'ennui!
Où est la vie? où était-elle alors? où est-elle aujourd'hui?
La vie est dans les convictions de l'homme et dans la nature immortelle. Quand l'homme ne sait plus ce qu'il veut, ni ce qu'il fait, quand il a rompu sa sympathie essentielle avec la pensée et avec la nature, le spleen le saisit. L'art français — comme la société française — a le spleen.
Ah ! que les salles de peinture sont ennuyeuses! Mais la sculpture est plus triste encore.
Dans un vaste jardin, entrecoupé de plates-bandes fleuries et couvert d'un dôme vitré, haut de cinquante mètres, sont disséminées les productions de l'art statuaire. On ne saurait rêver un emplacement plus convenable pour l'exposition de la sculpture, puisqu'on tourne autour des statues inondées de lumière. Belle châsse pour des chefs-d'œuvre, mais rien dedans.
Il y a pourtant quantité de statues, en marbre, en bronze, en plâtre, même des fontaines et autres constructions monumentales, beaucoup de bustes, en marbre, en pierre, en terre cuite. Presque rien qui éveille le sentiment de la beauté ou un sentiment quelconque.
L'insignifiance presque partout. Des pastiches effacé*, soit de l'antique, soit do la Renaissance, soit du dixseptième et du dix-huitième siècle.
De tous ces sculpteurs qui ont exposé au Salon, il n'y en a guère qu'un seul qui ait une franche originalité, c'est Préaull, le lutteur des temps romantiques, déjà si loin de nous, j'allais dire des temps homériques. Ah, le singulier contraste que fait, parmi ces productions banales et modérées, son Hécube, qui date de vingt-cinq ans! Le public actuel no soupçonne plus ce que l'artiste a pu chercher dans cette indescriptible figure de femme, abîmée contre terre, et qui semble entrer dans les profondeurs du tombeau. Eh bien, c'est le Désespoir, c'est une image funéraire, c'est la vie qui pleure la mort. On trouve que ce n'est pas assez fuit, qu'on ne devine pas les membres sous le monceau de draperies. Mais il n'est pas question de cela : ce n'est pas une ciselure pour mettre sur une cheminée; c'est une pierre pour sceller une fosse; et si, le soir, sous des cyprès, on apercevait cette forme vague qui se lord, ce serait terrible.
En ce temps -là, — autrefois ! à l'époque où les artistes étaient censés faire de l'art pour l'art, ils y intéressaient cependant tout leur cœur et toute leur passion. Ils s'efforçaient de représenter, non pas des idées pures, ce qui appartient à la philosophie, non pas seulement des réalités physiques, ce qui est du domaine industriel, mais des impressions, ce qui est le propre même de l'art. Il n'est pas très-difficile de donner à la pierre la forme d'un corps, mais il est très-difficile d'y faire pénétrer la rie humaine et de l'aire que cette pierre ainsi animée se nomme le Déitëépoir, comme un per-
SALON l)E IHbo. A'ôl
sonnage créé avec des mots par Molière ou par Shakespeare so nomme l'Hypocrisie ou la Jalousie.
Préault a aussi exposé un bas-relief en plâtre, le Meurtre d'ibycus, où la figure du jeune homme qui tombe est d'un beau jet et d'un beau sentiment ; et un autre bas-relief, la Parque, destiné primitivement au tombeau de la femmo de Petit- Loup, cette pauvre Yoways qui mourut à Paris, la première du petit groupe de ces superbes sauvages amenés en Europe par M. Catlin et dont aucun ne revit jamais les steppes américains.
La meilleure statue de toute l'Exposition est, à notre avis, le petit Saint Jean- Baptiste de M. Paul Dubois. Le jeune précurseur, debout, dans une attitude très-simple et très-digne, tient son bras droit élevé, par un geste de prédication. Sa tête pensive et inspirée est d'un trèsbeau type, qui n'a rien du poncif des ateliers. Il gagne beaucoup à la comparaison avec un autre Saint Jean exposé par M. Crauk, grand prix de Rome en 1851. M. Dubois risque aussi peut-être d'avoir le prix de Rome, car je crois que sa statue est un envoi de la villa Médici. Mais toujours ne s'est-il pas encore coulé dans le moule académique. On sent bien qu'il a étudié Raphaël, comme sentiment et comme beauté, mais sou œuvre ne trahit aucune imitation traditionnelle. S'assimiler le génie des maîtres, sans copier leur style, voilà qui est bon, et aussi de s'inspirer de la nature en l'idéalisant; c'est ce qu'a fait M. Paul Dubois. Il y a dans son œuvre un mélange de conception personnelle et à la fois do naturel très-sincère.
Une statue charmante, c'est la Bacchante de M. Car-
rier-Belleuse, l'auteur de tant de bustes en terre cuite, si vivants et si expressifs. Il a une pratique étonnante d'entrain, modelant une tête en quelques heures, avec une solidité magistrale,, et lui imprimant du bout du doigt les accents les plus heureux. Son buste de M. Vie], l'architecte du Palais de l'Industrie, travail resté à l'état d'ébauche, par suite de la mort du modèle, rappelk le beau buste de Gluck, inachevé aussi, du Musée de sculpture moderne, au Louvre. Je pense que M. Carrier n'avait pas encore produit de statue de grandeur naturelle. L'épreuve était chanceuse, même pour un artiste si habile. Une grande statue en marbre, il y faut bien d'autres combinaisons et bien d'autres qualités que dans un simple buste ou que dans une petite figurine. La Bacchante de M. Carrier est très-bien tournée dans son mouvement hardi, qui rejette en arrière le torse, la tête et les bras levés pour couronner de pampres un satyre en hermès. Cette inflexion de tout le haut du corps ramène le ventre en avant et décide dans la hanche et les attaches des cuisses une contorsion, saisie sur nature, trop exagérée peut-être, et surtout trop accidentelle pour l'art sévère que le marbre doit perpétuer. M. Carrier a celte qualité rare, que Clesinger possède mieux qu'aucun statuaire contemporain, de faire palpiter le marbre : sa Bacchante est en chair, comme était la fameuse Ciéopùtre de Clesinger; ce marbre est rebondissant, et sous la peau circule avec le sang la volupté. Mais cette qualité naturaliste a son défaut : tous les accidents de la réalité ne s'arrangent pas avec un art perdurable, dont l'essence même est de généraliser et d'élever la forme jusqu'au type qui résume des varia-
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lions éphémères. Un mouvement loul à fait passager ne vaut pas qu'on l'immortalise presque, ou du moins qu'on lui assure une durée marmoréenne. La statuaire commande assurément beaucoup d'escamotages do la
nature et peut-être même certaines conventions exiranalurelles dans les proportions. Pourquoi cette Bacchante, quoique très-exactement mesurée sans doule, parait-elle courte et un peu lourde? Plus élancée et plus sveite, elle aurait plus d'élégance. Telle qu'elle est, c'est la plus vraie femme de l'Exposition, et bien sûr qu'ello fera tort aux deux Vénus peintes qu'elle doit aller rejoindre aux Tuileries. Où elle ferait le mieux ellemême, c'est dans un parc, sous quelque bocage épais et mystérieux.
Une autre statue de femme nue a encore du succès : la Vénus aux cheveux d'or, par M. Arnaud, qui a polycfiromîsé son marbre, en lui donnant les teintes de la peau et en dorant les cheveux, comme ce fut souvent l'usage chez les sculpteurs grecs. La statue debout est posée sur un piédestal qu'entoure un bas- relief en bronze : l'Amour culoçrmt le genre humain. Tous les sacrements mythologiques y sont, comme on voit. Une certaine morbidesse gracieuse, qui résulte un peu du ton des chairs, fait remarquer ce marbre, d'ailleurs assez mollement travaillé.
M. Cordier, dont les bustes en diverses matières combinées, marbres, métaux, pierres précieuses, ont décidé la réputation, n'a pas aussi bien réussi que M. Carrier- Belleuse, en risquant une figure entière, de grandeur naturelle. Son Àfnphitrite^ en marbre, pour le couronnement d'une fontaine, ne tient pas ensemble : le mou-
vemont est indécis et maladroit. Ni debout, ni assise, les jambes infléchies, la statue, mal dessinée et mal modelée, ne porto nulle part. Mais comme le public admire l'espèce d'art industriel avec lequel Al. Cordier accommode ses bustes de femme, celui de l'impératrice et celui d'une Juive d'Alger ! Il y a des draperies en porphyre, des chamarrures en or véritable sur acier, et des boucles d'oreille en pierres Unes! C'est très-joli, et ces agréments luxueux ont seulement le malheur de laisser un peu oublier le visage et la physionomie.
Mais Clesinger, pourquoi n'a t-il pas quelque Vénus? C'est le maître des femmes que pique le serpent de la volupté. Ce vaillant praticien, pourquoi n'a-t-il envoyé que deux statuettes, improvisées sans doute pour utiliser deux petits morceaux de marbre : un Faune et une Bacchante? Lui qui a tant d'élégance et de charme, quelquefois de la grandeur et du style, il n'est que banal et môme assez lourd, dans ces deux pendants décoratifs. Ce n'est pas à dire qu'on n'y retrouve point, en certains endroits, ses qualités d'exécution.
En figures nues, il y a encore une Martyre, d'un jet assez élégant, par M. Guitlon. Suspendue à un gibet, elle rappelle un peu la Francesea, de Doré, qui se balance dans les airs. Il y a de M. Jaley, une jeune fille, intitulée la Révélation, révélation de l'amour par un petit génie ; c'est rond et faible, pour un membre de l'Institut. Il y a une Eloa, en bronze, par M. Follet: un Faune, par M. Perraud, grand prix de Rome en 1847, marbre dont les praticiens vantent beaucoup l'exécution; de M. Carpeaux, autre grand prix de Rome en 1854, un petit Pécheur napolitain, dont la tête est tme et exprès-
mvc; M. Carpeaux est l'auteur d'un groupe, très-compliqué, en bronze, Ugolin et ses enfants ; le Laocoon, sans cloute, empêchait M. Carpeaux de dormir. Ugolin n'est pas beaucoup un sujet de sculpture : la statuaire aime les grandes lignes et non pas un hachis de lignes courtes et entre-croisées, comme dans ce groupe de plusieurs figures accroupies en un monceau. M. Carpeaux a fait aussi un buste on marbre de la princesse Mathilde, dans une espèce de style majestueux à la Louis XIV.
En statues drapées, nous avons la Renaissance, do M. Chatrousse, destinée, je crois, à la cour du Louvre ; la Dévidcuse, par M. Salmson, jeune Grecque assise, souvenir de l'art antique ; le groupe en marbre, offert par les dames de Milan à l'impératrice, représentant la France et l'Italie, deux femmes debout, qui se font des compliments; l'auteur, M. Vêla, est élève de l'Académie de Milan; il travaille très-adroitement le marbre, comme tous les sculptours italiens ; ses draperies sont excellentes, un bras nu est charmant; mais les types de têtes sont communs et l'ensemble n'a aucun caractère.
M. Duret, de l'Institut, a fait, pour la ville de Soissons, une statue en bronze d'un ancien bâtonnier de Tordre des avocats, M. Paillet; c'est habile, mais insignifiant ; — M. Maindron, une excellente petite statue, en bronze, d'Aloys Senefeldcr, de Prague, inventeur de la lithographie, et, sur un même médaillon de bronze, les portraits de deux sœurs, finement ciselés.
Le gros morceau de l'Exposition est la fontaine monumentale, surmontée de la statue de l'amiral Bruat et destinée à la ville de Colmar, par M. Bartholdi, l'auteur du monument à -la mémoire de Martin Schœn, exposé
en 1861, cl qui doit être placé aujourd'hui dans la cour du Musée de la mime ville. La partie arehitectonique de sa fontaine est d'un Irès-mauvais goût, avec des angles et des ressauts qui offusquent le regard ; peut-être n'est-ce pas la faute du statuaire, qui sans doute eût préféré une carcasse de monument plus simple, pour faire valoir davantage la figure qui le couronne et les . figures symboliques couchées à la base.
Une autre fontaine, pour la ville d'Amiens, Nymphe debout, portant sur sa tète une vasque, a été exécutée en bronze par Mae Léon Bertaux, d'après une composition de M. Herbet.
Un Cavalier gaulois, par M. Fréraiet, et surtout le Vainqueur du Derby, le jockey Robinson, je crois, monté sur son noble coursier (le mot classique est bon, cette fois, appliqué au vainqueur des courses), petit groupe en cire, par M. Mène, attirent l'attention des sportsmen. On peut prédire que ce Vainqueur du Derby aura grand succès en Angleterre, comme le Hallali du renard, par le même artiste, qui en a exposé, cette année, le groupe en bronze argenté.
Les curieux de toute sorte s'arrêtent aussi devant une sculpture de Courbet, petit Pêcheur, nu et debout, piquant dans le sable avec un trident je ne sais quels petits poissons analogues à ceux qui s'enfoncent dans les plages du bord de la mer. Ça ne ressemble pas à un prix de Rome : Courbet n'a pas fait ça pour entrer h l'Académie, mais pour en donner à sa fameuse ville d'Urnaus un bronze qui motivera une fontaine.
Les bustes maintenant, et d'abord les portraits officiels : l'empereur, M. de Morny et M. de Persigoy3 par
SALON DE 1863, SoT
M. Iselin ; M. Fould, ministre des finances, par M. Oliva, qui a fait aussi un buste du comte de Villèle; Mrae de Solms, comtesse Ratazzi, par M. Courtet ; le seigneur cardinal Anlonelli,le seigneur de Mérode et le seigneur de Dreux-Brézé, évêque de Moulins, par M. Etex ; le prince de Monaco," par M. Meusnier; les sénateurs, amiral Romain-Desfossés, vice-amiral Charner, maréchal Baraguay-d'Hilliers, Hubert Delisle, etc., etc. En personnages plus ou moins illustres par eux-mêmes : M. Alexis de Tocqueviile et M. Freslon, anciens ministres; M. Isaac Pereire, par M. Cavalier: M. Jules Favre, par M. Barrias; M. Rude, par son élève, M. Cabet; M. Scribe et M. Alexandre Dumas; M. Hippolyle Lucas, par M. Gourdel ; M. Vacberot, par M. Lescorné ; MUe Patli, par M. Lequesne, et M'"e Pauline Yiardot, par M. Millet, l'auteur du tombeau de Murger, au cimetière Montmartre, etc., etc.
Un buste très-remarquable, exposé sur le palier du grand escalier, est celui de Bianca Capello, exécuté dans le sentiment de la statuaire italienne du seizième siècle, par Marcello, pseudonyme qui cache la main d'une femme. Un autre buste, en cire, la duchesse de SanC..., par la môme artiste, est exquis de modelé et de physionomie.
Parmi les bustes en terre cuite, il y a un petit chefd'œuvre, le portrait d'une jeune fille, avec une draperie qui s'arrête au sommet du sein. Le dessin est correct, le modelé ferme et précis, l'expression fine, le style charmant. L'auteur, M. François Lepère, que uous ne connaissons pas et qui est élève de Rude, ne plaît pas au jury, qui lui a refusé une gracieuse statuette de femme,
en terre cuite; la tête, le buste et les accessoires rappellent la délicate exécution de Nini, ce médaillonniste précieux, dont les œuvres sont recherchées aujourd'hui avec passion. On peut voir la statuette de M. Lepère à l'exposition des sculpteurs réprouvés, dont nous dirons quelques mots en finissant.
11 faut convenir que ces damnés de la statuaire ne sont pas aussi intéressants que ceux de la peinture. Il n'y a pas là de pièces aussi drôles que les chevaux peints par M. Brivet, élève de M. Yvon : conservons le souvenir de ce M. Brivet, pour voir ce qu'il deviendra. Et il n'y a pas non plus, parmi les Réprouvés de la sculpture, de talents qui provoquent à protester vivement contre l'injustice par laquelle ils sont écartés du Salon officiel. Chez les peintres, on en citerait des douzaines, après M. Whistler, l'auteur de la Dame blanche, M. Colin, l'auteur du Jeu basque, M. Prieur, l'auteur du paysage Effet du matin, M. Gautier, l'auteur d'une Femme adulte?^, que nous avons oublié de mentionner, MM. Chintreuil,Célestin Nanteuil, Aufray, Delamain, etc. Chez les sculpteurs condamnés, il y a peu de réhabilitations à tenter. Nous n'avons guère remarqué, outre la statuette de M. Lepère, qu'un buste en terre cuite (n° 2317, sans nom d'auteur), où se mêle au sentiment de la nature un certain sentiment de beauté. Mais nous nous sommes beaucoup amusé, comme tous les visiteurs, devant la Parade de la famille Cabasson. C'est une pochade en terre cuite, reprise à la cire, et signée Eugène Decan. Sur l'estrade d'une baraque de foire, quantité do figurines appellent le public à un spectacle dont les exercices doivent être prodigieux : « Prix, 3 sols,
et 1 sol pour messieurs les militaires. » Le directeur fait son speech, l'hercule pose, à côté de ses misérables petites saltimbanques rondement crinolinisées, et les musiciens jouent de leurs divers instruments. Les tournures et les physionomies sont très-spirituelles et de bonne caricature. Il y a de quoi inspirer une lithographie au caricaturiste du Journal pour rire. Quel scandale a dû faire auprès du jury cette inqualifiable production d'un descendant de Phidias!
Plusieurs statuaires, qui n'ont pas d'ouvrages au Salon^ se trouvent cependant portés au catalogue, à propos de sculptures exécutées dans les monuments publics, par exemple les auteurs de statues pour Notre- Dame, pour la cour du Louvre, pour les théâtres, les églises ou les tribunaux : entre autres M. Du Seigneur, auteur d'un groupe colossal de sept figures, le Crucifie* vient, à l'église Saint-Roch-, M. Auguste De Bay, auteur du monument élevé à l'archevêque Affre; M. Denechau, qui a fait pour la nouvelle gare du Nord les médaillons de Watt et de Papin, etc.
Nous ne sommes guère avancé dans notre compte rendu; eh bien, c'est fini pourtant. En voilà assez, puisque, en conscience, il n'y a pas de quoi intéresser beaucoup les lecteurs d'un journal, qui y cherchent, avec raison, des nouvelles plus importantes, en un temps où la vie sociale est émouvée par tant de faits imprévus. Combien d'artistes compte-ton sur le livret du Salon officiel? Près do quinze cents, puisqu'il contient trois mille numéros, que nombre d'artistes n'ont exposé qu'une œuvre' ou deux, et que personne n'a pu en exposer plus de trois. Sur ces quinze cents artistes, combien en avons-
nous nommé? Une centaine peut-être. Restent quatorze cents oubliés, qui ont à se plaindre du critique, comme les Réprouvés ont à se plaindre du jury. Voulez-vous encore une nomenclature choisie : MM. Achard, Antigna, de Balleroy, Baron, Bellangé, Bellet, de Blés, Bohm, Bonnegraco, Brendel, Brissot, Brogniart, Carrier, Cermak , Chaigneau , Chaplin , Chifflard , Mme Collard , MM. Court, de Curzon. Dauzats, Dehon, Debras. Dedrcux- Dorcy, Desbrosses, Dubufe, Faure, Fauvelet, Fiebel, Frère. Giraud, Glaize, Gudin, Hamman, M"e Hautier, MM. Jlédouin, Landelle. Lepoittevin, Levy, Luminais, Merle, Xanteuil, Palizzi, Palrois, Picou, Riesener, Philippe Rousseau, Schnetz, Schopin, Schutzcnberger, Tissier, Valerio, Vcrlat, Ziem, etc.! Tous ces nonis sont connus et ils n'ont pas besoin de cette espèce de mention honorable. Mais cette petite liste, qui laisse encore en dehors plus de treize cents noms d'exposants, montre qu'un examen détaillé des œuvres méritantes est infaisable dans un journal, quand même on y consacrerait trente articles, comme fit, l'année dernière, Gautier dans le Moniteur. Aussi n'avons-nous eu d'autre prétention ici que de donner le vif aperçu d'une exposition d'ailleurs peu attrayante.
FIN \* TOME rREMfER.