SALONS
ET
Trois hommes suspects.
Deux hommes étaient arrivés au fond d’une galerie ténébreuse, en éclairant leurs pas avec une lampe de sépulcre, que l’humidité du lieu menaçait d’éteindre à chaque instant. L’élégance qui distinguait ces hommes formait un étrange contraste ' avec les objets du voisinage. A droite et à gauche s’alignaient, dans un bel ordre symétrique, des assises d’ossements humain* dont la teinte noirâtre annonçait la vétusté. Cette lugubre décoration se laissait voir encore à l’extrême lueur de la lampe, par des carrefours infernaux, sous des voûtes de galeries, qui paraissaient devoir prolonger à l’infini le double soubassement de la Mort. Les deux hommes s’arrêtèrent devant une espèce de chapelle qui portait sur son autel délabré cette inscription : 2 et 3 septembre 1792, et couvrait ses murs à rotonde d’un amas hideux de débris humains.
Le plus âgé des deux déposa la lampe sur l’autel, et dit : Attendons ici l’avocat Benoît. — Et en l'attendant, dit l’autre, changeons de toilette.
Aussitôt il s’approcha du mur , toucha un ressort , fit tourner un panneau, «t prit dans une armoire secrète deux costumes complets, dont la mode ancienne et bourgeoise contrastait beaucoup avec les habits dont ils se dépouillèrent , comme deux acteurs qui vont jouer un rôle nouveau.
Ainsi vêtus, ces deux hommes paraissaient appartenir à la classe vénérable des rentiers de la rue Chariot. Le plus âgé, qui comptait à peine trente-cinq ans, sous l’autre costume, parut tout à coup en avoir dix de plus, grâce à un vaste habit marron orné de deux boutons d’or, très-écartés, sur la chute de la taille; à un gilet jaune , dont le collet raide était taillé à pic , et à une cravate blanche nouée très-négligemment. Sa figure, très-bien servie par ce costume, prit l’expression sereine du rentier heureux et rasé de frais. 11 ressemblait à un honnête homme au premier coup d’œil.
Son camarade, jeune homme de vingt-six ans, souple détaillé et fringant de maintien, quand la mode du jour l’étoffait de pied en cap, se fit ressembler, sous le second costume, à un provincial des frontières champenoises , âgé de trente-cinq ans, et qui avait attendu le chemin de fer de Troyes, pour hasarder un premier voyage à Paris.
En avançant, ces deux hommes se feront mieux connaître. Un premier coup de crayon leur suffit pour le moment.
— Voyons, mon petit Lecerf, dit le premier, ne perdons poin» de temps, et achevons notre leçon... — Continuez, Pritcharà dit le plus jeune en s’asseyant. — Quelle dynastie régnait en Angleterre au milieu du neuvième siècle? — La dynastie saxonne. — Quel fut son dernier roi ? — Éthelred. — Qui régnait en France lorsque les Danois ont détrôné les Saxons en Angleterre? — Louis V surnommé le Fainéant. — Pourquoi Louis V a-t-il été surnommé le Fainéant? — Parce qu’il n’a
point fait de guerre. — A quelle époque a-t-on commencé à compter de l’ère chrétienne? — En 516. — Quand le Code Justinien a-t-il été proclamé? — En 529. — C’est bien, mon petil Lecerf; en voilà assez pour aujourd’hui; demain je t’interrogerai sur la physique, sur l’astronomie et sur le wihst. — Je suis toujours prêt. — As-tu le Journal des Tribunaux de ce matin?
— Est-ce que j’oublie quelque chose? — Bien! il ne faut jamais rien oublier. Un écart de mémoire est toujours fatal. — Voici le Journal des Tribunaux. — Lis l’essentiel comme à l’ordinaire. — Oui, Pritchard... Tribunal de commerce... rien de bon... Police correctionnelle... rien... Cour d’assises... encore rien... des bêtises... Une société.en commandite dissoute... un mari qui a donné des coups de bâton à sa femme... un procès de billets faux... voilà tout. — Et dans les Faits divers?
— Ah! j’y ai trouvé quelque petite chose... Voici...
« Le nommé Alexis N..., âgé de trente-sept ans, a commis un » attentat avec violence contre la femme Thérésine L..., blan- » chisseuse de fin , %u domicile de cette dernière , rue Haute- » ville. Les voisins, attirés par les cris de la victime, ont en- » foncé la porte et livré le criminel à la justice. Ce crime a été » commis à onze heures du matin. »
— En voilà encore un qui ne se gêne guère ! dit Pritchard en éclatant de rire ; comprend-on de pareils fous ! à onze heures du matin ! l’imbécile ! comme il avait bien pris scs précautions!... Voyons, y a-t-il quelque chose encore, mon petit Lecerf? — Attendez, Pritchard... Oui... une bagatelle...
« Le nommé Théodore G..., tuteur de la demoiselle Betty V.... » a été arrêté, ce matin, comme prévenu de vol commis au pré- » judice de sa pupille. »
— Il est encore adroit, ce tuteur ! dit Pritchard ; vraiment les gens sont trop bêtes. Ce monsieur Théodore a une pupille, c’està-dire un enfant qu’on mène par le bout du nez, quand on a un pouce et un index, et il s'amuse à la voler ! avec effraction, peut-
h SALONS ET SOUTERRAINS DE PARIS,
être!... — Il faut désespérer de la perfection du genre humain, continua Lecerf. — îi n’y a plus rien? — Quelques niaiseries insignifiantes...
« Un homme, dans la rue Saint-Honoré, qui a cassé une vitre » de bijoutier pour prendre une bague à l’étalage. »
— Il est encore adroit, celui-là ! dit Pritchard. — Ah ! il y ? en coie ceci, continua Lecerf :
« Un jeune homme arrêté, au salon du Louvre , devant le » grand tableau de Courbet. »
— Il voulait voler le tableau? demanda Pritchard en riant. — Mieux que cela. — Il voulait enlever le Louvre? — Encore plus fort!.." 11 voulait enlever une femme sous le bras de son mari, au milieu de deux cents spectateurs. La femme a poussé un cri terrible, — Je crois bien f — Le mari a saisi le jeune homme au collet, la foule a prêté main-forte , les gardiens du Louvre sont arrivés la hallebarde au poing, le poste de la garde nationale est monté à l’assaut, le gouverneur du château a fait battre aux champs , plusieurs femmes se sont évanouies. Enfin, on a reconnu l’origine de tout ce bruit, et on a conduit en prison le jeune homme, qui répétait à l’officier du poste, à chaque pas : C’est la passion qui m’a égaré ! — Imbécile ! dit Pritchard. — C’est un mot qu’il a entendu au théâtre, dit Lecerf. — Très-juste, mon ami. Tous ces niais étudient les passions dans des histoires fausses, et ensuite ils viennent jouer leurs drames sur la scène du monde. Mais, au théâtre, il y a des prisons de toile peinte et des procureurs du roi de carton ; le crime et la passion n’y courent aucun danger sérieux. Dans le monde réel, c’est autre chose : Allez dire à un juge d’instruction : C’est la passion qui m’a égaré! ce monsieur noir ouvrira des grands yeux châtains et prendra une prise de tabac. On lui parle hébreu ; le Code nie les passions, et un juge ne connaît que le Code : au reste, il fait son devoir ; c’est à nous à faire le nôtre, mon petit Lecerf. n’est-ce pas? — Je ferai le mien. — Les amours vont toujours comme
nous voulons ? — Les amours marchent à ravir. — Très-bien, Lecerf. Nous arriverons : il y a trois millions au bout. Ce n’est ças à dédaigner. — Et quel jeu charmant nous jouons ! — Parbleu! in jeu sûr ! Au reste, je n’en joue jamais d’autre, moi ! — Quand je pense aux sottises que j’ai faites à vingt-deux ans , mon cher Pritchard, je rougis de la tête aux pieds. — Heureusement, je suis arrivé pour réparer tes sottises et te tenir lieu du père maladroit que tu as perdu. — Vous êtes arrivé trop tard. — Non, Lecerf, non. Tu avais besoin de recevoir une leçon. Ton père t’a laissé un immeuble superbe , rue Montorgueil , une maison qui te rendait net quinze mille francs de rente. Tu as voulu tourmenter des .sixains de lansquenet, tu as voulu t’atteler à deux chevaux de race, tu as voulu savourer de la chair de coulisses, et les ulcères rongeurs de l’hypothèque ont dévoré en deux ans les cinq étages de ta maison. Tu ne retomberas plus dans les mêmes erreurs, et je remercie le jeu, les quadrupèdes et les maigres figurantes qui t’ont ruiné. — 11 faut avoir été ruiné une fois dans sa vie. n’est-ce pas, Pritchard? — Oui, Lecerf; mais il ne faut pas recommencer. — Dieu m’en garde ! — Mon petit Lecerf, ce matin j’ai terminé mon travail, et, à coup sûr, je ne fais pas erreur de cinquante louis dans l’estimation des revenus. La fortune de mademoiselle Clémence Aubigny repose toute sur d’excellents pavés des rues les plus marchandes de Paris. La seule maison de la rue du Sentier, qui n’est qu’un vaste magasin de toileries, est louée vingt-six mille francs : le bail a été renouvelé jusqu'en 1855. — C’est superbe. — Oui, c’est superbe. Mais nous avons encore dix autres immeubles de plus ou moins de valeur, et c’est encore plus superbe. M. Aubigny était le plus riche industriel du quartier des Bourdonnais, et il n’a laissé qu’une fille-; charmante fille , d’ailleurs , élevée comme une princesse , parlant comme une femme de Balzac, écrivant comme la fille de madame de Sévigné, chantant comme un premier prix du Conservatoire. — Mais elle a oublié d’être jolie, mon cher Pritchard. — Ah ! mon petit Lecerf, elle n’est pas belle- a’est vrai ; on peut même dire
qu’elle est laide. Ce n’est pas sa faute. Sa mère a vécu dans le fond d’une boutique sombre comme une grotte, au coin de la rue Estienne, où le soleil n’est connu que de réputation : il lui était impossible de mettre au monde une fille belle comme le jour. Mais, mon petit Lecerf, tu n’es pas homme à t’arrêter devant un nez plus ou moins bien ciselé , quand il représente la signature de trois millions de dot. — Soyez tranquille, Pritchard, je passerai outre. — A ton âge, Lecerf, il n’y a pas de jolies femmes, il n’y a pas de laides femmes : il y a des femmes. — C'est très-vrai, Pritchard, et, si c’était faux, je le ferais vrai. Que ne sacrifierait-on pas pour trois millions!... De ce côté, vous êtes plus heureux dans vos amours, vous? — Moi? Lecerf, je ne te comprends pas bien. — Madame Célestine Desglajeux est belle comme la beauté. — Oui ; mais cette belle médaille a un revers. — Célestine est admirable à voir en tous les sens... Je cherche le revers. — Elle ne m’aime pas : voilà le revers. — Croyez-vous? — Oh ! je voudrais en douter, mon jeune ami ; mais aujourd’hui, à ma dernière visite, je me suis convaincu plus que jamais de cette vérité désolante. En te disant qu’elle ne m’aime pas, je me flatte; soyons plus vrai : elle me déteste. — Cela vaut mieux, peut-être, mon cher Pritchard. L’indifférence ne conduit jamais qu’à l’indifférence ; mais la haine conduit souvent à l’amour. — Lecerf. crois-le bien, la haine de Célestine ne prendra jamais ce chemin. — Et vous l’aimerez toujours, vous, Pritchard?... voilà une chose que je ne comprends pas. L’amour ne peut vivre qu’avec l’espérance... — Oh ! je connais le refrain de cette vieille chanson ; elle a &é composée le siècle dernier, à l’époque où les bergers et les bergères peuplaient les salons de Versailles. Crois bien, Lecerf, que je n’ai pas au cœur une de ces passions blondes qui se roucoulent dans les opéras-comiques entre deux amants poudrés. Un amour comme le mien grandit par le désespoir et s’irrite comme la flamme contrariée. Tu verras le dénoument... Célestine joue un jeu terrible. C’est une de ces veuves étourdies qui ont pris des leçons de la Célimène de Molière,
et qui croient que tous les hommes sont de bons diables d’Alcestes, abandonnant la partie au dernier acte pour se faire ermites au fond d’un bois. — Pritchard, vous dites cela d’un ton qui fait trembler. Vos yeux brillent comme deux étoiles , dans ce coin noir du souterrain, et vos lèvres pâlissent sur votre visage enflammé. — Lecerf, excuse ton maître; je viens de faire une lourde faute. Ce sera la dernière. 11 est vraiment absurde de dépenser de l’énergie au profit du néant. Gardons toutes nos forces, ne gaspillons rien. — J’entends marcher, dit Lecerf en avançant de deux pas. Voici notre troisième.
En effet, ils virent poindre d’abord une clarté pâle, dans la galerie souterraine, et une silhouette noire se dessina bientôt sur l’atmosphère livide d’une lanterne. Le troisième parut.
C’était l’avocat Benoît, un jeune homme de trente ans, tout vêtu de noir, sans préméditation d’élégance. Ses cheveux roux taillés jusqu’à la racine, laissaient à découvert un front large et deux grandes oreilles sangpines. Deux protubérances vigoureuses couvraient ses petits yeux d’un vert mat; la coupe aquiline de son nez se terminait en pointe comme un bec, sur le buisson d’une moustache rousse. On entrevoyait sous ce massif épineux une lèvre inférieure très-large et très-écarlate, indice de toutes les convoitises et de tous les appétits.
Les mains se serrèrent, et Pritchard prenant la parole le premier : — Benoît, dit-il, nous t’avons attendu longtemps; je présume que tu n’as pas dépensé tes heures en frivolités. — Non, répondit Benoît. — La soirée a-t-elle toujours lieu jeudi prochain? demanda Pritchard. — Oui, dit l’avocat. — C’est bien, nous sommes prêts. — Je l’espère. — Ce diable de Benoît, dit Lecerf, est avare de ses paroles; c’est l’homme des monosyllabes... — Benoît a raison, remarqua Pritchard; à quoi setde parler, quand il n’y a rien à gagner au bout d’une phrase? Benoît est un avocat. — Certainement, dit Benoît. — Mais quand l’occasion se présente de faire un discours, continua Pritchard, oh! sa bouche est une cataracte de paroles; il n’y a point
d’écluses qui les arrêteraient. — C’est vrai, dit l'avocat. — Pourvu qu’on lui paye la cataracte à tant la goutte, ajouta Pritchard. — C’est juste, remarqua Benoît. — Voyons, ne perdons pas de temps davantage, dit Pritchard ; as-tu préparé l’article? — Le voilà. — En es-tu content? — Lisez-le.
Pritchard s’empara de l’article que Benoît lui présentait, et s’approchant de la lampe, il lut ce qui suit :
« La dame Catherine Desmuirons a intenté une action en » dommages et intérêts contre le sieur Lazare Grevin , qu’elle » accusait de s'être porté sur elle à des violences graves... »
— Le style est bon, dit Pritchard en s’interrompant. — Con* tinue, dit Benoît.
Pritchard poursuivit sa lecture :
« L’affaire a été appelée jeudi au tribunal de police correction- » nelle (6 e chambre) : les débats ont été très-vifs, et surtout fort * piquants, à cause de quelques révélations que l’avocat de » Lazare Grevin a cru devoir faire dans l’intérêt de son client. » Sa plaidoirie, spirituelle et incisive , a produit une vive im- » pression sur le tribunal, qui n’a pas fait droit aux prétentions » de la plaignante, et l’a. condamnée aux dépens. »
Cette lecture faite, Pritchard fit un signe de satisfaction , et dit:
— C’est très-bien, Benoît, il n’y a rien à retrancher, rien à ajouter. Le morceau est complet. Allons mettre cela sous presse tout de suite.
Lecerf jprit la lampe et marcha le premier. Les trois acteurs de cette scène étrange pénétrèrent dans un carrefour voisin, où se trouvait un petit atelier d’imprimerie, pourvu du strict nécessaire.
Pritchard quitta son habit, retroussa les manches de sa chemise, et, prenant un composteur, il composa l’article de Benoît.
— Voici les formes du Journal des Tribunaux, dit Lecerf, en apportant un travail de compositeur tout prêt ; il n’y a que
deux annonces à retrancher à la troisième page. Ce sera juste la dimension de l’article de Benoît.
Cette substitution opérée, Pritchard acheva son travail et tira un exemplaire d’un Journal des Tribunaux , dont la physionomie sérieuse n’avait pas l’air d’avoir subi la moindre altération.
— Maintenant, dit Lecerf, je me charge du reste. Le facteur de Saint-Mandé passe à neuf heures devant la grille du parc; je retire le vrai journal de la boîte, et je le remplace par le faux.
— Rien de plus simple, dit Pritchard; n’est-ce pas, Benoît? —
— Oui. — Ma foi, poursuivit Pritchard, les faux imprimeurs ont remplacé les faux monnayeurs. Seulement, notre métier est plus aisé. Je fais une remarque assez juste. Toutes les fois qu’une institution meurt de vétusté ou d’une autre maladie, elle trouve son équivalente au bout d’un certain temps. Les mêmes races d’hommes, les mêmes facultés d’intelligence, les mêmes organisations se perpétuent de siècle en siècle, sous d’autres noms, et les mêmes choses se font avec d’autres moyens.
Aujourd’hui, par exemple, Cartouche ne pourrait exercer son métier de chef de troupe pendant vingt-quatre heures. Il y a trop de sergents de ville, de gardes municipaux et nationaux, d’agents de police, de gaz hydrogène. Cependant, si Cartouche vivait, il faudrait bien qu'il vécût. Ses facultés puissantes trouveraient une profession en harmonie avec les servitudes con- 'emporaines. Disons mieux, Cartouche existe, c’est incontesjable : il tient peut-être un rang distingué à Paris, il jouit d’une fortune laborieusement acquise par des moyens honnêtes en apparence. Ce Cartouche moderne a compris qu’il serait imprudent aujourd’hui de rosser le guet sur le Pont-Neuf, et de couper des bourses pendant la messe à Notre-Dame. Aussi fait-il autre chose, et il vit en paix avec le Code pénal.
Ce raisonnement magistral fut accueilli avec faveur par Lecerf et Benoît. Le trio mystérieux, éclairé par la lanterne et la lampe, s’achemina lentement à travers }es salles funèbres et les
10 SALONS ET SOUTERRAINS DE PARIS, galeries interminables, vers un escalier à spirale dont les marches étaient presque détruites par l’infiltration des eaux. Après avoir monté les deux tiers de ces marches, Lecerf s’arrêta, et diminuant la moitié de sa taille en formant un angle avec son corps, tl pénétra dans une galerie fraîchement ouverte, au bout de laquelle se déroulait un petit escalier grossièrement taillé dans l’argile. Lecerf souleva une trappe avec sa tête, et regardant de tous les côtés, il dit à ses compagnons : Je ne vois que le soleil qui poudroie et l’herbe qui verdoie. Presque au même instant, les trois hommes revirent la lumière du jour dans le voisinage de la tour de l’Observatoire et du Panthéon.
line soirée bourgeoise.
Lorsque le romancier se fait historien, c’est-à-dire, lorsque le mensonge se fait vérité, il y a des convenances qu’il faut subir; ainsi, les noms véritables et les domiciles réels de certains personnages, des femmes surtout, doivent être soigneusement dissimulés sous d’officieux pseudonymes, de nébuleuses étoiles ou d’équivoques numéros. La maison de campagne où nous allons entrer appartient réellement au cadastre de Saint-Mandé ; mais nous nous bornerons à cette indication vague , et nous prévenons aussi nos lecteurs que le nom de Célestine Desglajeux a subi une altération considérable sous la plume du romancierhistorien.
Madame Célestine Desglajeux a toutes les conditions que peut désirer une femme pour adoucir les ennuis d’un veuvage dépouillé du deuil : elle a vingt-six ans; elle a le teint frais et
SALONS ET SOUTERRAINS DE PARIS, suave, une figure charmante, des yeux d’iris, des lèvres savoureuses, des cheveux blonds et ondés, les apparences d’une santé calme, un corps bien sculpté, se prêtant à toutes les fantaisies de la mode; une grâce exquise dans le maintien, le geste, la tournure, les mouvements : une de ces femmes qui font retourner tous les regards, lorsqu’elles passent, à pied, sur le boulevard Italien, sous les premières feuilles des arbres, au premier sourire du printemps.
Sa maison de campagne à Saint-Mandé était un vaste jardin où les fleurs remplaçaient les fruits, et ne faisaient pas regretter leur absence. Le pavillon habité par Célestine avait une architecture si gracieuse qu’il trahissait le sexe du propriétaire. On devinait la femme sous ce joli toit arrondi et coiffé de la chevelure flottante d’un catalpa. On entrait, et on retrouvait le même
charme pour les yeux dans le choix des meubles, les nuances des tentures, l’arrangement dés fleurs, l’éclat velouté du jour.
L’heure de réception était fixée à neuf heures ; mais il y a ies invités dont la montre avance toujours lorsqu’il s’agit de se rendre chez une jolie femme. Donc, avant l’heure officielle, un jeune homme se faisait annoncer dans le salon de madame Desglajeux. v
C’était M. l'avocat Benoît. Il entra d’un air respectueux, et fit ' un salut qui n’aurait pas été plus grave si le salon eût été peuplé de visiteurs.
Un jeune homme qui entre ainsi chez une jeune et jolie femme, isolée dans son salon, donne une haute idée de la noblesse de son caractère et de l’excellence de son éducation, surtout si la conversation qui s’engage après reste aussi dans les limites extrêmes du respect. En général , ce n’est pas de la sorte que les hommes agissent en pareille situation, et ils ne manquent jamais de risquer à tout hasard une déclaration d’amour, espèce de circulaire tenue en réserve, où rien ne change, excepté le nom de la veuve et la nuance de ses cheveux.
Aussi l’avocat Benoît, qui d’ailleurs avait de bonnes raisons
pour ne pas agir ainsi, était-il en haute confiance dans l’estime de madame Desglajeux. Après deux ans de veuvage, une jolie femme peut se vanter de mieux connaître les hommes que le moraliste le plus renommé de Rome, d’Athènes et de Paris. Malheureusement, cette fois, Célestine se trompait, exception qui ne prouve rien contre la valeur générale de ce système féminin.
L'avocat se posa contre l’angle de la cheminée et parla d’une belle manœuvre d’artillerie à laquelle il venait d’assister sur la pelouse de Vincennes.
— Nous avons, disait-il, la première artillerie du monde, cela soit dit sans exagération d’amour-propre national. Une guerre serait aujourd’hui terminée promptement. Ce serait une affaire d’artilleurs et de tir. Nous aurions pour cibles des Autrichiens ou des Russes, et à quatre cents toises, ils seraient abattus jusqu’au dernier, comme des blancs de polygone. Voilà ce qui rend une guerre impossible. Toute l’Europe connaît nos artilleurs.
Comme il parlait, on annonça M. Rousselin. L’avocat se tut et salua d’un air froidement poli le nouveau personnage qui arrivait. M. Rousselin rendit le même salut, et s’assit dans un fauteuil que la main de Célestine lui désignait. — Que nous apportez-vous de nouveau, monsieur Rousselin? demanda la jeune femme. — Ma foi, pas grand’chose, madame ; je ne suis plus dans les affaires, grâce à Dieu ; je ne fréquente plus la Bourse ni le foyer de l’Opéra; je ne sais donc rien de ce qui se fait et de ce qui se dit. — Au reste, dit l’avocat, nous vivons dans un calme plat. La politique même chôme. Les journaux sont d’une stérilité rare. Un instant, l’affaire Pritchard a donné an peu d’éveil à la torpeur publique, et ensuite nous nous sommes tous endormis de nouveau. — Est-ce un bien ? est-ce un mal? demanda Célestine. — C’est un mal, dit l’avocat; du moins à mon point de vue. La politique est la vie d’une nation. — Ou sa mort, remarqua Rousselin. — Monsieur , poursuivit
l’avocat, votre opinion et la mienne peuvent se défendre avec ui^ égal succès; mais je tiens à la mienne. — Comme moi, dit Rousselin. — C’est chose curieuse et digne de remarque, continua l’avocat, que l’étrangeté de l'époque où nous vivons. Paris et la province ne se passionnent plus que pour un roman de Dumas, de Sue, de Balzac ; un simple feuilleton, rempli d’intrigues frivoles, agite la société française. Les plus hautes questions de «a politique sont abandonnées ; on ne lit plus un premier-Paris ; on se refuse à prendre une nourriture substantielle ; mais or» dévore un feuilleton romanesque ; on néglige lé dîner pour le dessert. — Mais il me semble que le dessert a son mérite , dit la jeune femme en riant. — Oui, mais il ne nourrit pas, et il affaiblirait les constitutions qui ne mangeraient pas autre chose... Je sais, madame, que je contrarie vos goûts, en parlant ainsi, mais je ne dissimule jamais une de mes opinions, même par galanterie. Que les femmes lisent des romans, je le veux bien ; mais les hommes, les hommes doivent tenir à distance ces frivolités du jour, et... '
Un domestique annonça M. Lecerf, et madame Desglajeux, étendant la main avec vivacité vers l’avocat, lui fit signe de se taire.
— Ne parlez pas ainsi devant M. Lecerf, dit-elle à voix basse, c’est un romancier.
M. Lecerf entra au même instant, et s'inclinant devant la maîtresse de la maison, il donna deux saluts imperceptibles et presque impolis aux deux hommes arrivés avant lui chez madame Desglageux.
La jeune veuve fit asseoir M. Lecerf sur une causeuse , à côté d’elle, et lui dit:
— Eh bien ! monsieur, aurons-nous de vous bientôt un feuil leton? — Je corrige en ce moment les épreuves d’une nouvelle, répondit Lecerf en portant la main à la poche latérale de son habit. — Comment! dit Célestine d’un air joyeux, vous avez votre nouvelle sur vous? — Oui, madame, j’ai les épreuves. —
Mais vous nous la lirez, monsieur, vous nous la lirez ? — Madame, si cela peut vous donner la moindre satisfaction... — En doutez-vous? Ce sera l’événement de ma petite soirée. Qu’en pensent ces messieurs? — Madame, dit l’avocat d’un ton légèrement dédaigneux, les hommes de ma profession peuvent trèsbien se passer de fables amusantes ; nous vivons, nous avocats, au milieu de l’histoire, et quelle histoire, bon Dieu! L’histoire humaine avec ses plaies, ses angoisses, ses fourberies, ses vices, ses crimes. La police correctionnelle et la cour d’assises sont les véritables archives du cœur humain. — Cela est vrai, ‘dit Rousselin. — L’autre jour encore, poursuivit l’avocat, n'avons-nous pas assisté aux débats les plus émouvants, l’affaire Catherine Desmuirons? — Ah! oui, dit Célestine en joignant les mains, j’ai lu cette affaire ce matin, dans mon journal. — Mais, madame , ajouta l’avocat , les journaux n’ont pas tout dit. Les journaux sont tenus à une grande circonspection dans ces sortes d’affaires. Il faut avoir assisté aux débats pour se faire une idée juste de celle-ci... — Monsieur l’avocat, interrompit la jeune femme , je suis toute prête à me ranger à votre avis , car je n’ai pas bien compris le dénoûment de cette affaire... — Il n’y a pas eu de dénoûment, madame. Lazare Grevin a été acquitté ; voilà tout. — Était-il coupable , monsieur l’avocat? — A mon avis, Lazare Grevin était coupable ; rien n’était plus évident que son crime, et le tribunal de police correctionnelle aurait dû se déclarer incompétent. L’affaire revenait de droit à la cour d’assises. — Monsieur l'avocat, je vous comprends moins encore depuis votre explication. Excusez une femme qui n’a aucune idée de la justice humaine. Vous dites que Lazare Grevin était justiciable de la cour d’assises, et il a été acquitté en police correctionnelle. — Madame, il a été acquitté faute de preuves suffisantes. — Il n’y avait pas de témoins? — Non, madame, ordinairement ces sortes de crimes s’accomplissent sans témoins. — Et madame Catherine Desmuirons, qui venait se plaindre d’une violence criminelle, a donc été renvoyée sous la honte
d’avoir porté une fausse accusation contre Lazare Grevin? — L’est aller trop loin, madame. — Mais, monsieur, cela ressort avec évidence du dénoûment de ce procès. — La justice, madame, ne pouvait faire que ce qu’elle a fait. Elle n’a donné à la plaignante ni tort, ni raison ; elle l’a renvoyée chez elle, en la condamnant aux dépens. — Ah ! elle a payé ? — On paye toujours en justice, madame. — Et votre opinion personnelle, à vous, monsieur, est pour la culpabilité de Lazare Grevin? — Mon opinion et l’opinion de tous les assistants étaient contraires à l’accusé. Mais toutes les opinions du monde ne suffisent pas, il faut des preuves. Il y a dans ces affaires une conviction morale qu’on se donne, en voyant les figures, les gestes, les mouvements des acteurs, en entendant leurs voix, leurs intonations, leurs plaintes. Ainsi, par exemple, à ce procès, Lazare Grevin nous a présenté à tous un visage, un regard, un teint, qui ressemblaient à son crime d’une manière effrayante, tandis qu’à son côté Catherine Desmuirons se conciliait toutes les sympathies par la candeur de sa figure et la vérité de ses accents. — Ce qui n’a pas empêché, monsieur, ainsique le dit mon journal, ce qui n’a pas empêché l’avocat de Lazare Grevin de faire dés allusions blessantes à la Yie antérieure de madame Desmuirons.
— Oh 1 cela était inévitable, dit l’avocat avec un flegme superbe. — Comment, monsieur! s’écria Célestine, en se levant avec vivacité, cela est inévitable ! Voilà une pauvre femme qui vient se plaindre d’un attentat infâme, et l’avocat de l'accusé... oh ! l’expression me manque pour flétrir la conduite cet avocat.
— Mais, madame, c’est l’histoire d’une foule de procès. Notet bien que je flétris moi-même avec énergie cette vieille habitude des plaidoyers, mais je constate .un fait acquis et passé dao. les mœurs. — Elles sont belles, ces mœurs ! — Avant tout, madame, un avocat songe à défendre son client. — Qu’il le dé< fende par des moyens honnêtes. — Ici, madame, comme toujours, en ces sortes de procès, l’avocat voit une femme qu’il ne connaît pas ;* mais usant de ces préceptes de morale relâchée qu’on
16 SALONS ET SOUTERRAINS DE PARIS, trouve chez les auteurs comiques et les romans sérieux, il suppose que cette femme n’a pas toujours suivi , sans broncher , le sentier de la vertu ; et partant de ce principe, il ne précise rien, mais il reste dans le vague des allusions nébuleuses , pour faire rentrer cette femme en elle-même, et l’épouvanter par la subtile menace d'une révélation. — Voilà, monsieur, une indigne tactitique! — Oh! je suis loin, madame, de la louer; encore une fois, je me borne à constater un fait commun. — Mais, monsieur, si cette femme n’avait rien à se reprocher dans sa vie antérieure, et si elle s’écriait : Eh bien ! sortez de votre vague Jt de vos brumes ; précisez, révélez, je ne crains rien, que répondrait l’avocat? — Madame, un avocat répond toujours. — Eh bien! voyons, monsieur, que répondrait-il? — Il ferait la plus foudroyante de toutes les réponses... — Laquelle? — Il ne répondrait pas. Il aurait recours à une pantomime claire; il prendrait une pose pleine de dignité, et étendant la main vers la femme , il s’écrierait après un moment de silence : Mais ne nous arrêtons point sur cet incident puéril et poursuivons I — Et c’est ainsi qu’il se tirerait d’affaire? — Pas autrement, madame. — Ainsi, monsieur, la femme isolée qui reçoit une insulte horrible , sans témoins , court encore cette nouvelle chance devant un tribunal? — Ce n’est pas inévitable, madame,' mais cela peut fort bien lui arriver. Mais permettez-moi d’aller plus loin. J’admets que la plaignante soit respectée, comme elle doit l’être, et qu’aucune voix ne s’élève pour changer son rôle d’accusatrice en rôle d’accusée : croyez-vous qu’elle soit aisément tolérable, la position d’une femme qui vient demander justice pour un pareil affront, devant un public gravement railleur, qui ne s’indigne qu’à la surface , et qui , au fond , savoure une fiévreuse curiosité? — Oui, oui, monsieur, interrompit Célestine d’une voix fortement accentuée, voilà ce que vous avez dit de mieux ! Ce rôle est impossible pour une femme 1 II y a de quoi mourir de honte et de confusion I — Avec ce système , dit Lecerf, tous ces infâmes attentats resteraient impunis? quelle
SALONS ET SOUTERRAINS DE PARIS, prime d’encouragement vous donnez aux criminels ! — Jeune homme, dit l’avocat, madame Desglajeux a malheureusement envisagé cette question sous son véritable point de vue. Il n’y a qu'une femme qui puisse être juge de ces choses. Tenez, je vais , sans nommer personne, vous citer un fait qui m’est personnel. .. L’an dernier... au mois de... juin... le 25 ou le 26... une jeune femme... vous savez que nous autres avocats nous sommes des espèces de confesseurs... une jeune femme, qui se trouvait dans la même position que madame Desmuirons, vint dans mon cabinet, place Dauphine, pour me demander un conseil. Je lui dis : Madame, je n’ai point de conseil à vous donner ; permettez-moi seulement de vous éclairer sur les débats que va soulever votre affaire; et tout de suite je lui traçai un tableau vrai du drame, scandaleux dont elle devait être l'héroïne. Maintenant, ajoutaije, c’est à vous, madame, à vous donner votre conseil... — Que fit-elle ? interrompit vivement madame Desglajeux. — Elle recula devant le procès ; elle ensevelit sa plainte dans un secret absolu. — Cela ne m’étonne point; dit Célestine avec feu, elle a pris le seul et bon parti. — Vraiment, dit Rousselin avec un sourire de bonhomie, je vous écoute depuis une demi-heure, et je crois rêver ! Quoi ! monsieur l’avocat , vous avez conseillé à une femme de laisser un crime impuni ? — Je ne l’ai pas conseillé, monsieur. — Oh! reprit Rousselin, ne jouons pas sur les mots; je ne suis pas avocat, moi. Vous n’avez pas donné directement ce conseil, mais indirectement, c’est la même chose. — Non pas, certes, monsieur ; ces affaires sont très-délicates, et je n’en prendrai jamais la responsabilité. On a vu quelquefois depaûvres femmes sortir d’un tribunal, après des débats dont elles n’avaient pas mesuré le scandale, et traverser une foule avide, en voilant leur visage, en étouffant leurs sanglots, comme si elles eussent été solidaires du crime que la justice venait de frapper. Quant au criminel, il était presque triomphant, lui ; et il se livrait à l'admiration des spectateurs , comme le héros fortuné d’une intrigue d’amour. — Oui, c'est cela! dit la jeune
18 SALONS ET SOUTERRAINS DE PARIS, femme en battant des mains. Oh ! comme ce tableau est vrai ! Je crois le voir! Qu’en pensez-vous, monsieur Lecerf? — Madame, répondit Lecerf en s’inclinant comme un homme rallié, je conviens que cette question demandait à être approfondie, el les éclaircissements que monsieur a bien voulu nous donner ont ébranlé ma première conviction. — Il faut avouer pourtant, dit Rousselin, qu’il sera toujours difficile d’admettre que , pour de certains crimes, l’impunité est une nécessité... — Une nécessité malheureuse, ajouta madame Desglajeux.
Rousselin baissa la tête, ferma les yeux et arrondit ses bras en signe d’adhésion.
— Je suis bien persuadée, poursuivit la jeune femme, que , monsieur Lecerf tirera parti de cette discussion dans quelque roman futur. — Moi, madame, dit Lecerf d’un ton modeste, j’évite au contraire dans mes écrits tous les sujets trop violents. — Très-bien ! très-bien ! remarqua Rousselin. — Je traite de préférence une série de tableaux sur le dix-huitième siècle, poursuivit Lecerf, curieux par le caractère original des mœurs et des personnages. — Mœurs un peu lestes, dit l’avocat. — Sans doute, monsieur, mais colorées d’un certain vernis spirituel qui ressemble à une excuse. Il faut une touche de pinceau trèsdélicate pour dessiner au pastel les portraits de ce dix-huitième siècle, et je n’ose jamais espérer de réussir. — Nous osons l’espérer pour vous, monsieur, dit la jeune femme ; vous employez noblement vos loisirs, et le succès ne vous manquera pas. — Madame, dit Lecerf avec une grâce charmante, nous sommes dans le siècle du travail, et la jeunesse n’est pas une excuse pour l’oisiveté. Mes goûts d’ailleurs m’entraînent naturellement vers l’étude, et je me délasse de quelques travaux sérieux en. écrivant de ces choses légères, comme les demande le monde frivole du jour. Il est vrai qu’on ne trouvera dans mes écrits ni drame violent, ni action ténébreuse, ni tableaux lugubres, ni sanglantes péripéties, ni caractères surhumains; mon organisation est répulsive à ce genre de peinture trop romanesque ; et
SALONS ET SOUTERRAINS DE PARIS. 19 s’il m’était permis de choisir ma place dans l’art, j’aimerais mieux être le calme Watteau que le fougueux Salvator Rosa. — Très-bien! monsieur Leeerf, ditCélestine avec une satisfaction évidente ; je vous félicite sur votre bon goût, et je vous engage à persister dans cette voie. Ainsi nous aurons une page de Watteau ce soir, au milieu d’une histoire d’Anne Radcliffe? — Madame , vous verrez. Si j’obtiens votre approbation , ce sera pour moi d’un très-bon augure la veille de ma publication.
En ce moment, deux familles campagnardes de Saint-Mandé, voisines de madame Desglajeux, envahirent le salon avant l’annonce, et brisèrent cet entretien pour le remplacer par les banalités qu’on échange aux bougies, et qu’on appelle les charmes de la conversation. Un peu après, de nouveaux invités arrivèrent, et la soirée prit la physionomie de toutes les soirées. On chanta des romances, on fonda un whist, on servit des rafraîchissements, et la maîtresse de la maison, tout en s’acquittant de ses devoirs, disait de temps en temps à l’oreille de l’avocat et de Leeerf : Tout cela ne vaut pas notre conversation de tout à l’heure, n’est-ce pas?
L’avocat et Leeerf répondaient par un signe modeste, et affectaient de poursuivre une conversation grave, entamée loin du bruit, dans un angle du salon.
RouSselin avait accepté une carte de la main de madame Desglajeux, et s’était posé comme quatrième statue à une table de hist, où il se plaignait de l’absence des atouts. Lorsque Céstine, qui avait une parole pour tout le monde, lui disait en ssant: — Eh bien ! monsieur Rdusselin, faites-vous de bonnes aires?
M. Rousselin la retenait négligemment par le bras et lui contait sur un ton lamentable quelque malheur dans le genre de celui-ci : — Figurez-vous, madame, que nous venons de perdre le trick, avec les quatre d’honneurs , l’as de carreau et cinq trèfles par roi et dame 1
Et Rousselin donnait un léger coup de poing sur le tapis vert, comme s’il eut été accablé par un pareil malheur ; mais son regard, s’élevant au-dessus de ses cartes en éventail, suivait ensuite, dans le salon, les mouvements de la jeune femme, qui ne se doutait pas qu’une passion terrible l’accompagnait partout, au milieu de ce petit cercle d’amis si calme et si bourgeois.
Célestine, qui avait le goût des choses sérieuses, éprouvait quelquefois de violents désirs d’écouter en passant des lambeaux de phrases du grave entretien de l’avocat et de Lecerf, et ces deux hommes étaient trop adroits pour se laisser prendre en défaut. Quand ils voyaient Célestine s’approcher d’eux, ils avaient des phrases toutes prêtes pour jeter à son oreille curieuse; Célestine entendait les mots de question d’Orient, de Montevideo, de colonisation agricole, de colosse du Nord, et elle regrettait bien de ne pouvoir suivre jusqu’au bout tant de lumineuses dissertations.
Enfin, l’heure de la lecture sonna; tout fut suspendu. Rousselin demanda inutilement la permission de faire encore quelques robs pour se refaire; car, disait-il, je perds quarante fiches, et la lecture de ce monsieur ne me les rendra pas. Célestine fut sourde à cette réclamation de joueur, et désigna au \eune lecteur un fauteuil au milieu du salon.
On fit cercle autour de Lecerf, et toutes les naïves figures s’épanouirent de joie quand le papier se déroula, en laissant flotter trois agrafes de ruban rose qui attestaient le soin consciencieux de l’écrivain.
Lecerf toussa légèrement, rejeta sur le sommet de sa tête une boucle de cheveux trop vagabonds , et il allait commencer sa lecture, lorsqu’une discussion s’engagea entre Rousselin et son partner sur un coup du dernier rob.
— Oui, monsieur, disait Rousselin avec une irritation admirablement jouée, oui, vous avez eu tort de jouer votre singleton, et c’est ce qui nous a fait perdre le trick; je vous ai donné
SALONS ET SOUTERRAINS DE PARIS. 2i une invite superbe, le deux de cœur, et vous ne m’avez pas répondu...
Lecerf regarda madame Desglajeux d’un air très-significatif, et la jeune femme réclama le silence, en se tournant vers la table de whist.
M. Rousselin se tut, mais de fort mauvaise grâce, et Lecerf commença.
liée pour tous les sceptres.
Voici le feuilleton lu par Lecerf :
« Dans un hôtel du quai des Théâtins, il y avait, en ce temps, un salon meublé, tapissé, décoré au goût du siècle, mais avec une si capricieuse élégance, une si rare fantaisie, qu’il trahissait, au premier coup d’œil du visiteur, le sexe, l’âge, la profession, le caractère de l’artiste qui en avait fait un temple ou un olympe ; c’était en pleine mythologie de 1743.
» On y débattait en ce moment une question qui , par son importance, rappelait aux Parisiens celle qu’on venait d’agiter au traité de paix de Vienne, et qui assurait à la France la possession du territoire lorrain.
» Mademoiselle Leyris de Latude , inconnue sous ce titre, et illustre sous le nom vulgaire de Clairon , présidait un petit cénacle d’intimes appelés à ces graves débats.
* Un jeune homme, qui était page de la musique de la chambre du roi, et qui se nommait Morizot, disait à mademoiselle Clairon: — Rappelez-vous, mademoiselle, le succès que vous avez obtenu à Rouen dans le ballet de la Curiosité, du révérend père jésuite la Santé. — Franchement, ce fut un beau succès, dit
22 SALONS ET SOUTERRAINS DE PARIS, la jeune artiste en ramassant du buut du pied une mule verte qui s’était échappée des franges d'une robe à larges fleurs. — Ce succès fut un triomphe, ajouta Morizot : vous aviez une robe qui était bien celle de la déesse Curiosité, une robe semée d'yeux sans nombre, comme la queue d’un paon. Vous dansâtes comme Terpsichore, et peut-être mieux, car la danse a fait des progrès énormes depuis son invention, et Terpsichore ne brillerait pas à côté de vous dans un menuet... — Ah! monsieur de Morizot, parlez des déesses avec plus de respect, dit une voix de basse qui s’éteignit dans les cordes graves , comme le dernier soupir de l’orgue.
» Celui qui rappelait ainsi Morizot au respect des déesses, était le baron Desmahis, colonel d’un régiment de dragons, guerrier de haute futaie, comme disait le général de Saxe ; espèce de Goliath à épaulettes, suant la vigueur par toutes les coutures de l’uniforme, et tournant, avec une fierté dédaigneuse, sur le pivot de son cou, une tête de lion poudrée et deux petits yeux de tison.
» — Dieu me garde de mal parler de» déesses! dit Morizot, mais probablement le colonel n’a pas vu danser mademoiselle Clairon dans le ballet du révérend père de la Santé. — Si fait, je l’ai vue, affirma le colonel, en frappant le bronze de sa cuisse avec l’acier de ses mains; j’étais à Rouen. — Et le colonel, dit Clairon en riant, m’envoya le lendemain un quatrain délicieux, qui a figuré au Mercure de France.
» Le colonel s’inclina.
» — Je n’ai pas lu le quatrain du colonel, dit Morizot. — Parbleu ! on le voit bien, monsieur, que vous ne l’avez pas lu 1 dit le colonel; car si vous l’aviez lu, vous seriez resté, comme moi, dans la vérité galante, sans courir après une exagération sacrilège... — Voyons! dit Clairon en se renversant sur sa bergère, colonel, dites votre quatrain à M. Morizot. — Puisque yous le permettez, continua le colonel en rougissant, le voici...
Agile et charmante Clairon,
Talent qui brille à son aurore.
Demain tu changeras de nom :
On t’appellera Terpsichore.
» — Très-bien! très-bien! dit le cénacle en chœur.
» Le colonel remercia par un sourire enfantin , et tirant de la basque de son uniforme un pan de tapisserie, il se mit au travail.
» — Ainsi, monsieur Morizot, dit Clairon, vous me conseillez de faire mes débuts à l’Opéra, dans un ballet? — C’est mon avis, répondit le page. — A vous parler franc, continua Clairon, votre avis ne serait pas éloigné d’être le mien. J’adore la danse; je sens que je suis née pour danser. Quelle séduisante vie ! avoir toujours des ailes comme Flore, Zéphir, Cupidon; raser la terre du bout des pieds ; bondir et voler dans le tourbillon des applaudissements; être plus que femme, être déesse, oh! la danse ! la danse ! je sens que mes pieds ne demandent que cela ! — Et que vous demande votre esprit? dit un jeune et brillant seigneur dont les manchettes s’agitèrent domine deux ailes de colombe pour accompagner sa question. — Ah ! j’attendais cela , monsieur de Valbelle, dit Clairon en ouvrant son éventail; oui, mon esprit me demande autre chose. — Et vous aimez mieux, dit Valbelle, écouter vos pieds que votre esprit?- — Je Hotte, ajouta Clairon. — Penez garde, reprit Valbelle; vous parlez encore comme une danseuse. Il ne faut pas flotter, mais prendre enfin un parti décisif. — Certainement , dit Clairon , et c’est pour cela que j’ai assemblé chez moi mes meilleurs conseillers. — Alors, dit Valbelle, ne nous influencez point. Est-ce votre faute, mademoiselle Clairon, si la nature vous a donné tous les talents? Résignez-vous au malheur de faire un choix. Vous êtes très-jeune , vous avez vingt ans à peine , mais vous connaissez déjà le public français... — Oh ! oui, je le connais bien I interrompit Clairon , en rejetant sa jolie tête en arrière.
— Le public français, poursuivit de Valbelle, a la prétention de classer un artiste dans un emploi quelconque, et de l’incarcérer flans cet emploi : il ne vous permettra jamais d’être à la fois danseuse et chanteuse , quand même vous auriez dans votre voix toute la grâce et l’agilité de vos pieds divins. Notre public est avare dans ses récompenses : il n’a permis qu’une fois à Corneille et à Racine de faire une comédie ; il n’aurait jamais permis une tragédie à Molière , et je ne vois pas pourquoi Molière n’aurait pas su faire sa tragédie tout comme un autre de nos jours. Regardons M. de Voltaire; le public l’a classé depuis Œdipe parmi les auteurs tragiques ; et lorsque cet écrivain si gai veut hasarder une comédie, on la lui siffle bel et bien. Même châtiment tombe sur les oreilles de M. Piron,. quand il met le pied dans le cothurne de Melpomène. Personne ne veut prendre M. Piron au sérieux depuis une certaine ode qui n’est pas tragique du tout. — Justement, M. Piron me conseillait hier de continuer mes débuts à la Comédie-Française, dans les soubrettes... — Palsambleu! je suis de favis de M. Piron, moi! dit un homme frais et gros, tout pailleté d’or et d’argent.
» C’était le financier Michel Sainsons, le confident et l’ami de l’abbé Terray.
» — Vous avez eu, dans Dorine , un succès qui doit déterminer votre vocation, poursuivit le financier; vous êtes née pour être soubrette. Votre taille, vos yeux, vos gestes, votre esprit, votre figure espiègle et charmante, tout, chez vous, appartient i l’emploi des soubrettes , et j’ai noté sur mes tablettes d’un point d’or la date du 19 septembre 1743... — Oui, dit Clairon en .■iant, j’ai débuté, dans les soubrettes, ce jour-là; mais je ne puis me résigner à servir de doublure à mademoiselle Dangeville. — Mais parbleu ! s’écria le financier en frappant le parquet du bout de sa canne, ce sera Dangeville qui doublera Clairon ! — C’est comme si vous disiez que l’abbé Terray doublera Sainsons, riposta vivement la jeune artiste ; il y a des chefs d’emploi qui ne se laissent pas détrôner ainsi , et le public les soutient. Le
SALONS ET SOUTERRAINS DE PARIS. 25 public est engoué de mademoiselle Dangeville, et par la grâce du public, elle restera reine des soubrettes jusqu’à sa mort... et puis, à vous parler franchement, je n’aime pas l’emploi des soubrettes. — Un superbe emploi pourtant, dit le financier. Soit, mais je le laisse à mademoiselle Dangeville. — Comme vous avez laissé l’emploi de grande chanteuse à mademoiselle Lemaure, dit Morizot. — Oui, justement, reprit Clairon. — Cependant, remarqua Valbelle, vous avez eu un bien beau triomphe dans l’opéra d’Atis, et mademoiselle Lemaure n’a pas brillé ce soir-là. — J’avoue, dit Clairon, que j’aurais du goût pour l’Opéra. — On en aurait à moins, dit le colonel. Jamais on n’a entendu à l’Opéra une plus belle voix que la vôtre. J’aime passionnément Atis, moi ; c’est le dernier mot de la musique; Atis ne sera pas dépassé. Connaissez-vous un air plus beau que celui-ci :
Quand on aime bien tendrement,
et cet autre encore :
Espoir si cher et si doux ....
Je chante comme un dragon enroué, moi; mais qu'importe! cela me va au cœur. — Comment ! dit Clairon en riant aux éclats, vous chantez fort bien, colonel. Peut-être vous chevrotez beaucoup trop ; mais c’est la mode à l’Opéra. — Et, probablement, c’est ce qui vous éloigne de l’Opéra, mademoiselle Clairon? demanda Valbelle. — Cela pourrait bien être, reprit l’actrice : vraiment, je ne comprends point de cette manière l’art de chanter. — La manière du colonel? dit Valbelle d’un ton d’ironie. — Marquis de Valbelle, dit le colonel, nous ne sommes pas rassemblés pour faire de l’esprit. — Je m’en aperçois bien, remarqua le jeune seigneur. — Voyons, voyons, dit le financier en agitant sa canne, ne perdons point un temps utile. Tout Parig attend mademoiselle Clairon. Résumons-nous. — Oui, résumons-nous, dirent plusieurs voix. — Nous ne voulons être, poursuivit le financier,
26 SALONS ET SOUTERRAINS DE PARIS, ni danseuse, ni soubrette, ni chanteuse... c’est bien convenu. — C’est bien convenu, dit Clairon.— Il nous reste la tragédie à débattre, continua le financier. — Veuillez hien noter, observa de Valbelle que si la tragédie est rejetée, il ne reste plus aucune ressource à mademoiselle Clairon ; elle sera obligée de quitter le théâtre pour expier le malheur d’avoir eu quatre fois trop de talent. — Le talent ne suffit point pour la tragédie, remarqua brusquement le colonel, il faut encore avoir le physique de l’emploi; c’est comme dans les dragons. — Plaisantez-vous colonel ? dit de Valbelle; on dirait que vous n’avez jamais vu mademoiselle Clairon lorsqu’elle déclame une belle tirade tragique. — Oui, parbleu, dit le colonel, je l’ai vue cent fois : elle est superbe; mais, s’il faut exprimer toute ma pensée, mademoiselle Clairon, quoique très-supérieure à mademoiselle Dumesnil, ne sera reçue que comme doublure. La Dumesnil est l’idole du public ; Melpomène en personne ne la détrônerait pas. — Messieurs, dit Clairon, j’ai fait quelques nouvelles études dans la tragédie , et sur le talent de mademoiselle Dumesnil. Il y a chez elle beaucoup d’art, mais la nature est absente. Si je viens me placer à côté de mademoiselle Dumesnil, je lui laisserai l’art, et je garderai la nature. Chacune de nous aura son public. Les connaisseurs vrais seront pour moi. — Mais y a-t-il des connaisseurs vrais? demanda le colonel. — Il y en aura, dit Valbelle. — Décidément, dit Clairon, j’adopte la tragédie pour la jouer au naturel, comme tout doit se jouer... Marquis de Valbelle, comptez-vous aller à Versailles demain? — Non, mademoiselle, mais je vais y aller ce soir pour devancer vos désirs. Je verrai le premier gentilhomme, etje vous apporterai un ordre de début.— Très-bien, marquis. — . Dans quel rôle voulez-vous débuter, mademoiselle? — Oh ! dans un rôle nouveau, pour éviter les comparaisons ; elles sont toujours au désavantage de la dernière venue. Au foyer de la Comédie-Française, il y a toujours un brelan carré de vieillards qui s’imaginent avoir vécu avec toutes les tragédiennes, et qui attendent une débutante pour lui jeter à la tête les gammes des
SALONS ET SOUTERRAINS DE PARIS. 27 vieilles traditions déclamatoires. Je débuterai dans Régulus pour attraper tous ces Nestors de la tragédie et les rendre muets sur le chapitre des traditions. — Ainsi, mademoiselle, dît le colonel en se levant, vous nous avez tous convoqués pour nous demander notre avis, et c’est le vôtre que vous suivez. — Cela vous étonne, colonel? dit Clairon en pirouettant sur la pointe du pied. J’ai fait ce que fait le roi quand il convoque ses ministres, et ce que vous faites, col'oner, quand vous convoquez vos officiers... Marquis de Valbelle, j’attends mon ordre de début.
» Les quatre conseillers intimes s’inclinèrent, et chacun d’eux déployait une grande habileté stratégique pour laisser partir les trois autres et rester le dernier sur le terrain du tête-à-tête.
» La manœuvre se prolongeant trop, mademoiselle Clairon là dénoua brusquement par ces mots : — Marquis de Valbelle , je vous prie de me donner encore cinq minutes, après le départ de ces messieurs, pour m’aider à régler les clauses secrètes de votre ambassade à Versailles.
» Valbelle n’avait pas encore assez vécu pour connaître l’art de dissimuler un mouvement de joie ; sa figure s’illumina de rayons, et sa bouche, qui s’était ouverte pour répondre , se ferma sans avoir rien dit.
» Le colonel, le financier et le page-musicien sortirent comme trois amoureux maussadës qui prennent leur temps dans l’antichambre pour ne pas se rencontrer sur l’escalier.
» — En vérité, mon cher marquis, je vous trouve bien gauche pour un homme du monde, dit Clairon en désignant un fauteuil à Valbelle.
» Le jeune seigneur regarda l’actrice avec des yeux qui avaient perdu leur esprit.
» — Comment ! poursuivit Clairon, vous allez à la cour, et vous ne savez pas vous composer un visage à l’occasion 1... une autre fois, je ne vous retiendrai plus... Vous prenez tout de suite la pose villageoise du ravi de la Comédie-Italienne... Que voulez-vous que pensent les gens? — Ils penseront que je vous aime,
28 SALONS ET SOUTERRAINS DE PARIS, dit Valbelle. — Non, ils iront plus loin. — Eh bien I laissons-les marcher. — Ah 1 marquis de Valbelle, c'est une parole de votre cœur que j’attendais, et non un mot de votre esprit ! — Clairon, pardonnez-moi ! — Bon ! j’aime mieux ces trois mots. Ils sont vulgaires, tout le monde les a dits, mais vous les avez ennoblis et rajeunis par l’expression dte l’organe et du regard... Maintenant, que dites-vous de ma détermination? Parlez-moi avec franchise ; car je vous connais, mon jeune marquis : vous venez de jouer la comédie devant ces messieurs. — Oh ! vous m'avez parfaitement observé, interrompit Valbelle ; je me suis mêlé à tous ces débats pour vous plaire ; mais, au fond, je mentais avec une effronterie qui me fait peu d’honneur. — Vous désapprouvez donc mon début dans la tragédie ? — Clairon, je suis prêt à désapprouver tous vos débuts. 11 y a quatre actrices diverses dans vous. Eh bien 1 je voudrais n’y voir qu’une femme ! Votre génie est plus ambitieux que mon amour. — Mais votre amour est plus exigeant que mon génie, monsieur de Valbelle, et vous ne vous en apercevez pas. S’il fallait obéir à votre amour, je devrais abandonner le théâtre, vous suivre dans quelque manoir de province et vivre, comme une bergère de tapisserie, une houlette à la main. — Non, dit Valbelle en serrant la main de l’actrice ; non, je ne veux pas vous faire ces ennuis. Il y a sous le beau ciel provençal, et au sommet d’une montagne , un château couvert d’ombre , baigné d’eaux vives , et si charmant, que Dieu l'habiterait, s’il descendait du paradis. Ce château est à> vous, parce qu’il est à moi. Belle Clairon, irous ne sauriez comprendre la fièvre d’ironie qui me brûle lorsque je vous vois, le soir, entre deux coulisses huileuses, sur des planches grasses, respirant la fumée de votre gloire derrière une ligne de chandelles de suif, coudoyée par des comparses vineux, mêlée à tous ces mensonges de théâtre, à toutes ces fictions grecques ou romaines, soutenues par des colonnes de carton gluant, et que je songe à la véritable vie de l’amour, la seule digne de vous et de moi, dans mes jardins du Midi, sous
SALONS ET SOUTERRAINS DE PARIS. J9 les étoiles d’été, sur des gazons de fleurs, auprès des fontaines, au milieu des parfums de la nuit! Oh! je vois passer une larme dans vos yeux, comme un nuage sur le soleil; mon ironie triomphe de votre caprice, parce qu’elle est irrésistible comme la raison. Vous renoncez au théâtre, au mensonge, à la vie folle, au visage masqué. Ce faux monde n’est pas le vôtre. Venez chanter et vous épanouir à l’air libre, comme l’oiseau et la fleur.
» — Marquis de Valbelle, dit I actrice en se rendant maîtresse de son émotion, je suis encore trop jeune pour me faire ermite. Laissez-moi jouir du bonheur de mes vingt ans ; laissez-moi connaître la gloire; laissez-moi attendre un malheur.
» De Valbelle posa respectueusement ses lèvres sur la main de Clairon et lui dit : — Un malheur qu’on attend n’a jamais manqué au rendez-vous. Adieu, Clairon! Je vais vous obéir; je pars pour Versailles, et quand j’aurai obtenu votre ordre de début, je traverse Paris comme une grande route, et je .vais m’ensevelir dans mon château de Tourves, en Provence. En restant ici, je mourrais tous les jours, je n’ai que le courage de mourir une fois. — Comment! s’écria Clairon avec une pose et un geste tragiques, vous partez tout de suite I vous n’assisterez pas à mes débuts! — C’est impossible, Clairon. — Eh bien! monsieur, j’ai l’orgueil de vous demander l’impossible. — Votre orgueil sera satisfait, mademoiselle, je ne partirai pas. — Trèsbien! marquis... mais je ne m’arrête pas là. Mon orgueil est très-ambitieux. — Vous allez me demander encore de l’impossible? — Oui, marquis, et je ne vous demanderai jamais autre chose. Vous voyez tout le prix que j’attache à votre amour. — Commandez, ma déesse. — Vous allez renoncer à l’Église, et vous redeviendrez le jeune et brillant marquis de Valbelle que j’ai connu dans sa florissante gaîté. — On s’efforcera... — Point d’effort, marquis , puisque je ne vous commande que l’impossible. — Adieu donc... — Et au revoir bientôt, marquis, je n’aime pas les adieux. — Au revoir, Phèdre, Hermione, Roxane, Émi-
30 SALONS ET SOUTERRAINS DE PARIS, lie,.. Mais quand reverrai-je Clairon? — Tous les -matins. — J’arriverai de Versailles demain soir. — Te vous attends.
* De Valbelle tint sa promesse ; il apporta un ordre de début, be mademoiselle Clairon se révéla quelques jours après, dans la tragédie, avec un succès qui épouvanta les amis de mademoiselle Dumesnil.
» Paris, qui a brisé tant de sceptres et s’est toujours incliné levant les reines tragiques, devint fou de joie à la nouvelle du 1 riomphe de mademoiselle Clairon, dans le Royaume de Melwmène. Tout le quartier de la Comédie- Française s’illumina, le soir, comme pour la fête du roi. Un seul homme ne se mêla ooint à l’allégresse générale. ,De Valbelle partit et choisit pour ermitage son magnifique château de Tourves, où il entretint son amour pendant plus de vingt années, sans revoir mademoiselle Clairon.
» Le malheur prévu arriva enfin. Mademoiselle Clairon fit sa grande équipée dramatique à la Comédie- française, et joua un rôle d’insurgée qui n’était pas dans son répertoire : on l’envoya au Fort-l'Ëvêque comme une simple figurante, et quand elle fut libre, l’actrice se vengea bien, elle quitta le théâtre, en jurant le n'y plus rentrer. Ce serment fut gardé.
> M. de Valbelle partit de Tourves, et vint mettre son amour i vieux et toujours si jeune aux pieds de mademoiselle Clairon. En ce temps-là, on aimait ainsi; depuis, nous avons progressé: on n’aime plus. »
Leeerf s’inclina, et ferma son manuscrit. Madame Desglajeux ui adressa quelques paroles flatteuses et le remercia d une voix jleine d’émotion.
On remarquait déjà* dans le salon* ce mouvement qui annonce a fin d une soirée; Rouseeltn seul ne quittait pas son fauteuil : l dormait, ou du moins il faisait semblant de dormir.
— Cela doit vous avoir coûté bien des recherches ? dit Cèlesine à Leeerf. — Oh ! madame, d'immenses recherches 1 répondit
SALONS ET SOUTERRAINS DE PARIS. 31 le jeune homme en soutenant son front avec sa main. Pour écrire cette histoire, j’ai compulsé plus de cent volumes des Mémoires du temps. — Je crois 1 bien! Mais comme cela vous fait honneur d’employer ainsi votre jeunesse ! — Madame ! dit Lecerf en s’inclinant. — Je viens peut-être, monsieur, de commettre un indiscrétion, ajouta Célestine : vous avez fait ce soir la conquête de l’avocat Benoît; il m’a, demandé votre adresse, et j’ai cru devoir la lui donner. — Madame, je serai enchanté de voir M. l’avocat chez moi. J’ai causé peu de temps avec lui, mais cela m’a suffi pour le connaître; ce jeune homme sera l’honneur du barreau. — Il sera député... — Quand il le voudra; c’est justement ce que je lui disais tout à l’heure : Vous serez député un jour ! je suis bien aise de me rencontrer avec vous.
Rousselin avait repris sa discussion avec son partner du whist, et l’avocat Benoît affectait d’examiner minutieusement dans tous, ses détails une pendule mythologique représentant Bacchus enivrant Cupidon.
Les voitures s’avançaient vers la grille, on échangeait les adieux, on déployait les mantelets. Il était une heure du matin. Il ne resta bientôt plus que Célestine dans son salon.
Sur la route de Vincennes, à un endroit convenu T trois hommes qui avaient quitté le salon séparément se rejoignirent, et Rousselin, surnommé Pritchard, dit aux deux autres : C’est très-bien, mes amis ; tout s’est passé admirablement. Adieu, Lecerf, adieu Benoît; nous nous rencontrerons après-demain, de l’autre côté de Paris, à Bougival.
Pritchard remonta dans son tilbury, et courut au grand galop vers le faubourg Sainte Antoine..
Une laideur de trois millions.
Le château de madame Aubigny est situé sur la plaine de Bougival, et n’est séparé de la Seine que par une pelouse et ane allée de marronniers. Il y a beaucoup de luxe dans cette résidence; tout y annonce la richesse solide, le goût et la distinction. C’est pourtant un château acquis par un marchand très-bourgeois; mais il 3’est trouvé là une jeune fille qui n’a permis à aucun tapissier d’y coudre la moindre banalité de sa profession, en se réservant à elle seule le soin d’y étaler l’opulence bien comprise et les ornements sévères et gracieux d'un art indépendant de la mode et jeune dans tous les siècles, cet art que rien ne peut vieillir.
Clémence Aubigny, comme nous l’avons déjà vu, a reçu la plus brillante éducation en sa qualité de fille d’un millionnaire ignorant; mais toute la richesse du père, tout l’esprit donné par la nature, tout le charme acquis par l’instruction, ne remplaçaient point l’absence du plus précieux trésor d’une femme, la beauté. Clémence avait le malheur d’être laide dans toute l’acception du mot, car sa laideur ne pouvait être contestée par personne, excepté par sa mère. Les lignes de sa figure semblaient avoir été bouleversées sous la griffe d’un démon railleur, et les stigmates du fléau vaincu par Jenner constellaient ses joues et son front, en mettant le comble à une déplorable difformité. /
La beauté s’était réfugiée à l’intérieur; mais c’est un asile où les yeux de l’homme ne la cherchent pas. Cependant l’héritière d’une immense richesse ne manque jamais de prétendants. Surtout à l’époque où cette histoire vraie se passe, les intérêt»
SALONS ET SOUTERRAINS DE PARIS. 33 matériels florissaient ; le veau d’or trônait sur un piédestal; la fortune courait en chemin de fer, et les hommes, emportés par l’ouragan qui soufflait de la Bourse, ne voyaient dans la femme, le mariage et l’amour, qu’une affaire bonne ou mauvaise, selon la valeur de la dot apportée au pied des autels. Clémence Aubigny, malgré sa laideur idéale, avait donc autour d’elle beaucoup de solliciteurs d’hyménée, et elle entendait murmurer à son oreille de chaudes déclarations qui la faisaient sourire, parce que, chose rare, l’intelligente fille avait la conscience de sa difformité, et comprenait trop bien que toutes ces ardeurs amoureuses ne s’adressaient qu’à son argent. Aussi, avec une seule parole, empreinte de douceur ironique, Clémence congédiait chaque jour quelque jeune ruiné de la Bourse, quelque fat, chasseur de dot, quelque industriel vierge d’actions. Sa mère ne comprenait rien à ces refus perpétuels ; mais une phrase, toujours la même, lui fermait chaque jour la bouche : — « Je veus. rester avec vous, et je ne veux pas me marier. »
Pour vaincre cette résistance obstinée, il fallait donc qu’un homme se présentât avec les savantes combinaisons d’une stratégie nouvelle. C’est ce qu’avait si bien deviné Rousselin, surnommé Pritchard.
Ce jour-là madame Aubigny et sa fille étaient assises sous • les tilleuls de la terrasse du château, et Rousselin, qui .venait d’arriver, disait, en essuyant la sueur de son front et en déboutonnant son habit, vieux de quinze ans : — A coup sûr, mon neveu Lecerf ne m’aura pas bien entendu hier, car il est ."rè s-exact. Je lui ai donné rendez-vous pour le convoi d’une Veure et demie. A six heures nous dînons à Saint-Germain, où je vais traiter l’acquisition d’une petite magnanerie que je marchande depuis deux ans. Nous sommes en désaccord de trente ' louis avec le propriétaire, et je vais lui proposer de partager le différend... Ces dames se sont toujours bien portées?
Madame et mademoiselle Aubigny inclinèrent légèrement la tête.
— Qu se porte toujours très-bien à la campagne, poursuivit Rousselin ; si jamais jje puis me réaliser quelques petites rentes, ;e me fais campagnard; Paris m’étouffe; c’est une ville de jeune domme ;. quand l’âge vient, on sent que Paris perd beaucoup le sa valeur. — Mais, dit madame Aubigny en souriant, il me semble que vous, êtes très-jeune encore, monsieur Rousselin. — Ah diable! je me conserve, j’ai soin de moi, le travail et la bonne conduite ne donnent point de rides au front. Madame, tel que vous me voyez , j; aurai quarante-cinq ans le 19 mars prochain, à la Saint-Joseph. — Vraiment ! — Si vous voyiez mon père, M. Anastase Rousselin, conseiller municipal, dans sa métairie de l’Ardèche, vous lui donneriez soixante ans au plus ; 1 en a quatre-vingt-cinq. Mon petit neveu Lecerf est encore de cette race de bons campagnards; avec ses goûts simples, sa vie ■tudieuse, sa constitution, robuste, il sera jeune à soixante-dix ms. — Monsieur votre neveu, dit madame Aubigny, est assez. >on pour nous rendre quelques visites, et vraiment ce n’est pas m jeune homme d’aujourd’hui ; il a un bon sens, une modestie, in..* — Ah! madame, interrompit Rousselin avec un léger soupir,, mon neveu n’est déjà plus un jeune homme ; il a dépassé a trentaine, et de beaucoup. — On lui donnerait vingt-cinq ans tJ lit madame Aubigny.. — Mon neveu a tous les goûts de l’âge mûr; quelquefois, en plaisantant, je l’appelle mon oncle. Il se; ève à cinq heures du matin, été ou hiver ; il se met à son bueau, et il lit ou écrit, tout le jour. Après dîner, il fait une petite' iroinenade au Luxembourg, ou, quand il pleut, sous les galeries le TOdéon. La nuit venue, il est toujours rentré. Je n’ai jamais m le décider à venir une seule fois avec moi au spectacle. Lors* ;ue je veux le mettre de mauvaise humeur, je lui dis : Lecerf, m es en âge de te marier ; voyons, n’as-tu pas quelque petit entiment dans le cœur? Comptes-tu rester garçon toute ta vie ? vlors mon neveu fait un haussement d’épaules et une mine si Irôle, qu’il m’ôte l’envie de lui adresser la même question pendant quinze jours. — Au fait, si ce n’est pas là son goût, dit
SALONS ET SOUTERRAINS DfE PARiS. 3‘ madame Aubigny, il ne faut pas le contrarier. Mon neveu Maurice jure aussi qu’il ne se maniera jamais. ■»- Le goût de Lecerf, dit Rousselin, son goût unique, c’est l’étude! — On s’en aperçoit bien, ajouta madame Aubigny ; je ne dis pas cela pour flatter ma fille, mais lorsque votre neveu et Clémence causent ensemble sur l’histoire, la géographie, l’astronomie, la littérature, il y a vraiment du plaisir à les écouter. Moi, je reste la bouche béante, et je regrette qu’il n’y ait pas là vingt ou trente personnes autour de nous... — Oh ! madame, interrompit Rousselin avec une vivacité admirable, mon neveu ne soufflerait pas le mot devant une société si nombreuse ! Vous ne le connaissez pas. Il a toute la timidité de l’enfance. Quelquefois il me dit : Mon oncle, nous avons causé aujourd’hui deux bonnes heures avec les dames Aubigny, mais ce sont deux heures que je n’ai pas perdues. Mademoiselle Aubigny a tant de bonté, avec son esprit et son instruction, qu’elle m’encourageait à parler, et après quelques phrases échangées, je ne suis plus timide, et je parle comme •avec vous ou comme si j’étais seul.
Mademoiselle Clémence Aubigny élargit rson éventail pour cacher la rougeur suhite de son visage, ce qui n’échappa point à Rousselin.
— Figurez-vous que l’autre jour, dit madame Aubigny, radieuse de joie maternelle, votre neveu et ma fille ont eu une discussion sur... sur... le... voyons, aide-moi, Clémence., tu es là sur ton banc, muette comme une 6tatue... Sur quoi étiez-vous en discussion avec M. Lecerf? — Sur la première croisade de saint Louis, dit Clémence avec une voix douce et timide. — Eh bien ! demanda naïvement Rousselin, que soutenait mon neveu? — M. Lecerf, ajouta Clémence, soutenait que saint Louis avait fait sa première croisade en 1270, tandis que l’histoire nous apprend qu’il s’est embarqué à Aigues-Mortes en 1248, le 25 août, le même jour qui est son jour de fête sur le calendrier — Il fallait les entendre, dit madame Aubigny en riant, c’était vraiment curieux. Moi, je n’aurais pas donné ma place pour raille
Rousselin laissa son prétendu neveu saluer respectueusement les deux femmes, et haussant la voix ensuite, il lui dit : — Eh bien! nous ne nous sommes donc pas compris hier? — Pardonnez-moi, mon cher oncle , dit Lecerf d'une voix douce et modeste, j’ai cru entendre deux heures et demie. — Tu .sais pourtant que nous dînons à Saint-Germain? — Oui, mon oncle.
— Au reste, nous avons encore du temps devant nous. — Messieurs, dit madame Aubigny, vous savez que nous avons toujours une petite voiture attelée pour conduire nos amis à la station ; car nous sommes ici très-éloignées du chemin de fer.
— Madame, dit Rousselin , votre offre n’est pas à dédaigner ; nous acceptons. — Mais à condition , ajouta madame Aubigny en riant, que vous nous donnerez quelques instants encore. 11 ne vous faut qu’un quart d’heure pour monter à Saint-Germain.
Lecerf s’assit après l’invitation de madame Aubigny , qui lui dit : — Vous paraissez bien absorbé par votre lecture ? Vous avez là, sans doute, un livre fort intéressant? — Oui, madame, répondit Lecerf en ouvrant et refermant le livre : c’est Y Abrégé de l'histoire de la Belgique, par Metteren. L’ouvrage original est un in-folio, imprimé en 1768 : je l’ai lu à la Bibliothèque royale, l’an dernier. C’est un livre qui est en haute estime chez les érudits. — S’il vous appartient, dit Clémence , je me vois forcée à vous faire un emprunt. — Il ne m’appartient pas, mademoiselle; je ne suis pas assez riche pour acheter toutes mes fantaisies littéraires, mais je puis en disposer; il m’a été prêté par un de mes amis, M. Cyprien Lefagues, docteur en droit. Il a une bibliothèque très-belle et il m’accorde généreusement la permission de puiser dans ce trésor. Cela m’est d’une grande ressource dans l’ouvrage assez important dont je m'occupe depuis bien des années: L'Histoire comparée des divers États de l’Europe moderne. — Ah ! dit madame Aubigny, toute enorgueillie de parler à un auteur de cette force, vous vous occupez d’un ouvrage de si longue haleine! — Il y aura quina* volu-
38 SALONS ET SOUTERRAINS DE PARIS, mes, madame. — Quinze au moins, dit Rousselin. — Non, poursuivit Leeerf, je ne crois pas dépasser quinze , surtout demis que par ma nouvelle division j’ai réuni, dans un seul chapitre, l’Espagne et le Portugal, la Belgique et la Hollande.
— Êtes -vous bien avancé, monsieur Leeerf? demanda madame ‘lubigny. — J’achèverai mon sixième volume le mois prochain. L'histoire ne s’improvise pas comme le roman; il m’a fallu leux ans et demi pour colliger tous les matériaux nécessaires, j’ai puisé aux meilleures sources, j’ai consulté ceux de nos contemporains qui ont joué un rôle dans les faits historiques récemment accomplis. Le mois dernier, l’amiral Lalande m’a lonné les plus précieux détails sur nos mouvements maritimes dans la Méditerranée, et j’ai fait un voyage à Malte, au mois de mars, pour voir le général Napier et connaître le dernier mot de la politique anglaise, à l’endroit de la question Beyrouth. Napier m’a fait des révélations de la plus haute importance...
— Vraiment! monsieur, interrompit madame Aubigny , en arrêtant ses lèvres sur la bordure de son évantail ouvert et ses yeux sur sa fille. — Oui, madame, continua Leeerf avec un sang-froid admirable , Napier a été franc envers moi , et ce qu’il m’a dit sur la question d’Orient renverse de fond en comble tout l’échafaudage élevé par les publicistes français. Le cabinet des Tuileries a été aveugle , juste au moment où il fallait voir très-clair. L’Angleterre préparait secrètement sa fameuse expédition contre la Chine pour favoriser son commerce de l’opium. Si aucun événement ne fût venu faire diversion sur la Méditerranée , toute l’Europe aurait protesté contre l’injuste agression de l’Angleterre ; toute l’Europe aurait embrassé la cause du Céleste-Empire et de ce malheureux peuple ainsi livré aux industriels empoisonneurs. Le cabinet de Saint-James prévit le coup ; on crut étourdiment en Europe que l’Angleterre faisait avancer une flotte vers l’Égypte pour obtenir par ra force le passage de l’Inde par la Syrie, passage que l'Angieterre pouvait obtenir sans aucune démonstration belliqueuse, et pat
SALONS ET SOUTERRAINS DE PARIS. 39 la seule influence de son nom auprès de Méhémet-Ali. Nos plus habiles diplomates donnèrent dans le piège ; tous les yeux se tournèrent vers l’Égypte; tous nos vaisseaux manœuvrèrent dans les eaux de la Syrie; tous nos journaux ne retentirent que de la question d’Orient; l’Angleterre tira des bombes de théâtre et fit beaucoup de fumée devant Beyrouth, et, à la faveur de cette fumée, l’expédition de la Chine se consomma sans bruit, sans protestation aucune. Lorsque tout le fracas de l’Égypte s’éteignit, nous apprîmes tous, avec une stupéfaction muette, que la Chine était au pouvoir des Anglais. Jamais comédie ne fut mieux jouée par l’Angleterre ; jamais on ne fit plus de bruit pour rien au bénéfice de nos adroits voisins. — Mais, s’écria madame Aubigny, ce plan de l’Angleterre était admirable! — Admirable pour elle, oui , madame, mais déplorable pour nous. — Mais , monsieur Lecerf , chaque pays travaille dans son intérêt.
— Oui, madame; on peut même soutenir que le patriotisme n’est que de l’égoïsme national. — C’est cela, monsieur, vous exprimez ma pensée mieux que moi. — Mais, madame, cette théorie peut vous mener loin, et justifier bien des violences politiques.
— Avant tout, remarqua modestement Clémence , il faut qu’un pays soit juste, comme un citoyen. — Ah ! très-bien 1 très-bien ! s’écria Rousselin. — Vous avez raison, mademoiselle, dit Lecerf en s’inclinant, et votre réflexion, dont j’ose m’emparer, trouvera 3a place lorsque j’arriverai à ce chapitre de mon histoire.
La figure de Clémence s’illumina d’un rayon d’orgueil , et faillit être belle un seul instant. — Au reste, dit madame Aubigny, vous avez envisagé eette question sous une face toute nouvelle, monsieur Lecerf, et cela vous fera le plus grand honneur. — Je n’ai rien inventé, rien deviné, madame, dit Lecerf avec modestie; j’ai puisé des renseignements à bonne source; cVt un mérite dont je ne puis m’enorgueillir. L’historien ne ^attire de justes éloges qu’eu travaillant sur soft propre fonds. Dans cette circonstance, je ne suis qu’un écho.
Kousseliiv tira sa montre, regarda le soleil et dit: —
Ou passerait volontiers tout le jour à écouter ces conversations-là, mais on nous attend à Saint-Germain... — Vous avez du temps de reste, dit madame Aubigny ; Saint-Germain est à ma porte. — Oui, madame, je le sais, dit Rousselin en se levant ; mais avant dîner, j’ai dans la magnanerie une petite inspection à faire, et quelques pieds d’arbustes à choisir. Allons l mon neveu, prenons congé de ces dames.
Lecerf se leva lentement, reprit son livre et dit à Clémence : — J’aurai l’honneur de vous l’envoyer un de ces jours. — Nous l’envoyer I dit madame Aubigny ; mais j’espère bien que vous nous ferez l’honneur d’accepter notre dîner jeudi prochain ; il faut que nous allions vous le rappeler à votre petite maison de l’Observatoire, monsieur Rousselin.
Lecerf regarda timidement Rousselin, qui répondit : — Madame, mon neveu Lecerf s’est donné un congé aujourd’hui, et il a bien juré ce matin de travailler un mois sans sortir de Paris. Vous ne savez pas, madame, que j’ai failli venir tout seul vous rendre ma visite : je l’ai arraché violemment de ses livres et de ses papiers. — Ah ! ce n’est pas bien, monsieur Lecerf, dit madame Aubigny ; voilà un tort que vous avez envers nous, et je vous le pardonnerai si vous acceptez notre invitation.
Les yeux résignés et calmes de Lecerf se tournèrent une seconde fois vers Rousselin, qui eut l’air de faire un effort sur lui-même, et dit : — Alors, madame, je le prends sur moi ; nous acceptons.
On échangea encore quelques paroles insignifiantes pendant que le cbar-à-bancs, traîné par un joli cheval, s’avançait sur l’allée de la grille. Rousselin et Lecerf firent leurs adieux et s’assirent derrière le cocher, vieux domestique attaché à la maispn Aubigny depuis trente ans.
On prit le chemin de la station.
Le cocher ne pouvait pas perdre un seul mot de la conversation qui s’établit entre Rousselin et Lecerf. Aussi le faux oncle parlait-il très-haut pour être encore mieux entendu par le co cher de madame Aubigny.
— l’aurais bien volontiers passé une heure encore avec ces dames, dit Rousselin, mais je m’en dédommagerai bien la prochaine fois. Madame Aubigny est une femme pleine de bon sens et d’amabilité : on est bien avec elle. — C’est vrai, mon oncle; on la quitte toujours avec regret. — Il y a si peu de femmes, ajouta Rousselin, avec lesquelles on puisse causer simplement, naturellement, sans être obligé de dire toutes ces bêtises qui tourent le monde et n’ont pas le sens commun ! — Eh bien ! mon oncle, je suis beaucoup plus jeune que vous, et j’ai par conséquent moins d’expérience ; pourtant j’avais déjà reconnu la vérité de ce que vous venez de dire , à tel point qu’une conversation avec une femme me paraît la chose du monde la plus fastidieuse ; on n’y gagne rien, et on s’expose à perdre ce qu’on sait. — Comme elle est distinguée, aussi, mademoiselle Clémence Aubigny ! dit Rousselin sans affectation. Et comme elle est instruite, ajouta Lecerf. — Moi, dit Rousselin, je suis trop ignorant pour juger de l’instruction des autres ; mais il me semble qu’il doit y avoir peu de jeunes personnes plus instruites que mademoiselle Aubigny. — Et plus modestes, ajoutez cela, mon oncle. — Et plus modestes, comme tu dis. Elle parle peu, et tout ce qu’elle répond est supérieurement pensé. Moi, quand mademoiselle Aubigny ouvre la bouche pour dire la moindre parole, j’ouvre toutes mes oreilles, je suis sûr que ce qu’elle va dire mérite d’être, écouté. C’est bien rare chez une jeune personne de dix-huit à vingt ans. — Aujourd’hui, ajouta Lecerf, mademoiselle Clémence a très-peu parlé; mais, à ma dernière visite, où vous n’étiez pas, mon oncle, nou3 engageâmes une discussion historique dans laquelle, je l’avoue, votre neveu fut battu. — Vraiment! s’écria Rousselin. — Oh! complètement battu, mon oncle. Eh bien ! cette victoire ne la rendit pas orgueilleuse ; elle garda cette grâce modeste qui va si bien aux jeunes femmes , et que dans leurs triomphes les jeunes hommes n’ont jamais. — Tu as bien raison.
Rousselin fit arrêter la voiture à deux cents pas de la station
Ù2 SALONS ET SOUTERRAINS DE PARIS, de Bougival, et descendit avec son prétendu neveu, mais non sans avoir remercié le cocher en termes bienveillants.
Lorsque les deux hommes furent seuls , un changement subit s’opéra sur leurs visages et dans lteurs accents.
— Séparons-nous tout de suite, dit Rousselin ; tu monteras à Saint-Germain ; moi, je descendrai à Paris. — Où nous retrouverons-nouS, Pritchard? — Demain, à midi, avec Benoît, aux Catacombes. Dès ce moment, nous ne nous connaissons plus ; allons à la station, chacun de notre côté. L’affaire Aubigny marche bien, très-bien. La petite laide est prise. Il y a des généraux qui prennent des citadelles avec des chemins couverts, des tranchées, des redans, des gabions, des zig-zags; ces généraux sont des imbéciles. A quoi diable cela sert-il de prendre des citadelles ? Quand on a ce talent de stratégie , il faut l’employer à prendre une femme ornée de trois millions. Adieu, Lecerf. — Adieu, Pritchard, à demain !
La Maison de Rousselin.
Dans le voisinage de l’Observatoire, et sur le chemin qu’un guide nous faisait suivre autrefois, lorsque nous allions visiter les Catacombes, on trouvait encore en 1849 une petite maison de deux étages, ayant un vaste jardin, à l’extrémité duquel une maçonnerie nouvelle avait ajouté une cour, fermée par quatre murs très-peu élevés. Cette maison n’était pas isolée, de peur de paraître suspecte ; à sa droite et à sa gauche d’autres maisons se prolongeaient avec l’intention évidente de fonder une rue. dans des temps meilleurs.
Rousselin s’était établi dans cette maison, où il donnait â ses
SALONS ET SOUTERRAINS DE PARIS. 43 voisins l’exemple de toutes les vertus domestiques, civiles et agricoles.
Au lever du soleil, on le voyait parcourant son jardin, et veillant avec une sollicitude minutieuse sur les espaliers, les melonnières, la faisanderie, les légumes, la basse-cour. Le soir, après le coucher du soleil, il promenait l’arrosoir avec un discernement admirable, selon les besoins des espèces, sur toute sa famille végétale, lorsque la pluie faisait trop attendre ses faveurs. Jamais un orgue de barbarie, un chanteur nomade, un bohémien d’Alsace, un savoyard d’Auvergne, ne passaient devant la porte de Rousselin, sans recevoir le petit sou demandé, ce qui ravissait d’admiration les voisins, dans ce quartier indigent. Rousselin rédigeait aussi, par complaisance gratuite, les pétitions adressées aux ministres et à la mairie du douzième arrondissement ; il conseillait aux familles de faire vacciner les enfants ; il prêchait l’économie à ses voisines ; il remplissait exactement son service de garde national ; il votait pour le candidat du ministère ; il était abonné au Moniteur, et il présidait un comice agricole qui n’existait pas, et dont il parlait toujours. Une telle manière de vivre est plus que suffisante pour conquérir dans son quartier la réputation de Curius Dentatus ou de Valerius Publicola.
Une vieille femme de ménage et un valet de ferme , expert dans la culture des jardins, composaient toute la domesticité de cet homme, et ils exaltaient partout d’autant plus volontiers la frugalité de Rousselin, qu’il leur était permis à eux de se nourrir à leur fantaisie; le maître ne lésinait que sur lui. Au reste, disait-il, ce sont là mes goûts ; je puis vivre de peu, mais je ne veux pas imposer mes goûts aux autres. Ces propos se redisaient dans le voisinage, les femmes montraient Rousselin à leurs maris et à leurs enfants, lorsqu’il sortait, avec son antique habit, pour aller voir jouer aux boules, disait-il ; et un quartd’heure après, il s’asseyait dans un cabinet particulier chez Pinson, où il dînait sur une carte de vingt francs.
signature chez mon notaire, nous avons prolongé notre promenade jusque chez vous. — Madame, ditRousselin en s’inclinant, je ne m’attendais pas à cet honneur aujourd’hui, et... — Nous venons aussi vous rappeler votre promesse... c’est demain jeudi... * — Oui, madame, oui, mon neveu est prévenu... il est en ce moment au cours de géologie, au Jardin-des-Plantes. — Mais votre neveu, M. Lecerf, dit madame Aubigny en riant, veut donc devenir universel ? — Oh ! madame, c’est, je puis dire, un affamé de science. S’il n’était pas aussi robuste, j’aurais déjà conçu quelques craintes pour sa santé. — Votre jardin est charmant, dit mademoiselle Clémence, en rejetant son voile sur le chapeau de paille ; il n’y manque que des fleurs. — Ah ! mademoiselle, dit Rousselin sur un ton d’esquise bonhomie, les fleurs ne rendent rien. — Que le plaisir de les voir, ajouta Clémence. — C’est trop peu pour un jardinier qui vît de son jardin, poursuivit Rousselin avec une figure bé^te. Tenez, mademoiselle, regardez ce terrain en amphithéâtre si bien exposé au midi ; il y avait des fleurs autrefois : j’en ai fait une melonnière. Je vends mes primeurs quelque chose comme une moyenne de quinze francs le melon, chez Chevet ou aux grands chefs du Palais-Royal. Je soigne ces individus comme un père ses enfants. Très-souvent au milieu de l’hiver, la nuit, quand il neige, j’écoute, et il me semble entendre des plaintes par ici ; alors je me lève, et je regarde si le vent n’a rien dérangé dans les abris, si aucune plante ne souffre, si aucune cloche n’est brisée, si tout le monde enfin se porte bien. Ah ! mesdames, si vous saviez ce qu’il en coûte pour faire manger aux riches de bons petits pois, en avril ! ,
Ces paroles furent dites par Rousselin avec un ton si naturel, que les dames Aubigny en furent émues aux larmes. Cet attendrissement ne fut pas perdu pour l’œil subtil qui ne laissait rien échapper ; aussi Rousselin poursuivit son cours de faux propriétaire.
— Tenez, mesdames, dit-il, voilà tout un espalier de pêches
40 SALONS ET SOUTERRAINS DE PARIS, qu’il faut soigner comme de jeunes filles. Tous ces fruits verts que vous voyez ont un nom et sont numérotés sur un registre que j’ai là-haut. — Vraiment 1 dit madame Aubigny, en agitant son ombrelle sur sa tête. — Oui, madame; je sais ainsi ce que tel arbre me promet et ce qu'il me donne à l’échéance. — Il ne vous donne jamais ce qu’il vous a promis? demanda Clémence. — Hélas ! non, mademoiselle, répondit Rousselin avec tristesse, les arbres sont comme les hommes. — Ah 1 il y a des exceptions, dit madame Aubigny. — Oui, mais pour les arbres, remarqua mélancoliquement Rousselin. — Quoi ! dit en riant madame Aubigny, vous n’excepterez pas au moins votre neveu M. Lecerf. — Oh! celui-là, madame, le pauvre garçon! est un homme à part. Mais je n’aime pas le flatter. — Même en son absence, monsieur Rousselin? — Oui, madame, de peur de m’habituer à le flatter quand il est présent ; qui donne de l’orgueil à l’homme le perd. Je ne veux pas perdre mon neveu... Vous voyez ce jardin, madame ; vous voyez qu’il est tenu convenablement ; eh bien ! si Dieu me laisse vivre dix ans encore, je veux que ce jardin donne un revenu net de cent cinquante louis, et alors je serai heureux de dire à Lecerf: Mon ami, voilà ce que ton oncle te laisse ; il a travaillé pour toi, et avec ce petit morceau de terre, on ne meurt jamais de faim, quoi qu’il arrive... Et alors, madame, je crois que je mourrai content.
C’était une charmante idylle en action ; il n’y manquait qu un spectateur, car les trois personnages semblaient avoir trop d’émotion pour faire la remarque froide qu’ils composaient un tableau vivant et champêtre. Rousselin regardait son jardin avec des yeux humides de tendresse et sa figure prenait une expression pastorale qui aurait trompé les plus forts observateurs. Quant aux deux femmes, elles étaient véritablement émues, et elles échangeaient des regards d’intelligence, comme si elles eussent apporté un secret avec elles? et que le moment leur parût favorable pour faire arriver aux lèvres ce qu’elles cachaient dans le cœur.